mardi 11 août 2020

DESMOND 135 . TISANE

-"Entrez , Desmond !"

    J'entre dans le Bureau Ovale . Le Président me fait signe d'avancer et me désigne
un siège de la main gauche ; dans la droite il tient le téléphone rouge appliqué à son oreille .

- "Ne criez pas Leonid Iliitch ! ... je ne suis pas sourd"
- Brejnev : "..............."
- Le Président masque de la main le microphone : "C'est Brejnev ... il est furieux"
- Brejnev : "..............."
- Le Président : "Oui ... oui ... je vous écoute ..."
- Brejnev : "..............."
- Le Président : "On l'a pas fait exprès ... c'est une erreur , Leonid ... ne vous mettez pas
dans cet état !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président lève les yeux vers le plafond : "Leonid ... Leonid ... au nom du ciel !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "... c'est ... c'est une malheureuse affaire"
- Brejnev : ".............."
- Le Président proteste : "Si , si , Leonid ... ce sont des professionnels , je vous assure"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Des cornichons !? ... non ... Leonid , tout le monde peut se tromper ..."
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Mais qu'est-ce qu'ils faisaient là vos cargos ?"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Ça ne me regarde pas !? ... mais , Leonid ..." . A moi , main sur le
microphone : "Il hurle ... il va nous déclencher une guerre cet idiot ! ... je ne l'ai jamais
vu comme ça !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Leonid ... vous écouter ... je ne fais que ça"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Je vais vous envoyer Henry"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Vous ne voulez pas le voir ?"
- Brejnev : ".............."
- Le Président éloigne le combiné de son oreille et grimace .
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Bon ... Leonid Iliitch ... on ne peut pas parler ... vous ne m'écoutez pas"
- Brejnev : ".............."
- Le Président soudain déconcerté : "Oui , Leonid , moi aussi je vous aime"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Une tisane calmante ? ... oui , c'est une bonne idée !"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Non ... non ... le karkadé , je vous déconseille ... c'est un excitant ...
et attention aux reflux gastriques , Leonid ... oui ... la menthe ... c'est antispasmodique"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "J'en prends le soir ... nous en avons de l'extra dans le jardin de la
Maison Blanche ... ok ... Henry vous en amène dix sachets"
- Brejnev : ".............."
- Le Président : "Bonne nuit , Leonid" . Il repose le combiné sur son socle : "Ouf !"
- Moi : "Que se passe-t-il , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Nos bombardiers ont touché par erreur quatre cargos de cet excité
sentimental ... dans le port de Haïphong ... pas de quoi fouetter une grenouille comme
disent les français , hein , Desmond !"
- Moi : "Un chat , Monsieur le Président"
- Le Président : "There's no need to dramatize it !"

 

lundi 3 août 2020

KRANT 240 . AU CHARBON !

    Au début de ma carrière , jeune officier sur le Kritik … Nous chargions du coton
sur un quai de Lourenço Marques . Ce port est au Mozambique , au fond de la baie de
Delagoa dans l'estuaire de Esperito Santo . Au capitaine Krant , j'avais fait un rapport
confus et imprécis de nos réserves de charbon . Je n'avais plus rien à faire et je rêvassais
sur le pont . Krant me fit appeler . Il était assis à la table à cartes .

- Krant : "Chef !" . Il me considéra de la tête aux pieds comme pour vérifier que j'étais
l'homme approprié à ma tâche et que j'étais bien celui qu'il avait embauché . Puis ses
yeux me quittèrent , il se renversa sur son fauteuil de moleskine et joignit en pyramide
l'extrémité de ses dix doigts. Si , à l'époque , j'avais mieux connu le capitaine , j'aurais
inféré de sa posture qu'une question était en cours de gestation et qu'elle aurait forme
philosophique … et je me serais trompé : celle-ci relevait de la géométrie : "Chef …
quelle figure géométrique vous inspire l'ensemble des savoirs humains ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant , me contemplant comme il l'aurait fait d'un parfait imbécile : "Le savoir …
quelle forme géométrique vous inspire-t-il ? … s'il vous inspire quelque chose …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Le cercle , chef ? … vous avez pensé au cercle , je le vois"
- Moi : "Euh , capitaine … le cercle … oui , le cercle",  répondis-je comme ce parfait
imbécile que j'étais vraiment .
- Krant . J'étais figé sous son terrible regard : "Vous avez raison … le cercle est une
judicieuse représentation métaphorique du savoir"
- Moi . Terrorisé , je voyais par le hublot les misérables paillotes , les murs lézardés du
fort portugais , les appontements délabrés et il me semblait qu'avec Lourenço Marques ,
le monde s'écroulait . Je balbutiai : "Oui , capitaine … une métaphore" , sans connaître
le sens de ce mot .
- Krant : "Donc , vous voyez l'ensemble des savoirs humains comme un cercle …
c'est bien cela ? … au début de l'humanité , ce devait être un tout petit cercle mais ,
depuis , grâce à l'intelligence de l'homme , il s'est agrandi , non ?"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est cela … il a grandi"
- Krant : "Mais au-delà de sa circonférence , c'est l'inconnu"
- Moi : "L'inconnu , capitaine … au-delà , on n'y voit goutte"
- Krant : "Quand la surface du cercle s'étend , sa circonférence s'accroit … c'est bien
cela votre théorie ? … dites-moi si je dis des bêtises …"
- Moi : "Non , capitaine … c'est juste comme cela … la circonférence s'accroit"
- Krant : "… et la circonférence est à la limite de ce qu'on sait et de ce qu'on ignore …
donc , si je suis votre raisonnement , plus on sait , plus on ignore … c'est bien cela ?"
- Moi : "Euh … capitaine … non … c'est-à-dire que … non, c'est impossible … plus
on sait , moins on ignore"
- Krant venant enfin à mon secours : "Disons , chef , que plus nous savons , plus nous
savons que nous ignorons"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Plutôt que de rêvasser sur le pont , allez vérifier l'état de notre circonférence :
faites-moi une évaluation exacte de nos réserves de charbon"

ICI LONDRES ...

Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .

Je répète . I repeat :
Les enclos blonds
Des apollons
De colonne
Pressent ma peur
D'une demi-heure
Autochtone .

Tout claudiquant
A terme , quand
Sonne le facteur ,
Je me souviens
Des tours kantiens
Et je meurs

Et je balaie
Au vent mauvais
Qui déporte
Par-ci , par-là
L'éveil de ma
Veine porte .

samedi 1 août 2020

KRANT 239 . JONAS

- Je posai ma main à plat sur l'énorme coque : "Hanss … tâte-moi ça… c'est lisse et froid
comme le ventre d'une baleine"

    Hanss est le contremaître du bassin de radoub . Nous sommes sur le radier où , pour
réparations et contrôles , repose le Kritik . J'ai posé la main sur son énorme panse , loin
sous la ligne de flottaison :

- "Mon vieux Hanss … c'est là-dedans que je gagne mon pain … dans ce ventre …
je suis  Jonas depuis plus de 20 ans !"
- Mais Hanss connaît par-coeur les versets de sa Bible comme il connaît le dédale des
entrepôts et les secrets des darses les plus obscures : 'Non , camarade … Jonas est resté
trois jours et trois nuits dans les entrailles d'un grand poisson …"
- Moi : "………….."
- Hanss : "… avant que ce monstre le vomisse sur un rivage"
- Hanss remonte par l'escalier du bajoyer et je l'entends bougonner par-dessus ses larges
épaules : "Et Dieu ne t'a pas ordonné d'aller à Ninive et tu n'as pas fui à Tarsis , loin de
Yahvé , ha , ha !"
- Moi : "………….."
- Hanss : "Non , tu n'es pas Jonas … tu n'es pas un prophète" . Il me fait face et me
lance du haut des marches : "Juste un pauvre paysan à qui son lopin ne suffit pas pour
vivre … un cul-terreux perdu en mer !" . Il a sur les lèvres un sourire goguenard .
- Moi : "Tu as raison Hanns … et si la mer n'a pas ma peau et si ce veux rafiot ne la
vomit pas sur un rivage , au moins ils l'auront usée !"

jeudi 30 juillet 2020

KRANT 238 . L'HORIZON

- Krant : "Heureusement nous avons l'horizon"
- Moi : "…….?………"
- Krant . Nous sommes sur la passerelle de commandement . Le temps est clair . Le capitaine
délaisse la courbure de l'océan et se tourne vers moi . Son oeil plissé pétille : "Oui , chef ,
bien heureux sommes-nous d'avoir l'horizon !"
- Moi . J'attends la suite . Car , bien entendu , il y en a une .
- Krant : "Vous ne me demandez pas pourquoi nous avons cette chance ?"
- Moi : "Capitaine … oui … pourquoi ?"
- Krant , mains croisées derrière le dos , dans cette position hiératique que , si souvent ,
je lui ai vue , regarde à nouveau la mer qui semble sans fin : "Pourtant , s'il y a un lieu où il
n'y a rien , aucun objet à observer - sauf quelquefois un confrère suivant sa propre route :
un vraquier suédois , un bananier ou un chalutier espagnol - c'est bien l'horizon"
- Moi : "………………."
- Krant : "… juste une ligne …"
- Moi : "………………."
- Krant : "Et ce lieu où il n'y a rien à voir , d'instinct nous y posons les yeux"
- Moi . Un moment de silence comme si le capitaine soumettait sa trouvaille à ma sagacité .
- Krant : "Pourquoi ?"
- Moi : "C'est vrai , capitaine … souvent je regarde l'horizon et il n'y a là-bas rien à voir"
- Krant , comme si l'affaire était résolue : "Je pense , chef , que si nous regardons l'horizon
c'est que , justement , il n'y a rien à y voir … et ce n'est pas lui non plus que nous regardons"
- Moi : "Ah , ça capitaine ! … n'est-ce pas bizarre !?"
- Krant , se tournant à nouveau vers moi : "Bizarre ? … non … ce que nous cherchons à
l'horizon c'est ce qui n'y est pas"
- Moi : "……?………….."
- Krant . Il s'accoude au bastingage pour assurer , me semble-t-il , le bien-fondé de ce qui
pourrait paraître une élucubration : "A l'horizon est ce que nous ne voyons pas"
- Moi : "…………………"
- Krant : "Les choses communes nous distraient … les soucis immédiats aussi …"
- Moi : "…………………"
- Krant : "A l'horizon , il y a la dépression qui peut-être viendra"
- Moi : "…………………."
- Krant : … ce que nous réserve l'avenir … une réponse possible à nos interrogations …
l'horizon sert à dévoiler quelque chose d'invisible … il est le lieu des questions"
- Moi : "…………………."
- Krant . Il reprend sa position de sphinx et , dans un petit rire moqueur tout à fait
inattendu : "Aussi je me demande à quoi vous pouvez bien songer dans votre potager !"
- Moi , piqué : "Mais , capitaine , il y a un horizon dans mon potager !"
- Krant , surpris : "Ah !?"
- Moi : "La soupe aux poireaux !"

KRANT 237 . RADOUB

    Après chaque campagne , on menait le Kritik en cale sèche . Son équipage l'aban-
donnait aux mains des ouvriers du port . Pendant ce temps de radoub , seul Hume restait
à bord depuis qu'il avait juré - pour les causes de ce serment , nous étions réduits à des
hypothèses , certaines des plus farfelues ! - que jamais il ne remettrait une patte sur la
terre ferme . Les rares fois où je le vis passer l'échelle de coupée , hormis la première
quand , dans un port dalmate , il prit pour ainsi dire le Kritik à l'abordage , c'est dans
les bras de Monsieur Lee et encore fallait-il que notre cuisinier ne dépassât les limites
d'un ponton branlant au fin fond d'une Afrique . Dès que le Kritik entrait sur le radier
du bassin , notre chat disparaissait dans ses entrailles ; le timonier faisait sonner sa
gamelle mais c'était sans conviction et tous savaient qu'on ne ferait pas sortir la bestiole
de son trou . Monsieur Lee dont nous suspections qu'il partageait avec Hume une âme
commune s'éloignait sur le quai , son baluchon pendu au bout d'une courte perche ;
nous entendions du pont où nous cherchions à débusquer son double , son petit rire
chinois : "Hi , hi , hi ! …" . "Allons" disait Krant  "laissons à Hume la garde de notre
navire ! …"

   Mais le lendemain , Krant , le timonier et moi nous étions sur la banquette haute du
bassin . Nous montions sur le pont désert du Kritik et , pendant que le capitaine gagnait
sa cabine , le timonier et moi nous mettions à la recherche de Hume , lui sur les passerelles
et moi dans le ventre du bateau . "Hume , Hume !" … d'abord nous l'appelions puis nos
appels se transformaient en prières : "Cher Hume , viens donc pour l'amour du ciel !" ,
puis en exhortations : "Sale bête , où es-tu ?" , puis , l'inquiétude venant , en implorations :
"Hume , ne nous fait pas ce mauvais coup" . Lui , quelque part dans ce fichu labyrinthe
de fer , devait sortit d'un rêve et dresser l'oreille . On l'appelait . On lui apportait sa
pitance . Donc , après bâillement et étirement , il se dirigeait avec nonchalance vers nos
pitoyables supplications . J'entendais la voix éraillée du timonier : "Ah , te voilà , gredin !
… où étais-tu ? … on se faisait du souci !"

    Entre mes bottes , celles du timonier et les souliers raffinés du capitaine qui nous avait
rejoints , Hume se mettait à table . Il se délectait : lorsque nous étions à Koenigsberg ,
entre deux campagnes , le timonier élaborait pour lui des plats délicats , plus subtils que
ceux qu'on lui servait en mer et qui consistaient malgré tout en les restes de notre table
d'officiers . En silence nous regardions Hume se pourlécher , faire ensuite une toilette
minutieuse qui n'en finissait pas et , sans dire merci , s'éloigner et escamoter ses rayures
à l'angle d'une coursive .

- Krant : "Mes amis" - Krant pouvait user de cette expression hors des campagnes -
"ce chat est un prince" .

lundi 27 juillet 2020

TROIS MOUCHES 194 . AU BALCON (La Peste)

    L'ombre s'épaississait dans la pièce . La rue du faubourg s'animait et une exclamation
sourde et soulagée salua , au dehors , l'instant où les lampes s'allumèrent . Berthe alla au
balcon et je l'y suivis . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .

    Dehors , dans l'épaisseur du faubourg , les rues bourdonnaient de sourdes exclamations .
Au balcon , des mouches s'animaient contre trois lampes allumées d'ombres vermeilles .
A cet instant , Berthe me suivit dans la pièce , soulagée , et , de son chapeau de paille ,
elle me salua .

    Trois mouches vermeilles bourdonnaient sourdement dans l'ombre épaisse de la pièce .
Berthe s'exclama : "Allons au balcon !" et je l'y suivis , soulagé . Au dehors , la rue s'était merveilleusement animée . Les lampes du faubourg s'allumèrent à l'instant et saluèrent nos
chapeaux de paille .