jeudi 24 décembre 2015

TROIS MOUCHES 47 . RÉGATE

    D'un coup , le vent des Dolomites gonfla notre voile . Berthe qui tenait la barre
exulta . J'étais quant à moi terrorisé car nous prenions de la gite . Trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Un coup de vent bourdonna dans la voile . Les Dolomites , vermeilles et merveilleuses ,
exultaient ; il semblait qu'elles gonflaient . Trois mouches terrorisées prirent gîte dans nos
chapeaux de paille .

    J'avais un coup de barre . Trois mouches bourdonnaient contre le chapeau de Berthe
et , derrière notre voile gonflée , la paille vermeille des Dolomites exultait . Était-ce le
vent ? Était-ce la gite ? … j'étais terrorisé .

samedi 19 décembre 2015

DESMOND 41 . JIMMY

    Bureau Ovale . Je suis assis en face du Président . Il m'a intercepté dans le couloir .

- Le Président : "Desmond … vous connaissez Jimmy ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … j'en connais plusieurs"
- Le Président : "Hoffa"
- Moi : "Jimmy Hoffa ? … bien sûr , je le connais … Jimmy Hoffa , l'ancien président
du syndicat des routiers !"
- Le Président : "Vous le connaissez personnellement ?"
- Moi : "Dieu m'en garde , Monsieur le Président ! … Hoffa est une crapule et ne fréquente
que des crapules … il est en tôle , je pense …"
- Le Président : "Exact , Desmond … 15 ans … il a pris 15 ans"
- Moi "……………………"
- Le Président . Il ricane : "Un gangster ! … blanchiment d'argent …"
- Moi : "La mafia italienne de Chicago , Monsieur le Président"
- Le Président : "Bidouillage des comptes"
- Moi : "Il a piqué dans la caisse du syndicat , Monsieur le Président … la caisse de retraite
des camionneurs"
- Le Président : "Intimidations … chantages … extorsion de fonds … il a commandité des
assassinats , c'est presque sûr"
- Moi : "………………….."
- Le Président : "Il a fait 4 ans … il est libre depuis ce matin"
- Moi : "Mais !? … Monsieur le Président … il en avait pris pour 15 ans !!"
- Le Président : "Exact , Desmond … j'ai obtenu sa grâce … Jimmy est un copain"

mardi 15 décembre 2015

IRÈNE

    Elle a , comment dire ? , l'oeil d'une feuille morte et quand elle marche ,
sa chevelure va d'avant en arrière comme un fauteuil à bascule . J'aime (je
ne suis pas le seul) quand elle déambule nu-pieds dans son appartement ,
foulant le parquet ver luisant en me disant que peut-être demain elle ne sera
plus là . Son regard alors déborde , comprenez-vous ? . Il quitte son visage
pour se poser sur moi et son corps , en retrait , est déjà presque parti . Vous
me dites que voilà une bien étrange impression . Non . Je dis non parce qu'elle
rêve - c'est un rêve qu'elle fait le 23 septembre - qu'une porte s'ouvre . N'est-ce
pas un beau rêve ? . Comme ceux que l'on porte au bord des choses ...

samedi 12 décembre 2015

PERCEPTION

    Leonardo se prenait pour le Créateur , ce en quoi il n'était pas loin d'avoir raison .
Où qu'il tournât le regard , les choses advenaient . Il lui suffisait de pivoter sur son
tabouret et son chat, roulé en boule sur la table à tréteaux au milieu des pinceaux et
des tubes de gouache , venait à l'existence . A cette puissance s'en ajoutait une autre
aussi remarquable : celle de renvoyer ses créatures au néant . En un quart de tour ,
le chat retournait dans les limbes de l'Être avec les godets de peinture . Aussi Leonardo ,
pénétré de ses dispositions favorables , rassembla-t-il ses brosses et ses crayons dans
du papier journal qu'il roula en boule . Il descendit au sous-sol de son immeuble et mit
à la poubelle ces accessoires inutiles . Dans la rue , il se mit à créer des objets qui lui
étaient inconnus : une auto rouge de marque anglaise longeait le trottoir , une jeune
fille blonde était perchée sur d'immenses talons-aiguilles . Quand Leonardo tourna à
l'angle sur le boulevard Sebastopol , les créatures , dans leur profusion , semblèrent
lui échapper : l'ombre des platanes , le tramway , les terrasses bondées , les verres de
bière , les cendriers , les rires , le soleil de mai ...

vendredi 11 décembre 2015

KRANT 47 . MES POMMIERS

    J'aimais terminer mon quart avant le crépuscule . Alors , je m'asseyais sur
une passerelle ouest , le dos appuyé à la tôle du Kritik qui - après le bagne de
la salle des machines - diffusait sa vibration tranquille dans mes vertèbres et
l'infinité des nerfs qui stimulent mais aussi apaisent un corps .

    J'assistais à la déclination du jour ; j'avais en tête le basculement de la terre
sur son axe , l'océan retenu à ses abysses par la force de gravité et , à l'antipode
de ce coin de mer où je naviguais , mes pommiers derrière Koenigsberg éveillant
à cette heure même leurs pâles verdeurs . Je croisais les bras et j'admirais les
colonnes solaires ou les parhélies dont Krant m'avait dévoilé les secrets et la
connivence qu'ils ont avec les cristaux de la haute atmosphère , ou la frange
ocre entre les nuages et l'horizon et ses bordures dentelées comme une couronne
d'or quand le temps allait à l'orage .

    A Koenigsberg , mon lopin de terre mouillé de rosée … mes pommiers … le
lever de soleil sur la Baltique … j'aimais ce moment de mélancolie …

    Krant , sur la passerelle supérieure : "Ah , chef ! … c'est à Koenigsberg que
vous pensez …"

mercredi 9 décembre 2015

PARADIS 47 . DIEU , L'INCOMPRÉHENSIBLE

1°/ ÉTERNITÉ

- Ève : "Tu te souviens quand tu étais petit ?"
- Dieu : "Je n'ai jamais été petit"
- Ève : "…………?…………"
- Dieu : "Je suis là depuis toujours"
- Ève : "…………?…………"
- Dieu : "Je n'ai pas eu d'enfance"
- Ève : "…………?…………"
- Dieu : "Je ne serai jamais vieux"
- Ève : "…………?…………"
- Dieu : "Je suis éternel"
- Ève : "…………?…………"
- Dieu : "Comprends-tu ?"
- Ève : "Non …"

2°/ INFINITÉ

- Ève : "Où étais-tu quand tu étais petit ?"
- Dieu : "Ici"
- Ève : "Ici ?"
- Dieu : "Ici et là-bas"
- Ève : "Là-bas ?"
- Dieu : "Ici , là-bas et partout"
- Ève : "Partout ?"
- Dieu : "Comprends-tu ?"
- Ève : "Non …"

lundi 7 décembre 2015

COTE 137 . 45 . PUPUCE

    Rats , poux , puces … telle est la ménagerie du poilu .

- Bertin : "Venez voir les gars ! … Martial a dressé une puce !"
- Martial est assis au fond de la tranchée sur une caisse de munitions . Il tient tendue
devant lui sa baïonnette parallèlement à la rangée des spectateurs , tranchant vers le
ciel : "Hop , Pupuce , hop ! …" et il suit des yeux les hyperboles acrobatiques du
minuscule insecte . Quatre poilus autour de lui admirent la prestation .
- Martial à moi : "Viens voir ma Pupuce , vieux frère ! … pour toi , l'entrée est gra-
tuite …"

    Je m'approche .

- Martial : "Attention les gars : triple saut périlleux ! … allez Pupuce ! … hop ! …"
Martial et les quatre poilus , louchant sur un point de l'espace , tournent la tête trois
fois dans l'air pestilentiel de la tranchée car il y a à dix mètres le cadavre d'un tirailleur
marocain qui nous tient compagnie depuis cinq jours .
- Moi : "Martial ! … je ne vois rien …"
- Martial : "Tu n'as pas vu ce saut périlleux !?"

    Les quatre poilus me regardent d'un air navré .

- Martial :"Aurais-tu la vue basse , l'ami ? … tu ne vois pas ma Pupuce , là , sur le fil
de ma baïonnette ?"
- Je m'approche encore : "Non , Martial ! …"
- Martial : "Mais enfin mon frère ! … dirait-on pas un maréchal ?"
- Moi : "Un maréchal ? … pourquoi un maréchal , Martial ?"
- Martial : "Parce qu'un maréchal ne voit pas ce qui est petit … un poilu par exemple …"
- Le capitaine , sortant de sa casemate : "Faites gaffe , Martial … ce genre de propos peut
vous valoir le Conseil de Guerre … et douze balles dans la peau !"
- Martial : "Douze balles !! … pour un petit poilu !?"

dimanche 6 décembre 2015

TROIS MOUCHES 46 . DANS L'ALLÉE

    Berthe me voyait venir . Son oeil bleu pourtant ne me regardait pas . Elle
entendait le claquement de mes sandales sur le pavé de l'allée . Quand je fus
près d'elle , elle posa son stylo et je l'embrassai dans le cou . Trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Berthe embrassait l'allée de son oeil bleu . Elle entendait le bourdonnement 
des pailles au bord de l'allée où trois mouches regardaient mes sandales . Je 
posai mon stylo et quand elle tendit son cou vermeil , je claquai mon chapeau .

    Trois mouches nous voyaient venir par l'allée . Elles regardaient nos chapeaux
d'un oeil bleu . Berthe claqua sur le pavé ses sandales vermeilles et les trois
mouches merveilleuses posées sur mon stylo s'embrassèrent dans le cou .

samedi 5 décembre 2015

DESMOND 40 . TROISIÈME SOUS-SOL

    Le Président est à la porte de son bureau . Je suis au bout du couloir . De loin , il me
fait signe d'approcher .

- Le Président : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Mister President"
- Le Président . Il me serre le bras et nous nous mettons à marcher lentement dans le
couloir : "Desmond … que pensez-vous de notre nouveau Vice-Président ? …"
- Moi : "Très sympathique , Monsieur le Président"
- Le Président : "Vous avez discuté avec lui ?"
- Moi : "Monsieur le Président , j'ai discuté avec lui il y a deux jours"
- Le Président : "Dans son bureau ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Président … au troisième sous-sol"
- Le Président : "… ? … au troisième sous-sol !? … mais qu'est-ce qu'il foutait là !?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … il cherchait … je crois qu'il cherchait les
toilettes"
- Le Président , s'esclaffant : "Les toilettes !! … mais enfin , Desmond , des chiottes
il y en a partout … à tous les étages !"
- Moi : "………………."
- Le Président : "Je vais vous dire , moi , ce que je pense de Gerald"
- Moi : "………………."
- Le Président , à mon oreille : "Ça reste entre nous , Desmond … hein , le secret vous
savez ce que c'est … c'est votre boulot"
- Moi : "Oui, Mister President"
- Le Président : "… Gerald … pourquoi je l'ai nommé et pourquoi le Sénat l'a confirmé …
hein , Desmond … pourquoi ? …"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président …"
- Le Président : "Mais enfin , Desmond … réfléchissez un peu !"
- Moi : "Ses compétences , je suppose"
- Le Président : "Ah , ah , Desmond ! … c'est un plaisir de parler avec vous … le mot pour
rire ! … les compétences de Gerald ! … je la raconterai à Henry ! … ah , ah ! …"
- Moi : "……….?……….."
- Le Président . Nous marchons de long en large devant le Bureau Ovale et il me tient
toujours par le bras : "J'ai nommé Gerald au poste de Vice-Président , Desmond , parce qu'il
se perd dans les couloirs"
- Moi : "……….?……….."
- Le Président : "Il est sympathique , vous avez raison … mais c'est un innocent … il se
prend les pieds dans les tapis … il cherche des toilettes au troisième sous-sol … ah , ah ! …
et il est honnête !"

vendredi 4 décembre 2015

COCO

    Le Rouge Allure Velvet est son arme de guerre . Quand Coco ouvre la bouche
pour me dire je ne sais quoi , c'est la terre qui bascule et je ne l'écoute pas : avec elle ,
je m'enfonce dans le canapé pour goûter sur ses lèvres l'huile de jojoba . Qui résiste-
rait à ces nacres ultra-fines ; à ces sphères Soft Focus , comment ne pas céder ?

jeudi 3 décembre 2015

LA BOULANGERIE DE LA CROIX DU GUÉ (44)

    Mon nom est Friedrich Rausenberger , Doktor Rausenberger , Professeur à
l'École d'Artillerie de Charlottenburg . Dans ma vie , j'ai eu deux motifs de satis-
faction et une énorme (kolossal!) désillusion :    

    Meine zwei Zufriedenheiten :
1°/ J'ai écrit un bouquin pour vrais hommes , prussiens et moustachus : "Theorie
der Rohmücklaufgeshütze" . On ne l'a pas traduit en français et pour cause , mais
ça donnerait à peu près : "Théorie du recul des canons" . En Prusse , il a fait un
tabac (ein Tabak zu machen) .
2°/ Mon chef-d'oeuvre est un canon : Dicke Bertha . Après ma nomination de
Chef-constructeur (Konstrüktorführer) chez Krüpp , j'ai travaillé (Arbeit ! Schnell !)
sur le projet d'un obusier lourd et opté pour un canon à affût escamotable (ein
Ziehbarelafettenkanone) . Mon adjoint était le capitaine Becker , spécialiste en
balistique .

    Ma déception (Ach ! meine Schlischischkeit !) : Alors que nos armées piétinaient
dans la boue (Fochpetinerenen) depuis trois ans sur une ligne Ypres-Verdun , le
Haut-Commandement ordonna (Schnell !) à Krüpp de bombarder Douvres depuis
la cour de l'usine . Becker fit ses calculs . Nous expédiâmes dans la stratosphère
une ogive aérodynamique de 1150 kg (Aérodynamischerkopf) de calibre 800 mm .
La portée se révéla bonne mais la dérive angulaire fausse : au lieu de Douvres , nous
écrabouillâmes (Schlafffffmarmeladeren) un obscur hameau de Loire-Atlantique (44) ,
La Croix du Gué , et sa boulangerie ...

mardi 1 décembre 2015

KRANT 46 . INCUS

- "Chef ! … sur le pont ! … Krant !"

    C'était la voix râpeuse du timonier . Je montai sur la passerelle . Le capitaine
regardait le ciel .

- Krant , sans quitter des yeux l'objet de son attention : "Chef ! … avez-vous vu ? …"
- Je cherchai là-haut quelque chose : "… quoi donc , capitaine ? …"
- Krant se tourna vers moi , faussement interloqué : "Comment ! … vous ne voyez rien !?"
- Moi : "…?… capitaine … non …"
- Krant : "Cet incus ?"
- Moi : "Incus ? … capitaine … incus ? …"
- Krant , tendant le bras et sa pipe au nord-ouest : "Magnifique cumulo-nimbus … l'un des
plus beaux de ma carrière ! … cumulo-nimbus-capillatus … 40000 pieds de haut … au
moins ! …"

    En effet , un énorme nuage s'élevait sur la ville suédoise de Mosas dans l'indifférence de
l'équipage et on pouvait parier que les habitants de Mosas , le nez à leur ouvrage , n'avaient
pas conscience de la charge qui pesait sur leurs corps .

- Krant : "Incus , chef … en latin : enclume … c'est le haut du nuage … celui-ci touche le
haut de l'atmosphère … il est fait de glace … s'il se détache du nuage , nous aurons un bel
orage …"

    Nous observâmes le phénomène pendant une quinzaine de minutes . L'incus dériva
lentement vers la mer pendant que le reste du nuage allait crever sa panse sur Mosas .
Entre les flots devenus gris autour du Kritik et l'enclume , ce fut alors une belle bordée
d'éclairs . Les hommes de pont se mirent à jurer et on se bouscula pour se mettre à l'abri
sous les passerelles .

    Krant alluma sa pipe .

lundi 30 novembre 2015

PARADIS 46 . POM-POM-POM

- "Ève !!" . C'est Dieu . Il n'a pas l'air content .
- Ève . Elle accourt tous seins ballants : "Qu'est-ce qu'il y a mon Di-Di ?"
- Dieu : "Cesse , s'il te plaît , d'employer ce diminutif ridicule ! …" . Il montre à
Ève le tiroir gauche de son bureau : "Qui a fait ça ?" . Le tiroir a été forcé . "Je
l'avais fermé , Ève … à clé …"
- Ève : "Je sais pas moi … peut-être Adam ? "
- Dieu : "Adam ! … il déteste les bonbons au miel ! … et , en général , tout ce que
j'ai créé … tu t'es pesée ce matin ?"
- Ève : "Oui"
- Dieu : "Combien ? … tu as compris ? … tu regardes l'aiguille et tu retiens le chiffre …
dans le cadran … comme je t'ai montré … combien ?"
- Ève : "56"
- Dieu : "56 ! … saperlipopette , Ève ! … 56 ! … je t'ai dit : pas plus de 50 ! … 56 ! …
tu vas devenir grosse et moche !"
- Ève : "J'avais faim"
- Dieu : "Il y a tout ce qu'il faut au paradis … des poireaux , des carottes (c'est bon pour
la peau) , des courgettes et des herbes portant semences … c'est bio !"
- Ève . Elle regarde ses pieds : "Je ferai plus Di-Di"
- Dieu . Il lève un index divin vers chez Lui (le ciel) : "Ces bonbons au miel , c'est plein
de cochonneries … du glucose , des colorants , de l'arsénite de cuivre , du chromate de
plomb , du minium , des graisses et j'en passe … et pas de miel !"
- Ève . Elle pleurniche : "Je ferai pu"
- Dieu : "Pas de bonbons au miel … privée de bonbons au miel !"
- Ève , penaude :"……………"
- Dieu : "Et pas de pommes ! … ça aussi , c'est interdit ! …"

samedi 28 novembre 2015

COTE 137 . 44 . ON FAIT LE PLEIN DE CHRIST

- Martial à l'aumônier : "Votre Christ n'a-t-il pas dit sur sa croix "Mon Dieu ,
pourquoi m'as-tu abandonné ?"
- L'aumônier : "C'est vrai … il l'a dit … voulez-vous que je vous dise pourquoi ?"
- Martial : "Pas la peine l'abbé … il a dit ça parce qu'il était foutu"
- L'aumônier : "………………"
- Martial au capitaine : "Mon capitaine ! … combien de poilus ratatinés de notre
côté ?"

    Nous ajustions nos masques . Nos stratèges avaient décidé une de ces attaques
au gaz .

- Le capitaine : "Un million , dit-on … et un million en face …"
- Martial , masque sur le front : "Combien de nations , mon capitaine ?"
- Le capitaine , masque sur le front . Avec Martial , on aurait dit deux grosses mouches
comme on en voyait courir sur la capote des cadavres : "Des anglais , des canadiens ,
des marocains , des sénégalais , des pieds noirs , des belges , des indiens , des améri-
cains , des australiens , des néo-zélandais … des français , des allemands"
- Martial , avant d'abaisser son masque : "Un million de Christ , l'abbé … des Christ
français , des Christ anglais , des canadiens , des marocains , des Christ sénégalais ,
des Christ pieds noirs , des belges , des indiens , des américains , des australiens , des
néo-zélandais … et en face un million de Christ boches et prussiens … tous abandonnés !"
- L'aumônier : "…………………."

jeudi 26 novembre 2015

TROIS MOUCHES 45 . SCHUBERT

    Nous jouions à quatre mains sur un piano à queue Steinway . C'était une
fantaisie en fa mineur de Franz Schubert . Notre chat dormait sur mes genoux
et trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux
de paille .

    Schubert jouait avec la queue du chat . Berthe posa les mains sur le piano :
"Franz , combien de mouches bourdonnent sous ton chapeau de paille ?" .
"Trois ou quatre" dit-il . "C'est une fantaisie en fa mineur" … et il s'endormit
sur mes genoux .

    Notre chat - c'est un fantaisiste ! - dormait sur le Steinway pendant que quatre
mains (celles de Berthe et celles de Franz) bourdonnaient en fa mineur : c'était une
merveilleuse fantaisie de Schubert à jouer piano à cause des mouches et parce que
j'avais sur les genoux nos trois chapeaux à queue !

DESMOND 39 . LES TOILETTES SONT À GAUCHE

    Ce matin-là , je rencontrai notre nouveau Vice-Président dans le couloir qui
mène à l'incinérateur , au troisième sous-sol .

- Le V-P : "Desmond ! … où se trouve la chaufferie ?"
- Moi : "La chaufferie , Monsieur le Vice-Président ?"
- Le V-P : "L'incinérateur"
- Moi : "……………………."
- Le V-P : "Cet incinérateur … c'est une chaudière , isn't it ?"
- Moi : "As it were , Monsieur"
- Le V-P : "Au gaz ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Vice-Président … au papier … aux listings … aux
bandes magnétiques … à toutes sortes de supports … de déchets …"
- Le V-P : "C'est très ingénieux … et vous chauffez la Maison Blanche avec cette
installation ?"
- Moi : "Une partie … nous récupérons la chaleur produite par ventilation mécanique"
- Le V-P : "Oh , very artful indeed ! . Quelle qualité de papier jetez-vous dans le foyer ?"
- Moi : "Toutes sortes , Monsieur le Vice-Président"
- Le V-P : "D'où vient ce papier ?"
- Moi : "Des dossiers , Monsieur le Vice-Président"
- Le V-P : "………….?…………."
- Moi : "Les dossiers … voyez-vous , Monsieur ? …"
- Le V-P : "… Euh … non … je ne vois pas … quel rapport entre la chaudière et nos
dossiers ?"
- Moi : "C'est-à-dire , Monsieur le Vice-Président , qu'il y a les dossiers qu'on archive
et ceux …"
- Le V-P :"Et ceux ?"
- Moi : "Ceux qu'on n'archive pas …"
- Le V-P : "Il y a des dossiers qu'on n'archive pas ? … qu'est-ce qu'on en fait ?"
- Moi : "On les brûle …"
- Le V-P : "…………..?…………."
- Moi : "On les brûle dans l'incinérateur …"
- Le V-P : "Pour chauffer l'immeuble ?"
- Moi : "Non … pas exactement … par ricochet , oui"
- Le V-P , les yeux bleus écarquillés sur le vide : "Je ne comprends pas" … Puis ,
me fixant : "Ah , Desmond … autre question … où sont les toilettes ?"
- Moi : "Deuxième porte à gauche , Monsieur le Vice-Président …"

mercredi 25 novembre 2015

JACQUES LAMOTTE

    Jacques Lamotte , né en 1962 - mort en 1997 .

    Le K2 (8611m) par l'arête nord , l'à-pic glacé du Nanga Parbat (8126m) ,
Broad Peak (8047m) , l'Everest par la face glacée du Kanghung , le Kangchen
Junga (8586m) depuis Chouda Pheri , Lhoste (8516m) au Népal , le pilier ouest
du Makalu avec Chhiring Dorge Sherpa (le seul sommet fait en binôme) , la face
sud de l'Annapurna (8091m) où Mc Intyre perdit la vie en 1982 et Herzog ses
doigts bien avant , le Shishapangma (8027m) et le Cho Oyu (8201m) dans la
même semaine , le Dhaulagiri (8167m) par l'itinéraire du col nord-est et d'autres
sommets moins prestigieux (parfois plus difficiles) de l'Hindu Kush , du Pamir
et du Karakoram , Jacques Lamotte les avait vaincus (c'était disait-il son tableau
de chasse) en solitaire (sauf le Makalu avec Chhiring) et sans oxygène artificiel .
Il fut des plus grands - le plus grand ? - himalaystes de notre temps bien que belge .
Les sommets européens lui étaient roupie de sansonnet : Dôme du Goûter , Pointe
Walker des Grandes Jorasses à mains nues (Free solo speed climb) , Montrose ,
hivernale de l'Eiger face nord , Obergabel Horn et tournée andine : l'Aconcagua
(6959m) du sommet duquel il lança son deltaplane parmi les condors jusque dans
la vallée de Las Vacas , Huayna Potosi , le Chimborazo en moins de sept heures
(le record tient encore) , le Tupungato où pendant une semaine on le crut perdu
et , en 1992 , l'Antarctique , la descente en VTT du Mont Erebus (3794m) par
moins 50° , à signaler aussi , pour rire , l'ascension les yeux bandés du Vaalseberg
aux Pays-Bas (322m50) dans la Province du Limbourg .

    Jacques Lamotte s'est tué le 13 juillet 1997 en posant une bande de papier peint
dans sa maison de Middelkerke (2m) .

mardi 24 novembre 2015

KRANT 45 . MORT DE MONSIEUR LEE

    C'est au relevé d'un quart , vers trois heures du matin qu'un mousse trouva
Monsieur Lee mort sur sa couchette .

    A six heures , Krant fit mouiller une ancre flottante et le Kritik s'immobilisa en
pleine mer , dans une brume épaisse comme du lait . A l'est , une lueur rosâtre
annonçait la venue imperturbable d'un nouveau jour ; elle éclairait la peau de nos
joues et la peau de nos fronts comme s'il y circulait une eau allongée d'un peu de sang .

    Krant rassembla l'équipage sur le pont puis deux hommes poussèrent la civière où
reposait le corps de Monsieur Lee cousu dans un linceul blanc .

    La mer autour de nous était un voile gris animé de longs ondoiements . Elle expirait
un dernier souffle ; le linceul frissonna et il nous sembla qu'à l'intérieur de son enveloppe ,
Monsieur Lee faisait avec sa main un signe d'adieu .

    Les deux hommes amenèrent le chariot jusqu'à l'ouverture du bastingage où on appuie
à quai l'échelle de coupée . Sans que Krant l'eut commandé , nous nous alignâmes sur
quatre rangs impeccables , les mousses devant et touchant presque le linceul , puis nous
- officiers - et derrière , les hommes d'équipage dans l'ordre hiérarchique .

    Krant était debout près de la civière et il avait empoigné l'un des brancards .

    Il parla par phrases coupées de silences car le capitaine est un maître dans la discipline
des cordes vocales : "Monsieur Lee , où sommes-nous ? ……. en mer de Chine diront
les cartographes ……. par 12°17 de latitude nord et 114°21 de longitude …………...
en réalité , nous ne sommes nulle part ………. n'est-ce pas , Monsieur Lee ? ………...
où êtes-vous en ce moment ? …"

    Krant poussa le brancard de la civière vers le haut - il était serein - et Monsieur Lee
plongea , comme Hume quelques jours avant lui .

PARADIS 45 . LES CONTRAIRES

- Dieu : "Sais-tu , Ève , que toute chose a son contraire ?"
- Ève : "…………?……….. T'as des bonbons ?"
- Dieu : "C'est une question d'équilibre …"
- Ève : "Des au miel ?"
- Dieu : "Premier tiroir à gauche … tu manges trop de bonbons , Ève … tu as
grossi ou je me trompe ?"
- Ève , élusive et farfouillant dans le tiroir : "Qu'est-ce que tu disais sur les contraires …
j'ai rien compris …"
- Dieu : "Toute chose a son contraire" . Dieu regarde les fesses d'Ève . Elle a grossi …
"La coccinelle se régale de pucerons mais de quoi vivrait-elle si je n'avais pas créé ces
bestioles … manger ou être mangé … pluie-soleil … ami-ennemi … chasseur-chassé …
jour-nuit … amour-haine … utile-nuisible ..;"
- Ève, toute en sucée : "Rudement bons !"
- Dieu : "Ève ! … tu m'écoutes ?"
- Ève : "Oui … les coccinelles …"
- Dieu : "Contraires … antithèses … oppositions … et Moi , au-dessus de la mêlée :
Semblable … Même … Un …"
- Ève : "………….?………….."
- Dieu : "Je me trompe … le Créateur a un contraire …"
- Ève : "C'est qui ?"
- Dieu , dans un soupir : "L'Homme … ce bousilleur …"

lundi 23 novembre 2015

COTE 137 . 43 . AU FOND DU TROU

    Je ne voyais plus que le ciel noir . Il était sans étoiles et avait la forme d'un
entonnoir . J'étais au fond , aspiré dans son tube , embourbé jusqu'à la taille .
Il pleuvait . Des barbelés avaient croché ma capote . Ils avaient planté leurs
pointes dans mon épaule et s'ingéniaient à m'enfoncer un peu plus . J'avais les
pieds joints dans un bruit de succion . Il pleuvait . Je m'enfonçais . D'autres
avaient fini comme ça . Je criai mais qui bombardait Montrepont ? .Je m'en-
fonçais et on bombardait Montrepont . A quoi bon ? . Je m'enfonçais jusqu'aux
aisselles . Mort au champ d'honneur . Porté disparu . On trouverait mes os en
labourant . Je criai . La lune , extraordinaire et brève , apparut dans un déchi-
rement . Je lachai mon Lebel . J'eus envie de dormir .

- "Alors , vieux frère … on prend un bain ?"

    C'était Martial … Martial et Bertin .

TROIS MOUCHES 44 . UNE FRONTIÈRE GRECQUE

    "Le poste -frontière est là" dit Berthe , et elle posa l'ongle cramoisi de
son index sur le pli de la carte . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Dans cinq minutes , nous
entrerons en Grèce" ajouta-t-elle du bout des lèvres .

    Le poste bourdonnait . Berthe posa sur ses lèvres un index à trois plis
et le bout de son ongle cramoisi : "Chut !" ; cinq mouches frontalières
entraient en Grèce .

    "La Grèce est un ongle au bout d'un index de paille" dit Berthe en
posant sur mon chapeau ses lèvres cramoisies . "C'est si vrai" ajoutai-je
"que sa carte bourdonne entre les plis de cinq postes-frontières !"

MONICA

    Monica m'oppose souvent - je le vois à sa manière de s'asseoir
dans le couloir et de croiser les bras comme si toutes les choses
étaient définitives et que , quoique nous fassions , nous n'y pouvions
rien changer même si d'aventure (c'est une éventualité hautement
spéculative , dit-elle) les choses vacillaient sur leur base et venaient
perturber le cours paisible qui fait que notre vie est notre vie et pas
celle de nos voisins , si peu aventureuse et si éloignée de ce que ,
jeunes mariés et encore étudiants , nous avions rêvé - qu'elle ne voit
pas pourquoi nous changerions la moquette du salon .

dimanche 22 novembre 2015

DESMOND 38 . GERALD

- "Allo , Desmond ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Le Président : "Montez , Desmond … que je vous présente"

    Je monte . J'entre dans le Bureau Ovale . Ils sont trois .

- Le Président : "Ah , Desmond … vous connaissez Henry , dear Henry …
je vous présente Gerald notre nouveau Vice"
- Moi : "Honoré , Monsieur le Vice-Président"
- Le Président à Gerald : "Gerald … Desmond , le responsable de l'incinérateur"
- Gerald : "L'incinérateur ?"
- Le Président . Il lève les yeux au ciel : "Ben oui , Gerald … tous ces papiers ,
ces microfilms , ces bandes magnétiques … toutes ces saloperies à brûler !"
- Gerald : "Ces saloperies ?"
- Le Président , interloqué : "Quoi , quelles saloperies ?" . Il se tourne vers Henry
"Vous l'avez mis au parfum , Henry ?"
- Dear Henry : "I gave him a gentle hint , Mister President … je lui ai parlé à mots
couverts"
- Le Président : "Trop couverts , Henry … je vous avais prévenu" . A Gerald : "Enfin ,
Gerald , vous savez bien … la politique …"
- Gerald : "La politique ?"
- Le Président : "Vous savez ce que c'est … Gerald !" . A moi : "Expliquez-lui , Desmond"
- Moi : "Euh … Monsieur le Vice-Président … comprenez-vous , tout ce qu'on écrit …
- Le Président : "Tout ce qu'on écrit , Gerald"
- Moi : "… tout ce qu'on entend …"
- Le Président : "Gerald … tout ce qu'on entend"
- Moi : "… tout ce qu'on écoute et qu'on enregistre …"
- Le Président : "Ce qu'on écoute et qu'on enregistre , Gerald"
- Moi : "Tout cela et bien d'autres choses , Monsieur le Vice-Président …"
- Le Président : "… bien d'autres choses , Gerald"
- Moi : "… ne doivent pas …"
- Le Président : "… tomber dans des oreilles ou sous des yeux innocents … compris , Gerald ?"
- Gerald : "I'm afraid not , Mister President …"

RÈGLEMENT DE COMPTES EN PATAGONIE

Ça y est .

J'ai descendu Luciano Marquez .

Ça devait arriver … une balle en pleine tête … je lui avais pourtant interdit
d'approcher … il était à moins de trois mètres de mes barbelés …

… Je sais … à trois mètres , c'est chez lui … mais ses intentions étaient mauvaises …

Crois-moi .

Qu'est-ce qu'il faisait à trois mètres de la clôture quand sa propriété court sur douze
lignes de crêtes ? … je vais te le dire : ce gars-là n'en avait jamais assez … une clô-
ture , ça lui tournait les tripes !

Il n'était pas armé qu'ils disent ! … et la tenaille qu'il avait dans les mains , c'était quoi ?"

Je l'ai pas loupé . A trois mètres , je pouvais pas …

Je l'ai laissé là-bas … pas question que je mette un pied chez lui … j'ai du respect pour
la propriété , moi … Marquez , il a bien assez de peons pour l'enterrer …

Allez va … te fais pas de soucis .

KRANT 44 . MORT DE HUME

    J'ai dit ailleurs que le coeur de Hume cessa de battre à 28 ans ; je ne connus pas
de mon existence chat plus ancien : si on se rapporte à la conversion populaire , ça
lui faisait dans les 140 ans . Je le trouvai un maudit jour dans sa position favorite ,
roulé en boule , mais pour l'éternité . Je le portai sur le pont et tous - officiers et
hommes d'équipage - bien que nous fussions en pleine mer , quittèrent leur poste et
s'assemblèrent autour de moi et j'avais notre chat dans les bras . "Nom de Dieu !"
jura le timonier et je vis sa pomme d'Adam saillir sous les poils roux de son énorme
cou . Deux mousses caressaient les rayures de Hume et le plus jeune inondait de
larmes sa vareuse et répétait en me regardant : "Il est mort ?" mais je ne pouvais lui
répondre car ma gorge était prise dans un noeud de grappin .

    Krant parut sur la passerelle . Il empoigna la rambarde et regarda au milieu de
notre cercle et tous nous nous tournâmes vers le capitaine comme s'il avait eu le
pouvoir de remettre un peu de vie dans notre vieux chat . Or , ce que nous vîmes
nous stupéfia . Krant ouvrit la bouche mais ne dit rien . Une énorme vague venue de
très loin et de force inconnue venait d'enfoncer une digue que nous pensions
indestructible .

samedi 21 novembre 2015

PARADIS 44 . PARITÉ

- Dieu : "Ça fait un temps fou qu'Adam n'est pas venu me voir …"
- Dieu , à Ève qui bourdonne autour du tiroir à bonbons : "Où est-il , cet Adam ? …
il me fait la gueule ?"
- Ève : "Je le vois presque jamais … il a pas le temps qu'il dit …"
- Dieu : "Pas le temps !? … qu'est-ce que tu racontes , Ève !?"
- Ève : "Il a du boulot"
- Dieu : "Du quoi ?"
- Ève : "Je sais pas ce que c'est … c'est ça qu'il dit : du boulot"
- Dieu : "Encore une invention à lui !" . Et , haussant les épaules : "… une utopie ! …
comment dis-tu ?"
- Ève . Elle répète , maussade : "Du boulot … j'aimerai bien en avoir aussi"
- Dieu : "Tu ne sais pas ce que c'est … tu viens de le dire … et tu voudrais en avoir …
c'est crétin !"
- Ève . Elle tape du pied et ses lolos tressautent : "Oui , mais lui il a du boulot et moi
j'en ai pas … c'est pas juste !"
- Dieu : "Calme-toi , Ève … dis-lui de venir me voir … je lui dirai moi à ce gredin de
partager … non mais des fois ! … du boulot il va t'en donner , crois-moi !"
- Ève . Elle tape dans ses mains : "Ah , t'es chou mon petit Dieu ! … comme je suis
contente !"

vendredi 20 novembre 2015

COTE 137 . 42 . AMOUR VACHE

- Martial à l'aumônier en visite chez nous : "Aimez-vous les uns les autres …
c'est-y pas votre slogan , l'abbé ?"
- L'aumônier : "…….. slogan ? ……."
- Martial : "Dans deux heures , nous attaquons … à la baïonnette" . Martial
astiquait la sienne au chiffon doux . Cinq minutes avant de se ruer hors de la
tranchée , il la fixerait au canon de son Lebel … "Serez-vous des nôtres ?"
- L'aumônier : "On m'attend à l'arrière … une mise en terre … collective …"
- Martial : "Dommage ! … vous auriez vu comme on les aime ceux d'en-face ! …
s'il n'y avait pas ces frelons et ces barbelés … et cette boue … on serait dans
leurs bras en moins de cinq minutes …"

    Notre artillerie pilonne la cote 137 .

- Martial : "Ces cons d'artilleurs ! … qu'est-ce qu'on va trouver là-bas tout à
l'heure … hein , l'abbé … ces boches que nous aimons … on nous les écrabouille ! …"
- L'aumônier : "………………"
- Martial : "L'abbé ! … vous les aimez les boches ?"
- L'aumônier : "………………"
- Martial . Il caresse sa baïonnette : "Moi , je les aime … j'ai l'amour vache …"

TROIS MOUCHES 43 . PAS DE PANIQUE !

    Nous percutâmes l'iceberg par tribord . Notre paquebot coulait . "Les femmes
et les enfants d'abord !" hurla le capitaine . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Je ne pars pas sans toi !" dit Berthe .

    Un merveilleux iceberg bourdonnait contre le paquebot . Les femmes et les enfants
hurlèrent et Berthe percuta le capitaine . Il portait un chapeau vermeil avec trois pailles
par tribord où coulait une mouche . "Je ne pars pas sans toi !" dis-je .

    Trois mouches percutèrent l'iceberg . Notre merveilleux paquebot se mit à
bourdonner . "C'est à cause de la paille !" hurlai-je au capitaine . "Je ne partirai pas
sans mon chapeau !" dit Berthe pendant que les femmes et les enfants se jetaient par
tribord .

jeudi 19 novembre 2015

DESMOND 37 . JENNY

    Le Président m'intercepte dans le couloir . Il m'agrippe l'avant-bras et
m'entraîne derrière la porte du Bureau Ovale .

- Lui , chuchotant : "Desmond , vous avez vu ?"
- Moi : "Que devais-je voir , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Enfin , Desmond , qu'y a-t-il d'autre à voir aujourd'hui ? … vous n'avez
pas vu !?"
- Moi : "Euh … Mister President …"
- Lui : "Desmond !"
- Moi : "…………?……….."
- Lui : "La rousse !"
- Moi : "…………?……….."
- Lui : "Ne me dites pas que vous ne l'avez pas vue ! … pas vous !" . Toujours
chuchotant , mais chuchotant avec force et m'écrasant le biceps .
- Moi : "Jenny ?"
- Lui : "Elle s'appelle Jenny ?"
- Moi : "Une rousse , Monsieur le Président , ça peut être Jenny …"
- Lui : "Une rousse aux yeux verts ?"
- Moi : "C'est Jenny … une nouvelle … elle est arrivée ce matin , Mister President"
- Lui : "Son nom est Jenny ? … comment le savez-vous ?"
- Moi : "Monsieur le Président … elle est venue me voir dans mon bureau … elle m'a
dit : je suis Jenny"
- Lui . Il chuchote et transpire : "Dans votre bureau ? … que fait-elle ? … dans quel
service travaille-t-elle ?"
- Moi : "L'incinération , Monsieur le Président"
- Lui : "Quoi !! … dans votre service , Desmond ? … cette rousse flamboyante !" . Il
me serre le bras . Ma circulation sanguine s'arrête là … dans mon avant-bras .
- Lui : "Vous … vous … vous l'avez embauchée ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Président … c'est le Service du Recrutement"
- Lui . Son nez touche presque le mien … une goutte de sueur perle en haut de son
front : "Dites donc , Desmond … ils vous soignent au Recrutement"
- Moi : "……………………."
- Lui : "Plus besoin de Services Secrets … de contre-espionnage … de défense
aérienne … de lutte anti-terroriste … plus besoin d'incinérateurs"
- Moi : "………….?…………"
- Lui : "Cette fille va foutre le feu à la Maison Blanche !"
- Moi : "…………………"
- Lui . Il me lâche enfin : "Sacré Desmond ! … allez-y … vous avez mon feu vert …"

mercredi 18 novembre 2015

X

    La ville de X est une ville oubliée . Elle existe quelque part mais on a oublié où .
X n'est pas une ville engloutie . Elle ne repose pas sous les sables d'un antique désert
ou sous les fondations d'une ville nouvelle . Elle étire des maisons basses le long d'un
axe commercial . Une petite bourgeoisie marchande a dû y prospérer et y prospère
encore . Il y a fort à parier qu'au milieu des masures en bois , quelques belles maisons
dressent des façades encorbelées . Dans l'espace qui sépare les pignons de la rue , on
cultive avec soin d'aimables potagers dont on propose le produit aux gens de passage .
Mais qui passe par X puisqu'on a oublié jusqu'au nom de l'endroit ? : des caravanes
aux chèches indigo , des routiers peu soucieux de garer leur camion sur les aires de
stationnement d'une ville sans nom , des aventuriers traverseurs de nulle part .

    Et nul poseur de questions . Car l'oubli est ici stratégie . On craint le retour des
curieux ; qu'un jour on se souvienne et écrive l'histoire d'X .

mardi 17 novembre 2015

KRANT 43 . POURQUOI HUME ?

    C'est Krant qui donna son nom à Hume et j'affirme que celui-ci répondit
immédiatement à ce patronyme comme s'il était inscrit depuis sa naissance à
l'état civil . Bien entendu , nous ne connaissions pas sa mère et son père devait
être un de ces matous demi-civilisés , fréquenteurs de bas-fonds et chercheurs
de bonnes fortunes . Le capitaine fut évasif quant à l'origine de ce que nous
tînmes d'abord pour un sobriquet . Or c'était le nom d'un ami anglais décédé
depuis longtemps nous dit-il , inventeur de la théorie "des conjonctions cons-
tantes" , théorie dont - vous l'imaginez - nous ignorions jusqu'à l'existence .

    Il n'y avait que Monsieur Lee pour savoir de quoi il retournait . Et quand ,
un jour , je le questionnai à ce sujet , il farfouilla dans sa cambuse et sortit de
dessous des pots de harengs fumés un livre écorné qu'avec son sourire typique
de la Chine il me pressa de lire . J'emportai le livre dans la salle des machines
mais il était écrit en anglais , langue à laquelle je n'entends rien et les annotations
de Monsieur Lee en mandarin m'étaient évidemment hermétiques et celles qu'il
avait rédigées en letton ne m'éclairaient guère . Quand je lui rapportai le livre ,
je demandai à Monsieur Lee de me traduire le titre : "Enquiry concerning human
understanding" . "Enquête sur l'entendement humain" et il fourra le bouquin
derrière un tonnelet de saindoux sans plus de commentaires qu'un "hi-hi" à la
pékinoise …

    Le soir de ce même jour , je pris le frais sur le gaillard d'arrière et Hume , comme
pour me réconforter , vint asseoir ses rayures près de moi . Je lui demandai s'il
connaissait l'origine de son nom et il me répondit par miaulement qu'il n'en savait
fichtre rien !

    De concert , nous usâmes la fin des heures à contempler le naufrage du soleil ...

PARADIS 43 . SIXIÈME JOUR

    Le sixième jour , Dieu se demanda s'il devait créer l'homme à
son image . Et , tout (bien ?) pesé , à son image il le créa , homme
et femme il les créa . Dieu les bénit et leur dit : "Soyez féconds mais ,
de grâce , ne touchez pas à ma création" . Ils se multiplièrent , emplirent
la terre et touchèrent à la création : ils la soumirent . Dieu vit ce qu'ils
avaient fait ; cela n'était pas bon . Il y eut un soir , il y eut un matin :
sixième jour . Le septième jour , Dieu chôma après l'ouvrage qu'il avait
fait . Il s'en voulut d'avoir travaillé plus de 35 heures .

lundi 16 novembre 2015

COTE 137 . 41 . HEUGEBAERT

    Heugebaert était flamand . Un fameux chasseur dans le civil , disait-on .
Un tireur d'élite dans la tranchée . Heugebaert comptabilisait les cibles touchées
sur la crosse de son Lebel : un coup de canif indifférent et une pointe de résignation .

- "Alors Heugebaert … combien à ce jour ?" disait l'un d'entre nous ; et Heugebaert
tendait sa crosse et l'on comptait .
- Sifflement : "Vingt deux !?" … es-tu sûr ? …"

    On pouvait l'être . Heugebaert n'était pas du genre à tricher et jamais il ne prit dans
ses comptes un trophée discutable . Quant à se vanter … un homme aussi peu bavard
n'était certes pas hâbleur ; de toute la guerre , Heugebaert prononça moins de mots
qu'il ne taillada sa crosse .

    Sa passion , c'était la nuit sous les fusées éclairantes . Heugebaert était à l'affût .
Un boche surpris à passer la tête hors de son trou était un boche mort .

    Cette nuit-là , notre flamand tira cinq balles . Cinq balles d'Heugebaert , c'était cinq
fridolins en moins . A l'aube , nous trouvâmes notre homme affalé sur le parapet avec
son Lebel entre les mains .

- Martial : "Ce con s'est endormi …"

    Nous le retournâmes pour le réveiller . Il avait un petit trou entre les yeux .

TROIS MOUCHES 42 . TROIS ÂMES

    Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille . Je tenais le cou de Berthe entre mes deux mains et je 
serrais . Elle suffoquait , elle allait rendre l'âme .

    Trois âmes bourdonnaient : Berthe , moi et je ne sais quelle mouche
merveilleuse . Nous (Berthe et moi) serrions dans nos mains nos chapeaux
de paille et elle (la mouche vermeille) suffoquait dans mon cou .

    Berthe tenait dans ses mains deux chapeaux : le mien et le sien . Je
suffoquais contre son cou vermeil car , dans la paille , trois mouches
merveilleuses rendaient l'âme ...

dimanche 15 novembre 2015

DESMOND 36 . POURQUOI PAS ELLE ?

- Par la ligne directe qui me relie au Président : "Desmond ? … puis-je vous déranger
cinq minutes ?"
- Moi : "Bien entendu , Monsieur le Président"
- Lui : "Montez , mon cher Desmond … Bureau Ovale … je suis avec William et
Nigel … nous avons besoin de votre avis"

    William et Nigel sont les conseillers économiques du Président .

- Moi : "Oui , Monsieur le Président … je suis dans votre bureau dans un instant"

    Je monte quatre à quatre par l'escalier A .

- Le Président : "Entrez , Desmond … entrez !"
- Le Président , William , Nigel : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Mister President … bonjour , Messieurs"
- Le Président à William et Nigel : "Je vous présente Desmond … Desmond brûle nos
saloperies à l'incinérateur … un homme précieux …"
- Le Président se tourne vers moi : "Desmond , nous avons besoin de votre avis"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Lui : "Nous allons contrôler les prix et les salaires"
- Moi : "…………..?……….."
- Lui : "Temporairement … c'est bien cela , Nigel ?"
- Nigel : "Yes , Mister President"
- Le Président à moi : "… et nous autorisons le dollar à flotter par rapport aux autres
monnaies … je ne dis pas de bêtises , William ?"
- William : "Non , Mister President … c'est bien cela … nous mettons fin à la converti-
bilié du dollar en or"
- Le Président à moi : "C'est pour faire baisser l'inflation … vous y comprenez quelque
chose , Desmond ?"
- Moi : "… euh , Monsieur le Président … vous savez … l'économie … ce n'est pas
vraiment ma spécialité … je …"
- Lui . Il me coupe : "Ne vous excusez pas , Desmond … mes compétences dans ce
domaine sont nulles … je ne sais même pas rendre la monnaie ! …"
- Moi : "…………………."
- Lui : "Nous avons consulté hier un expert"
- Moi : "…………………."
- Lui : "… ou , plus exactement , une experte …"
- Moi : "Une femme , Monsieur le Président !?"
- Lui : "Une femme … ça vous étonne … ou peut-être estimez-vous , Desmond , qu'une
femme ne peut pas être experte !?" (rires)
- Moi : "Non , Monsieur le Président … loin de moi …"
- Lui : "Une française"
- Moi : "Une française !?"
- Lui : "Vous en faites une tête , Desmond !"
- Moi : "………………….."
- Lui : "Vous , le francophone de la Maison Blanche , vous devez la connaître … nous
voulons savoir ce que vous pensez d'elle … si ses avis sont pertinents … on nous a dit
le plus grand bien"
- Moi : "Comment s'appelle-t-elle , Mister President , si je puis me permettre"
- Lui : "Madame Soleil"

vendredi 13 novembre 2015

LA MORT DU COMTE

    Le Comte de Suscinio ordonna qu'on le transportât sur la grève . Un archer
anglais lui avait percé le foie et , si l'organe s'était reconstitué à force de viandes
faisandées , la plaie était infectée et les rebouteux avouèrent à ce guerrier couturé
de partout que cette fois ils ne le tireraient pas d'affaire et que son interlocuteur ,
désormais , c'était Celui qui - dans Son omnipotence - défait ce qu'Il a fait …

    On confectionna donc une litière sur un double brancard et on traversa la demi-
lieue de marais qui sépare le château du cordon dunaire . Le Comte se fit déposer
près d'un bouquet de cristes , où le sable est sec . Il commanda à ses porteurs qu'ils
s'éloignassent , le laissassent en paix et se tussent (la pertinence de ces subjonctifs
imparfaits lui parut sujette à caution) ; qu'aussi ils vérifiassent (ils étaient payés
pour ça) que quelque anglais ne rôdait parmi les joncs qui vint lui gâcher ces
moments ultimes .

    Quand il ferma les paupières , il sentit contre elles la douce chaleur du soleil
d'automne . Il se concentra sur le fracas du ressac . La vague s'écrasait à l'est puis ,
en même temps qu'elle refluait là-bas dans la pente en emportant les graviers , elle
s'ourlait devant lui et s'abattait en chuintant entre les bras du brancard et cette
spiration se répercutait par le fond vers l'ouest dans un roulement de galets suivi d'un
silence majestueux , comme une suspension d'être en forme d'entrée dans l'au-delà ,
avant qu'une autre vague , à l'est , venue de la nuit des temps , s'affale dans l'écume .

    Le Comte comprit que cette porte , il ne devait pas la louper . Entre la douzième
et la treizième onde , il s'arracha de son corps pour l'éternité .

KRANT 42 . UN PROFESSIONNEL

    Par inadvertance (il nous semblait pourtant que nous avions pris garde) , nous avions
embarqué dans le port de Shangaï un passager indésirable . C'était un rat de taille
respectable attiré par la cargaison de riz que nous venions de charger . Je le vis traverser
la salle des machines . Il échappa de peu au tisonnier du mécano en second et se réfugia
derrière la chaudière en un lieu inaccessible . Mon mécano tenta de le déloger mais le
tisonnier était trop court . J'essayai avec un tube de fer mais la chaudière faisait un coude
et nous nous échinâmes en pure perte pendant un bon quart d'heure . Je montai à l'échelle
de fer et par l'écoutille je criai :

- "Hume ! … viens donc par ici , sacrebleu ! …"

    On sait qu'un chat est maître de son destin et le nôtre , de surcroît marin , l'était plus
qu'aucun de sa race et de sa profession . Je savais que Hume , roulé en boule en un point
inconnu du Kritik , m'avait entendu et qu'en vieux frère il donnerait suite à ma requête .
Mais fallait-il que ce personnage , ses moustaches et ses rayures se fissent désirer …

    Dix minutes plus tard , j'étais avec mes deux mécanos et mon chauffeur impuissants à
débucher l'intrus quand apparut en majesté et sorti de nulle part notre chat . Nous nous
écartâmes mains sur les hanches et lui fîmes une sorte de haie d'honneur car Hume prenait
la direction des opérations . Il inspecta les deux sorties possibles , renifla l'une et l'autre
avec nonchalance et économie , sans geste inutile ni supputation oiseuse , comme la leçon
d'un maître à des élèves sottement agités . Puis Hume se posta près du septième piston
Stirling , attestant qu'en bonne logique , il n'y avait pas d'autre endroit où fermer le piège .

    Il sembla s'endormir .

    Quand le rat , abusé par le silence revenu , risqua une sortie , notre chat bondit , lui cassa
la nuque et le déposa à nos pieds . Puis il s'en fut sans se retourner et plein de dédain .

    Je racontai l'affaire au capitaine .

- Krant : "Ignoriez-vous , chef , que sur ce bateau , il n'est pas meilleur professionnel que
ce chat-là ?"


jeudi 12 novembre 2015

PARADIS 42 . MOLÈNE NOIRE

- Ève . Elle entre dans l'atelier de Dieu et s'approche de l'établi : "Qu'est-ce que tu fais ?"
- Dieu : "Une fleur"
- Ève : "Elle sera jolie ?"
- Dieu relève sur son front divin ses lunettes de soudeur et toise Ève , nue jusqu'au bout
des ongles : "Elle le sera mais tu seras toujours ma plus belle fleur , ma chérie !"
- Ève se trémousse : "Merci … c'est gentil … mais comment l'appelleras-tu celle-ci ?"
- Dieu , revenant aux pièces détachées éparpillées sur son plan de création : "Verbascum
Nigrum … c'est du latin … en clair : Molène Noire"
- Ève, rêveuse : "Molène Noire" … elle répète : "Molène Noire …"
- Dieu saisit une étamine de Verbascum Nigrum avec une pince à épiler et la place sous
sa lampe-loupe : "Tu vois , Ève , ces longs poils violets … je vais les fixer sur le filet des
étamines … j'en mettrai aussi sur la tige …"
- Ève : "Où est-ce que tu vas chercher tout ça ? … t'as une imagination d'enfer !"
- Dieu : "Ève !! … surveille ton langage !"
- Ève : "J'aurais jamais inventé un truc pareil … une fleur aussi super !"
- Dieu , modeste : "Je suis un artiste" … il retourne une feuille : "Les fleurs sont vert
pâle en-dessous … j'avais d'abord pensé à bleu turquoise mais ça jurait avec le violet …
les feuilles supérieures seront longuement pétiolées et les inférieures presque sessiles …
la fleur sera jaune vif et elle portera cinq étamines ornées de ces poils violacés … qu'en
penses-tu ?"
- Ève . Elle est penchée sur l'épaule de Dieu et regarde à travers la lampe-loupe : "C'est
dingue !" … puis , se redressant : "Quand est-ce que tu re-crées des bonbons au miel ?"

COTE 137 . 40 . CAFÉ

    Bertin faisait le meilleur café du monde . Un mystère alchimique . Comment faisait-il ?

- Martial , soufflant sur son quart : "Bertin , tu fais le meilleur café du monde !"
- Le capitaine . Il souffle sur son quart : "C'est vrai , Bertin , vous êtes un as !"

    Le gros Bertin se dandine .

- Martial : "Comment fais-tu ?"
- Bertin . C'était un timide … un modeste … : "Bof … bof …"
- Martial : "Bof … bof … c'est tout ce que tu sais dire …"
- Bertin : "Bof … je fais du café …"
- Martial : "… Le meilleur du monde !"

    Ça bardait du côté de Montrepont .

- Le capitaine . Il se tourne dans la direction de Montrepont et boit une gorgée du café de
Bertin : "Excellent … un nectar …"

    D'énormes volutes de fumée noire se lèvent sur le village . La terre tremble .

- Martial , regardant aussi vers Montrepont : "Nom de Dieu , Bertin , comment fais-tu un
pareil café ?"
- Bertin , derrière les deux autres , manoeuvrant la cafetière : "… Bof …"
- Martial : "T'as un secret ?"
- Bertin : "…………………"
- Martial ; "Dis-nous , Bertin … qu'on sache … si demain tu disparaissais !"
- Bertin : "…………………."
- Martial : "Si les boches sentent ça , hein mon capitaine … ils vont se ramener …"
- Bertin et le capitaine : "…………………."
- Martial : "Qu'est-ce que tu mets dedans ?"
- Bertin : "J'y crache un coup"
- Martial se retournant d'un coup vers Bertin : "Hein !!?"
- Bertin , souriant à peine : "Bof … j'y crache un peu ..;"
- Martial : "Mon capitaine ! … vous entendez !?"
- Le capitaine indéfectiblement tourné vers Montrepont : "Vous croyez à cette fable ,
Martial ? … vous êtes un naïf … hein , Bertin ?"
- Bertin : "… Bof …"

mercredi 11 novembre 2015

TROIS MOUCHES 41 . ACCIDENT SUR LA RN 42

    Notre chauffeur roulait trop vite . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Quand je vis à cent mètres un
platane centenaire , je saisis le genou de Berthe et criai : "Ralentissez , nom de
Dieu !"

    Trois mouches centenaires bourdonnaient contre le genou de Berthe . Notre 
chauffeur cria sur nos chapeaux de paille : "Dieu est merveilleux !" . C'était vrai
d'autant que nous roulions à plus de cent vers un platane vermeil …

    Notre chauffeur , centenaire vermeil , ralentit : il avait vu le genou de Berthe
où bourdonnaient cent mouches de paille . "Quelle est merveilleuse !" dit-il en
roulant son chapeau . Alors le dieu des platanes nous saisit .

DESMOND 35 . PING-PONG

    Je croise le Secrétaire d'État Kissinger dans le couloir de la machine à déchiqueter :

- Lui : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Desmond … à tout hasard … vous y connaissez quelque chose en ping-pong ?"
- Moi : "… euh … j'ai pratiqué ce sport … en amateur , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Ah !? … vous étiez bon ?"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État … moyen …"
- Lui : "Je vous connais , Desmond … toujours modeste … donc , vous étiez bon …
extrêmement bon , I presume !"
- Il me prend par le bras et m'entraîne : "Vous tombez à pic ! … allons voir le Président …
vous êtes l'homme qu'il nous faut !"
- Moi : "……….?…………"

    Le Secrétaire d'État m'introduit dans le Bureau Ovale . Le Président lève le nez de son
signataire : "Ah , Desmond ! … que me vaut le plaisir ?"
- Dear Henry : "Nous cherchions un pongiste … j'en tiens un de haut vol , Mister President !"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État ! … juste moyen ! …"

    Le Président recule son fauteuil , se renverse sur le dossier , croise haut les jambes et me
considère avec un sourire de dents blanches : "Ce Desmond , quel cachotier ! … fermez la
porte , Henry … ceci est une réunion informelle et secrète … asseyez-vous , Desmond …"

    Dear Henry ferme la porte , je m'asseois face au Président . Le Secrétaire d'État se tient
maintenant debout à sa droite . Le Président s'esclaffe : "Nous cherchons depuis dix jours
un pongiste sachant tenir sa langue … nous avons ratissé les trois-quarts des États et nous
en avions un à l'étage du dessous !"
- Moi : "…………?…………."
- Le Président : "… bon … Desmond … je vous expose le problème … les chinois …"

mercredi 21 octobre 2015

SHIPROCK

    C'est une ville tumultueuse ; la vie n'y est pas facile . Shiprock pèse de plus de
ferraille automobile que de chair humaine et si la viande palpite encore ,
c'est dans une membrane de fer ou échantillonnée dans des poches de sang .
Aucun être - pas un chat , pas un chien et à plus forte raison pas un être humain -
ne respire ici l'air sauvage de Blanca Peak qui portait jadis l'incantation des indiens
navajos . L'air qui circule dans votre chambre d'hôtel - Holiday Inn Express
Farmingtonbloomfield - est climatisé . On le mesure en BTU/h .

    A Shiprock , toute manifestation de la nature est filtrée ; et ce qu'on fait à l'air ,
on le fait à l'eau et aux végétaux . L'eau puisée dans les méandres préhistoriques de
San Juan jaillit déminéralisée de votre robinet et les haricots figés dans la sauce des
saladières réfrigérées sont le blême souvenir des fèves apaches .

    Que dire des sourdes consonnes fricatives de la vieille langue autochtone dont la
spiration aurait jadis râvi vos oreilles par pure résonance et traversent de nos jours
des systèmes amplifiés ?

KRANT 41 . HUME

    Si je me souviens bien , nous fîmes la connaissance de Hume dans un port dalmate ,
Sibenik , ou peut-être était-ce Trogir un peu plus au sud . Il se présenta au pied de la
passerelle , non comme hère en quête d'embauche ou candidat à l'émigration , mais
comme Monsieur Lee quelques années plus tard , en forme contournée et unique d'une
pièce qui manquerait à un puzzle . Le timonier , jaloux de son territoire et qui - par
inclination - eut bien pissé aux quatre bords du Kritik , voulut le chasser .

 - Krant cependant : "Eh quoi , timonier ! … laissez donc monter ce chat … ne voyez-
vous pas qu'entre tous ces bateaux à quai , il a choisi le nôtre !?"
 - Le timonier : "Ce chat ? … cette sale bête !? … cette sale bête a choisi notre bateau ,
capitaine !?"
- Krant . Il tirait sur sa pipe : "Ne suis-je pas maître à bord , timonier ?"
- Le timonier : "Sûr , capitaine ! … vous l'êtes ! … après Dieu ..."
- Krant : "Vous avez mille fois raison , timonier … après Dieu …"

    Krant fit à ce point un long silence que personne et le timonier lui-même , homme
effronté , n'aurait eu l'audace de couper . Il reprit : "Or ce chat , timonier , est une
métamorphose de Dieu"
- Le timonier : "Une quoi , capitaine ? … vous vous moquez !"
- Krant : "Certes non , timonier … ce chat est Dieu en personne … laissez-le passer …
et donnez-lui à manger le meilleur morceau …"

    Hume monta sans se presser par l'échelle de coupée , la queue portée à la verticale
comme un sceptre et le timonier - bien qu'il grommelât entre ses chicots : "Tudieu , une
sale bête de chat à bord !" - recula de deux pas par déférence obligée . Ainsi Hume
quittait sa terre natale pour de bon mais aussi la terre ferme car jamais il ne remit les
pattes sur un quai d'accostage . Dans les ports innombrables du monde où nous abor-
dâmes , c'est de la passerelle de commandement qu'il considérait les villes pullulantes
derrière leurs docks : Liverpool , Darwin , Liepaja , Chah Bahar , Tchao Tcheou , et
il n'était pas besoin qu'il incarnât ses rayures par leurs ruelles pour connaître qu'elles
puaient . Son oeil était d'un dieu , indifférent à sa propre création .

- Krant : "Timonier … vous aussi êtes une part de Dieu … l'ignorez-vous ? …"
- Le timonier : "Moi , capitaine ? … ah , ah ! … une part de Dieu !? … mais je suis un
mécréant ! … le diable en personne ! …"
- Krant : "Le diable lui-même , timonier , est une forme de Dieu …"

mardi 20 octobre 2015

PARADIS 41 . BONBONS OU PISSENLITS , IL FAUT CHOISIR

- Ève : "T'as pas des bonbons ?"
- Dieu . Il regarde Ève , nue dans l'embrasure de la porte : "Dis , Ève …
tu n'aurais pas grossi ?"
- Ève : "………………."
- Dieu : "Tu manges trop de bonbons"
- Ève : "………………."
- Dieu : "Tu devrais faire du sport"
- Ève : "Du sport ?"
- Dieu : "Oui … courir par exemple …"
- Ève : "Pour aller où ?"
- Dieu : "Nulle part … simplement courir"
- Ève : "Je suis pas pressée ! … je vais doucement … j'ai tout mon temps …"
- Dieu : "Si tu ne veux pas courir , il faut manger moins de bonbons"
- Ève : "…………?……….. alors là ! … je vois pas le rapport !"
- Dieu : "ou manger du pissenlit … le pissenlit c'est plein de vitamines et d'oligo-
elements … ça nettoie le corps … je te fais une soupe si tu veux"
- Ève : "Pouah ! … ça doit être dégueulasse !"
- Dieu : "Ne dis pas ça avant d'avoir goûté … et n'emploie pas ces vilains mots ! …
tu préfères une infusion ?"
- Ève : "T'as pas des bonbons ?"

lundi 19 octobre 2015

COTE 137 . 39 . GRUBIZZA

    Nous creusions un nouveau boyau sous une pluie qui tombait par morceaux .
Sur le front de taille , nous mîmes à jour les semelles d'une paire de bottes à un
demi-mètre de la surface .

- Martial : "Ou une andouille a perdu ses bottes ou il y a quelqu'un dedans …"

    Nous avons gratté la terre autour puis Martial en a tiré une d'un coup sec ; il l'a
retournée et l'a secouée . Un paquet de gadoue et l'éclat jaunâtre de bouts d'os .

- Martial : "Il y a quelqu'un dedans"

    Nous avons dégagé à coups de pioche un squelette complet dans son uniforme
de poilu . Les morceaux étaient tenus par la terre collante . Nous avons tiré le cada-
vre et l'avons posé sur le fond du boyau .

- Martial : "Il y a longtemps que t'es là , vieux frère … depuis le début de la guerre …
t'as plus que les os …"

    Martial s'est penché , a fouillé , a sorti les papiers militaires . En mauvais état mais
lisibles .

- Martial : "… Merde …"
- Nous : "………….?…………"
- Martial . Il regarde le squelette : "Grubizza … c'est Grubizza …" . A moi : "… Gru-
bizza , tu te souviens ?"
- Moi : "… Grubizza ? … merde … Grubizza …"
- Martial : "Il y a bien deux ans , non ? …" . Il crie : "Mon capitaine !"

    Le capitaine nous rejoint au fond du boyau , plié en deux pour échapper aux frelons …
il regarde le macchabée : "Qu'est-ce que … ?"
- Martial assis . Il montre les papiers : "Grubizza … vous vous souvenez ? … porté
disparu … merde …"
- Le capitaine : "Oui , je me souviens … un polonais …"

    Des bouts collés par la glaise … des orbites pleines de terre … un casque rouillé …
la capote : des bandelettes de momie .

- Martial . Il regarde les papiers : "C'est Grubizza … merde …"

TROIS MOUCHES 40 . RIVAGE DES SYRTES

    Il faisait très chaud . Des vestiges ("grecs" , dit Berthe) offraient au
soleil leurs pierres blanches et ruinées ; la mer , sauvage et écumante ,
barrait l'horizon . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre nos chapeaux de paille .

    A l'horizon vermeil , trois mouches blanches comme des pierres offraient
à la mer leur écume sauvage . "La paille de nos chapeaux est ruinée" dit
Berthe … "en Grèce , il fait trop chaud … merveilleux soleil !"

    J'offris Berthe à la blancheur de l'écume , à ces vestiges ruinés de la Grèce ,
à l'horizon de pierre , aux merveilleux chapeaux de soleil , à trois mouches
empaillées , … à la mer ! .

dimanche 18 octobre 2015

DESMOND 34 . LA FÈVE

    Telephone rouge .

- Moi : "Allo !"
- Le Président : "Desmond ! … vous partagez la galette avec nous ? … à 17h …
Bureau Ovale … il y aura Moshe , Henry , Marilyn , Pat , Alexander , Chuck , des
sénateurs … du beau monde !"
- Moi : "C'est trop d'honneur , Monsieur le Président"
- Lui : "Taratata … c'est avec plaisir … je vous dois bien ça … euh , Desmond … à
propos … j'ai un service à vous demander …"
- Moi : "Monsieur le Président"
- Lui : "… la fève … comment vous dire … ça va vous paraître futile …"
- Moi : "Monsieur le Président !"
- Lui : "… Si … si , Desmond … vous savez … à la place que j'occupe … vous n'ima-
ginez pas les enfantillages !"
- Moi : "………………"
- Lui : "Cette fève ne peut m'échapper … la couronne , Desmond … la couronne en
papier doré …"
- Moi : "………………"
- Lui : "J'ai convoqué Edgar"
- Moi : "Hoover ? … le FBI ?"
- Lui : "Oui … et Henry est dans le coup … Edgar , Henry , moi … et vous dans trente
secondes : vous … je vous explique le plan … c'est tordu …"
- Moi : "………………."
- Lui : "Vous m'écoutez , Desmond ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Lui : "Vous vous rendrez à 16h à la pâtisserie Goldenberg … vous voyez où c'est ? …
on vous y attendra … Henry vous remettra un mot de passe … Goldenberg est un joe …
attention , Desmond … c'est une mission délicate … pas de gaffe ! … la galette qu'Edgar
a commandé est d'un type unique … elle a tout l'air d'une galette des rois standard , sauf
que … elle n'a pas de fève !"
- Moi : "Mister President ! … mais comment … ?"
- Lui : "Ah , ah , Desmond … vous n'en revenez pas , hein !?"
- Moi : "……….?………"
- Lui : "La fève ? … un gars des services secrets me l'a collée derrière la deuxième pré-
molaire ce matin !"
- Moi : "…………………."
- Lui : "C'est un peu gros vous trouvez ?"
- Moi : "………euh …………"
- Lui : "Plus c'est gros , plus ça passe !"
- Moi : "……….?………."
- Lui : "Regardez … mon élection en 1969 par exemple"

vendredi 16 octobre 2015

WHALE COVE

    Le plan de Whale Cove est incompréhensible . A Whale Cove , les habitants
de vieille souche eux-mêmes ne trouvent pas leur chemin et , du reste , ils avouent
qu'ils ne le cherchent plus . Au premier abord , il semble qu'on pourrait se déplacer
ici comme dans n'importe quelle ville ; mais , à l'usage , les escaliers aboutissent à
des demi-niveaux ou sur de vagues esplanades , les marches qu'on est convaincu
d'avoir montées , on les a descendues , les rues , non contentes d'épouser des cour-
bes de niveau chaotiques , empruntent des tracés inconstants , sortes de lignes po-
lygonales irrégulières , ou bifurquent sans prévenir en passant l'une sous l'autre par
le biais d'ouvrages d'art qu'on croirait conçus sur un coin de nappe par des lombri-
liculteurs éméchés soucieux de clôturer leur congrès en apothéose . De sorte qu'on
finit par se persuader qu'une droite est une espèce de courbe et que , tel qui voulait
visiter sa mère malade partage avec un cousin à l'autre bout de la ville , dans une
aberrante erreur de parallaxe , un muktuk de baleine boréale … Si on tente de résou-
dre l'énigme - car Whale Cove est en soi une énigme - par le détours du boulevard
périphérique , on en est pour ses frais car ses bretelles s'entortillent comme autour
d'un torse débile émergeant d'un pantalon mal coupé . Le seul point de repère est
le phare érigé au XIX°siècle à gros dollars sur le rocher Frobisher à deux miles
marins , mais son éclat n'est visible que par nuit claire et encore faut-il alors veiller
près des cales sèches . Dans les années cinquante , les édiles ont commencé et
aussitôt arrêté le creusement d'un métro car , sous terre , les instruments de géodésie
utilisés par les tunneliers - boussoles , goniomètres , niveaux , théodolites - perdaient
nord , angle , hauteur , azimut ; peut-être la proximité du pôle n'était pas étrangère à
ces troubles de l'orientation … C'est en altitude qu'on trouva l'expédient : aujourd'hui ,
un funiculaire vous emmène en toute quiétude de tout point de la ville vers ces terrasses
où vous consommerez une cambridge-bier en écoutant avec quelle émotion le cri rauque
du fuligule morillon (c'est un canard plongeur) sur les eaux lisses de la Baie d'Hudson ...

mardi 13 octobre 2015

KRANT 40 . ABD ALLAH IBN SAAD

    Sur ordre de l'armateur , nous fîmes brièvement commerce entre Alexandrie et
 Tripolitaine ; ce pourquoi il nous arriva de faire relâche à Tobruk en Cyrénaïque .
Nous fûmes en affaire avec un chef local , fameux bandit reconverti dans le com-
merce quoiqu'on pût dire qu'il menait de concert ces deux carrières . Après quel-
ques juteuses transactions , Abd Allah Ibn Saad convia Krant à boire le thé dans
son bivouac , provisoirement fixé aux portes de la ville . J'accompagnai le capi-
taine qui quittait son bord avec répugnance . Monsieur Lee nous servirait d'inter-
prète parce que - en plus de son pékinois maternel et d'un impeccable prussien -
notre cuistot pratiquait l'arabe littéraire le plus classique . A peine étions nous
assis sur les tapis de la tente , entourés de concubines et d'inquiétants guerriers ,
qu'Abd Allah demanda au capitaine par le truchement de Monsieur Lee où étaient
nos présents et , en particulier la chèvre du sacrifice , ce que Monsieur Lee nous
répercuta dans un sourire inexpressif . Le capitaine répondit que - par malheur -
l'état de nos mers septentrionales ne nous permettait pas d'élever des ovins à l'in-
térieur de nos soutes . Abd Allah répliqua qu'il avait appris par ses espions que
nous avions à bord un animal . "Hume !!" s'écria Krant surpris . "Il fera l'affaire .
Nos cordes d'arc sont en boyaux de chat et nous faisons en Nubie de très jolies
momies . Mes gardes passeront demain au port en prendre livraison" . Monsieur
Lee , l'intime de Hume et comme sa face cachée , traduisit ces horreurs avec un
flegme terrifiant .

    Nous eûmes droit au thé , aux danseuses , à un orchestre composé d'une harpe ,
de cymbales , d'un tambour , d'une flûte et d'un sistre ; Monsieur Lee me glissa
qu'il s'agissait d'un ensemble copte de bon niveau , ce que je voulus bien croire .
Le capitaine était figé et d'une inhabituelle pâleur . Chacun de nous reçut une pièce
d'argent à l'effigie de Darius Codoman ; nous savions qu'Abd Allah s'était fait une
spécialité de l'archéologie pillarde et qu'aucun tombeau des dynasties anciennes
n'avait échappé à sa rapacité .

    Au petit matin , nous revînmes à bord . Hume était sur le toit de la timonerie ,
dos rond et poils hérissés , prêt à défendre son pelage rayé contre un escadron de
Mameluks . Comme nous passions l'échelle de coupée , Krant dit :

- "Chef ! … mettez la pression ! …"
- Moi : "… ? … mais … capitaine … l'équipage dort ! …"
- Krant : "Chef !! … mettez la pression ! … et quittons cet endroit ! …"

samedi 10 octobre 2015

PARADIS 40 . FERMONS LES LIVRES

- Ève : "Qu'est-ce que tu lis ?"
- Dieu : "La Bible , ma chérie"
- Ève : "La Bible ?"
- Dieu : "La Bible , Ève … Baille-beûle in english … Le Livre …"
- Ève : "Qu'est-ce que ça raconte ?"
- Dieu : "C'est mon histoire … celle de ma création … celle des hommes … en
deux tomes"
- Ève . Elle caresse la tranche dorée du tome II posé sur l'étagère : "T'es arrivé
à la page combien ?"
- Dieu . Il soulève un marque-page en forme de furet du nord : "1342"
- Ève : "Tu peux lire tout haut ?"
- Dieu : "Ce n'est pas très intéressant"
- Ève . Elle agite ses petits poings : "Si … si … lis-moi !"
- Dieu : "Du calme , Ève … puisque tu insistes … c'est dans l'Ecclésiaste" . Il lit
à voix haute : "Quand un homme meurt , il reçoit en partage les insectes , les
fauves et les vers"
- Ève , horrifiée : "C'est dégoûtant !"
- Dieu : "C'est pas moi … c'est écrit dans Le Livre"
- Ève :"Qui c'est qu'a écrit ça ?"
- Dieu : "Salomon … un roi …"
- Ève : "…………?………."
- Dieu : "Tu sais , Ève … qu'est-ce qui m'a pris ? … toi et Adam , j'aurais dû vous
garder comme échantillons … ce "multipliez-vous , emplissez la terre" ! … qu'est-ce
qui m'a pris le sixième jour !? … (soupir)"
- Ève : "En tout cas , c'est dégoûtant ce Livre !"
- Dieu ferme Le Livre : "Clac !"

vendredi 18 septembre 2015

COTE 137 . 38 . CINQ CASQUES

    Martial avait un coup de crayon bien à lui . Il avait toujours dans une des multiples
poches de sa capote un carnet minuscule et une mine de plomb aussi courte que la pointe
d'un barbelé . Je voyais par-dessus son épaule et sous cette main épaisse - selon l'humeur
ou les circonstances - le trait léger ou appuyé d'une silhouette ou d'un visage , celle ou
celui d'un camarade , ou le corps fantasmé d'une danseuse , d'une esclave ou d'une femme
du monde inopinée dans le cloaque de Craonne . Martial était une sorte d'artiste vierge
dans un monde sauvage … Combien de fois me mit-il sous le nez - c'était l'autre emploi
du carnet - les plans de cette ville de l'enfer aux rues tortueuses et mouvantes qui suaient
la craie entre notre tranchée et la cote 137 !

    Nous étions un jour tapis dans un énorme trou … un trou de marmite … Martial s'était
hissé à plat ventre en haut du cône . Du fond fangeux où je pataugeais , je vis qu'il avait
sorti son carnet . Consultait-il ses plans foireux ? . Cet esthète avait-il perçu dans le chaos
quelque harmonie ? . Je me traînai à côté de lui . Sur le petit carnet gondolé par la pluie ,
Martial avait dessiné cinq casques à pointe . Je regardai par là et j'aplatis la tête dans la
boue : cinq casques à pointe émergeaient d'un trou voisin , à moins de dix mètres . Je me
tournai vers Martial et n'eus que le temps de voir son bras droit balancer une grenade …
elle explosa … cris … jurons … Martial me tirait par la ceinture :

- "On file , vieux !"

mercredi 16 septembre 2015

TROIS MOUCHES 39 . NOMBRIL

    Je regardais son nombril . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille quand Berthe me dit en tendant
le doigt : "Vois comme ce nuage est bizarre !"

    Un nuage se tendit sur mon chapeau de paille . Berthe bourdonnait et trois
mouches bizarres regardaient son nombril .

    Trois mouches regardaient une paille sur mon doigt . Je tendis mon chapeau :
elles bourdonnèrent , vermeilles et merveilleuses . Berthe alors au nuage : "Vous
avez dit bizarre ?"

DESMOND 33 . UN CADEAU

- "Desmond ?"

    C'est le Président sur la ligne sécurisée .

- Moi : "Mister President ?"
- Lui : "Euh , Desmond … ça m'ennuie de vous déranger pour si peu … je sais que vous
êtes un homme sacrément occupé …"
- Moi : "…………."
- Lui : "Je sais aussi que je peux vous faire confiance … hein , Desmond ? … je peux ?"
- Moi : "Bien entendu , Monsieur le Président … vous pouvez compter sur moi …"
- Lui : "Le secret , c'est votre métier … après tout , vous en savez plus que moi … toutes
ces saloperies à l'incinérateur …"
- Moi : "Oh , Monsieur le Président … je brûle mais , à vrai dire , je ne sais pas grand
chose …"
- Lui : "Allez , Desmond … ah , ah ! … impossible de vous tirer les vers du nez … une
tombe !"
- Moi : "………….."
- Lui : "Vous êtes sûr que nous ne sommes pas écoutés !?"
- Moi : "Monsieur le Président ! … c'est une ligne sécurisée !"
- Lui : "J'ai quelque chose à vous demander"
- Moi : "………….."
- Lui : "Desmond ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … je vous écoute"
- Lui : "Je ne vois pas à qui d'autre m'adresser , Desmond … c'est … c'est intime …"
- Moi : "……?……"
- Lui : "Vous voyez Pat ce soir ?"
- Moi : "… Euh … non … Mister Pre …"
- Lui . Il me coupe : "Desmond , votre vie ne me regarde pas … je sais que vous voyez
Pat ce soir !"
- Moi : "………….."
- Lui : "Savez-vous que dans trois jours , c'est mon anniversaire ?"
- Moi ; "… Je ne l'ignore pas , Monsieur le Président … le 9 janvier …"
- Lui : "Le 9 … Pat va me faire un cadeau bien entendu …"
- Moi : "Bien entendu , Monsieur le Président …"
- Lui ; "………. Vous ne pourriez pas lui glisser dans l'oreille … euh … bon , Desmond ,
il y a quelque chose qui me ferait rudement plaisir … comment vous dire ? … ça va
vous paraître … sûr , vous ne le répétez à personne … jurez-le , Desmond … sur la tête de
votre mère … jurez-le …"
- Moi : "Je le jure , Mister President !"
- Lui : "Sur la tête de votre mère ?"
- Moi : "Maman est morte , Monsieur le Président …"
- Lui : "Oh , désolé , Desmond ! … I'm sorry ! …… vous le jurez ?"
- Moi : "Je le jure"
- Lui . Il chuchote dans le combiné : "Ce qui me ferait plaisir , Desmond , c'est … c'est …"
- Moi : " …………..??…………"
- Lui : "…… une boîte de crayons de couleur ! … des Caran d'Ache !"

dimanche 2 août 2015

PARADIS 39 . CARAMEL AU LAIT

- Dieu à Ève : "La plupart des hommes ne croient plus en moi …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "D'ailleurs , la plupart des hommes pensent que je n'existe pas …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "… et ceux qui pensent que j'existe font tout ce qu'il faut pour que les
autres préfèrent que je n'existe pas …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Et pourtant , j'existe …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Quoique moi-même , je finisse par en douter … je perds confiance …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Or les idées de base sont de moi … l'idée d'un Dieu créateur n'était pas mal …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Mais (soupir) … c'était peut-être une idiotie …"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Qu'est-ce que j'ai gagné en leur fourrant dans le crâne que j'existe ?"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "N'était-ce pas un plan vaseux ? … si c'était eux qui avaient raison ? …
Dieu d'un côté , inatteignable , tellement transcendant et inconnaissable qu'on gagnerait
du temps et de la tranquillité d'esprit en closant (participe présent du verbe clore) le cha-
pitre … et eux du leur … avec leur soi-disant liberté …"
- Ève : "T'as pas un caramel au lait ?"

COTE 137 . 37 . VALET DE PIQUE

    Ça bardait dans le secteur de Montrepont . Le capitaine observait aux jumelles
le déchaînement du feu ennemi , là-bas , à l'est .

- Martial : "Carré d'as !" et il abat sur une caisse de munitions les quatre as : trèfle ,
carreau , coeur , pique .
- Moi : "Nom de Dieu , Martial ! … trois fois en une demi-heure !"
- Le capitaine , sans cesser son observation , à nous , pauvres poilus qui laissions à
Martial une fraction de nos soldes : "Vous êtes naïfs … Martial a un truc …"
- Martial : "Un truc , mon capitaine ? … non , la clairvoyance tout bonnement …
j'ai de la clairvoyance , mon capitaine … trois ans de cote 137 et pas une égrati-
gnure ! … c'est-y pas un signe de clairvoyance ?"
- Le capitaine : "…………………"
- Martial : "Savez-vous , mon capitaine , en quelle année je quitterai cette bonne
vieille terre ?"
- Le capitaine : "…………………"
- Martial : "En l'an 2000 …"
- Le capitaine . Il se retourne et laisse pendre ses jumelles sur sa poitrine ; il s'esclaffe :
"En l'an 2000 !? … ça vous fera quel âge , mon bon Martial ?"
- Martial : "112 ans … pas eu besoin de compter …"
- Le capitaine , rigolard : "Mais qu'est-ce qui vous fait croire que …"
- Martial , tendant son paquet de cartes : "Ça , mon capitaine … je lis dans les cartes …"
- Le capitaine : "……….?……….."
- Martial se met à étaler à toute vitesse et dans l'ordre aléatoire où elles viennent toutes
les cartes de son jeu sur la caisse de munitions . Puis , montrant le valet de pique :
"Vous voyez celui-là ?"
- Le capitaine :"Oui , c'est le valet de pique …"
- Martial : "Et quelles sont les deux cartes à gauche du valet ?"
- Le capitaine : "Euh … as de trèfle … as de coeur …"
- Martial : "Et à droite du valet ?"
- Le capitaine : "Deux de carreau"
- Martial : "1 . 1 et 2 … 112 …"
- Le capitaine : "……….?…………"
- Martial , exhibant à la ronde la figure du valet de pique : "Ce gars-là ne vous dit rien ?"
- Moi : "Il te ressemble un peu , Martial !"
- Le capitaine : "Extraordinaire !!!"

TROIS MOUCHES 38 . C'EST TOUJOURS LA MÊME CHOSE

    Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille . La mer allait et venait ; des vagues molles s'écrasaient
sur nos pieds .

    J'écrasai trois mouches molles . Les vagues allaient et venaient sur la mer ,
bourdonnantes et merveilleuses .

    Trois vagues molles s'écrasèrent sur nos chapeaux de paille . J'allais et
venais sur le pied merveilleux des mers .

DESMOND 32 . THE FOOL ON THE HILL

    Le téléphone sonne .

- Moi : "Mister President ?"
- Lui : "Je ne vous dérange pas , Desmond ?"
- Moi : "Non , bien entendu , Monsieur le Président … Que puis-je ?"
- Lui : "Je viens d'entendre un truc épatant à la radio"
- Moi : "…………?………….."
- Lui : "J'ai noté le titre : "The fool on the hill" … vous connaissez ?"
- Moi : "Les Beetles , Monsieur le Président"
- Lui : "C'est un groupe ?"
- Moi : "Oui … quatre garçons … des anglais …"
- Lui : "Vous êtes sûr ? … ils ne sont pas américains ? … dommage … mais je me
doutais à l'accent …"
- Moi : "De Liverpool , Monsieur le Président"
- Lui : "Liverpool ? … c'est en Angleterre ? … je voyais ça plutôt en Afrique du sud …"
- Moi : "Je confirme , Mister President … c'est en Angleterre … sur la côte ouest …
entre le 53e et le 54e parallèle"
- Lui : "Ah , Desmond ! … heureusement que je vous ai … je suis nul en géographie …
bon , Desmond … vous m'invitez ça à la Maison Blanche"
- Moi : "Pardon , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Ces quatre gars … comment les appelez-vous ? … les Coccinelles ?"
- Moi : "Les Scarabées , Monsieur le Président"
- Lui : "Desmond … les Scarabées à la Maison Blanche pour les fêtes de Noël …
Pat va adorer … ok ? … c'est dans trois jours …"
- Moi : "C'est que … Monsieur le Président … les Beetles sont au Japon"
- Lui : "Au Japon !? … qu'est-ce qu'ils foutent au Japon ? … on les connaît là-bas ?"
- Moi : "Qui ne connait pas les Beetles , Mister President !"
- Lui : "……………………"
- Moi : "………………….."
- Lui : "Débrouillez-vous , Desmond … c'est pour ça qu'on vous paie"

samedi 1 août 2015

INVASIONS

    Les hordes furent sur la ville et d'autres villes brûlaient aussi .
Pas plus qu'elles , elle n'eut le loisir de se défendre car la foudre
tomba du ciel comme il sied à la foudre . Les populations furent
jetées hors de leurs maisons et ceux d'ici sortirent de la ville et ils
se rassemblèrent sur le boulevard extérieur d'où l'on voyait le for-
midable incendie dans son ensemble car , non seulement la ville
brûlait , mais aussi les autres villes . Quand toutes furent parties
en fumée , les habitants (d'ici et  des autres villes) formèrent des
chaînes humaines et ils se passaient des seaux de cendre qu'ils
déversaient sur les champs .

KRANT 39 . OPALKÖST 3 (suite)

    Alors Krant se mettait à parler , dégourdissant ces petits prussiens aussi dépourvus
de poils au menton que de savoirs et , comme il leur avait ouvert les portes du ciel par
les nuits tropicales , il disposait sur ce poulier de galets le Grand Livre de la terre et
tournait une à une ses pages sédimentaires , faisant apparaître sur l'écran de la falaise
des animaux anciens , des éponges d'avant le Déluge , des nautiles , des sauriens
primitifs , enfin , au dos de la reliure , nos proches parents , les mammifères marins .
L'éternité déroulait ses temps devant les yeux écarquillés de nos mousses où se reflé-
taient les craies immaculées ; ils buvaient les paroles du capitaine comme une eau de
source jaillie d'un inextricable roncier : leur ignorance .

    Puis , sur ordre de notre mentor , les mousses se dispersaient sur la grève ; chacun
assis dans son trou d'eau cherchait dans les graviers humides l'ammonite , des tubes
de vers limoniteux et rouillés , des belemmites phosphatées , un oursin en silex , un
bivalve nacré , des inocérames crayeux ou des pyrites dorées et chacun posait , triom-
phant , une relique de notre vieille terre près des pieds nus du capitaine . Krant exper-
tisait et j'étais chargé de mettre les plus belles prises dans le sac de Monsieur Lee .

vendredi 31 juillet 2015

KRANT 38 . OPALKÖST 2 (suite)

    Au fond de cette baie , se trouve le village de Wissant où les pêcheurs échouent
leurs embarcations à l'aide d'énormes chevaux gris pommelés . Nos mousses tournaient
dans les premières vagues autour des attelages et apostrophaient les monstres en letton .
Alors les pêcheurs sautaient à l'eau , les attrapaient et les jetaient sur le dos des bêtes
ruisselantes d'écume . Je riais , les pêcheurs riaient , les mousses , apeurés mais fanfarons ,
riaient de peur pendant qu'un éclair d'enfance retrouvée , intense et bref , traversait le
visage de Krant .

    C'est à la queue leu leu , comme une harde de sangliers de ma Prusse natale , que calmés
et entamés par un peu de fatigue , silencieux et marchant dans les empreintes vigoureuses
du capitaine , nous parvenions à ce que je savais être le but de notre escapade : les
immenses falaises de craie dites du "Nez-Blanc" .

    L'on s'asseyait en demi-cercle face au colossal Nez-Blanc . Seul Krant , juché sur un
rocher comme sur un trône , lui tournait le dos . J'ouvrais le sac marine et je distribuais les
rations car l'équipe était affamée .

    Les enfants , en mordant dans les pains aux harengs confectionnés par Monsieur Lee ,
regardaient la falaise et la silhouette du capitaine découpée sur sa blancheur .



                                                                       (à suivre)

KRANT 37 . OPALKÖST 1

    On sait que le capitaine Krant était peu enclin à quitter son bord . Or , chaque année ,
au mois de juillet ou au mois d'août , nous débarquions du bois de construction dans un
port français au nom imprononçable pour un marin letton : Boulogne … Boulogne Am
Maar … et quelques heures avant d'embosser le Kritik dans la darse Sarraz-Bournet , près
du môle ouest , Krant convoquait les cinq ou six mousses de l'équipage et leur ordonnait
de se tenir prêts pour une sortie à terre . Monsieur Lee préparait un en-cas qu'il fourrait
dans un sac de marin . J'accompagnais le capitaine en qualité d'intendant de fortune ; je
n'aurais laissé ma place à personne mais - à dire vrai - je n'avais pas à la défendre car il
s'agissait de marcher et un marin débarqué est une sorte de gastéropode dont le pied
adhère au zinc d'un bar et laisse sur les chopes de bière une bavure sinueuse .

    Nous contournions le bassin du port de pêche puis nous passions sous les remparts de
la ville haute , pressés de retrouver la mer . Nous débouchions sur une plage qui étalait
ses sables humides à perte de vue .

    Là , (insolite déchaussement) Krant délaçait ses souliers , troussait le bas de son pantalon
et découvrait deux mollets musclés et incompréhensiblement halés . Notre troupe -
incurables hommes de mer - rejoignait la frange de sable où des vaguelettes mourantes
léchaient nos pieds . C'était une troupe turbulente : Krant et moi marchions côte à côte et
parlions peu , mais les mousses s'égayaient et revenaient vers nous , criant et riant , comme
un vol de mouettes acharné à nettoyer un chalut . Ils ramassaient des coquillages et les
montraient à Krant et Krant , sans s'arrêter , leur donnait un nom : bernicle , patelle ,
pourpre , buccin , couteau ,vignot , moule , pholade … et les gamins , sautillant et jetant
les coquillages à peine baptisés , criaient : "bernacle ! … patelle ! … pholade ! …"

    Nous passions le petit bourg de Wimereux puis la pointe des oies , jusqu'à un cap
appelé par les indigènes "Nez- Gris". Passé ce banc rocheux soufflé d'embruns , nous
filions à bon pas sur une plage bordée de dunes . Krant pointait sa pipe vers les côtes
anglaises et les gosses , toujours sautant et toujours infatigables , criaient : "England ! …
England ! …"

                                                       (à suivre)

PARADIS 38 . LES BONBONS AU MIEL

- Ève : "Tu veux pas jouer à quelque chose avec moi ?"
- Dieu : "Pas le temps … j'ai ma Création …"
- Ève . Elle fait la moue : "Ah , quelle barbe cette Création ! …"
- Dieu : "A qui le dis-tu , ma chérie ! … c'est la terre qui occupe tout mon temps …
le reste , je l'ai fait en un milliardième de seconde … des amas de galaxies un peu
partout , du vide , des atomes d'hydrogène par-ci par-là , du spectre , du corps noir ,
de l'expansion , de la courbure … je ne m'occupe plus de rien … ça marche tout seul …
il n'y a que la terre , mon chef-d'oeuvre , ce paradis … ici , je ne suis plus ingénieur …
je bricole , c'est un passe-temps Ève ! … ma cocotte … hier la tarentule à ventre
noir … aujourd'hui , l'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir … demain ,
j'ai l'idée d'un trombone avec une coulisse qui permettrait de rallonger ou de raccourcir
le tube pour donner à l'instrument une échelle chromatique … après-demain , si j'ai
le temps , un nouveau nuage : le cirrostratus … tu verras , Ève … ça ressemblera à
un voile , c'est très joli … tu vois , la Création , c'est frénétique ! …"
- Ève : "Oui … t'es vachement stressé … t'as encore des bonbons au miel ?"
- Dieu . Il s'est remis à raboter : "Non … je suis en rupture … faut que j'en re-crée …"

jeudi 30 juillet 2015

COTE 137 . 36 . ENFER ET PARADIS

    Un mauvais jour de printemps , un éclat de shrapnel frappa Meslier en plein
front , juste sous la ligne du casque . Nous le ramenâmes dans la tranchée où il
expira . Des brancardiers emmenaient son cadavre à peine tiède . Martial posa
sa main sur mon épaule :

- "Tu sais ce qu'il nous reste à faire …"
- Moi : "…………?…………"
- Martial : "La petite Marie …"
- Moi : "…………?…………"
- Martial : "La petite Marie , vieux … elle file au rouet … elle attend Meslier"

    Nous profitâmes d'une permission pour nous rendre à Bazoches les Gaillerandes ,
le village natal de Meslier . Il nous fallut changer mille fois de train avant de poser
nos bottes sur le quai minuscule de ce patelin . Nous traversâmes des pâtures encloses
et des vergers en fleurs . Un doux soleil traversait nos capotes .

- Martial tout à trac . Nous n'avions pas ouvert la bouche depuis Châlons : "A quoi
penses-tu ?"
- Moi : "Au paradis terrestre"

    Où demeurait Marie ?

- Martial à un berger : "Une petite Marie , mon vieux … environ 18 ans … elle doit
pleurer"
- Le berger : "Marie ? … je ne connais ici qu'une Marie …" . Le gaillard roulait les R :
"Elle est partie … au début de la guerre … elle s'est mariée à un notaire de Châlons …"
- Martial et moi : "…………..??…………"
- Le berger , rigolard : "Dame … elle ne pleure point la petite Marie … elle est riche ,
mon gars !"

    Nous reprîmes le chemin de la gare en silence .

- Au bout d'un moment , Martial ; Il ne peut tenir longtemps sa langue : "Tu veux que
je te dise ?"
- Moi . J'avais une boule dans la gorge : "Non"
- Martial : "Je vais pourtant te le dire …"
- Moi : "………….?……….."
- Martial : "Je me plais en enfer …"

mercredi 29 juillet 2015

TROIS MOUCHES 37 . Ô NYLON !

    Les jambes de Berthe montées sur talons aiguilles paradaient dans
des bas nylon . Devant nous , les promeneurs s'écartaient . Trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Trois mouches étaient sur nos talons . J'écartai mon chapeau de paille car ,
devant moi , les jambes de Berthe paradaient (jambes merveilleuses !) et
bourdonnaient de nylon et d'aiguilles …

    Trois promeneurs paradaient contre ses bas nylon . Comme des mouches,
je les écartai avec mon chapeau de paille mais Berthe se prit les jambes et le
talon dans des aiguilles vermeilles .

DESMOND 31 . NOËL 1969

    24 décembre . Sonnerie sur la ligne sécurisée …

- Une voix : "Kissinger … Desmond ?"
- Moi : "Monsieur le Conseiller Special ?"
- Lui : "Desmond … ce que j'ai à vous dire est strictement confidentiel … c'est
pourquoi j'utilise la ligne sécurisée …"
- Moi : "………..?……."
- Lui : "Desmond … ce soir , c'est la veillée de Noël … vous êtes au courant ?"
- Moi : "Oui … oui …"
- Lui : "Le Père Noël … ce genre d'ânerie … la pelisse rouge … la hotte … les
joujoux … la barbe blanche … ces conneries ... c'est cette nuit"
- Moi : "………..?…….."
- Lui : "Mais le Président y tient"
- Moi : "……………….."
- Lui : "Desmond ?"
- Moi : "Je vous écoute , Monsieur le Conseiller"
- Lui : "Je suis pressenti , Desmond"
- Moi : "Euh … Monsieur le Conseiller … pour assurer l'intérim cette nuit je suppose"
- Lui : "Vous n'y êtes pas du tout … vous supposez mal , Desmond …"
- Moi : "………?………."
- Lui : "C'est tellement ridicule … le Président compte sur moi"
- Moi : "……………….."
- Lui : "Desmond ?"
- Moi : "Monsieur le Conseiller ?"
- Lui : "C'est énervant … j'ai l'impression que mon problème ne vous intéresse pas"
- Moi : "Monsieur le Conseiller ! … je ne me permettrai pas ! … mais quel problème ?"
- Lui : "… quel problème ? … le problème du Père Noël , nom d'un chien !"
- Moi : "Je ne comprends pas , Monsieur le Conseiller …"
- Lui : "Mais enfin , Desmond , vous êtes bouché !? … ce matin un huissier m'a apporté
un carton et qu'est-ce qu'il y avait dans ce carton , hein ?"
- Moi : "…………………"
- Lui : "Desmond ! … qu'est-ce qu'il y avait dans ce carton ? … une panoplie complète
de Père Noël … et ce crétin de Tricky Dick compte sur moi !"
- Moi : "Désolé , Monsieur le Conseiller"
- Lui : "Alors j'ai pensé à un truc , Desmond … ce costume , en reprenant à la taille …
vous êtes mince , veinard ! … je vous vois dedans …"

mardi 28 juillet 2015

C'EST RESSEMBLANT

    Oui … une petite retraite … j'ai mis des sous de côté … et un petit
appartement … oh ! un studio que je loue … ah , ah ! ... je l'ai loué à un
nègre … le croirez-vous : un nègre … dame oui … ah si … il paie … et
poli … oui-oui … ces étrangers , faut se méfier , oui … son nom ? …
Jean-Michel … non , c'est pas nègre … Jean-Michel , Jean-Michel comment ? …
euh … je ne me souviens pas … attendez … Basquin … ou Basquet … non …
Basq … Basquiat … Jean-Pierre … Jean-Michel Basquiat … c'est son nom …
enfin ! qu'il dit ! … hi-hi … peintre , je crois … non , non … artiste … la musique
à tout casser ? … ah non , ça non ! … très poli … trop poli ? ah , ah ! … oui , chez
le dentiste … dans sa voiture … il a une voiture vous savez … oh-là , mes dents …
c'est un problème … dans le temps , oui … j'avais une … je conduisais … je n'y
vois plus … et il me conduit … et oui ! … oui … c'est comme ça … parlez plus
fort … oui-oui … au supermarché , hi-hi … deux fois par semaine … oui-oui …
avec sa voiture … deux fois … mercredi et vendredi … hi-hi … il a fait mon
portrait ! … là , au mur … derrière vous … c'est ressemblant , non ?" ...

KRANT 36 . LE HASARD FAIT BIEN LES CHOSES

    Le tourbillon rougeoyant s'effaça dans la nuit malgache où chaque escarbille
décrivait sa propre trajectoire brisée et , semblait-il , aléatoire pendant qu'un maelström
commun les portait toutes par-delà son flanc tribord vers la poupe  du Kritik ; là , une à
une , elles s'éteignirent . "Kling- kling" … Krant venait de vider le fourneau de sa pipe
contre la rambarde de la timonerie .

- Krant : "Chef … avez-vous remarqué ?" . Il regardait vers le gaillard d'arrière où les
dernières escarbilles s'étaient consumées .
- Moi : "……….?…………"
- Krant . Il se tourna vers moi en rangeant sa pipe dans son étui : "Vous n'avez rien
remarqué ?"
- Moi : "Non , capitaine ! …"
- Krant . Il était à nouveau tourné vers la poupe enfoncée dans la nuit la plus noire :
"Chaque escarbille avait son propre mouvement …"
- Moi : "… c'est le hasard , capitaine ! …"
- Krant . Il haussa légèrement les épaules et , à peine l'avait-il rangée , il sortit la pipe
de son étui : "Le hasard …" . Il remit dans le coin de sa bouche la pipe éteinte . "Selon
vous , chef , les mouvements d'escarbilles sont le fruit du hasard !? …"
- Moi : "Je ne vois pas d'autres causes , capitaine !"
- Krant . Ses petits yeux étaient entrés dans les miens et ses sourcils mimaient l'éton-
nement : "Le hasard comme cause , chef !? … c'est une fable que vous me contez là ! …
le hasard n'est-il pas l'absence de cause ?"
- Moi : "Mais , capitaine , ça volait dans tous les sens !"
- Krant à présent tourné vers la mer : " … l'humeur du timonier est imprévisible …
les pérégrinations de Hume le sont aussi … mais elles ne sont pas sans cause … non ,
chef ! … tout effet a une cause … chaque zigzag d'escarbille résulte des lois de la
nature ! …"
- Moi : "Mais quel désordre , capitaine !"
- Krant . Il regagnait sa cabine : "Non , chef ! … tout cela est parfaitement ordonné ! …"