C'était en Mer Rouge ;
Je buvais le café de Monsieur Lee sur la passerelle basse avant de prendre mon quart
dans la salle des machines . Le soleil se levait sur les montagnes du Hedjaz dont les
éboulis rosissaient sous un ciel déjà bleu mais à la crête desquelles s'attardaient quelques
planètes . Nous filions à petite vitesse vers Aden , au sud ; le désert soufflait sur la mer les
tiédeurs de la nuit . Je savais qu'avant une heure le soleil frapperait le pont du Kritik comme
un marteau sur l'enclume .
J'étais dans les premières pages de la Bible , peut-être même dans la peau de Moïse . Un
monde naissait . J'étais debout . Le café de Monsieur Lee me brûlait la gorge . Krant sortit
de sa cabine et parut sur la passerelle de commandement :
- "Ah , chef ! … vous êtes d'humeur biblique ?"
- Moi : "……..??………. comment le savez-vous , capitaine ?"
- Krant : "Mais … chef … c'est à cette heure que Dieu sépara la lumière d'avec les
ténèbres ! … ici ! …"
Puis il récita : " Dieu dit : que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent
en un seul lieu , et que le sec paraisse . Et ce fut ainsi . Dieu appela le sec terre , et il
appela l'amas des eaux mer . Dieu vit que cela était bon …" . Krant regagna sa cabine
car nous approchions d'El Kuseir où nous allions charger . Je vidai d'un trait ma tasse
de café avec le marc qui servait au capitaine pour lire dans mon âme ...
mardi 23 février 2016
PARADIS 53 . LA BREBIS
- Ève . Elle entre dans l'atelier de Dieu : "Adam m'a dit qu'il t'a fait un cadeau"
- Dieu : "Un cadeau ?"
- Ève : "Euh … oui … une brebis …"
- Dieu : "……..?…….. c'était un cadeau ?"
- Ève : "Non ?"
- Dieu : "Il oublie , Adam , que c'est Moi qui lui ai donné cette brebis … comme
toutes choses … comme les poissons de la mer , les oiseaux du ciel , les bestiaux ,
les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre"
- Ève : "Cette brebis … peut-être qu'il a voulu te la rendre"
- Dieu : "Ah , oui , il me l'a rendue … égorgée …"
- Ève : "Il l'a égorgée !? … le salaud !"
- Dieu ; "Ma pauvre Ève … si tu savais ! … c'est pas la première … ses autels
ruissellent du sang de mes créatures"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Des carnages ! … et ce n'est pas fini …"
- Ève . Elle se réfugie dans un coin de l'atelier . Elle tremble : "Il a tué plein de brebis ?"
- Dieu : "Pas seulement des brebis … tu veux que je te cite quelques-uns de ses exploits ?"
- Ève : "Non … non …"
- Dieu , emporté par Sa Colère : "Parmi d'autres : Massacre des innocents , Saint-
Barthélémy , Wounded Knee , Commune de Paris , pogrom de Kishinev , Nuit de
cristal , programme Aktion T4 , Bloody Sunday , Septembre Noir , Sabra et Chatila ,
My Laï , Colline 303 , Auchwitz , Oradour-sur-Glane , Srebenica , etc … etc … etc …
et je ne parle pas de mon propre fils !"
- Dieu : "Un cadeau ?"
- Ève : "Euh … oui … une brebis …"
- Dieu : "……..?…….. c'était un cadeau ?"
- Ève : "Non ?"
- Dieu : "Il oublie , Adam , que c'est Moi qui lui ai donné cette brebis … comme
toutes choses … comme les poissons de la mer , les oiseaux du ciel , les bestiaux ,
les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre"
- Ève : "Cette brebis … peut-être qu'il a voulu te la rendre"
- Dieu : "Ah , oui , il me l'a rendue … égorgée …"
- Ève : "Il l'a égorgée !? … le salaud !"
- Dieu ; "Ma pauvre Ève … si tu savais ! … c'est pas la première … ses autels
ruissellent du sang de mes créatures"
- Ève : "…………….."
- Dieu : "Des carnages ! … et ce n'est pas fini …"
- Ève . Elle se réfugie dans un coin de l'atelier . Elle tremble : "Il a tué plein de brebis ?"
- Dieu : "Pas seulement des brebis … tu veux que je te cite quelques-uns de ses exploits ?"
- Ève : "Non … non …"
- Dieu , emporté par Sa Colère : "Parmi d'autres : Massacre des innocents , Saint-
Barthélémy , Wounded Knee , Commune de Paris , pogrom de Kishinev , Nuit de
cristal , programme Aktion T4 , Bloody Sunday , Septembre Noir , Sabra et Chatila ,
My Laï , Colline 303 , Auchwitz , Oradour-sur-Glane , Srebenica , etc … etc … etc …
et je ne parle pas de mon propre fils !"
lundi 22 février 2016
COTE 137 . 51 . LES MAINS SALES
- Martial : "Votre Jésus …"
- L'aumônier : "Mon Jésus ?"
- Martial : "Imaginons votre Jésus dans notre tranchée …"
- L'aumônier : "Dans notre tranchée ?"
- Martial : "Cote 137 …"
- L'aumônier : "Jésus … dans notre tranchée … cote 137 …"
- Martial : "Deux minutes avant l'attaque …"
- L'aumônier : "Avant l'attaque ?"
- Martial : "Oui , l'abbé … une attaque à la baïonnette …"
- L'aumônier : "Jésus ?"
- Martial : "Oui … Jésus … mobilisé … enrôlé de force … comme nous tous , pauvres
pécheurs …"
- L'aumônier : "…………….."
- Martial : "Le poilu Jésus … deux minutes avant une attaque à la baïonnette …"
- L'aumônier : "…………….."
- Martial : "Coup de sifflet du capitaine … on enjambe le parapet … c'est plein de frelons ,
merde … on se jette dans les trous … on patauge … on cisaille les barbelés … tac-tac-tac …
la mitrailleuse d'en-face … elle fauche dur … mais le soldat Jésus a du pot : il est vivant …
il saute dans la tranchée boche …"
- L'aumônier : "…………?……."
- Martial : "Dites donc l'abbé ! … nez à nez avec un fridolin ! … il l'embroche ? … le soldat
Jésus embroche le fridolin ?"
- L'aumônier : "…………?……."
- Martial : "Vous ne répondez pas l'abbé … qu'est-ce qu'il fait le brave troufion Jésus … brave
gars … pas mauvais pour deux sous … mais exaspéré de trouille et de rage …"
- L'aumônier : "C'est que …"
- Martial : "C'est que quoi ? … je sais , l'abbé … c'est que Jésus va pas s'embarquer dans une
histoire de cette sorte …"
- L'aumônier : "Mon Jésus ?"
- Martial : "Imaginons votre Jésus dans notre tranchée …"
- L'aumônier : "Dans notre tranchée ?"
- Martial : "Cote 137 …"
- L'aumônier : "Jésus … dans notre tranchée … cote 137 …"
- Martial : "Deux minutes avant l'attaque …"
- L'aumônier : "Avant l'attaque ?"
- Martial : "Oui , l'abbé … une attaque à la baïonnette …"
- L'aumônier : "Jésus ?"
- Martial : "Oui … Jésus … mobilisé … enrôlé de force … comme nous tous , pauvres
pécheurs …"
- L'aumônier : "…………….."
- Martial : "Le poilu Jésus … deux minutes avant une attaque à la baïonnette …"
- L'aumônier : "…………….."
- Martial : "Coup de sifflet du capitaine … on enjambe le parapet … c'est plein de frelons ,
merde … on se jette dans les trous … on patauge … on cisaille les barbelés … tac-tac-tac …
la mitrailleuse d'en-face … elle fauche dur … mais le soldat Jésus a du pot : il est vivant …
il saute dans la tranchée boche …"
- L'aumônier : "…………?……."
- Martial : "Dites donc l'abbé ! … nez à nez avec un fridolin ! … il l'embroche ? … le soldat
Jésus embroche le fridolin ?"
- L'aumônier : "…………?……."
- Martial : "Vous ne répondez pas l'abbé … qu'est-ce qu'il fait le brave troufion Jésus … brave
gars … pas mauvais pour deux sous … mais exaspéré de trouille et de rage …"
- L'aumônier : "C'est que …"
- Martial : "C'est que quoi ? … je sais , l'abbé … c'est que Jésus va pas s'embarquer dans une
histoire de cette sorte …"
dimanche 21 février 2016
TROIS MOUCHES 52 . A ASSISE
Je me souviens .
C'était à Assise , à la terrasse du San Paolo . Nous avions commandé des côtelettes
d'agneau . Mais Berthe repoussa son assiette : "C'est un péché" dit-elle ". "Nous offen-
sons la Création … les animaux sont nos frères" . Trois mouches vermeilles et merveil-
leuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Je réglai l'addition et nous partîmes ,
légers , vers l'église Saint François .
Berthe avait péché : elle avait repoussé l'addition de son frère et l'avait offensé . Nous
nous souvînmes qu'il y avait contre la terrasse du San Paolo l'église Saint François d'Assise
où bourdonnaient des mouches légères et merveilleuses mais aussi , sur la paille , des
agneaux et sur les côtelés les animaux de la Création . Nous y partîmes après avoir réglé
les chapeaux que j'avais commandé .
Nous nous souvînmes de cette terrasse du San Paolo où des mouches bourdonnaient
sur les côtelettes . C'était une offense à nos frères les agneaux , animaux légers , un péché
contre la Création . Berthe m'avait commandé de repousser nos assiettes et nous étions
partis vers l'église Saint François d'Assise sans régler l'addition .
.
C'était à Assise , à la terrasse du San Paolo . Nous avions commandé des côtelettes
d'agneau . Mais Berthe repoussa son assiette : "C'est un péché" dit-elle ". "Nous offen-
sons la Création … les animaux sont nos frères" . Trois mouches vermeilles et merveil-
leuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Je réglai l'addition et nous partîmes ,
légers , vers l'église Saint François .
Berthe avait péché : elle avait repoussé l'addition de son frère et l'avait offensé . Nous
nous souvînmes qu'il y avait contre la terrasse du San Paolo l'église Saint François d'Assise
où bourdonnaient des mouches légères et merveilleuses mais aussi , sur la paille , des
agneaux et sur les côtelés les animaux de la Création . Nous y partîmes après avoir réglé
les chapeaux que j'avais commandé .
Nous nous souvînmes de cette terrasse du San Paolo où des mouches bourdonnaient
sur les côtelettes . C'était une offense à nos frères les agneaux , animaux légers , un péché
contre la Création . Berthe m'avait commandé de repousser nos assiettes et nous étions
partis vers l'église Saint François d'Assise sans régler l'addition .
.
DESMOND 47 . CONGÉS
Bureau Ovale .
- Le Président : "Pouvez-vous garder un secret , Desmond ?"
- Moi : "… Euh … oui , Monsieur le Président … c'est mon métier"
- Lui . Après avoir tourné sept fois la langue dans sa bouche : "Vous connaissez
Maryline ?"
- Moi : "Maryline ! … votre secrétaire ?"
- Lui : "Oui … celle qui a des gros …"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … je la connais"
- Lui : "Et bien … figurez-vous que Maryline …" . Il hésite à poursuivre .
- Moi : "…………….."
- Lui : "Comment vous dire , Desmond … c'est délicat …"
- Moi : "… Euh … Monsieur le Président … de quoi s'agit-il ?"
- Lui . Il croise les doigts et se penche en avant , coudes appuyés sur le plateau en
acajou du Wilson Desk (c'est le nom de son bureau) . Il me regarde dans les yeux :
"Vous promettez , Desmond , que ceci reste entre nous … je vous fait confiance , hein …
pas de blagues ! … là , c'est sérieux ! …"
- Moi : "Qu'est-ce …"
- Lui : "Non , Desmond ! … pas de questions … laissez-moi parler … " . Il se lève et
foule nerveusement le grand tapis elliptique en suivant le dessin du sceau présidentiel .
Il maugrée : "Me faire ça à moi ! … pourquoi ? …" . Il s'arrête de marcher et me regarde
en laissant battre ses bras découragés : "Desmond , pourquoi !? …"
- Moi : "Mister Pre …"
- Lui : "Non , Desmond ! … ne cherchez pas à me consoler … elle me déçoit … I'm very
much disappointed ! …" . Il marche puis s'arrête : "Elle aurait pu faire attention !"
- Moi : "……….?…………"
- Lui . Il regarde le tapis entre ses pieds et soupire : "Dix jours !"
- Moi : "…… dix jours ?"
- Lui : "Oui , Desmond , vous entendez bien : dix jours !"
- Moi : "……….?…………"
- Lui : "C'est syndical … dix jours … chez nous , c'est dix jours … deux avant , huit après"
- Moi : "Après quoi , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Après la naissance , Desmond ! … heavens ! … suivez quand je vous parle !"
- Moi : "Maryline est enceinte !?"
- Lui : "Jusqu'au cou !"
- Moi : "De qui ?" . Je regrette aussitôt cette question .
- Lui , ahuri : "De qui ? … mais enfin , Desmond ! … de son mari je suppose !"
- Moi : "…………………"
- Lui : "Dix jours de congés de maternité ! … qu'est-ce que je vais devenir ?"
- Le Président : "Pouvez-vous garder un secret , Desmond ?"
- Moi : "… Euh … oui , Monsieur le Président … c'est mon métier"
- Lui . Après avoir tourné sept fois la langue dans sa bouche : "Vous connaissez
Maryline ?"
- Moi : "Maryline ! … votre secrétaire ?"
- Lui : "Oui … celle qui a des gros …"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … je la connais"
- Lui : "Et bien … figurez-vous que Maryline …" . Il hésite à poursuivre .
- Moi : "…………….."
- Lui : "Comment vous dire , Desmond … c'est délicat …"
- Moi : "… Euh … Monsieur le Président … de quoi s'agit-il ?"
- Lui . Il croise les doigts et se penche en avant , coudes appuyés sur le plateau en
acajou du Wilson Desk (c'est le nom de son bureau) . Il me regarde dans les yeux :
"Vous promettez , Desmond , que ceci reste entre nous … je vous fait confiance , hein …
pas de blagues ! … là , c'est sérieux ! …"
- Moi : "Qu'est-ce …"
- Lui : "Non , Desmond ! … pas de questions … laissez-moi parler … " . Il se lève et
foule nerveusement le grand tapis elliptique en suivant le dessin du sceau présidentiel .
Il maugrée : "Me faire ça à moi ! … pourquoi ? …" . Il s'arrête de marcher et me regarde
en laissant battre ses bras découragés : "Desmond , pourquoi !? …"
- Moi : "Mister Pre …"
- Lui : "Non , Desmond ! … ne cherchez pas à me consoler … elle me déçoit … I'm very
much disappointed ! …" . Il marche puis s'arrête : "Elle aurait pu faire attention !"
- Moi : "……….?…………"
- Lui . Il regarde le tapis entre ses pieds et soupire : "Dix jours !"
- Moi : "…… dix jours ?"
- Lui : "Oui , Desmond , vous entendez bien : dix jours !"
- Moi : "……….?…………"
- Lui : "C'est syndical … dix jours … chez nous , c'est dix jours … deux avant , huit après"
- Moi : "Après quoi , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Après la naissance , Desmond ! … heavens ! … suivez quand je vous parle !"
- Moi : "Maryline est enceinte !?"
- Lui : "Jusqu'au cou !"
- Moi : "De qui ?" . Je regrette aussitôt cette question .
- Lui , ahuri : "De qui ? … mais enfin , Desmond ! … de son mari je suppose !"
- Moi : "…………………"
- Lui : "Dix jours de congés de maternité ! … qu'est-ce que je vais devenir ?"
mardi 16 février 2016
APRÈS LE VIRAGE , C'EST TOUT DROIT
De la rangée de cyprès de je ne sais quel pays , mais à coup sûr pas du mien
où ne pousse cet arbre des cimetières , je suis des yeux le corbillard où on a placé
mon corps . Il roule lentement comme il sied à un corbillard et il faut dresser l'oreille
pour entendre le ronflement du moteur diesel . Le crissement des pneumatiques sur
le sol caillouteux et les petits cris des semelles de crêpe d'Arturo , l'employé des
pompes funèbres que mes dernières volontés ont désigné pour m'accompagner ,
s'accommodent dans l'air de ce matin de mai au craquetage des cigales . Derrière le
corbillard , il y a Arturo et personne d'autre . Je suis mort trop vieux pour ceux qui
auraient distrait une heure de leur vie pour - la tête baissée et les mains croisées
derrière le dos - marmonner de vieilles anecdotes , ceux-là que j'ai suivi chacun leur
tour , ahuri de leur survivre , dans un tas de cimetières . Nous tournons au dernier
angle droit . Au bout de l'allée , trois hommes sont appuyés sur leur pelle .
où ne pousse cet arbre des cimetières , je suis des yeux le corbillard où on a placé
mon corps . Il roule lentement comme il sied à un corbillard et il faut dresser l'oreille
pour entendre le ronflement du moteur diesel . Le crissement des pneumatiques sur
le sol caillouteux et les petits cris des semelles de crêpe d'Arturo , l'employé des
pompes funèbres que mes dernières volontés ont désigné pour m'accompagner ,
s'accommodent dans l'air de ce matin de mai au craquetage des cigales . Derrière le
corbillard , il y a Arturo et personne d'autre . Je suis mort trop vieux pour ceux qui
auraient distrait une heure de leur vie pour - la tête baissée et les mains croisées
derrière le dos - marmonner de vieilles anecdotes , ceux-là que j'ai suivi chacun leur
tour , ahuri de leur survivre , dans un tas de cimetières . Nous tournons au dernier
angle droit . Au bout de l'allée , trois hommes sont appuyés sur leur pelle .
lundi 15 février 2016
KRANT 52 . QUAND UNE VÉRITÉ CHASSE L'AUTRE
- Krant : "Chef ! …"
C'était par une nuit de Pacifique sud , haute et ronde , souple et comme élastique .
Nous étions à 2000 miles des mondes habités ; le Kritik filait sur son aire et ronronnait
à la manière d'un chat ; je prenais la pause , accoudé à une rambarde .
- Krant : "Quand personne ne contestait que la terre était plate , ne peut-on pas dire qu'elle
l'était ?"
- Moi : "Jamais je ne dirais une chose pareille , capitaine !"
- Krant laissa le temps à mon exclamation de se dissoudre dans l'immense hémisphère .
Puis il reprit , de même façon accoudé à la même rambarde : "Est-ce que le monde existe
autrement qu'on se le représente ? . On prétend aujourd'hui que la terre est ronde , donc
que nos ancêtres étaient dans l'erreur quand ils croyaient qu'au bout du plat , il y avait des
abysses peuplés de monstres ou que le sol qu'ils foulaient flottait sur l'enfer … nous dé-
tiendrions maintenant la vérité vraie ?"
- Moi . Je serrais dans mes paumes le métal froid de la rambarde et je regardais l'infinie
courbure du Pacifique contre le ciel plein d'étoiles : "Sûr que nous la détenons , capitaine !"
D'élastique , la nuit se mit à se distendre et je pensai qu'elle allait craquer sur ses cou-
tures . Une étoile filante la traversa d'est en ouest .
- Krant : "Qui dit que dans mille ans , nos descendants ne se gausseront de notre naïveté
puisqu'ils auront démontré que la terre n'est nullement ronde comme nous , prisonniers de
nos sens et de notre mathématique , l'affirmons .
- Moi : "Mais … capitaine … la terre n'est-elle pas ronde ?"
- Krant : "A cette époque future , la terre ne sera pas ronde mais constituée de rubans en-
roulés sur eux-mêmes et elle sera conforme aux formules complexes d'une nouvelle trigo-
nométrie ..."
- Moi :"…………" . J'avalai ma salive .
- Krant : "Les enfants de nos arrière petits-enfants en auront fait la preuve dans leurs livres
de science et la terre sera à l'évidence cet emmêlement de bandelettes …"
- Moi : "Capitaine ! … comment naviguerons-nous ?"
- Krant . Il haussa les épaules : "Jusqu'à ce qu'un physicien de génie , 2000 ans plus tard ,
éclaire enfin la lanterne de l'humanité et qu'il ressortira des équations qu'il aura écrites sur
un tableau noir qu'on peut mettre les anciennes cosmologies à la poubelle ou les admettre
comme également vraies puisque les choses n'existent que dans un coin reculé de notre
cortex"
Sur ce , le capitaine s'enferma dans sa cabine et me laissa pantois comme un marin letton
à qui on aurait confié une salade à secouer .
C'était par une nuit de Pacifique sud , haute et ronde , souple et comme élastique .
Nous étions à 2000 miles des mondes habités ; le Kritik filait sur son aire et ronronnait
à la manière d'un chat ; je prenais la pause , accoudé à une rambarde .
- Krant : "Quand personne ne contestait que la terre était plate , ne peut-on pas dire qu'elle
l'était ?"
- Moi : "Jamais je ne dirais une chose pareille , capitaine !"
- Krant laissa le temps à mon exclamation de se dissoudre dans l'immense hémisphère .
Puis il reprit , de même façon accoudé à la même rambarde : "Est-ce que le monde existe
autrement qu'on se le représente ? . On prétend aujourd'hui que la terre est ronde , donc
que nos ancêtres étaient dans l'erreur quand ils croyaient qu'au bout du plat , il y avait des
abysses peuplés de monstres ou que le sol qu'ils foulaient flottait sur l'enfer … nous dé-
tiendrions maintenant la vérité vraie ?"
- Moi . Je serrais dans mes paumes le métal froid de la rambarde et je regardais l'infinie
courbure du Pacifique contre le ciel plein d'étoiles : "Sûr que nous la détenons , capitaine !"
D'élastique , la nuit se mit à se distendre et je pensai qu'elle allait craquer sur ses cou-
tures . Une étoile filante la traversa d'est en ouest .
- Krant : "Qui dit que dans mille ans , nos descendants ne se gausseront de notre naïveté
puisqu'ils auront démontré que la terre n'est nullement ronde comme nous , prisonniers de
nos sens et de notre mathématique , l'affirmons .
- Moi : "Mais … capitaine … la terre n'est-elle pas ronde ?"
- Krant : "A cette époque future , la terre ne sera pas ronde mais constituée de rubans en-
roulés sur eux-mêmes et elle sera conforme aux formules complexes d'une nouvelle trigo-
nométrie ..."
- Moi :"…………" . J'avalai ma salive .
- Krant : "Les enfants de nos arrière petits-enfants en auront fait la preuve dans leurs livres
de science et la terre sera à l'évidence cet emmêlement de bandelettes …"
- Moi : "Capitaine ! … comment naviguerons-nous ?"
- Krant . Il haussa les épaules : "Jusqu'à ce qu'un physicien de génie , 2000 ans plus tard ,
éclaire enfin la lanterne de l'humanité et qu'il ressortira des équations qu'il aura écrites sur
un tableau noir qu'on peut mettre les anciennes cosmologies à la poubelle ou les admettre
comme également vraies puisque les choses n'existent que dans un coin reculé de notre
cortex"
Sur ce , le capitaine s'enferma dans sa cabine et me laissa pantois comme un marin letton
à qui on aurait confié une salade à secouer .
dimanche 14 février 2016
PARADIS 52 . ANTHERICUM RAMOSUM
- Dieu en Créateur hyperactif (excès de dopamine) : "Je m'y perds !"
- Ève : "Tu es perdu ?"
- Dieu : "Oui , Ève … le Paradis … la biodiversité … je m'y perds … je ne sais plus où
j'en suis"
- Ève , avisant sur l'établi du Créateur une créature en cours de création : "C'est quoi ?"
- Dieu : "Anthericum Ramosum … ou phalangère ramifiée … ou patte d'araignée …
une merveille !"
- Ève : "…………?……….."
- Dieu : "C'est une fleur … tu sais comme je les aime …"
- Ève : "Elle est jolie ! … toute blanche ! …"
- Dieu : "Oui … blanche … six pétales en étoile … six sépales et étamines jaunes …
une belle tige ramifiée … des feuilles longues et glabres … une merveille te dis-je …"
- Ève : "T'en as des pareilles dans le Jardin d'Eden !"
- Dieu : "Non , Ève … elle leur ressemble … celles du Jardin sont des phalangères à
fleur de lys … Anthericum Liliago …"
- Ève : "Je vois pas la différence"
- Dieu : "Pourtant , il y en a une … les rameaux de celle-ci sont ramifiés"
- Ève : "Pourquoi t'as pas fait les mêmes ?"
- Dieu . Il soupire et prend une gélule de Ritaline l.p. 30 mg : "Je me le demande …
je ne peux pas m'empêcher de diversifier … l'identique m'ennuie … je suis dans une
phase de débauche créatrice …"
- Ève : "………………."
- Dieu : "… et puis , je pensais faire plaisir à l'Homme …"
- Ève : "Moi , j'aime bien tes fleurs , Didi !"
- Dieu : "Et Adam ? … tu sais où il est en ce moment !?"
- Ève : "Non … on s'en fout d'Adam ! …"
- Dieu . Deuxième gélule de Ritaline : "Il est dans son potager …un potager de l'enfer"
- Ève : "C'est quoi l'enfer ?"
- Dieu : "C'est le contraire du Paradis … un lieu de destruction …où on met à mort ma
Création …"
- Ève : "Oh !"
- Dieu , serrant les dents : "Ce crétin met au point un herbicide : le Roundup …"
- Ève : "Tu es perdu ?"
- Dieu : "Oui , Ève … le Paradis … la biodiversité … je m'y perds … je ne sais plus où
j'en suis"
- Ève , avisant sur l'établi du Créateur une créature en cours de création : "C'est quoi ?"
- Dieu : "Anthericum Ramosum … ou phalangère ramifiée … ou patte d'araignée …
une merveille !"
- Ève : "…………?……….."
- Dieu : "C'est une fleur … tu sais comme je les aime …"
- Ève : "Elle est jolie ! … toute blanche ! …"
- Dieu : "Oui … blanche … six pétales en étoile … six sépales et étamines jaunes …
une belle tige ramifiée … des feuilles longues et glabres … une merveille te dis-je …"
- Ève : "T'en as des pareilles dans le Jardin d'Eden !"
- Dieu : "Non , Ève … elle leur ressemble … celles du Jardin sont des phalangères à
fleur de lys … Anthericum Liliago …"
- Ève : "Je vois pas la différence"
- Dieu : "Pourtant , il y en a une … les rameaux de celle-ci sont ramifiés"
- Ève : "Pourquoi t'as pas fait les mêmes ?"
- Dieu . Il soupire et prend une gélule de Ritaline l.p. 30 mg : "Je me le demande …
je ne peux pas m'empêcher de diversifier … l'identique m'ennuie … je suis dans une
phase de débauche créatrice …"
- Ève : "………………."
- Dieu : "… et puis , je pensais faire plaisir à l'Homme …"
- Ève : "Moi , j'aime bien tes fleurs , Didi !"
- Dieu : "Et Adam ? … tu sais où il est en ce moment !?"
- Ève : "Non … on s'en fout d'Adam ! …"
- Dieu . Deuxième gélule de Ritaline : "Il est dans son potager …un potager de l'enfer"
- Ève : "C'est quoi l'enfer ?"
- Dieu : "C'est le contraire du Paradis … un lieu de destruction …où on met à mort ma
Création …"
- Ève : "Oh !"
- Dieu , serrant les dents : "Ce crétin met au point un herbicide : le Roundup …"
COTE 137 . 50 . LE RÈGLEMENT
- Martial : "Capitaine !"
- Le capitaine . Il corrige : "MON capitaine , Martial !! … combien de fois vous
l'ai-je dit ? … c'est une question de hiérarchie … quand le général me parle , c'est
"capitaine" … quand vous me parlez , c'est "MON capitaine"
- Martial , haussant les épaules : "Je ne comprends rien à ces chichis !"
- Le capitaine , haussant le ton : "Martial , les choses sont ainsi faites … nous n'y
pouvons rien … c'est le règlement de l'armée française … ça peut vous paraître
futile , mais c'est comme ça ! …"
Il y a dans le boyau de sortie trois cadavres encore frais , empilés .
- Martial : "Qu'est-ce qu'ils en pensent ces trois-là du règlement de l'armée française ?"
- Le capitaine : "Martial ! … la cour martiale , ça vous dit quelque chose ?"
- Martial : "Du gâchis ! … douze balles dans la peau alors qu'au front une suffit …
c'est-y pas ce triste lieu où on fusille les insolents ? … qui alors fera le bouffon ? …
qui vous fera rire ?"
- Le capitaine : "Je reconnais , Martial , que vous me faites rire …"
- Martial , astiquant sa baïonnette : "N'est-ce pas l'essentiel , MON capitaine ?"
- Le capitaine : "Certes …"
- Le capitaine . Il corrige : "MON capitaine , Martial !! … combien de fois vous
l'ai-je dit ? … c'est une question de hiérarchie … quand le général me parle , c'est
"capitaine" … quand vous me parlez , c'est "MON capitaine"
- Martial , haussant les épaules : "Je ne comprends rien à ces chichis !"
- Le capitaine , haussant le ton : "Martial , les choses sont ainsi faites … nous n'y
pouvons rien … c'est le règlement de l'armée française … ça peut vous paraître
futile , mais c'est comme ça ! …"
Il y a dans le boyau de sortie trois cadavres encore frais , empilés .
- Martial : "Qu'est-ce qu'ils en pensent ces trois-là du règlement de l'armée française ?"
- Le capitaine : "Martial ! … la cour martiale , ça vous dit quelque chose ?"
- Martial : "Du gâchis ! … douze balles dans la peau alors qu'au front une suffit …
c'est-y pas ce triste lieu où on fusille les insolents ? … qui alors fera le bouffon ? …
qui vous fera rire ?"
- Le capitaine : "Je reconnais , Martial , que vous me faites rire …"
- Martial , astiquant sa baïonnette : "N'est-ce pas l'essentiel , MON capitaine ?"
- Le capitaine : "Certes …"
samedi 13 février 2016
TROIS MOUCHES 51 . TANGO
"Un tango ?" , proposa Berthe …
L'hôtel où nous venions de poser nos valises ondulait comme un accordéon
entre les doigts d'un marin ivre . J'étais fatigué . Trois mouches vermeilles et
merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille et je n'avais aucune
envie de danser .
Un accordéon bourdonnait dans l'hôtel et un marin en chapeau de paille
proposa à Berthe de danser un tango . Elle se mit à onduler comme une mouche
ivre . Moi , j'avais les doigts fatigués et l'envie de poser mes valises .
Bien qu'ivre de fatigue , Berthe proposa à un marin de danser ; c'était un
merveilleux tango . Mais je posai ma valise-accordéon sur ses doigts et l'hôtel
se mit à bourdonner , à onduler sur son chapeau de paille … Elle n'avait plus
envie .
jeudi 11 février 2016
DESMOND 46 . UNE AFFAIRE DE GENOUX
9 novembre 1972 . 7h30 . Avant-hier , le 7 , le Président a été réélu avec 23 points
d'avance sur McGovern , son rival démocrate . Le Président m'appelle sur la ligne in-
térieure . Sa voix témoigne encore de son triomphe :
- "Hello , Desmond ! … ah , ah ! … how are you , dear Desmond ?"
- Moi : "Bien , Mister President … congratulations ! …"
- Lui , modeste : "Merci Desmond … merci … … Desmond , vous avez une minute ? …
just a minute ! … je sais que vous êtes un homme très occupé" . Et sans attendre ma ré-
ponse : "Montez ! … je vais vous présenter quelqu'un … l'artisan de ma victoire … je
prépare les scotches … double ou triple ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … Coca light pour moi"
- Lui : "Ha , ha ! … le gars que vous allez voir ne boit pas d'alcool … comme vous …
de l'eau , rien que de l'eau ! … Ha , Ha ! … je vous attends"
Je monte par le grand escalier . Je frappe à la porte du Bureau Ovale .
- Le Président : "Entrez , Desmond !"
J'entre . Le Président est assis derrière son bureau . Sur le cuir , il y a un double scotch
et un verre de Coca-Cola . Le Président est seul . D'un geste vers un fauteuil , il m'invite
à m'asseoir : "Asseyez-vois , Desmond … trinquons !" . Il lève son verre . Je lève le mien :
"cheers !"
- Moi : "Vous deviez me présenter quelqu'un , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Yes … Il est ici"
- Moi . Je tourne la tête à droite … à gauche …
- Lui : "Sous le bureau"
- Moi : "…………..?…………."
- Lui : "Checkers … cocker spaniel … Checkers , dis bonjour à Desmond !"
Un chien noir avec des taches blanches et des oreilles pendantes sort de dessous du
bureau , en fait le tour et vient me lécher les mains .
- Le Président : "Il m'a accompagné à la télé … hein , Check , tu es allé à la télé avec ton
papa … il était à mes pieds et au moment où j'allais parler du contrôle des prix et des sa-
laires et aborder l'épineuse question du dollar flottant , il s'est levé et il a léché le genou de
la journaliste . Le lendemain , au Convention Center , ils ont reçu des millions de lettres et
de télégrammes de soutien ! … ha , ha , ha ! …"
- Moi : "…………….?……………"
- Lui : "Hein , Desmond ! … ça vous la coupe … que le dollar flotte , tout le monde s'en
fout ! … tandis qu'un clebs et les genoux d'une intervieweuse ! ..;"
Le chien est revenu près de son maître qui le caresse vigoureusement : "Cher vieux
Checkers … toi aussi , le dollar peut flotter … il peut bien flotter où il veut le dollar ! …
tu t'en fous … et elle avait des sacrés genoux la fille !"
d'avance sur McGovern , son rival démocrate . Le Président m'appelle sur la ligne in-
térieure . Sa voix témoigne encore de son triomphe :
- "Hello , Desmond ! … ah , ah ! … how are you , dear Desmond ?"
- Moi : "Bien , Mister President … congratulations ! …"
- Lui , modeste : "Merci Desmond … merci … … Desmond , vous avez une minute ? …
just a minute ! … je sais que vous êtes un homme très occupé" . Et sans attendre ma ré-
ponse : "Montez ! … je vais vous présenter quelqu'un … l'artisan de ma victoire … je
prépare les scotches … double ou triple ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … Coca light pour moi"
- Lui : "Ha , ha ! … le gars que vous allez voir ne boit pas d'alcool … comme vous …
de l'eau , rien que de l'eau ! … Ha , Ha ! … je vous attends"
Je monte par le grand escalier . Je frappe à la porte du Bureau Ovale .
- Le Président : "Entrez , Desmond !"
J'entre . Le Président est assis derrière son bureau . Sur le cuir , il y a un double scotch
et un verre de Coca-Cola . Le Président est seul . D'un geste vers un fauteuil , il m'invite
à m'asseoir : "Asseyez-vois , Desmond … trinquons !" . Il lève son verre . Je lève le mien :
"cheers !"
- Moi : "Vous deviez me présenter quelqu'un , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Yes … Il est ici"
- Moi . Je tourne la tête à droite … à gauche …
- Lui : "Sous le bureau"
- Moi : "…………..?…………."
- Lui : "Checkers … cocker spaniel … Checkers , dis bonjour à Desmond !"
Un chien noir avec des taches blanches et des oreilles pendantes sort de dessous du
bureau , en fait le tour et vient me lécher les mains .
- Le Président : "Il m'a accompagné à la télé … hein , Check , tu es allé à la télé avec ton
papa … il était à mes pieds et au moment où j'allais parler du contrôle des prix et des sa-
laires et aborder l'épineuse question du dollar flottant , il s'est levé et il a léché le genou de
la journaliste . Le lendemain , au Convention Center , ils ont reçu des millions de lettres et
de télégrammes de soutien ! … ha , ha , ha ! …"
- Moi : "…………….?……………"
- Lui : "Hein , Desmond ! … ça vous la coupe … que le dollar flotte , tout le monde s'en
fout ! … tandis qu'un clebs et les genoux d'une intervieweuse ! ..;"
Le chien est revenu près de son maître qui le caresse vigoureusement : "Cher vieux
Checkers … toi aussi , le dollar peut flotter … il peut bien flotter où il veut le dollar ! …
tu t'en fous … et elle avait des sacrés genoux la fille !"
mardi 9 février 2016
ZERLINE
Où que nous soyons , dans quelque cité ou quelque désert ,
sous toutes les latitudes et par tous les temps , elle porte ce manteau
rouge . Elle l'a acheté au début de notre mariage sur un coup de tête ,
ou de coeur ? , du moins l'ai-je cru , mais c'était peut-être autre chose .
Je n'ai jamais su parce qu'elle n'a jamais voulu me le dire ce qu'elle
trouve à ce vêtement de facture classique , martingale et épaulettes ,
77% laine vierge , 23% polyester , mais c'est vrai qu'il lui va bien .
Il lui va bien ce qui n'empêche qu'il reste pour moi un mystère .
Entre Zerline et moi , il y a et il y aura toujours ce manteau rouge .
sous toutes les latitudes et par tous les temps , elle porte ce manteau
rouge . Elle l'a acheté au début de notre mariage sur un coup de tête ,
ou de coeur ? , du moins l'ai-je cru , mais c'était peut-être autre chose .
Je n'ai jamais su parce qu'elle n'a jamais voulu me le dire ce qu'elle
trouve à ce vêtement de facture classique , martingale et épaulettes ,
77% laine vierge , 23% polyester , mais c'est vrai qu'il lui va bien .
Il lui va bien ce qui n'empêche qu'il reste pour moi un mystère .
Entre Zerline et moi , il y a et il y aura toujours ce manteau rouge .
lundi 8 février 2016
PAN !
Comme il avait sous la main son père et
un Luger Parabellum P 38 chargé d'une balle
de 9 mm , Petit Hans saisit cette conjoncture
pour liquider son oedipe . C'était tardif : il avait
32 ans , mais y a-t-il un âge pour accéder aux
tendres émois ? … pan !
un Luger Parabellum P 38 chargé d'une balle
de 9 mm , Petit Hans saisit cette conjoncture
pour liquider son oedipe . C'était tardif : il avait
32 ans , mais y a-t-il un âge pour accéder aux
tendres émois ? … pan !
KRANT 51 . MARIAGE À MOMA
S'il est une chose qu'on n'entend pas sur un bateau , c'est la musique . Les sons qui
viennent aux oreilles , sauvages ou domestiqués , ne sont pas de l'ordre de l'harmonie
et ils s'imposent de telle façon que non seulement on ne les écoute pas mais on ne les
entend plus : le vent , la mer , le claquement des portes en fer , les jurons en bas-letton ,
les pistons Stirling .
Sur le Kritik , la seule faille dans ce néant mélodique s'incarnait en un personnage ,
Vinc Lariutin , matelot et accordéoniste supportable ; mais Lariutin , en mer , avait peu
de temps à consacrer à son art , tout juste quelques miettes d'air balte dans les calmes du
Pot au Noir . C'était autre chose aux escales . Nous avions formé autour de Vinc un
choral assez bon et nous enflammâbles plus d'un mariage exotique . Ainsi à Moma ,
un mariage dans une colonie portugaise .
Nous devions charger à Moma des noix de cajou pour l'Inde mais quand nous abor-
dâmes dans ce port minuscule le jour du Seigneur avec deux jours d'avance , notre
fournisseur portugais mariait sa fille . La fête avait lieu sur l'appontement où les appa-
reils de levage et les palans soutenaient une grande toile de tente . Une foule endiman-
chée et des tables à tréteaux , des marmites , des grills et des buvettes encombraient la
jetée . Il était donc impensable de procéder à la manutention des caisses de noix d'autant
que les dockers de la tribu makua-lomwe étaient les danseurs de la noce , qu'ils arbo-
raient des costumes délicats et portaient , plantées dans le dos , des ailes séraphiques .
Cet affublement interdisait à ces va-nu-pieds l'exercice de leur esclavage quotidien .
Le temps que nous avions gagné sur la mer à force de subtils calculs , nous allions
le perdre à terre . Cependant le capitaine ne se départit pas de son calme (ses gonds
sont des plus sûrs) et après un conciliabule avec notre correspondant , présentation de
la mariée et de la belle-famille , Krant ordonna que fussent prélevés sur la cargaison
quelques madriers et fit ériger sur le ponton une estrade .
Autour de Vinc , nous offrîmes ce soir-là une de nos plus belles prestations et nous
fîmes un triomphe avec Kâzu Balls , voix du mariage letton :
"Seigneur , n'envoie pas de pluie aujourd'hui ,
Nous n'avons pas besoin de pluie …"
Devant nous et sous nos pieds , entre les planches disjointes de la jetée , était la
Mer de Mozambique .
viennent aux oreilles , sauvages ou domestiqués , ne sont pas de l'ordre de l'harmonie
et ils s'imposent de telle façon que non seulement on ne les écoute pas mais on ne les
entend plus : le vent , la mer , le claquement des portes en fer , les jurons en bas-letton ,
les pistons Stirling .
Sur le Kritik , la seule faille dans ce néant mélodique s'incarnait en un personnage ,
Vinc Lariutin , matelot et accordéoniste supportable ; mais Lariutin , en mer , avait peu
de temps à consacrer à son art , tout juste quelques miettes d'air balte dans les calmes du
Pot au Noir . C'était autre chose aux escales . Nous avions formé autour de Vinc un
choral assez bon et nous enflammâbles plus d'un mariage exotique . Ainsi à Moma ,
un mariage dans une colonie portugaise .
Nous devions charger à Moma des noix de cajou pour l'Inde mais quand nous abor-
dâmes dans ce port minuscule le jour du Seigneur avec deux jours d'avance , notre
fournisseur portugais mariait sa fille . La fête avait lieu sur l'appontement où les appa-
reils de levage et les palans soutenaient une grande toile de tente . Une foule endiman-
chée et des tables à tréteaux , des marmites , des grills et des buvettes encombraient la
jetée . Il était donc impensable de procéder à la manutention des caisses de noix d'autant
que les dockers de la tribu makua-lomwe étaient les danseurs de la noce , qu'ils arbo-
raient des costumes délicats et portaient , plantées dans le dos , des ailes séraphiques .
Cet affublement interdisait à ces va-nu-pieds l'exercice de leur esclavage quotidien .
Le temps que nous avions gagné sur la mer à force de subtils calculs , nous allions
le perdre à terre . Cependant le capitaine ne se départit pas de son calme (ses gonds
sont des plus sûrs) et après un conciliabule avec notre correspondant , présentation de
la mariée et de la belle-famille , Krant ordonna que fussent prélevés sur la cargaison
quelques madriers et fit ériger sur le ponton une estrade .
Autour de Vinc , nous offrîmes ce soir-là une de nos plus belles prestations et nous
fîmes un triomphe avec Kâzu Balls , voix du mariage letton :
"Seigneur , n'envoie pas de pluie aujourd'hui ,
Nous n'avons pas besoin de pluie …"
Devant nous et sous nos pieds , entre les planches disjointes de la jetée , était la
Mer de Mozambique .
samedi 6 février 2016
PARADIS 51 . QUI FAIT QUOI ?
Dieu est dans son atelier . Entre ses pieds : un livre ; il lui est tombé des mains .
- Dieu : "Merde !"
- Ève . Elle vient d'entrer : "Qu'est-ce que t'as ?"
- Dieu . Il ramasse le livre et le feuillette fébrilement : "J'ai dû lire de travers …"
- Ève : "………….?…………."
- Dieu . Du dos de la main droite , il frappe la page 32 : "Non … non … c'est bien ça …
écoute , Ève … c'est renversant … c'est le mot : renversant !"
- Ève : "………….?…………."
- Dieu : "Écoute … c'est écrit là … page 32 … "l"Homme a créé Dieu à son image"
- Ève : "Ben quoi ?"
- Dieu . Si "hagard" est synonyme d'"effaré" , Dieu est hagard : "Quoi , ben quoi ? …
enfin , Ève ! … Je relis : "L'Homme a créé Dieu à son image"
- Ève . Elle cherche un bonbon dans un tiroir de l'établi : "Qui c'est qu'a écrit ça ?"
- Dieu . Retour sur la couverture : "Un certain Docteur Sigfreud …"
- Ève : "Connais pas … t'en n'as plus à la menthe ?"
- Dieu : "C'est peut-être une coquille … je téléphone à l'éditeur … Albin …"
- Dieu compose un numéro sur son Ericsson en bakélite noire … sonnerie … on
décroche : "Albin ? …"
- Albin : "Lui-même … à qui ai-je l'honneur ?"
- Dieu : "C'est moi … Dieu … le Créateur de toutes choses … dites-moi , Albin …
ce … ce Docteur Sigfreud , …"
- Albin : "Sigfreud !? … notre meilleure vente ! … un tabac !"
- Dieu : "J'entends bien … mais … page 32 : "L'Homme a créé Dieu à son image" ?
- Albin : "Oui … et bien ?"
- Dieu : "C'est une blague … c'est pour rire ? …"
- Albin : "………..?……"
- Dieu : "L'Homme aurait créé Dieu à son image ?"
- Albin : "Euh … à l'image de son père … le père de l'Homme … son papa , quoi …"
- Dieu : "………..???…………"
- Dieu : "Merde !"
- Ève . Elle vient d'entrer : "Qu'est-ce que t'as ?"
- Dieu . Il ramasse le livre et le feuillette fébrilement : "J'ai dû lire de travers …"
- Ève : "………….?…………."
- Dieu . Du dos de la main droite , il frappe la page 32 : "Non … non … c'est bien ça …
écoute , Ève … c'est renversant … c'est le mot : renversant !"
- Ève : "………….?…………."
- Dieu : "Écoute … c'est écrit là … page 32 … "l"Homme a créé Dieu à son image"
- Ève : "Ben quoi ?"
- Dieu . Si "hagard" est synonyme d'"effaré" , Dieu est hagard : "Quoi , ben quoi ? …
enfin , Ève ! … Je relis : "L'Homme a créé Dieu à son image"
- Ève . Elle cherche un bonbon dans un tiroir de l'établi : "Qui c'est qu'a écrit ça ?"
- Dieu . Retour sur la couverture : "Un certain Docteur Sigfreud …"
- Ève : "Connais pas … t'en n'as plus à la menthe ?"
- Dieu : "C'est peut-être une coquille … je téléphone à l'éditeur … Albin …"
- Dieu compose un numéro sur son Ericsson en bakélite noire … sonnerie … on
décroche : "Albin ? …"
- Albin : "Lui-même … à qui ai-je l'honneur ?"
- Dieu : "C'est moi … Dieu … le Créateur de toutes choses … dites-moi , Albin …
ce … ce Docteur Sigfreud , …"
- Albin : "Sigfreud !? … notre meilleure vente ! … un tabac !"
- Dieu : "J'entends bien … mais … page 32 : "L'Homme a créé Dieu à son image" ?
- Albin : "Oui … et bien ?"
- Dieu : "C'est une blague … c'est pour rire ? …"
- Albin : "………..?……"
- Dieu : "L'Homme aurait créé Dieu à son image ?"
- Albin : "Euh … à l'image de son père … le père de l'Homme … son papa , quoi …"
- Dieu : "………..???…………"
vendredi 5 février 2016
COTE 137 . 49 . LAPOINTE
Le sergent Lapointe fut tué quinze jours après son arrivée dans notre tranchée .
Un frelon en pleine poire . Comme dit Martial : "Ça lui apprendra à vivre … on se
tue pourtant à le dire aux bleus de marcher tête baissée . Jamais au-dessus du parapet !"
Lapointe est mort . On aimait ses jeux de mots . Un gars de Pézenas .
- "Où c'est Pézenas ?" qu'il me demande Martial en regardant les papiers militaires du
sergent . "Il avait un drôle d'accent …"
- Moi : "Pézenas ? … pas idée , Martial … c'est pas en Bretagne"
- Martial : "Capitaine , où c'est-y Pézenas ?"
- Le capitaine : "L'Hérault … je crois"
- Martial : "L'Hérault ? … c'est où ça ?"
- Le capitaine : "Dans le sud … ça borde la Méditerranée"
- Martial : "Merde ! … ce pauvre Lapointe , il vient de là où il fait toujours beau à ce
qu'on dit … pour crever dans ce marécage …" . Imitant l'accent de Lapointe : "Le pôvre !"
Il pose les papiers militaires sur la poitrine du mort … "et sa Katie l'a quitté … bien conne
celle-là : sa tactique était toc … elle aurait fait une veuve de guerre …"
Un frelon en pleine poire . Comme dit Martial : "Ça lui apprendra à vivre … on se
tue pourtant à le dire aux bleus de marcher tête baissée . Jamais au-dessus du parapet !"
Lapointe est mort . On aimait ses jeux de mots . Un gars de Pézenas .
- "Où c'est Pézenas ?" qu'il me demande Martial en regardant les papiers militaires du
sergent . "Il avait un drôle d'accent …"
- Moi : "Pézenas ? … pas idée , Martial … c'est pas en Bretagne"
- Martial : "Capitaine , où c'est-y Pézenas ?"
- Le capitaine : "L'Hérault … je crois"
- Martial : "L'Hérault ? … c'est où ça ?"
- Le capitaine : "Dans le sud … ça borde la Méditerranée"
- Martial : "Merde ! … ce pauvre Lapointe , il vient de là où il fait toujours beau à ce
qu'on dit … pour crever dans ce marécage …" . Imitant l'accent de Lapointe : "Le pôvre !"
Il pose les papiers militaires sur la poitrine du mort … "et sa Katie l'a quitté … bien conne
celle-là : sa tactique était toc … elle aurait fait une veuve de guerre …"
TROIS MOUCHES 50 . LA FARCE DES DAMNÉS
Quand les trois mouches vermeilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille cessèrent de bruire , la première chose que nous entendîmes en
entrant dans le vestibule , ce fut le train électrique de mon père qui tournoyait au gre-
nier sur ses petits rails miniature .
Trois mouches miniature entrèrent dans le train . La première bourdonnait comme
un rail électrique puis tournoya en ces petites choses qu'on entendait dans les greniers
ou vestibules de nos pères et qui cessaient de bruire sur nos chapeaux de paille .
Un train merveilleux et bourdonnant d'électricité tournoyait comme une mouche
autour de nos chapeaux de paille . C'était une chose miniature sur petits rails , entrant
dans les greniers et les vestibules . Mon père l'entendit le premier et de bruire il cessa ...
chapeaux de paille cessèrent de bruire , la première chose que nous entendîmes en
entrant dans le vestibule , ce fut le train électrique de mon père qui tournoyait au gre-
nier sur ses petits rails miniature .
Trois mouches miniature entrèrent dans le train . La première bourdonnait comme
un rail électrique puis tournoya en ces petites choses qu'on entendait dans les greniers
ou vestibules de nos pères et qui cessaient de bruire sur nos chapeaux de paille .
Un train merveilleux et bourdonnant d'électricité tournoyait comme une mouche
autour de nos chapeaux de paille . C'était une chose miniature sur petits rails , entrant
dans les greniers et les vestibules . Mon père l'entendit le premier et de bruire il cessa ...
jeudi 4 février 2016
DESMOND 45 . MAHA MANTRA
Le Président sort du Bureau Ovale , mains jointes , avec un air pénétré que je ne
lui ai jamais vu .
- "Desmond ! " . Sa voix semble venir de derrière lui .
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Le Président ne quitte pas sa posture recueillie . Une sorte de chapelet lui enserre les
doigts . Ses yeux maintenant me fixent : "Vous savez ce que c'est ?"
- Moi : "Euh … un chapelet , il me semble"
- Lui : "Tss , tss … c'est un mââla"
- Moi : "………..?……….."
- Lui : "108 grains , Desmond …"
- Moi : "………………….."
- Lui : "Et vous savez ce que je fais depuis une heure ?"
- Moi : "……….?…………"
- Lui : "Le Japa , Desmond"
- Moi : "Euh … qu'est-ce que le Japa , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Le Japa , Desmond est la répétition du Nom Divin … 1728 fois par jour ! …
16 tours de mââla … vous saisissez , Desmond ? … 16 tours de 108 grains , ça fait 1728 …"
- Moi : "……….?…………"
- Lui . Il psalmodie : "Hare krishna hare krishna… krishna krishna hare hare … hare râma
hare râma … râma râma hare hare …"
- Moi : "……….?…………"
- Lui : "Vous avez compté ? … 4x4 … 16 … à faire 108 fois"
- Moi : "Monsieur le Président … ça doit être … euh … fastidieux !?"
- Lui : "Extrêmement fastidieux … c'est le Japa-Mââla … le Maha-Mantra , Desmond …
tout est dans l'intensité … j'ai commandé un mridanga et des karatalas"
- Moi : "… des ? …"
- Lui : "Un tambour et des cymbales … pour accompagner le chant …"
- Moi : "……………………"
- Lui , se raidissant brusquement et regardant sa montre : "Bon , Desmond , c'est pas tout
ça … je ne sais pas vous mais moi j'ai du boulot !"
lui ai jamais vu .
- "Desmond ! " . Sa voix semble venir de derrière lui .
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Le Président ne quitte pas sa posture recueillie . Une sorte de chapelet lui enserre les
doigts . Ses yeux maintenant me fixent : "Vous savez ce que c'est ?"
- Moi : "Euh … un chapelet , il me semble"
- Lui : "Tss , tss … c'est un mââla"
- Moi : "………..?……….."
- Lui : "108 grains , Desmond …"
- Moi : "………………….."
- Lui : "Et vous savez ce que je fais depuis une heure ?"
- Moi : "……….?…………"
- Lui : "Le Japa , Desmond"
- Moi : "Euh … qu'est-ce que le Japa , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Le Japa , Desmond est la répétition du Nom Divin … 1728 fois par jour ! …
16 tours de mââla … vous saisissez , Desmond ? … 16 tours de 108 grains , ça fait 1728 …"
- Moi : "……….?…………"
- Lui . Il psalmodie : "Hare krishna hare krishna… krishna krishna hare hare … hare râma
hare râma … râma râma hare hare …"
- Moi : "……….?…………"
- Lui : "Vous avez compté ? … 4x4 … 16 … à faire 108 fois"
- Moi : "Monsieur le Président … ça doit être … euh … fastidieux !?"
- Lui : "Extrêmement fastidieux … c'est le Japa-Mââla … le Maha-Mantra , Desmond …
tout est dans l'intensité … j'ai commandé un mridanga et des karatalas"
- Moi : "… des ? …"
- Lui : "Un tambour et des cymbales … pour accompagner le chant …"
- Moi : "……………………"
- Lui , se raidissant brusquement et regardant sa montre : "Bon , Desmond , c'est pas tout
ça … je ne sais pas vous mais moi j'ai du boulot !"
mercredi 3 février 2016
DANAÉ
On ne peut lire les pensées d'autrui …
Danaé , ma troisième épouse , est une forteresse plus imprenable qu'aucune autre .
Quand j'en fais le siège - "à quoi penses-tu ? … dis-le moi ! …" - sa bouche tout à
l'heure entrouverte pour me sussurer : "merci … blanche comme je les aime" , se
ferme comme une poterne et ses narines qui viennent de frôler la rose que je lui ai
offerte prennent la forme de mâchicoulis ; seuls ses yeux me parlent mais c'est pour
me dire : "ce que je pense , tu ne le sauras jamais ; moi-même je ne le sais plus . C'est
une oubliette dont j'ai perdu la clé" .
Danaé , ma troisième épouse , est une forteresse plus imprenable qu'aucune autre .
Quand j'en fais le siège - "à quoi penses-tu ? … dis-le moi ! …" - sa bouche tout à
l'heure entrouverte pour me sussurer : "merci … blanche comme je les aime" , se
ferme comme une poterne et ses narines qui viennent de frôler la rose que je lui ai
offerte prennent la forme de mâchicoulis ; seuls ses yeux me parlent mais c'est pour
me dire : "ce que je pense , tu ne le sauras jamais ; moi-même je ne le sais plus . C'est
une oubliette dont j'ai perdu la clé" .
mardi 2 février 2016
SAINT-SANG À BRUGES
A midi , les grandes orgues attaquèrent l'antienne "Asperges Me" , soutenus par la
voix grégorienne des baptisés et celle , implorante , des âmes du purgatoire . La cohorte
des touristes intercontinentaux , plongée dans ses guides on piégée par la signalétique ,
tamponna la masse des croyants ; aux missels de la liturgie tridentine s'emmêlèrent les
dragonnes des boîtiers reflex numériques . Les touristes avaient accédé à la Chapelle du
Saint-Sang par l'escalier en spirale de la basilique et c'est sur ses bancs en bois qu'ils
entassaient leurs visas , leurs bermudas et leur innocence , ratatinés par le poids de la
transcendance locale pendant que les fidèles , venus par le même chemin , élevaient leurs
prières à travers elle .
A midi cinq , un porte-croix en soutanelle rouge et surplis blanc apparut dans le nuage
d'encens qu'un thuriféraire , en seconde position , dispatchait à droite et à gauche . Puis
venaient un enfant de coeur porte-navette et le cérémoniaire , homme d'autorité et gardien
du rite . Il ouvrait à un prêtre nonagénaire et à ses deux acolytes porte-lumières la route
étroite du maître-autel . Derrière ce cortège , l'assemblée referma ses compactes oraisons
et son rideau de flashes .
Judica Me , le silente tomba sur nous comme un chemin de croix . La voix chevrotante
du prêtre hésita entre trois tons puis monta vers la croisée d'ogives par une corde à noeuds :
que Ta Lumière et Ta Vérité me conduisent vers Ta Sainte Montagne et Ton Tabernacle .
Confiteor . Introit . Kyrie . Gloria … Zulma posa les mains sur la relique du Saint-Sang
puis , offrant à l'Église ses propres formes , elle communia au Corps du Christ . Une man-
tille noire couvrait sa tête et ses épaules . Elle était bien entendu hors de portée .
Aussi je quittai la Chapelle avant l'ire Missa Est . La place était déserte et le soleil de mai
l'occupait seul . J'avais la gorge serrée . J'introduisis une pièce d'un euro dans le distributeur
de Coca-Cola .
voix grégorienne des baptisés et celle , implorante , des âmes du purgatoire . La cohorte
des touristes intercontinentaux , plongée dans ses guides on piégée par la signalétique ,
tamponna la masse des croyants ; aux missels de la liturgie tridentine s'emmêlèrent les
dragonnes des boîtiers reflex numériques . Les touristes avaient accédé à la Chapelle du
Saint-Sang par l'escalier en spirale de la basilique et c'est sur ses bancs en bois qu'ils
entassaient leurs visas , leurs bermudas et leur innocence , ratatinés par le poids de la
transcendance locale pendant que les fidèles , venus par le même chemin , élevaient leurs
prières à travers elle .
A midi cinq , un porte-croix en soutanelle rouge et surplis blanc apparut dans le nuage
d'encens qu'un thuriféraire , en seconde position , dispatchait à droite et à gauche . Puis
venaient un enfant de coeur porte-navette et le cérémoniaire , homme d'autorité et gardien
du rite . Il ouvrait à un prêtre nonagénaire et à ses deux acolytes porte-lumières la route
étroite du maître-autel . Derrière ce cortège , l'assemblée referma ses compactes oraisons
et son rideau de flashes .
Judica Me , le silente tomba sur nous comme un chemin de croix . La voix chevrotante
du prêtre hésita entre trois tons puis monta vers la croisée d'ogives par une corde à noeuds :
que Ta Lumière et Ta Vérité me conduisent vers Ta Sainte Montagne et Ton Tabernacle .
Confiteor . Introit . Kyrie . Gloria … Zulma posa les mains sur la relique du Saint-Sang
puis , offrant à l'Église ses propres formes , elle communia au Corps du Christ . Une man-
tille noire couvrait sa tête et ses épaules . Elle était bien entendu hors de portée .
Aussi je quittai la Chapelle avant l'ire Missa Est . La place était déserte et le soleil de mai
l'occupait seul . J'avais la gorge serrée . J'introduisis une pièce d'un euro dans le distributeur
de Coca-Cola .
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