jeudi 30 novembre 2017

TROIS MOUCHES 101 . LE CHEMIN DE DAMAS

    Saül se rendait à Damas . Sur la route qui mène à cette ville , il tomba en panne
d'essence . Berthe et moi (nous flirtions dans un champ de coquelicots) le vîmes
descendre de l'auto et se mettre à genoux . Trois mouches vermeilles et merveil-
leuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Un champ de coquelicots bourdonnait sur la route de Damas quand Berthe tomba
de l'auto . Elle se rendait avec Saül dans cette ville . Trois mouches flirtaient . J'étais
(à genoux) en panne de sens .

    Trois mouches se rendaient chez Saül à Damas par un champ de paille pendant
que sur la route les autos bourdonnaient et que Berthe et moi (en panne près de
cette ville) flirtions dans les essences vermeilles et merveilleuses des coquelicots .

mercredi 29 novembre 2017

DESMOND 75 . LING-LING

    J'entre dans le bureau privé du Président . Je suis crevé . Il est hilare :

- "Alors , Desmond … ces pandas ?"
- Moi : "Monsieur le Président … je … je … je me débrouille"
- Lui : "Vous en avez une mine ! … ça n'a pas l'air d'aller"
- Moi : "Si … si … tout va bien , Monsieur le Président"
- Lui : "Ils survivent dans votre bac de douche , m'a dit Pat"
- Moi : "Oui … en effet , Monsieur le Président … et au-delà !"
- Lui : "Ne me dites pas qu'ils ont envahi votre appartement !"
- Moi : "C'est un petit studio , Monsieur le Président … dans H Street"
- Lui : "La nuit … comment ça se passe ?"
- Moi : "Ling-Ling dort sur la carpette . Elle est assez obéissante . Mais le mâle ,
Hsing-Hsing , monte sur mon lit"
- Lui , abasourdi : "Combien ça pèse ces bêtes-là ?"
- Moi : "Hsing-Hsing : dans les cent kilos …"
- Lui : "Juste ciel , Desmond ! … que leur donnez-vous à manger ?"
- Moi : "Je ne leur donne rien … ils se servent …"
- Lui : "Bonté divine , Desmond , je ne peux pas vous laisser ces deux lascars sur
le dos ! … je vais téléphoner à Ripley"
- Moi : "Qui est Ripley , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Vous ne connaissez pas Sidney !? … Sidney Ripley ! … un ornithologue
de réputation mondiale , Desmond ! … on lui doit les douze fameux volumes sur
les oiseaux du Pakistan ! … où vivez-vous donc , mon vieux ?"
- Moi : "Monsieur le Président … si je puis me permettre … Ling-Ling et Hsing-Hsing
ne sont pas des …"
- Lui : "Je sais , Desmond … je sais bien que les pandas ne sont pas des oiseaux ! …
Sidney est aussi le patron du National Zoo de Washington … il va vous débarrasser de
vos deux balourds" . Appuyant sur une touche de son téléphone : "Maryline , ma
cocotte ! … appelez Ripley et passez-le moi … Ripley … du Zoo"
- Moi : "Merci , Monsieur le Président"
- Lui : "Je voudrais voir la tête de Madame Chou quand elle déballera ma paire de
boeufs musqués !"

mardi 28 novembre 2017

DESMOND 74 . LE CADEAU DE CHOU

- Maryline au téléphone : "Sucre d'orge , une dame te demande , petit veinard"
- Moi : "Qui est-ce ?"
- Maryline : "Pat … je te la passe"

    Pat . Je ne connais qu'une Pat : l'épouse du Président .

- Clic-clic dans le combiné , puis : "Allo , Desmond ! … c'est Pat"
- Moi : "Oh , bonjour Madame !"
- Pat : "Madame !? … pas de chichis entre nous , Desmond … appelez-moi Pat …nous
nous connaissons intimement , non ? (rire)"
- Moi : "Euh …"
- Pat : "J'ai un souci , Desmond … peut-être pouvez-vous m'aider"
- Moi : "Comptez sur moi , Mada … euh … Pat"
- Pat : "A Pekin , j'ai rencontré Chou … c'est un homme charmant"
- Moi : "……………"
- Pat : "Non , non , vous avez tort , c'est un homme vraiment charmant … quite delightful ,
je vous assure !"
- Moi : "Je n'en doute pas Mada … Pat"
- Pat : "Toujours est-il qu'il m'a trouvée charmante aussi … hi , hi !"
- Moi : "Certainly !"
- Pat : "Him and me , we get on well , Desmond … Chou is crazy about me !"
- Moi : "That's great !"
- Pat , soudain préoccupée : "Keep cool , Desmond ! … Chou m'a envoyé un cadeau …
comment dire ? … encombrant … et Dick n'en veut pas à la Maison Blanche"
- Moi : "……………."
- Pat : "Vous avez une grande maison , Desmond ? … avec jardin ?"
- Moi : "Euh , Mada … Pat … je loue un studio dans H Street … les loyers sont chers à
Washington"
- Pat , manifestement déçue : "Ah …………" . Silence . Puis : "Il y a une salle de bain ?"
- Moi : "Juste une douche"
- Pat , ragaillardie : "Ça ira ! … ce cadeau de Chou , vous pouvez me le stocker là ? …
ça me ferait tant plaisir , Desmond ! … le temps que je trouve une solution …"
- Moi : "Bien entendu , Mada … Pat … qu'est-ce que c'est ?"
- Pat : "Un couple de pandas … vous verrez , Desmond … they's absolutely charming !"

PARADIS 79 . L'HARCÈLEMENT

    Dieu est à son établi . Que crée-t-il aujourd'hui ? . Qu'ajoute-t-il à la diversité de la
Nature ? … penchons-nous par-dessus Son Épaule Ineffable . Corolle blanche s'ou-
vrant en cinq pétales ovales et parfumés , portés par une ombelle axillaire . Les bota-
nistes l'ont reconnu : Jasminum Officinale ou Jasmin Blanc .

    La fenêtre de l'Atelier est ouverte sur l'Eden et son éternel printemps . Or , dans son
cadre , Ève nue vient à passer .

- Dieu : "Sssss !" . Il siffle .
- Ève revient sur ses pas et passe la tête par la fenêtre : "C'est toi qu'a sifflé ?" . Elle a
l'air mécontente .
- Dieu : "Oui … c'est moi , Ève"
- Ève , péremptoire : "C'est mal !"
- Dieu , ébahi : "Qu'est-ce qu'il y a de mal … le mal est l'affaire du Diable !"
- Ève : "Tu m'harcèles"
- Dieu pose sur l'établi le jasmin assemblé : "Mais , Ève … je célébrais ta beauté …
c'était un sifflement admiratif … ces jambes , ces seins , cette croupe ! … tu es ma plus
belle créature !"
- Ève s'emporte : "M'en fous ! … tu m'harcèles !"
- Dieu corrige en séparant pédagogiquement les syllabes : "Tu-me-harcèles , Ève …
tu-me-harcèles … il y a un H aspiré … il n'y a pas d'élision entre ME et HARCÈLES"
- Ève , imperméable à ces arguties phonétiques : "Tu m'harcèles ! … c'est de l'harcèle-
ment sexuel !"
- Dieu , vaguement intimidé : "Du-harcèlement"
- Ève . Elle agite un index comminatoire : "Que j't'y reprenne pas !"
- Dieu , recouvrant son autorité : "Ève , pour l'amour du ciel ! … que-je-ne-t'y reprenne
pas … parle correctement !"
- Ève s'écarte de la fenêtre et maugrée : "M'en fous de ton H aspiré !"
- Dieu , pour mettre un terme à cette absurde fâcherie : "Tiens , je t'offre cette fleur …
je viens de la créer : un jasmin blanc , symbole de la Beauté"
- Ève , indomptable : "J'en veux pas de tes fleurs"

dimanche 26 novembre 2017

KRANT 107 . ARENA DESOLACION

    Arena Desolacion est une grève où - à perpétuité - s'abattent les vagues du Pacifique
Sud . Elles brassent les galets dans un roulement de tambours et traînent derrière leur
écume des nuages pesants comme des ventres . Krant et moi étions dans cet envers du
monde ; Monsieur Lee nous accompagnait . Rien d'autre à se mettre sous le tympan que
l'écrasement des flots et l'entrechoquement des cailloux que nous déplacions en marchant .
Pas d'oiseaux de mer ici , pas d'insectes , nul bourdonnement , pas d'arbres , quelques
buissons tordus , à demi-secs et couchés par les tempêtes , mais nul bruissement de feuil-
les . Survint du bush , à un demi-mile , une étrange cohorte : quatre hommes vêtus de
haillons et de peaux de bête pelées . Les deux premiers portaient une sorte de litière , les
deux autres suivaient , armé chacun d'un arc et d'une lance . Trois chiens tournaient autour
du groupe en aboyant . "Tehuelches" , murmura Monsieur Lee … "indiens tehuelches" .
"Que transportent-ils ?" dis-je . "Un cadavre" , dit Monsieur Lee . Un coup de vent humide
jeta vers nous le cri des chiens et des voix gutturales . Monsieur Lee marmottait : "Oui , des
indiens tehuelches … le tehuelche est une langue occlusive et agglutinante … c'est un sous-
groupe des langues flexionnelles …" . Moi , à voix basse : "Je n'entends rien à ce que vous
dites , Monsieur Lee … parlez-vous le tehuelche ?" . Monsieur Lee : "Un peu …" . Krant
marmonna dans le tuyau de sa pipe : "Que diable font-ils ?" . Nous étions figés sur la grève .
Les indiens déposèrent leur litière au bord du rivage et les deux guerriers , hauts et maigres
personnages - était-ce des guerriers ? des chasseurs ? - fichèrent leurs lances entre les galets
gardant en travers du dos arc et carquois . Puis les quatre hommes retraversèrent la grève
dans l'autre sens . Avaient-ils remarqué notre lointaine et immobile présence ? ou étaient-
ils enfermés dans un monde rituel où nos trois existences étaient pétrifiées ? . Ils s'affai-
raient près des buissons qui font entre le bush et la rive une morne limite . Les chiens ,
infatigables , bondissaient autour d'eux en jappant , pendant qu'ils ramassaient bois mort
et brindilles . Ils revinrent près de la litière , s'accroupirent et disposèrent sur la forme allon-
gée les branchages . Puis , entre le déferlement de deux lignes de vagues , nous parvint le
bruit sec de deux silex percutés . Krant , avec son sablier de poche , compta dix minutes
avant que la mince colonne d'une fumée grise montât entre les quatre hommes agenouillés .
Une flamme jaillit , insolite . Les indiens se dressèrent vivement , chacun empoigna une
extrémité de brancard et ils entrèrent dans l'océan sans hésiter . Les deux premiers tour-
naient le dos à l'éclat des vagues , les deux autres poussaient de toutes leurs forces . Ils
passèrent la barrière des flots contraires et , plus d'une fois , il nous sembla que la litière ,
dressée presque à la verticale , puis plongeant et ne laissant voir que son panache de feu ,
allait chavirer . Enfin , les indiens l'abandonnèrent à la houle et à un fort courant . Ils
regagnèrent le rivage , moitié nageant , moitié s'appuyant sur le fond mouvant des galets .
Les archers embrasèrent deux flèches dans un reste de braises - "Étoupe de chanvre" dit
Monsieur Lee - bandèrent leur arc et , au bout de deux trajectoires parallèles et incandes-
centes , les traits touchèrent la litière juste avant qu'elle coulât . Les trois chiens , assis sur
leur cul , hurlaient à la mort ...

samedi 25 novembre 2017

FAIRE-PART

    Le Professeur Desherbes et son équipe ont la joie de vous faire part de la naissance
de l'agent Gyklon B Super Concentré .

    Le GBSC est un défoliant à base de deux molécules : la trichloro et la dichlorophé-
noxyacétique . Elles agissent en mimant une hormone de croissance végétale de type
auxine : l'Acide Indole 3 Acétique (AI3A) . Pulvérisées sur les plantes , elles induisent
une croissance aussi folle qu'incontrôlée et les mènent sans coup férir à la mort .

    Le but du GBSC est d'améliorer la visibilité dans la nature , en particulier dans les
forêts (élagage chimique) . Le GBSC est utilisable au sol avec un pulvérisateur ou -
pour les grosses quantités - par épandage aérien .

    Il est conseillé aux opérateurs (professionnels de l'armée ou jardiniers amateurs)
d'utiliser l'option combinaison intégrale . Le GBSC est peut-être à l'origine de cancers
comme le lymphome non-hodgkidien , la maladie de Hodgkin et la leucémie lymphoïde
chorique .

    Quoiqu'il en soit , le Professeur Desherbes et son équipe souhaitent à leurs chers clients
une bonne guerre et un joli potager .

   

TOM

    Les lumières d'août vibrionnaient autour des centaurées et il se trouvait qu'une
abeille frottait sa toison sur l'anthère renflée d'une étamine .

    C'était les grandes vacances . A y regarder de près , il apparut à Tom que l'abeille
pompait le nectar avec une petite machine , sorte d'aspirateur apicole , et que cette
frénésie causait comme par ricochet les tremblements de son abdomen .

    A quelque randonneur adulte , pressé d'atteindre avant la nuit son refuge et tenir un
planning chronométré , le phénomène aura paru anecdotique et contingent , hasardeux ,
relevant à la rigueur d'une étude statistique .

    Or , monde vierge de l'enfance , Tom approcha encore le nez jusqu'à effleurer les
capitules où opérait l'abeille et se révéla la minuscule mécanique de la nature car le
pelage de la bestiole se chargeait de pollen , participant à l'ordre des choses , aussi
nécessaire et inéluctable que l'orbite de Vénus autour du soleil .

    La partie supérieure de la patte arrière était creusée , à l'intérieur , en forme de cuiller
et des longs poils rigides recourbés comme des griffes la bordaient . L'abeille zigzaga
dans la couche d'air parfumée des centaurées et elle s'abattit sur une autre fleur . Elle
reprit une faible altitude en buzzillant et Tom vit qu'en ce vol stationnaire elle utilisait
une brosse disposée sur la partie externe de la même patte pour enlever les grains pris
dans sa toison et les tasser dans la cuiller autour d'un petit axe semblable à une épine .

    Quand la cuiller fut pleine d'une pelote et le jabot à ras bord de nectar , l'abeille fila
comme une balle rousse et Tom imagina une usine à miel , abritée des vents dominants
et planquée dans quelque sauvage anfractuosité .

   "Tom ! … encore à rêvasser … grouille-toi !"

vendredi 24 novembre 2017

COTE 137 . 99 . SCARABÉES SACRÉS

    L'État-Major ne parle plus d'objectif . C'est de mission qu'il s'agit aujourd'hui .
Mission sacrée : atteindre quoiqu'il en coûte cette foutue cote 137 , l'investir , la
nettoyer nom de Dieu ! , pour la Gloire de Notre Patrie Bien-Aimée … A cinq
heures , nous nous ruons hors de la tranchée , j'enfourche le parapet sous un déluge
de ferraille . Je fais à peine quatre pas dans le tintamarre des artilleries que quelque
chose frappe mon casque avec un somptueux fa dièse . Mes deux centaines d'os sont
catapultés dans la cohorte des Morts pour la France .

    Mort . J'ouvre un oeil . Le gauche . Le droit est fermé . Ils sont là , déjà ! , à dix
centimètres : les scarabées sacrés . J'entends dans le silence d'outre-tombe le cliquetis
de leurs dentelures . Ils sont deux , brillants et casqués de noir , dressant vers le ciel
plombé leurs antennes rousses . Ils ratissent avec lenteur et application le modèle réduit
du champ de bataille où , tué par un éclat d'obus , je suis couché . Deux pour ce travail
colossal !? . Ont-ils , derrière la motte qui dissimule l'horizon à mon oeil unique , des
confrères ?

    Mais soudain , la terre se dérobe . Elle se met à rouler sous mon poids et me racle le
visage . Les deux enfouisseurs , isolés dans l'échelle de leur monde miniature , impertur-
bables et appliqués à leur ouvrage de fouille, ne m'adressent aucun signe d'adieu . Ils
disparaissent pendant que la terre , sous moi , prend de la vitesse . On - qui ? - me tire
par les pieds et moi , assurément mort , je suis aspiré dans un trou : la tranchée .

- Martial : "Sacré vieux !! … on te croyait mort !"

    On m'accote contre le parados . Martial desserre ma jugulaire et , doucement , soulève
mon casque . Bertin , le capitaine et au moins dix gars de la compagnie sont penchés sur
moi , leurs têtes circonscrites par le ciel de Craonne .

- Martial : "Quel veinard tu fais ! " . Il me montre mon casque : cassé en deux .
- Martial , rigolard : "La tête la plus enflée et le plus bel oeil au beurre noir que j'aie vu
de ma vie !"

jeudi 23 novembre 2017

TROIS MOUCHES 100 . PREMIER JOUR DE LA FÊTE

    Sur le parvis , la musique de l'orchestre , les pétards et les voix des vendeurs de
billets de loterie et de beignets jaillissaient et disparaissaient , ondulant suivant les
applaudissements des touristes . Berthe et moi fûmes pris d'un fou rire car trois
mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .
C'était le premier jour de la fête .

    Trois mouches merveilleuses jaillirent du chapeau d'un vendeur de beignets , puis
elles ondulèrent en bourdonnant comme la musique d'un orchestre fou et disparurent
parmi les pétards , les rires et les applaudissements des touristes . Sur le parvis , Berthe
et moi étions sans voix mais nous avions nos billets de loterie .
C'était le premier jour de la fête .

    Trois touristes fous applaudissaient la musique des beignets qui bourdonnaient
contre la loterie . Ils ondulaient sur le parvis et riaient , et leurs chapeaux jaillissaient
comme des mouches de la paille puis disparaissaient comme un orchestre sans voix
au milieu des pétards . Berthe et moi suivîmes le vendeur de billets .
C'était le premier jour de la fête .

mercredi 22 novembre 2017

DESMOND 73 . UN WEEK-END PROMETTEUR

    Belle matinée de printemps . Ensoleillée . Qui plus est , veille d'un week-end
alléchant : la météo prévoit un temps splendide et des températures estivales . L'ambiance
est joyeuse à la Maison Blanche . Maryline , la secrétaire particulière du Président , m'ap-
pelle sur la ligne intérieure : "Sucre d'orge , mon chéri … le patron veut te voir"

    Je n'ai pas le temps de toquer à la porte du Bureau Ovale , la voix impérieuse du Prési-
dent passe à travers : "Entrez , Desmond !"

    J'entre . C'est un éblouissement . Le soleil pénètre par toutes les baies , les grandes ten-
tures s'irisent d'un brasillement jaune tournesol , les frontons géorgiens et la grandiose
moulure font une couronne de lumière à l'immense tapis elliptique où scintillent en bordure
les 50 étoiles symboliques des États d'Amérique . Le Président est tassé entre les accoudoirs
de son fauteuil , ses pieds déchaussés sont croisés sur l'acajou du Wilson Desk . Il a laissé
veste et cravate pour un polo décontracté . Dans la main droite , il tient le combiné d'un de
ses téléphones appliqué à l'oreille , de l'autre , d'un geste pressant , il m'invite à m'approcher
et à m'asseoir . Ses traits tendus font un fâcheux contraste à sa tenue quasi-estivale .

- Lui . A son interlocuteur , à l'autre bout du fil : "… Vous êtes sûr ? … yeah …………..
ok …………….. vous me rappelez" et il raccroche . Puis , ne s'adressant à personne si ce
n'est à son propre moi : "Temps exécrable !"
- Moi , aveuglé par l'éclat du soleil : "……….?……….."
- Lui , à moi , comme s'il découvrait ma présence : "Ah … Desmond" . Il reprend le com-
biné qu'il vient de poser et appuie sur une touche . Dans l'attente que son nouvel interlocu-
teur décroche , ne regardant rien mais le regardant à travers moi , il répète : "bloody
weather !"
- Moi : "……..??…….. " . De la Roseraie , un frémissement d'air parfumé vient charmer
mes narines . Si le Paradis existe , il est ici …
- Lui . L'interlocuteur-mystère a décroché : "Hello , Henry !" (c'est donc Kissinger) …
"vous êtes au courant ? … oui , pourri … on va devoir remettre les sorties du week-end …
Schlesinger lui-même ………… we're really in a shit ! … yes ……..yes ….. bye !" .
Re-pose du combiné . A moi , mais ça pourrait être à n'importe qui ou , au-dessus de la
cheminée , au portrait de George Washington : "Un déluge ! … un vrai déluge …
Seigneur Dieu , le week-end est foutu !"
- Moi : "………??…….."
- Lui , à vraiment moi enfin , et tout sourire comme une trouée de soleil dans son humeur
morose : "Qu'est-ce que vous faites ce week-end , Desmond ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président , je vais à la mer … Virginia Beach"
- Lui . Retour du nuage : "Veinard ! … moi je reste ici … par ce temps pourri ! … Il pleut
sur l'île de Guam … une vraie mousson ! … nos B52 sont bloqués sur la base Andersen …
nous ne pourrons pas bombarder ces salopards de Vietcong ce week-end ! …"

mardi 21 novembre 2017

PARADIS 78 . A PROPOS DE SON EXISTENCE


- Dieu : "Adam , est-ce que tu crois en Moi ?"
- Adam : "En toi ?"
- Dieu : "Oui … à Mon Existence"
- Adam : "Non …"
- Dieu : "Et pourtant , tu me parles"
- Adam : "………?………"
- Dieu : "Tu me parles , Adam … qu'est-ce que nous faisons en ce moment ? …
nous ne sommes pas en train de parler ?"
- Adam hésite : "Euh … oui … oui , nous parlons"
- Dieu : "Tu parles donc à quelqu'un qui - selon toi - n'existe pas"
- Adam : "C'est … c'est que …"
- Dieu : "C'est que quoi , Adam ? … explique-moi … je ne comprends pas . Moi ,
je te parle . Je sais que tu existes … parce que , hélas , tu existes"
- Adam : "………………."
- Dieu reprend : "Mais toi , tu parles à quelqu'un qui n'existe pas"
- Adam : "………………."
- Dieu , sincèrement (?) inquiet : "Tu es malade ?"
- Adam : "Non … non … tout va bien"
- Dieu : "C'est quand même étrange , non ?"
- Adam . Soupirs .
- Dieu : "Bon … je te quitte … la Création m'attend … et toi , tu dois gagner ton 
pain … salut !"
- Adam : "Salut"


dimanche 19 novembre 2017

KRANT 106 . MER D'HUILE

    Mer du Nord , ce jour-là inexplicable mer d'huile … Tissu de soie gris clair , voile
noir . Krant est sur la passerelle . Je suis à son côté .

- Krant : "Curieux calme , chef … je ne la reconnais pas"
- Moi : "Qui donc , capitaine ?"
- Krant : "La Mer du Nord"
- Moi : "Grise et noire , comme elle est ?"
- Krant : "… mais calme comme elle n'est jamais …"

    Rideau sur l'horizon de transparences obliques .

- Krant : "C'est comme un visage …"
- Moi : "………….."
- Krant . Il se tourne vers moi ; le ton a monté d'un cran : "Vous savez bien , chef …
le visage d'un parent … vous le connaissez par-coeur … le plus banal et que personne ne
remarquera dans une foule , vous le détachez d'un coup d'oeil des milliers visages qui
l'entourent …"
- Moi : "Oui , capitaine … ma petite mère enfoncée dans la foule comme un ver de vase …
dans trois jours sur le quai … dès Baltijsk je la verrai … minuscule … et douce … et sans
sourire … à trois miles du quai , je la verrai …"
- Krant : "Et ce n'est pas à un bouton sur le nez que vous la reconnaitrez … à une petite
cicatrice sur l'arcade sourcilière … à un poil sur l'oreille ?"
- Moi , haussant les épaules : "Non , capitaine … je la reconnaitrai parce que c'est ma
mère …"
- Silence … Krant : "Hypothèse … imaginons que demain une foule exaspérée nous
accueille à jets de pierres , nous forçant à remettre la vapeur et rejoindre ces tropiques
détestés où nous avons attrapé la peste … ou la syphilis … et que votre mère … votre
propre mère crache sa haine (je connais votre mère , chef … une femme si douce) …
pourriez-vous la reconnaître dans cette troupe déchaînée ?"
- Moi : "Assurément non , capitaine ! … ma petite mère enragée !? … me criant de
repartir !? … même pestiféré , elle m'embrasserait sur la bouche ! ça non , je ne pourrais
pas reconnaître ma petite mère dans la peau d'une folle !!"
- Krant : "La Mer du Nord , c'est pareil … et c'est l'inverse … je ne la reconnais pas
sous ce drap gris …"

YVES C .

    Deux sommités m'introduisirent dans la pièce .

    L'un d'eux , Yves C. était mon père adoptif à qui je vouais un culte qu'aucun enfant
ne rend à son géniteur ; l'autre , je le détestais . C'était un gallois de la pire espèce ,
Alawn Sorry , soi-disant descendant d'un maître-archer de la Cour d'Edouard III , un
maladroit qui avait épousé à titre posthume la soeur jumelle du Prince Noir (vous sui-
vez ?) , la divine Marie de Glouchester , tuée accidentellement par un carré d'arbalète
lors d'un jeu idiot au Château de Windsor … en 1325 si je ne m'abuse . La réputation
de Alawn Sorry dans le cercle hyper-spécialisé de la paléo-anthropologie était égale à
celle de mon père , c'est donc peu de dire qu'elle était mondiale et , cependant , à mes
yeux , Alawn Sorry n'était qu'un crétin de l'espèce galloise .

    La pièce où on m'avait enfermé (je l'hypothético-déductivai en actionnant la poignée
de la porte) était sobrement meublée et c'est par chiqué littéraire que j'emploie ici l'adverbe
"sobrement" puisque la déco était archi-nulle et fleurait à cent pas l'intention éthologique
primaire : une table en formica et une chaise assortie . J'ai oublié de vous dire qu'Yves
et Sorry avaient accroché à la patte de fixation du néon central un régime de bananes
et je déplorai la mauvaise influence que ce stupide anglais avait sur mon père . Ce coup-
là , on me l'avait fait mille fois . J'étais fatigué de pousser la table sous le néon , de poser
dessus la chaise et de décrocher le régime … et de m'empiffrer … pour faire plaisir à des
expérimentateurs inexpérimentés . D'autant que , pour tout dire , je déteste les bananes .

    Je collai mon oeil droit au trou de la serrure . Cet imbécile de Sorry consultait son
chronomètre pour mesurer ma performance . Il m'interpella à travers la porte dans son
pidgin : "Coco , peus-je now enter ?"

    Je répliquai (je suis bilingue) : "Hif hif … bîtt-wouïne !"

samedi 18 novembre 2017

HARANGUE CONTRE-NATURE DU PROFESSEUR DESHERBES

    Chers amis des jardins ,

    Pour l'opinion commune , l'amour de la nature est l'apanage du jardinier . Or , il n'en
est rien ; bien au contraire , les jardiniers détestent la nature au point - pour les plus extré-
mistes d'entre nous ou pour ceux qui auraient manqué d'analyser leur motivation à biner -
de prétendre la convertir en objet de culture , ce que bien entendu elle ne sera jamais .
Non , amis coupeurs de bordures , la nature c'est l'Ennemie . Elle attend son heure .
Mesurez le mal que vous vous donnez pour la contenir et songez à ce que deviendront
les oeuvres humaines quand le dernier homme aura rendu au Créateur son dernier souffle .
Qu'est-il advenu , amis du pulvérisateur et des produits phyto-sanitaires , des villes
orpailleuses aux filons taris ? . La jungle, chassée à coups de machettes des abords du fleuve
puis des baraquements ouvriers érigés avec son bois , brûlée au lance-flammes pour faire
place aux demeures somptueuses des caciques , esclavagée en jardins mirifiques , résistait ,
lançait des contre-attaques et entretenait dans sa luxuriance , ses touffeurs et son impériale
humidité l'esprit de la reconquête . Quand l'homme eut quitté les lieux après en avoir tiré
tout ce qu'il pouvait en tirer , elle est revenue d'abord par les fissures du macadam et les
joints de mortier puis elle a distillé moisissures et champignons au bas des murs , pourri
les boiseries , escaladé les balcons , traversé les planchers et les pianos à queue , les pla-
fonds , les toitures , pris d'assaut les vergers , infecté les potagers , empuanti les pièces
d'eau ; elle a lancé contre la ville ses auxiliaires : rats , moustiques , pucerons , charançons
et , pour faire bonne mesure , ses maladies : fumagine , oïdium , septoriose et autres
hernies du choux . Après le carnage , la nature a rassemblé ses forces sur la grand-place
pour l'ultime objectif : l'église .

    Elle s'est avancée en rampant comme pour révérer les dieux , s'est glissée sous les portes
pour les sortir de leurs gonds , puis elle s'est propagée par l'allée centrale et les latérales
comme on va à l'eucharistie et , parvenue dans le choeur , elle a soulevé le maître-autel ,
forcé le tabernacle , bousculé calices et patères et profané l'ostensoir .

    Aussi , chers amis , tant qu'il nous est donné de vivre , ne baissons pas la bêche .

jeudi 16 novembre 2017

COTE 137 . 98 . CUBISME

- Martial tend son carnet de croquis devant les yeux du capitaine : "Qu'en pensez-vous ,
mon capitaine ?"
- Le capitaine : "………?……"
- Martial : "Vous aimez ? … est-ce que ça vous plaît ? … est-ce que j'ai bien rendu ?"
- Le capitaine : "Qu'est-ce que c'est ?"

    Martial a tracé sur une page de son carnet quatre traits plus ou moins horizontaux
sur un fond grisé à la mine de plomb . Il ramène le croquis devant ses propres yeux pour
s'assurer que ce qu'il a dessiné , il l'a bien dessiné : "Comment !? … vous ne voyez pas
ce que c'est ?"
- Le capitaine : "Non , Martial … désolé …"
- Martial : "J'ai perdu la main … cette foutue guerre a tué mon talent …" , et il me montre
son oeuvre .
- Moi . Je rigole : "Qu'est-ce que c'est que ce truc , Martial ? … tu te fous de moi ?" .
Je prends le carnet , je le retourne : "Ça se regarde dans quel sens ?"
- Martial me paraît accablé . Il murmure : "Dans n'importe quel sens , vieux …"
- Moi : "…….?….."
- Martial : "Du sens , ça n'en a pas"
- Moi . Consterné comme il est , j'essaie de blaguer : "Si , Martial , c'est très joli"
- Martial : "Joli ?"
- Le capitaine tourne mon poignet pour réexaminer le dessin . Bienveillant : "Martial ,
excusez-moi … ça n'est pas mal du tout … on parle beaucoup de ce nouvel art … comment
dit-on ? … abstrait ?" . Le capitaine regarde Martial qui s'est assis , morose , sur une caisse
de munitions .
- Martial . Il dodeline de la tête : "Non , ce n'est pas abstrait du tout … c'est du figuratif"
- Le capitaine : "Figuratif ? … non , Martial …" . Il analyse les quatre traits noirs en expert :
"Cubiste à la rigueur … Cézanne , vous connaissez ? … oui , Martial … Cézanne … c'est
du Cézanne pur jus" . Il me prend le carnet des mains et tranche : "Nous avons là une oeuvre
cubiste , c'est certain"
- Martial : "Cubiste ? … non , je ne sais pas qui est ce Monsieur et ce n'est pas cubiste"
- Le capitaine à Bertin qui passe par là avec sa cafetière : "Dites-moi , Bertin , que vous
inspire cette oeuvre de Martial ?"
- Bertin jette un coup d'oeil sur le carnet sans s'arrêter de marcher dans notre cloaque :
"Ben … c'est la cote 137 ! …"
- Martial , en artiste incompris , laisse tomber : "Merci , Bertin …"

TROIS MOUCHES 99 . POURQUOI LES MOUCHES MEURENT

    "Dieu est mort" , dit Berthe .
    Comme trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux de
paille , je m'étonne : "De quoi ?" . "De tristesse … nous sommes orgueilleux et cruels …
peut-être nous l'avons tué" … Ô Dieu , que j'adore Berthe !

    "Nous adorions ce Dieu orgueilleux et cruel et nous l'avons tué" , dit Berthe et elle
s'étonne que trois mouches merveilleuses bourdonnent de tristesse contre la paille morte de
nos chapeaux .

    Berthe s'étonnait - Dieu sait pourquoi - que la paille de mon orgueilleux chapeau
bourdonnât cruellement sur trois mouches mortes de tristesse ...