lundi 30 novembre 2015

PARADIS 46 . POM-POM-POM

- "Ève !!" . C'est Dieu . Il n'a pas l'air content .
- Ève . Elle accourt tous seins ballants : "Qu'est-ce qu'il y a mon Di-Di ?"
- Dieu : "Cesse , s'il te plaît , d'employer ce diminutif ridicule ! …" . Il montre à
Ève le tiroir gauche de son bureau : "Qui a fait ça ?" . Le tiroir a été forcé . "Je
l'avais fermé , Ève … à clé …"
- Ève : "Je sais pas moi … peut-être Adam ? "
- Dieu : "Adam ! … il déteste les bonbons au miel ! … et , en général , tout ce que
j'ai créé … tu t'es pesée ce matin ?"
- Ève : "Oui"
- Dieu : "Combien ? … tu as compris ? … tu regardes l'aiguille et tu retiens le chiffre …
dans le cadran … comme je t'ai montré … combien ?"
- Ève : "56"
- Dieu : "56 ! … saperlipopette , Ève ! … 56 ! … je t'ai dit : pas plus de 50 ! … 56 ! …
tu vas devenir grosse et moche !"
- Ève : "J'avais faim"
- Dieu : "Il y a tout ce qu'il faut au paradis … des poireaux , des carottes (c'est bon pour
la peau) , des courgettes et des herbes portant semences … c'est bio !"
- Ève . Elle regarde ses pieds : "Je ferai plus Di-Di"
- Dieu . Il lève un index divin vers chez Lui (le ciel) : "Ces bonbons au miel , c'est plein
de cochonneries … du glucose , des colorants , de l'arsénite de cuivre , du chromate de
plomb , du minium , des graisses et j'en passe … et pas de miel !"
- Ève . Elle pleurniche : "Je ferai pu"
- Dieu : "Pas de bonbons au miel … privée de bonbons au miel !"
- Ève , penaude :"……………"
- Dieu : "Et pas de pommes ! … ça aussi , c'est interdit ! …"

samedi 28 novembre 2015

COTE 137 . 44 . ON FAIT LE PLEIN DE CHRIST

- Martial à l'aumônier : "Votre Christ n'a-t-il pas dit sur sa croix "Mon Dieu ,
pourquoi m'as-tu abandonné ?"
- L'aumônier : "C'est vrai … il l'a dit … voulez-vous que je vous dise pourquoi ?"
- Martial : "Pas la peine l'abbé … il a dit ça parce qu'il était foutu"
- L'aumônier : "………………"
- Martial au capitaine : "Mon capitaine ! … combien de poilus ratatinés de notre
côté ?"

    Nous ajustions nos masques . Nos stratèges avaient décidé une de ces attaques
au gaz .

- Le capitaine : "Un million , dit-on … et un million en face …"
- Martial , masque sur le front : "Combien de nations , mon capitaine ?"
- Le capitaine , masque sur le front . Avec Martial , on aurait dit deux grosses mouches
comme on en voyait courir sur la capote des cadavres : "Des anglais , des canadiens ,
des marocains , des sénégalais , des pieds noirs , des belges , des indiens , des améri-
cains , des australiens , des néo-zélandais … des français , des allemands"
- Martial , avant d'abaisser son masque : "Un million de Christ , l'abbé … des Christ
français , des Christ anglais , des canadiens , des marocains , des Christ sénégalais ,
des Christ pieds noirs , des belges , des indiens , des américains , des australiens , des
néo-zélandais … et en face un million de Christ boches et prussiens … tous abandonnés !"
- L'aumônier : "…………………."

jeudi 26 novembre 2015

TROIS MOUCHES 45 . SCHUBERT

    Nous jouions à quatre mains sur un piano à queue Steinway . C'était une
fantaisie en fa mineur de Franz Schubert . Notre chat dormait sur mes genoux
et trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux
de paille .

    Schubert jouait avec la queue du chat . Berthe posa les mains sur le piano :
"Franz , combien de mouches bourdonnent sous ton chapeau de paille ?" .
"Trois ou quatre" dit-il . "C'est une fantaisie en fa mineur" … et il s'endormit
sur mes genoux .

    Notre chat - c'est un fantaisiste ! - dormait sur le Steinway pendant que quatre
mains (celles de Berthe et celles de Franz) bourdonnaient en fa mineur : c'était une
merveilleuse fantaisie de Schubert à jouer piano à cause des mouches et parce que
j'avais sur les genoux nos trois chapeaux à queue !

DESMOND 39 . LES TOILETTES SONT À GAUCHE

    Ce matin-là , je rencontrai notre nouveau Vice-Président dans le couloir qui
mène à l'incinérateur , au troisième sous-sol .

- Le V-P : "Desmond ! … où se trouve la chaufferie ?"
- Moi : "La chaufferie , Monsieur le Vice-Président ?"
- Le V-P : "L'incinérateur"
- Moi : "……………………."
- Le V-P : "Cet incinérateur … c'est une chaudière , isn't it ?"
- Moi : "As it were , Monsieur"
- Le V-P : "Au gaz ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Vice-Président … au papier … aux listings … aux
bandes magnétiques … à toutes sortes de supports … de déchets …"
- Le V-P : "C'est très ingénieux … et vous chauffez la Maison Blanche avec cette
installation ?"
- Moi : "Une partie … nous récupérons la chaleur produite par ventilation mécanique"
- Le V-P : "Oh , very artful indeed ! . Quelle qualité de papier jetez-vous dans le foyer ?"
- Moi : "Toutes sortes , Monsieur le Vice-Président"
- Le V-P : "D'où vient ce papier ?"
- Moi : "Des dossiers , Monsieur le Vice-Président"
- Le V-P : "………….?…………."
- Moi : "Les dossiers … voyez-vous , Monsieur ? …"
- Le V-P : "… Euh … non … je ne vois pas … quel rapport entre la chaudière et nos
dossiers ?"
- Moi : "C'est-à-dire , Monsieur le Vice-Président , qu'il y a les dossiers qu'on archive
et ceux …"
- Le V-P :"Et ceux ?"
- Moi : "Ceux qu'on n'archive pas …"
- Le V-P : "Il y a des dossiers qu'on n'archive pas ? … qu'est-ce qu'on en fait ?"
- Moi : "On les brûle …"
- Le V-P : "…………..?…………."
- Moi : "On les brûle dans l'incinérateur …"
- Le V-P : "Pour chauffer l'immeuble ?"
- Moi : "Non … pas exactement … par ricochet , oui"
- Le V-P , les yeux bleus écarquillés sur le vide : "Je ne comprends pas" … Puis ,
me fixant : "Ah , Desmond … autre question … où sont les toilettes ?"
- Moi : "Deuxième porte à gauche , Monsieur le Vice-Président …"

mercredi 25 novembre 2015

JACQUES LAMOTTE

    Jacques Lamotte , né en 1962 - mort en 1997 .

    Le K2 (8611m) par l'arête nord , l'à-pic glacé du Nanga Parbat (8126m) ,
Broad Peak (8047m) , l'Everest par la face glacée du Kanghung , le Kangchen
Junga (8586m) depuis Chouda Pheri , Lhoste (8516m) au Népal , le pilier ouest
du Makalu avec Chhiring Dorge Sherpa (le seul sommet fait en binôme) , la face
sud de l'Annapurna (8091m) où Mc Intyre perdit la vie en 1982 et Herzog ses
doigts bien avant , le Shishapangma (8027m) et le Cho Oyu (8201m) dans la
même semaine , le Dhaulagiri (8167m) par l'itinéraire du col nord-est et d'autres
sommets moins prestigieux (parfois plus difficiles) de l'Hindu Kush , du Pamir
et du Karakoram , Jacques Lamotte les avait vaincus (c'était disait-il son tableau
de chasse) en solitaire (sauf le Makalu avec Chhiring) et sans oxygène artificiel .
Il fut des plus grands - le plus grand ? - himalaystes de notre temps bien que belge .
Les sommets européens lui étaient roupie de sansonnet : Dôme du Goûter , Pointe
Walker des Grandes Jorasses à mains nues (Free solo speed climb) , Montrose ,
hivernale de l'Eiger face nord , Obergabel Horn et tournée andine : l'Aconcagua
(6959m) du sommet duquel il lança son deltaplane parmi les condors jusque dans
la vallée de Las Vacas , Huayna Potosi , le Chimborazo en moins de sept heures
(le record tient encore) , le Tupungato où pendant une semaine on le crut perdu
et , en 1992 , l'Antarctique , la descente en VTT du Mont Erebus (3794m) par
moins 50° , à signaler aussi , pour rire , l'ascension les yeux bandés du Vaalseberg
aux Pays-Bas (322m50) dans la Province du Limbourg .

    Jacques Lamotte s'est tué le 13 juillet 1997 en posant une bande de papier peint
dans sa maison de Middelkerke (2m) .

mardi 24 novembre 2015

KRANT 45 . MORT DE MONSIEUR LEE

    C'est au relevé d'un quart , vers trois heures du matin qu'un mousse trouva
Monsieur Lee mort sur sa couchette .

    A six heures , Krant fit mouiller une ancre flottante et le Kritik s'immobilisa en
pleine mer , dans une brume épaisse comme du lait . A l'est , une lueur rosâtre
annonçait la venue imperturbable d'un nouveau jour ; elle éclairait la peau de nos
joues et la peau de nos fronts comme s'il y circulait une eau allongée d'un peu de sang .

    Krant rassembla l'équipage sur le pont puis deux hommes poussèrent la civière où
reposait le corps de Monsieur Lee cousu dans un linceul blanc .

    La mer autour de nous était un voile gris animé de longs ondoiements . Elle expirait
un dernier souffle ; le linceul frissonna et il nous sembla qu'à l'intérieur de son enveloppe ,
Monsieur Lee faisait avec sa main un signe d'adieu .

    Les deux hommes amenèrent le chariot jusqu'à l'ouverture du bastingage où on appuie
à quai l'échelle de coupée . Sans que Krant l'eut commandé , nous nous alignâmes sur
quatre rangs impeccables , les mousses devant et touchant presque le linceul , puis nous
- officiers - et derrière , les hommes d'équipage dans l'ordre hiérarchique .

    Krant était debout près de la civière et il avait empoigné l'un des brancards .

    Il parla par phrases coupées de silences car le capitaine est un maître dans la discipline
des cordes vocales : "Monsieur Lee , où sommes-nous ? ……. en mer de Chine diront
les cartographes ……. par 12°17 de latitude nord et 114°21 de longitude …………...
en réalité , nous ne sommes nulle part ………. n'est-ce pas , Monsieur Lee ? ………...
où êtes-vous en ce moment ? …"

    Krant poussa le brancard de la civière vers le haut - il était serein - et Monsieur Lee
plongea , comme Hume quelques jours avant lui .

PARADIS 45 . LES CONTRAIRES

- Dieu : "Sais-tu , Ève , que toute chose a son contraire ?"
- Ève : "…………?……….. T'as des bonbons ?"
- Dieu : "C'est une question d'équilibre …"
- Ève : "Des au miel ?"
- Dieu : "Premier tiroir à gauche … tu manges trop de bonbons , Ève … tu as
grossi ou je me trompe ?"
- Ève , élusive et farfouillant dans le tiroir : "Qu'est-ce que tu disais sur les contraires …
j'ai rien compris …"
- Dieu : "Toute chose a son contraire" . Dieu regarde les fesses d'Ève . Elle a grossi …
"La coccinelle se régale de pucerons mais de quoi vivrait-elle si je n'avais pas créé ces
bestioles … manger ou être mangé … pluie-soleil … ami-ennemi … chasseur-chassé …
jour-nuit … amour-haine … utile-nuisible ..;"
- Ève, toute en sucée : "Rudement bons !"
- Dieu : "Ève ! … tu m'écoutes ?"
- Ève : "Oui … les coccinelles …"
- Dieu : "Contraires … antithèses … oppositions … et Moi , au-dessus de la mêlée :
Semblable … Même … Un …"
- Ève : "………….?………….."
- Dieu : "Je me trompe … le Créateur a un contraire …"
- Ève : "C'est qui ?"
- Dieu , dans un soupir : "L'Homme … ce bousilleur …"

lundi 23 novembre 2015

COTE 137 . 43 . AU FOND DU TROU

    Je ne voyais plus que le ciel noir . Il était sans étoiles et avait la forme d'un
entonnoir . J'étais au fond , aspiré dans son tube , embourbé jusqu'à la taille .
Il pleuvait . Des barbelés avaient croché ma capote . Ils avaient planté leurs
pointes dans mon épaule et s'ingéniaient à m'enfoncer un peu plus . J'avais les
pieds joints dans un bruit de succion . Il pleuvait . Je m'enfonçais . D'autres
avaient fini comme ça . Je criai mais qui bombardait Montrepont ? .Je m'en-
fonçais et on bombardait Montrepont . A quoi bon ? . Je m'enfonçais jusqu'aux
aisselles . Mort au champ d'honneur . Porté disparu . On trouverait mes os en
labourant . Je criai . La lune , extraordinaire et brève , apparut dans un déchi-
rement . Je lachai mon Lebel . J'eus envie de dormir .

- "Alors , vieux frère … on prend un bain ?"

    C'était Martial … Martial et Bertin .

TROIS MOUCHES 44 . UNE FRONTIÈRE GRECQUE

    "Le poste -frontière est là" dit Berthe , et elle posa l'ongle cramoisi de
son index sur le pli de la carte . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Dans cinq minutes , nous
entrerons en Grèce" ajouta-t-elle du bout des lèvres .

    Le poste bourdonnait . Berthe posa sur ses lèvres un index à trois plis
et le bout de son ongle cramoisi : "Chut !" ; cinq mouches frontalières
entraient en Grèce .

    "La Grèce est un ongle au bout d'un index de paille" dit Berthe en
posant sur mon chapeau ses lèvres cramoisies . "C'est si vrai" ajoutai-je
"que sa carte bourdonne entre les plis de cinq postes-frontières !"

MONICA

    Monica m'oppose souvent - je le vois à sa manière de s'asseoir
dans le couloir et de croiser les bras comme si toutes les choses
étaient définitives et que , quoique nous fassions , nous n'y pouvions
rien changer même si d'aventure (c'est une éventualité hautement
spéculative , dit-elle) les choses vacillaient sur leur base et venaient
perturber le cours paisible qui fait que notre vie est notre vie et pas
celle de nos voisins , si peu aventureuse et si éloignée de ce que ,
jeunes mariés et encore étudiants , nous avions rêvé - qu'elle ne voit
pas pourquoi nous changerions la moquette du salon .

dimanche 22 novembre 2015

DESMOND 38 . GERALD

- "Allo , Desmond ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Le Président : "Montez , Desmond … que je vous présente"

    Je monte . J'entre dans le Bureau Ovale . Ils sont trois .

- Le Président : "Ah , Desmond … vous connaissez Henry , dear Henry …
je vous présente Gerald notre nouveau Vice"
- Moi : "Honoré , Monsieur le Vice-Président"
- Le Président à Gerald : "Gerald … Desmond , le responsable de l'incinérateur"
- Gerald : "L'incinérateur ?"
- Le Président . Il lève les yeux au ciel : "Ben oui , Gerald … tous ces papiers ,
ces microfilms , ces bandes magnétiques … toutes ces saloperies à brûler !"
- Gerald : "Ces saloperies ?"
- Le Président , interloqué : "Quoi , quelles saloperies ?" . Il se tourne vers Henry
"Vous l'avez mis au parfum , Henry ?"
- Dear Henry : "I gave him a gentle hint , Mister President … je lui ai parlé à mots
couverts"
- Le Président : "Trop couverts , Henry … je vous avais prévenu" . A Gerald : "Enfin ,
Gerald , vous savez bien … la politique …"
- Gerald : "La politique ?"
- Le Président : "Vous savez ce que c'est … Gerald !" . A moi : "Expliquez-lui , Desmond"
- Moi : "Euh … Monsieur le Vice-Président … comprenez-vous , tout ce qu'on écrit …
- Le Président : "Tout ce qu'on écrit , Gerald"
- Moi : "… tout ce qu'on entend …"
- Le Président : "Gerald … tout ce qu'on entend"
- Moi : "… tout ce qu'on écoute et qu'on enregistre …"
- Le Président : "Ce qu'on écoute et qu'on enregistre , Gerald"
- Moi : "Tout cela et bien d'autres choses , Monsieur le Vice-Président …"
- Le Président : "… bien d'autres choses , Gerald"
- Moi : "… ne doivent pas …"
- Le Président : "… tomber dans des oreilles ou sous des yeux innocents … compris , Gerald ?"
- Gerald : "I'm afraid not , Mister President …"

RÈGLEMENT DE COMPTES EN PATAGONIE

Ça y est .

J'ai descendu Luciano Marquez .

Ça devait arriver … une balle en pleine tête … je lui avais pourtant interdit
d'approcher … il était à moins de trois mètres de mes barbelés …

… Je sais … à trois mètres , c'est chez lui … mais ses intentions étaient mauvaises …

Crois-moi .

Qu'est-ce qu'il faisait à trois mètres de la clôture quand sa propriété court sur douze
lignes de crêtes ? … je vais te le dire : ce gars-là n'en avait jamais assez … une clô-
ture , ça lui tournait les tripes !

Il n'était pas armé qu'ils disent ! … et la tenaille qu'il avait dans les mains , c'était quoi ?"

Je l'ai pas loupé . A trois mètres , je pouvais pas …

Je l'ai laissé là-bas … pas question que je mette un pied chez lui … j'ai du respect pour
la propriété , moi … Marquez , il a bien assez de peons pour l'enterrer …

Allez va … te fais pas de soucis .

KRANT 44 . MORT DE HUME

    J'ai dit ailleurs que le coeur de Hume cessa de battre à 28 ans ; je ne connus pas
de mon existence chat plus ancien : si on se rapporte à la conversion populaire , ça
lui faisait dans les 140 ans . Je le trouvai un maudit jour dans sa position favorite ,
roulé en boule , mais pour l'éternité . Je le portai sur le pont et tous - officiers et
hommes d'équipage - bien que nous fussions en pleine mer , quittèrent leur poste et
s'assemblèrent autour de moi et j'avais notre chat dans les bras . "Nom de Dieu !"
jura le timonier et je vis sa pomme d'Adam saillir sous les poils roux de son énorme
cou . Deux mousses caressaient les rayures de Hume et le plus jeune inondait de
larmes sa vareuse et répétait en me regardant : "Il est mort ?" mais je ne pouvais lui
répondre car ma gorge était prise dans un noeud de grappin .

    Krant parut sur la passerelle . Il empoigna la rambarde et regarda au milieu de
notre cercle et tous nous nous tournâmes vers le capitaine comme s'il avait eu le
pouvoir de remettre un peu de vie dans notre vieux chat . Or , ce que nous vîmes
nous stupéfia . Krant ouvrit la bouche mais ne dit rien . Une énorme vague venue de
très loin et de force inconnue venait d'enfoncer une digue que nous pensions
indestructible .

samedi 21 novembre 2015

PARADIS 44 . PARITÉ

- Dieu : "Ça fait un temps fou qu'Adam n'est pas venu me voir …"
- Dieu , à Ève qui bourdonne autour du tiroir à bonbons : "Où est-il , cet Adam ? …
il me fait la gueule ?"
- Ève : "Je le vois presque jamais … il a pas le temps qu'il dit …"
- Dieu : "Pas le temps !? … qu'est-ce que tu racontes , Ève !?"
- Ève : "Il a du boulot"
- Dieu : "Du quoi ?"
- Ève : "Je sais pas ce que c'est … c'est ça qu'il dit : du boulot"
- Dieu : "Encore une invention à lui !" . Et , haussant les épaules : "… une utopie ! …
comment dis-tu ?"
- Ève . Elle répète , maussade : "Du boulot … j'aimerai bien en avoir aussi"
- Dieu : "Tu ne sais pas ce que c'est … tu viens de le dire … et tu voudrais en avoir …
c'est crétin !"
- Ève . Elle tape du pied et ses lolos tressautent : "Oui , mais lui il a du boulot et moi
j'en ai pas … c'est pas juste !"
- Dieu : "Calme-toi , Ève … dis-lui de venir me voir … je lui dirai moi à ce gredin de
partager … non mais des fois ! … du boulot il va t'en donner , crois-moi !"
- Ève . Elle tape dans ses mains : "Ah , t'es chou mon petit Dieu ! … comme je suis
contente !"

vendredi 20 novembre 2015

COTE 137 . 42 . AMOUR VACHE

- Martial à l'aumônier en visite chez nous : "Aimez-vous les uns les autres …
c'est-y pas votre slogan , l'abbé ?"
- L'aumônier : "…….. slogan ? ……."
- Martial : "Dans deux heures , nous attaquons … à la baïonnette" . Martial
astiquait la sienne au chiffon doux . Cinq minutes avant de se ruer hors de la
tranchée , il la fixerait au canon de son Lebel … "Serez-vous des nôtres ?"
- L'aumônier : "On m'attend à l'arrière … une mise en terre … collective …"
- Martial : "Dommage ! … vous auriez vu comme on les aime ceux d'en-face ! …
s'il n'y avait pas ces frelons et ces barbelés … et cette boue … on serait dans
leurs bras en moins de cinq minutes …"

    Notre artillerie pilonne la cote 137 .

- Martial : "Ces cons d'artilleurs ! … qu'est-ce qu'on va trouver là-bas tout à
l'heure … hein , l'abbé … ces boches que nous aimons … on nous les écrabouille ! …"
- L'aumônier : "………………"
- Martial : "L'abbé ! … vous les aimez les boches ?"
- L'aumônier : "………………"
- Martial . Il caresse sa baïonnette : "Moi , je les aime … j'ai l'amour vache …"

TROIS MOUCHES 43 . PAS DE PANIQUE !

    Nous percutâmes l'iceberg par tribord . Notre paquebot coulait . "Les femmes
et les enfants d'abord !" hurla le capitaine . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Je ne pars pas sans toi !" dit Berthe .

    Un merveilleux iceberg bourdonnait contre le paquebot . Les femmes et les enfants
hurlèrent et Berthe percuta le capitaine . Il portait un chapeau vermeil avec trois pailles
par tribord où coulait une mouche . "Je ne pars pas sans toi !" dis-je .

    Trois mouches percutèrent l'iceberg . Notre merveilleux paquebot se mit à
bourdonner . "C'est à cause de la paille !" hurlai-je au capitaine . "Je ne partirai pas
sans mon chapeau !" dit Berthe pendant que les femmes et les enfants se jetaient par
tribord .

jeudi 19 novembre 2015

DESMOND 37 . JENNY

    Le Président m'intercepte dans le couloir . Il m'agrippe l'avant-bras et
m'entraîne derrière la porte du Bureau Ovale .

- Lui , chuchotant : "Desmond , vous avez vu ?"
- Moi : "Que devais-je voir , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Enfin , Desmond , qu'y a-t-il d'autre à voir aujourd'hui ? … vous n'avez
pas vu !?"
- Moi : "Euh … Mister President …"
- Lui : "Desmond !"
- Moi : "…………?……….."
- Lui : "La rousse !"
- Moi : "…………?……….."
- Lui : "Ne me dites pas que vous ne l'avez pas vue ! … pas vous !" . Toujours
chuchotant , mais chuchotant avec force et m'écrasant le biceps .
- Moi : "Jenny ?"
- Lui : "Elle s'appelle Jenny ?"
- Moi : "Une rousse , Monsieur le Président , ça peut être Jenny …"
- Lui : "Une rousse aux yeux verts ?"
- Moi : "C'est Jenny … une nouvelle … elle est arrivée ce matin , Mister President"
- Lui : "Son nom est Jenny ? … comment le savez-vous ?"
- Moi : "Monsieur le Président … elle est venue me voir dans mon bureau … elle m'a
dit : je suis Jenny"
- Lui . Il chuchote et transpire : "Dans votre bureau ? … que fait-elle ? … dans quel
service travaille-t-elle ?"
- Moi : "L'incinération , Monsieur le Président"
- Lui : "Quoi !! … dans votre service , Desmond ? … cette rousse flamboyante !" . Il
me serre le bras . Ma circulation sanguine s'arrête là … dans mon avant-bras .
- Lui : "Vous … vous … vous l'avez embauchée ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Président … c'est le Service du Recrutement"
- Lui . Son nez touche presque le mien … une goutte de sueur perle en haut de son
front : "Dites donc , Desmond … ils vous soignent au Recrutement"
- Moi : "……………………."
- Lui : "Plus besoin de Services Secrets … de contre-espionnage … de défense
aérienne … de lutte anti-terroriste … plus besoin d'incinérateurs"
- Moi : "………….?…………"
- Lui : "Cette fille va foutre le feu à la Maison Blanche !"
- Moi : "…………………"
- Lui . Il me lâche enfin : "Sacré Desmond ! … allez-y … vous avez mon feu vert …"

mercredi 18 novembre 2015

X

    La ville de X est une ville oubliée . Elle existe quelque part mais on a oublié où .
X n'est pas une ville engloutie . Elle ne repose pas sous les sables d'un antique désert
ou sous les fondations d'une ville nouvelle . Elle étire des maisons basses le long d'un
axe commercial . Une petite bourgeoisie marchande a dû y prospérer et y prospère
encore . Il y a fort à parier qu'au milieu des masures en bois , quelques belles maisons
dressent des façades encorbelées . Dans l'espace qui sépare les pignons de la rue , on
cultive avec soin d'aimables potagers dont on propose le produit aux gens de passage .
Mais qui passe par X puisqu'on a oublié jusqu'au nom de l'endroit ? : des caravanes
aux chèches indigo , des routiers peu soucieux de garer leur camion sur les aires de
stationnement d'une ville sans nom , des aventuriers traverseurs de nulle part .

    Et nul poseur de questions . Car l'oubli est ici stratégie . On craint le retour des
curieux ; qu'un jour on se souvienne et écrive l'histoire d'X .

mardi 17 novembre 2015

KRANT 43 . POURQUOI HUME ?

    C'est Krant qui donna son nom à Hume et j'affirme que celui-ci répondit
immédiatement à ce patronyme comme s'il était inscrit depuis sa naissance à
l'état civil . Bien entendu , nous ne connaissions pas sa mère et son père devait
être un de ces matous demi-civilisés , fréquenteurs de bas-fonds et chercheurs
de bonnes fortunes . Le capitaine fut évasif quant à l'origine de ce que nous
tînmes d'abord pour un sobriquet . Or c'était le nom d'un ami anglais décédé
depuis longtemps nous dit-il , inventeur de la théorie "des conjonctions cons-
tantes" , théorie dont - vous l'imaginez - nous ignorions jusqu'à l'existence .

    Il n'y avait que Monsieur Lee pour savoir de quoi il retournait . Et quand ,
un jour , je le questionnai à ce sujet , il farfouilla dans sa cambuse et sortit de
dessous des pots de harengs fumés un livre écorné qu'avec son sourire typique
de la Chine il me pressa de lire . J'emportai le livre dans la salle des machines
mais il était écrit en anglais , langue à laquelle je n'entends rien et les annotations
de Monsieur Lee en mandarin m'étaient évidemment hermétiques et celles qu'il
avait rédigées en letton ne m'éclairaient guère . Quand je lui rapportai le livre ,
je demandai à Monsieur Lee de me traduire le titre : "Enquiry concerning human
understanding" . "Enquête sur l'entendement humain" et il fourra le bouquin
derrière un tonnelet de saindoux sans plus de commentaires qu'un "hi-hi" à la
pékinoise …

    Le soir de ce même jour , je pris le frais sur le gaillard d'arrière et Hume , comme
pour me réconforter , vint asseoir ses rayures près de moi . Je lui demandai s'il
connaissait l'origine de son nom et il me répondit par miaulement qu'il n'en savait
fichtre rien !

    De concert , nous usâmes la fin des heures à contempler le naufrage du soleil ...

PARADIS 43 . SIXIÈME JOUR

    Le sixième jour , Dieu se demanda s'il devait créer l'homme à
son image . Et , tout (bien ?) pesé , à son image il le créa , homme
et femme il les créa . Dieu les bénit et leur dit : "Soyez féconds mais ,
de grâce , ne touchez pas à ma création" . Ils se multiplièrent , emplirent
la terre et touchèrent à la création : ils la soumirent . Dieu vit ce qu'ils
avaient fait ; cela n'était pas bon . Il y eut un soir , il y eut un matin :
sixième jour . Le septième jour , Dieu chôma après l'ouvrage qu'il avait
fait . Il s'en voulut d'avoir travaillé plus de 35 heures .

lundi 16 novembre 2015

COTE 137 . 41 . HEUGEBAERT

    Heugebaert était flamand . Un fameux chasseur dans le civil , disait-on .
Un tireur d'élite dans la tranchée . Heugebaert comptabilisait les cibles touchées
sur la crosse de son Lebel : un coup de canif indifférent et une pointe de résignation .

- "Alors Heugebaert … combien à ce jour ?" disait l'un d'entre nous ; et Heugebaert
tendait sa crosse et l'on comptait .
- Sifflement : "Vingt deux !?" … es-tu sûr ? …"

    On pouvait l'être . Heugebaert n'était pas du genre à tricher et jamais il ne prit dans
ses comptes un trophée discutable . Quant à se vanter … un homme aussi peu bavard
n'était certes pas hâbleur ; de toute la guerre , Heugebaert prononça moins de mots
qu'il ne taillada sa crosse .

    Sa passion , c'était la nuit sous les fusées éclairantes . Heugebaert était à l'affût .
Un boche surpris à passer la tête hors de son trou était un boche mort .

    Cette nuit-là , notre flamand tira cinq balles . Cinq balles d'Heugebaert , c'était cinq
fridolins en moins . A l'aube , nous trouvâmes notre homme affalé sur le parapet avec
son Lebel entre les mains .

- Martial : "Ce con s'est endormi …"

    Nous le retournâmes pour le réveiller . Il avait un petit trou entre les yeux .

TROIS MOUCHES 42 . TROIS ÂMES

    Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille . Je tenais le cou de Berthe entre mes deux mains et je 
serrais . Elle suffoquait , elle allait rendre l'âme .

    Trois âmes bourdonnaient : Berthe , moi et je ne sais quelle mouche
merveilleuse . Nous (Berthe et moi) serrions dans nos mains nos chapeaux
de paille et elle (la mouche vermeille) suffoquait dans mon cou .

    Berthe tenait dans ses mains deux chapeaux : le mien et le sien . Je
suffoquais contre son cou vermeil car , dans la paille , trois mouches
merveilleuses rendaient l'âme ...

dimanche 15 novembre 2015

DESMOND 36 . POURQUOI PAS ELLE ?

- Par la ligne directe qui me relie au Président : "Desmond ? … puis-je vous déranger
cinq minutes ?"
- Moi : "Bien entendu , Monsieur le Président"
- Lui : "Montez , mon cher Desmond … Bureau Ovale … je suis avec William et
Nigel … nous avons besoin de votre avis"

    William et Nigel sont les conseillers économiques du Président .

- Moi : "Oui , Monsieur le Président … je suis dans votre bureau dans un instant"

    Je monte quatre à quatre par l'escalier A .

- Le Président : "Entrez , Desmond … entrez !"
- Le Président , William , Nigel : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Mister President … bonjour , Messieurs"
- Le Président à William et Nigel : "Je vous présente Desmond … Desmond brûle nos
saloperies à l'incinérateur … un homme précieux …"
- Le Président se tourne vers moi : "Desmond , nous avons besoin de votre avis"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Lui : "Nous allons contrôler les prix et les salaires"
- Moi : "…………..?……….."
- Lui : "Temporairement … c'est bien cela , Nigel ?"
- Nigel : "Yes , Mister President"
- Le Président à moi : "… et nous autorisons le dollar à flotter par rapport aux autres
monnaies … je ne dis pas de bêtises , William ?"
- William : "Non , Mister President … c'est bien cela … nous mettons fin à la converti-
bilié du dollar en or"
- Le Président à moi : "C'est pour faire baisser l'inflation … vous y comprenez quelque
chose , Desmond ?"
- Moi : "… euh , Monsieur le Président … vous savez … l'économie … ce n'est pas
vraiment ma spécialité … je …"
- Lui . Il me coupe : "Ne vous excusez pas , Desmond … mes compétences dans ce
domaine sont nulles … je ne sais même pas rendre la monnaie ! …"
- Moi : "…………………."
- Lui : "Nous avons consulté hier un expert"
- Moi : "…………………."
- Lui : "… ou , plus exactement , une experte …"
- Moi : "Une femme , Monsieur le Président !?"
- Lui : "Une femme … ça vous étonne … ou peut-être estimez-vous , Desmond , qu'une
femme ne peut pas être experte !?" (rires)
- Moi : "Non , Monsieur le Président … loin de moi …"
- Lui : "Une française"
- Moi : "Une française !?"
- Lui : "Vous en faites une tête , Desmond !"
- Moi : "………………….."
- Lui : "Vous , le francophone de la Maison Blanche , vous devez la connaître … nous
voulons savoir ce que vous pensez d'elle … si ses avis sont pertinents … on nous a dit
le plus grand bien"
- Moi : "Comment s'appelle-t-elle , Mister President , si je puis me permettre"
- Lui : "Madame Soleil"

vendredi 13 novembre 2015

LA MORT DU COMTE

    Le Comte de Suscinio ordonna qu'on le transportât sur la grève . Un archer
anglais lui avait percé le foie et , si l'organe s'était reconstitué à force de viandes
faisandées , la plaie était infectée et les rebouteux avouèrent à ce guerrier couturé
de partout que cette fois ils ne le tireraient pas d'affaire et que son interlocuteur ,
désormais , c'était Celui qui - dans Son omnipotence - défait ce qu'Il a fait …

    On confectionna donc une litière sur un double brancard et on traversa la demi-
lieue de marais qui sépare le château du cordon dunaire . Le Comte se fit déposer
près d'un bouquet de cristes , où le sable est sec . Il commanda à ses porteurs qu'ils
s'éloignassent , le laissassent en paix et se tussent (la pertinence de ces subjonctifs
imparfaits lui parut sujette à caution) ; qu'aussi ils vérifiassent (ils étaient payés
pour ça) que quelque anglais ne rôdait parmi les joncs qui vint lui gâcher ces
moments ultimes .

    Quand il ferma les paupières , il sentit contre elles la douce chaleur du soleil
d'automne . Il se concentra sur le fracas du ressac . La vague s'écrasait à l'est puis ,
en même temps qu'elle refluait là-bas dans la pente en emportant les graviers , elle
s'ourlait devant lui et s'abattait en chuintant entre les bras du brancard et cette
spiration se répercutait par le fond vers l'ouest dans un roulement de galets suivi d'un
silence majestueux , comme une suspension d'être en forme d'entrée dans l'au-delà ,
avant qu'une autre vague , à l'est , venue de la nuit des temps , s'affale dans l'écume .

    Le Comte comprit que cette porte , il ne devait pas la louper . Entre la douzième
et la treizième onde , il s'arracha de son corps pour l'éternité .

KRANT 42 . UN PROFESSIONNEL

    Par inadvertance (il nous semblait pourtant que nous avions pris garde) , nous avions
embarqué dans le port de Shangaï un passager indésirable . C'était un rat de taille
respectable attiré par la cargaison de riz que nous venions de charger . Je le vis traverser
la salle des machines . Il échappa de peu au tisonnier du mécano en second et se réfugia
derrière la chaudière en un lieu inaccessible . Mon mécano tenta de le déloger mais le
tisonnier était trop court . J'essayai avec un tube de fer mais la chaudière faisait un coude
et nous nous échinâmes en pure perte pendant un bon quart d'heure . Je montai à l'échelle
de fer et par l'écoutille je criai :

- "Hume ! … viens donc par ici , sacrebleu ! …"

    On sait qu'un chat est maître de son destin et le nôtre , de surcroît marin , l'était plus
qu'aucun de sa race et de sa profession . Je savais que Hume , roulé en boule en un point
inconnu du Kritik , m'avait entendu et qu'en vieux frère il donnerait suite à ma requête .
Mais fallait-il que ce personnage , ses moustaches et ses rayures se fissent désirer …

    Dix minutes plus tard , j'étais avec mes deux mécanos et mon chauffeur impuissants à
débucher l'intrus quand apparut en majesté et sorti de nulle part notre chat . Nous nous
écartâmes mains sur les hanches et lui fîmes une sorte de haie d'honneur car Hume prenait
la direction des opérations . Il inspecta les deux sorties possibles , renifla l'une et l'autre
avec nonchalance et économie , sans geste inutile ni supputation oiseuse , comme la leçon
d'un maître à des élèves sottement agités . Puis Hume se posta près du septième piston
Stirling , attestant qu'en bonne logique , il n'y avait pas d'autre endroit où fermer le piège .

    Il sembla s'endormir .

    Quand le rat , abusé par le silence revenu , risqua une sortie , notre chat bondit , lui cassa
la nuque et le déposa à nos pieds . Puis il s'en fut sans se retourner et plein de dédain .

    Je racontai l'affaire au capitaine .

- Krant : "Ignoriez-vous , chef , que sur ce bateau , il n'est pas meilleur professionnel que
ce chat-là ?"


jeudi 12 novembre 2015

PARADIS 42 . MOLÈNE NOIRE

- Ève . Elle entre dans l'atelier de Dieu et s'approche de l'établi : "Qu'est-ce que tu fais ?"
- Dieu : "Une fleur"
- Ève : "Elle sera jolie ?"
- Dieu relève sur son front divin ses lunettes de soudeur et toise Ève , nue jusqu'au bout
des ongles : "Elle le sera mais tu seras toujours ma plus belle fleur , ma chérie !"
- Ève se trémousse : "Merci … c'est gentil … mais comment l'appelleras-tu celle-ci ?"
- Dieu , revenant aux pièces détachées éparpillées sur son plan de création : "Verbascum
Nigrum … c'est du latin … en clair : Molène Noire"
- Ève, rêveuse : "Molène Noire" … elle répète : "Molène Noire …"
- Dieu saisit une étamine de Verbascum Nigrum avec une pince à épiler et la place sous
sa lampe-loupe : "Tu vois , Ève , ces longs poils violets … je vais les fixer sur le filet des
étamines … j'en mettrai aussi sur la tige …"
- Ève : "Où est-ce que tu vas chercher tout ça ? … t'as une imagination d'enfer !"
- Dieu : "Ève !! … surveille ton langage !"
- Ève : "J'aurais jamais inventé un truc pareil … une fleur aussi super !"
- Dieu , modeste : "Je suis un artiste" … il retourne une feuille : "Les fleurs sont vert
pâle en-dessous … j'avais d'abord pensé à bleu turquoise mais ça jurait avec le violet …
les feuilles supérieures seront longuement pétiolées et les inférieures presque sessiles …
la fleur sera jaune vif et elle portera cinq étamines ornées de ces poils violacés … qu'en
penses-tu ?"
- Ève . Elle est penchée sur l'épaule de Dieu et regarde à travers la lampe-loupe : "C'est
dingue !" … puis , se redressant : "Quand est-ce que tu re-crées des bonbons au miel ?"

COTE 137 . 40 . CAFÉ

    Bertin faisait le meilleur café du monde . Un mystère alchimique . Comment faisait-il ?

- Martial , soufflant sur son quart : "Bertin , tu fais le meilleur café du monde !"
- Le capitaine . Il souffle sur son quart : "C'est vrai , Bertin , vous êtes un as !"

    Le gros Bertin se dandine .

- Martial : "Comment fais-tu ?"
- Bertin . C'était un timide … un modeste … : "Bof … bof …"
- Martial : "Bof … bof … c'est tout ce que tu sais dire …"
- Bertin : "Bof … je fais du café …"
- Martial : "… Le meilleur du monde !"

    Ça bardait du côté de Montrepont .

- Le capitaine . Il se tourne dans la direction de Montrepont et boit une gorgée du café de
Bertin : "Excellent … un nectar …"

    D'énormes volutes de fumée noire se lèvent sur le village . La terre tremble .

- Martial , regardant aussi vers Montrepont : "Nom de Dieu , Bertin , comment fais-tu un
pareil café ?"
- Bertin , derrière les deux autres , manoeuvrant la cafetière : "… Bof …"
- Martial : "T'as un secret ?"
- Bertin : "…………………"
- Martial ; "Dis-nous , Bertin … qu'on sache … si demain tu disparaissais !"
- Bertin : "…………………."
- Martial : "Si les boches sentent ça , hein mon capitaine … ils vont se ramener …"
- Bertin et le capitaine : "…………………."
- Martial : "Qu'est-ce que tu mets dedans ?"
- Bertin : "J'y crache un coup"
- Martial se retournant d'un coup vers Bertin : "Hein !!?"
- Bertin , souriant à peine : "Bof … j'y crache un peu ..;"
- Martial : "Mon capitaine ! … vous entendez !?"
- Le capitaine indéfectiblement tourné vers Montrepont : "Vous croyez à cette fable ,
Martial ? … vous êtes un naïf … hein , Bertin ?"
- Bertin : "… Bof …"

mercredi 11 novembre 2015

TROIS MOUCHES 41 . ACCIDENT SUR LA RN 42

    Notre chauffeur roulait trop vite . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Quand je vis à cent mètres un
platane centenaire , je saisis le genou de Berthe et criai : "Ralentissez , nom de
Dieu !"

    Trois mouches centenaires bourdonnaient contre le genou de Berthe . Notre 
chauffeur cria sur nos chapeaux de paille : "Dieu est merveilleux !" . C'était vrai
d'autant que nous roulions à plus de cent vers un platane vermeil …

    Notre chauffeur , centenaire vermeil , ralentit : il avait vu le genou de Berthe
où bourdonnaient cent mouches de paille . "Quelle est merveilleuse !" dit-il en
roulant son chapeau . Alors le dieu des platanes nous saisit .

DESMOND 35 . PING-PONG

    Je croise le Secrétaire d'État Kissinger dans le couloir de la machine à déchiqueter :

- Lui : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Desmond … à tout hasard … vous y connaissez quelque chose en ping-pong ?"
- Moi : "… euh … j'ai pratiqué ce sport … en amateur , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Ah !? … vous étiez bon ?"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État … moyen …"
- Lui : "Je vous connais , Desmond … toujours modeste … donc , vous étiez bon …
extrêmement bon , I presume !"
- Il me prend par le bras et m'entraîne : "Vous tombez à pic ! … allons voir le Président …
vous êtes l'homme qu'il nous faut !"
- Moi : "……….?…………"

    Le Secrétaire d'État m'introduit dans le Bureau Ovale . Le Président lève le nez de son
signataire : "Ah , Desmond ! … que me vaut le plaisir ?"
- Dear Henry : "Nous cherchions un pongiste … j'en tiens un de haut vol , Mister President !"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État ! … juste moyen ! …"

    Le Président recule son fauteuil , se renverse sur le dossier , croise haut les jambes et me
considère avec un sourire de dents blanches : "Ce Desmond , quel cachotier ! … fermez la
porte , Henry … ceci est une réunion informelle et secrète … asseyez-vous , Desmond …"

    Dear Henry ferme la porte , je m'asseois face au Président . Le Secrétaire d'État se tient
maintenant debout à sa droite . Le Président s'esclaffe : "Nous cherchons depuis dix jours
un pongiste sachant tenir sa langue … nous avons ratissé les trois-quarts des États et nous
en avions un à l'étage du dessous !"
- Moi : "…………?…………."
- Le Président : "… bon … Desmond … je vous expose le problème … les chinois …"