Quand on aura brûlé des tonnes de suif et de cire d'abeille , il faudra bien en sortir .
Non pas qu'il y aurait des risques à consumer de la bougie à haute dose et jusqu'à la
fin des temps - elle est quasi-inoffensive (elle rejette cependant son petit quota de salo-
peries ; nul n'est parfait) - mais l'humanité est ainsi faite qu'il lui faut changer ses tech-
niques et cette versatilité , elle l'appelle : progrès . Quand on en aura assez de lire les
Lamentations de Jérémie aux flammes vacillantes (cf épisode précédent) , un crétin -
ou une équipe prestigieuse de crétins - inventera une nouvelle manière de faire la lu-
mière car c'est une autre marotte des civilisations : y voir clair , même la nuit . L'éclai-
rage au ver luisant est une piste parmi d'autres . Elle a la faveur des poètes . L'utilisa-
tion massive des fanes de carotte en est une autre , à l'état de géniale intuition et qu'on
évoque pour mémoire , aucune expérimentation n'ayant été à ce jour mise en oeuvre et
aucune recherche systématique conduite à son propos ; ou cette révolution copernicienne
et top-secrète en germe dans les cerveaux d'hurluberlus hauts-gradés et Docteurs Fola-
mour : abandonner la production de lumens et - par voie chirurgicale ou médicamen-
teuse - optimiser la performance des cônes et des bâtonnets ! … et autres balivernes
d'apprentis-sorciers .
Quoiqu'il y aurait une très mauvaise idée : revenir à cet outil des temps anciens ,
le nucléaire .
mercredi 30 mars 2016
mardi 29 mars 2016
KRANT 56 . ALOUETTE
S'il arrivait qu'une alouette de mer , au bout du rouleau , abatte sur notre pont ses ailes
exténuées , de peur que Hume lui règle son compte , Krant ordonnait que fut mise en lieu
sûr cette incarnation d'une terre à venir et l'oiseau mis en cage était posé sur la table à
cartes du capitaine .
Krant s'occupait lui-même de remettre en état le volatile et Monsieur Lee l'assistait .
Hume faisait à ces occasions toilette et contrôle des coussinets sous la table à cartes ,
hypocrite et faussement indifférent au sauvetage qui s'accomplissait juste au-dessus de ses
crocs , au vrai concentré sur l'infime possibilité de passer les griffes entre les barreaux de
la cage .
Quand la côte émergeait , droit devant - Hispaniola ou Mudugh ou Normandie -
Monsieur Lee portant l'alouette serrée sur sa poitrine allait au bout du gaillard d'avant et
fusait de ses paumes ouvertes l'oiseau restauré . Il filait par l'étrave et nous tous , arrêtés
dans nos travaux , suivions des yeux cette mélancolique échappée …
C'était un rituel . A ce moment , Monsieur Lee qui s'acquittait de cette tâche dans un
geste sobre mais solennel était l'auspice et on attendait de lui des augures . Or , sa mission
achevée , il tournait vers l'équipage un visage souriant où l'exégète le plus doué aurait
perdu son latin .
Nous rejoignions nos postes pour préparer le mouillage mais pendant que nous actionnions
nos corps dans ces procédures routinières , nous pensions à l'ambassadeur à plumes qui ,
là-bas , nous annonçait .
Sur la passerelle de commandement , Krant s'attardait car il était le seul à voir sur la
basse ligne des côtes ce point minuscule .
exténuées , de peur que Hume lui règle son compte , Krant ordonnait que fut mise en lieu
sûr cette incarnation d'une terre à venir et l'oiseau mis en cage était posé sur la table à
cartes du capitaine .
Krant s'occupait lui-même de remettre en état le volatile et Monsieur Lee l'assistait .
Hume faisait à ces occasions toilette et contrôle des coussinets sous la table à cartes ,
hypocrite et faussement indifférent au sauvetage qui s'accomplissait juste au-dessus de ses
crocs , au vrai concentré sur l'infime possibilité de passer les griffes entre les barreaux de
la cage .
Quand la côte émergeait , droit devant - Hispaniola ou Mudugh ou Normandie -
Monsieur Lee portant l'alouette serrée sur sa poitrine allait au bout du gaillard d'avant et
fusait de ses paumes ouvertes l'oiseau restauré . Il filait par l'étrave et nous tous , arrêtés
dans nos travaux , suivions des yeux cette mélancolique échappée …
C'était un rituel . A ce moment , Monsieur Lee qui s'acquittait de cette tâche dans un
geste sobre mais solennel était l'auspice et on attendait de lui des augures . Or , sa mission
achevée , il tournait vers l'équipage un visage souriant où l'exégète le plus doué aurait
perdu son latin .
Nous rejoignions nos postes pour préparer le mouillage mais pendant que nous actionnions
nos corps dans ces procédures routinières , nous pensions à l'ambassadeur à plumes qui ,
là-bas , nous annonçait .
Sur la passerelle de commandement , Krant s'attardait car il était le seul à voir sur la
basse ligne des côtes ce point minuscule .
lundi 28 mars 2016
PARADIS 56 . MOISSON
Adam sonne à la porte de l'atelier (l'atelier du Créateur) .
- Dieu : "Adam !!? … ça fait un bail ! … je te croyais mort !"
- Adam : "Moi aussi … je te croyais mort … tu habites toujours ici ?"
- Dieu pointe de son doigt divin la plaque professionnelle qui brille de tout son cuivre :
"C'est marqué là … tu ne vois pas ?"
- Adam , vaguement penaud : "Si"
- Dieu : "Entre … assieds-toi … qu'est-ce que je te sers ?"
- Adam : "Une bière"
- Dieu : "Blonde , brune , ambrée ?"
- Adam : "Blonde … Kro … une 7.2 , si t'as"
- Dieu , fourrageant dans le frigo : "Qu'est-ce qui t'amène ?"
- Adam : "Je passais par là"
- Dieu . Il est debout , face à Adam qu'il domine de son étendue infinie . Dans la main
droite , celle qui tient les profondeurs de la terre (Psaume 95:4) , une Kro 7.2 ; dans
l'autre , la gauche , où les collines se fondent et les montagnes s'ébranlent (Nahum 1:5) ,
un verre tulipe humidifié : "Tu n'as pas bonne mine … tu ne t'es pas rasé ? … et qu'est-ce
que c'est que ces guenilles !?"
- Adam soupire : "J'ai un boulot fou … à la bourre … toujours …"
- Dieu verse la bière dans le verre incliné qu'il redresse doucement sous un dôme de
mousse : "A ta santé , Adam"
- Adam boit d'un trait . La mousse , comme au temps du Déluge l'écume sur les forêts
dévastées du Mont Ararat , s'accroche aux poils de sa barbe .
- Dieu : "Tu vois Ève de temps en temps ?"
- Adam : "Qui ?"
- Dieu : "Bon sang , Adam ! … Ève ! … ta compagne !"
- Adam , les yeux tournés à l'intérieur de sa tête à la recherche d'une Ève : "Ève ? …
Ève …" . Soudain : "Ève ! … non … pas le temps" . Il pose son verre vide sur la table .
- Dieu : "Une autre ?"
- Adam . Il se lève péniblement : "Non … c'est pas tout ça … j'ai la moisson … merci
pour la bière"
- Dieu : "Adam !!? … ça fait un bail ! … je te croyais mort !"
- Adam : "Moi aussi … je te croyais mort … tu habites toujours ici ?"
- Dieu pointe de son doigt divin la plaque professionnelle qui brille de tout son cuivre :
"C'est marqué là … tu ne vois pas ?"
- Adam , vaguement penaud : "Si"
- Dieu : "Entre … assieds-toi … qu'est-ce que je te sers ?"
- Adam : "Une bière"
- Dieu : "Blonde , brune , ambrée ?"
- Adam : "Blonde … Kro … une 7.2 , si t'as"
- Dieu , fourrageant dans le frigo : "Qu'est-ce qui t'amène ?"
- Adam : "Je passais par là"
- Dieu . Il est debout , face à Adam qu'il domine de son étendue infinie . Dans la main
droite , celle qui tient les profondeurs de la terre (Psaume 95:4) , une Kro 7.2 ; dans
l'autre , la gauche , où les collines se fondent et les montagnes s'ébranlent (Nahum 1:5) ,
un verre tulipe humidifié : "Tu n'as pas bonne mine … tu ne t'es pas rasé ? … et qu'est-ce
que c'est que ces guenilles !?"
- Adam soupire : "J'ai un boulot fou … à la bourre … toujours …"
- Dieu verse la bière dans le verre incliné qu'il redresse doucement sous un dôme de
mousse : "A ta santé , Adam"
- Adam boit d'un trait . La mousse , comme au temps du Déluge l'écume sur les forêts
dévastées du Mont Ararat , s'accroche aux poils de sa barbe .
- Dieu : "Tu vois Ève de temps en temps ?"
- Adam : "Qui ?"
- Dieu : "Bon sang , Adam ! … Ève ! … ta compagne !"
- Adam , les yeux tournés à l'intérieur de sa tête à la recherche d'une Ève : "Ève ? …
Ève …" . Soudain : "Ève ! … non … pas le temps" . Il pose son verre vide sur la table .
- Dieu : "Une autre ?"
- Adam . Il se lève péniblement : "Non … c'est pas tout ça … j'ai la moisson … merci
pour la bière"
dimanche 27 mars 2016
COTE 137 . 54 . EST-CE POSSIBLE?
Nous sommes relevés … A la tombée de la nuit , notre compagnie patauge dans les
ornières d'une de ces routes qui , hasardées et flottantes comme les pistes fourmilières ,
fournissent la chair à canon et recrachent à jets souffreteux leurs lots de survivants .
A l'écart de ce chemin de croix , nous repérons une grange aux trois-quart effondrée .
Jadis , l'an dernier , dans une autre vie , il y avait une ferme mais nous ne sommes pas
d'accord . "Non , cette ferme aux murs gris , c'était plus loin " … "et moi , je te dis
qu'elle était là … il y avait un gros chêne …" … "Un chêne !? … quel chêne ? … ça
ressemble à quoi un chêne ? … ça ressemble à quoi un arbre ?"
Nous enjambons des poutres fracassées . Au fond de ce fantôme de grange , une
dizaine de balles chamboulées et miraculeuses …
- Martial : "Je rêve !? … les gars , de la paille !" … il tâte : "De la paille sèche !" . Nous
nous jetons sur cette litière imprévue comme un troupeau de bovins et , sur-le-champ ,
nous nous endormons , sacs , capotes et Lebel mêlés .
Je dors . Je dors . Une heure au moins . Je n'existe plus . Quelqu'un me secoue . C'est
Martial : "Vieux , viens voir ça …" . Il chuchote …
- Moi . Je grommelle : "…..??….. nom de Dieu , Martial … laisse-moi dormir !"
- Martial me secoue … me secoue … : "Un miracle je te dis … une apparition … je n'en
crois pas mes yeux !"
- Je roule sur le côté , paupières collées : "Tu m'emmerdes Martial ! … qu'est-ce que tu
racontes ? … tu as vu la Vierge Marie ?"
- Martial me secoue , me secoue : "Bien mieux que ça ! … viens ! … mais viens donc ! …"
J'ouvre les yeux . Martial est à quatre pattes . La flamme de son briquet le précède .
- Martial : "Suis-moi … c'est par là …" . Je me débarrasse de mon sac . Je me suis endormi
avec le sac sur le dos ! . A quatre pattes donc , derrière Martial .
- Martial : "Incroyable ! … j'en reviens pas ! … par là …" . Nous contournons les copains
enchevêtrés et leur ronflement communautaire . Martial rampe entre les balles de paille ,
s'engage dans un trou étroit qui semble déboucher sur une cavité plus large .
- Martial : "Le bon Dieu existe , vieux ! … merveilleux … jamais vu une chose pareille ! …
ou il y a si longtemps que j'ai oublié …"
- Moi . Je rigole : "Une femme ?"
- Martial : "Non … si … oui … si tu veux … oui … une femme !" . Il s'arrête de ramper .
Devant , des poussières de paille dansent le cake-walk à la lueur de la flamme .
- Martial : "Viens-là … regarde ça !" . Je me glisse à côté de lui . Une petite chatte blanche
nous regarde en clignant des yeux . Elle allaite quatre petits ...
ornières d'une de ces routes qui , hasardées et flottantes comme les pistes fourmilières ,
fournissent la chair à canon et recrachent à jets souffreteux leurs lots de survivants .
A l'écart de ce chemin de croix , nous repérons une grange aux trois-quart effondrée .
Jadis , l'an dernier , dans une autre vie , il y avait une ferme mais nous ne sommes pas
d'accord . "Non , cette ferme aux murs gris , c'était plus loin " … "et moi , je te dis
qu'elle était là … il y avait un gros chêne …" … "Un chêne !? … quel chêne ? … ça
ressemble à quoi un chêne ? … ça ressemble à quoi un arbre ?"
Nous enjambons des poutres fracassées . Au fond de ce fantôme de grange , une
dizaine de balles chamboulées et miraculeuses …
- Martial : "Je rêve !? … les gars , de la paille !" … il tâte : "De la paille sèche !" . Nous
nous jetons sur cette litière imprévue comme un troupeau de bovins et , sur-le-champ ,
nous nous endormons , sacs , capotes et Lebel mêlés .
Je dors . Je dors . Une heure au moins . Je n'existe plus . Quelqu'un me secoue . C'est
Martial : "Vieux , viens voir ça …" . Il chuchote …
- Moi . Je grommelle : "…..??….. nom de Dieu , Martial … laisse-moi dormir !"
- Martial me secoue … me secoue … : "Un miracle je te dis … une apparition … je n'en
crois pas mes yeux !"
- Je roule sur le côté , paupières collées : "Tu m'emmerdes Martial ! … qu'est-ce que tu
racontes ? … tu as vu la Vierge Marie ?"
- Martial me secoue , me secoue : "Bien mieux que ça ! … viens ! … mais viens donc ! …"
J'ouvre les yeux . Martial est à quatre pattes . La flamme de son briquet le précède .
- Martial : "Suis-moi … c'est par là …" . Je me débarrasse de mon sac . Je me suis endormi
avec le sac sur le dos ! . A quatre pattes donc , derrière Martial .
- Martial : "Incroyable ! … j'en reviens pas ! … par là …" . Nous contournons les copains
enchevêtrés et leur ronflement communautaire . Martial rampe entre les balles de paille ,
s'engage dans un trou étroit qui semble déboucher sur une cavité plus large .
- Martial : "Le bon Dieu existe , vieux ! … merveilleux … jamais vu une chose pareille ! …
ou il y a si longtemps que j'ai oublié …"
- Moi . Je rigole : "Une femme ?"
- Martial : "Non … si … oui … si tu veux … oui … une femme !" . Il s'arrête de ramper .
Devant , des poussières de paille dansent le cake-walk à la lueur de la flamme .
- Martial : "Viens-là … regarde ça !" . Je me glisse à côté de lui . Une petite chatte blanche
nous regarde en clignant des yeux . Elle allaite quatre petits ...
samedi 26 mars 2016
TROIS MOUCHES 55 . QUARKS
"Sais-tu qu'il existe six espèces de quarks et que chacune est caractérisée par une
saveur : up , down , étrangeté , charme , beauté et top ?" . Berthe lève le nez d'un livre
énorme . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux
de paille .
Quand Berthe lève le nez d'un énorme livre , son charme étrange bourdonne sous son
chapeau de paille comme les trois quarks caractéristiques de la beauté : up , down et top .
Savez-vous d'autre part qu'il existe six espèces de sa merveilleuse saveur ?
"Sais-tu qu'il existe trois espèces de mouches : les vermeilles , les merveilleuses et les
bourdonnantes ?" dit Berthe , charmante sous son chapeau de paille . La beauté top de
son nez a la saveur caractéristique d'un énorme quark de six livres .
saveur : up , down , étrangeté , charme , beauté et top ?" . Berthe lève le nez d'un livre
énorme . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux
de paille .
Quand Berthe lève le nez d'un énorme livre , son charme étrange bourdonne sous son
chapeau de paille comme les trois quarks caractéristiques de la beauté : up , down et top .
Savez-vous d'autre part qu'il existe six espèces de sa merveilleuse saveur ?
"Sais-tu qu'il existe trois espèces de mouches : les vermeilles , les merveilleuses et les
bourdonnantes ?" dit Berthe , charmante sous son chapeau de paille . La beauté top de
son nez a la saveur caractéristique d'un énorme quark de six livres .
DESMOND 50 . LE FILOMENA
Cabinet Room . Aile ouest de la Maison Blanche . Une réunion vient de se tenir .
Les Secrétaires et leurs adjoints ont quitté la pièce ; la grande table elliptique en acajou
me paraît immense (Elle l'est) . Nous sommes seuls , le Président et moi . Il est assis
à sa place et il m'invite à occuper celle du Secrétaire au Trésor .
- Le Président : "Pat m'apprend que vous dinez avec elle ce soir"
- Moi : "… Euh … oui , Monsieur le Président … c'est exact …"
- Lui : "A quelle heure ?"
- Moi : "… 20h … 20h je pense …"
- Lui : "Vous l'emmenez où ?"
- Moi : "… hum … Monsieur le Président … au Filomena Ristorante ..;"
- Lui : "Wisconsin Avenue ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Lui . Il joint les mains devant sa bouche : "C'est un bon choix"
- Moi : "………………."
- Lui : "Leurs pizzas sont excellentes … les gnocchi della mamma sont pas mal … ils ont
un choix de sauce ..."
- Moi : "………………."
- Lui : "En entrée , je vous conseille le manicotti quatro formaggi … il est sublime"
- Moi : "………………."
- Lui : "… ou le polpette classico … avec du parmesan ..;"
- Moi : "………………."
- Lui : "Ils ont un ciro bianco tout à fait buvable … c'est un vin de Calabre"
- Moi : "………………."
- Lui : "Pour le dessert : chocolate truffle cake … c'est incontournable ..."
- Moi : "………………."
- Lui : "On peut y manger correctement pour 3,95 dollars , boissons comprises"
- Moi : "………………."
- Lui : "… et le service est inclus !"
- Moi : "… Pat … euh … Madame la Présidente … euh … vous l'avez déjà emmenée
au Filomena ?"
- Lui , écartant les bras : Grands dieux , non !! … nous détestons les restaurants italiens !"
- Moi : "Ah , zut ! … euh … mais ? … vous semblez connaître ..."
- Lui : "Desmond ! … les Services Secrets … à quoi croyez-vous que ça sert !?"
Les Secrétaires et leurs adjoints ont quitté la pièce ; la grande table elliptique en acajou
me paraît immense (Elle l'est) . Nous sommes seuls , le Président et moi . Il est assis
à sa place et il m'invite à occuper celle du Secrétaire au Trésor .
- Le Président : "Pat m'apprend que vous dinez avec elle ce soir"
- Moi : "… Euh … oui , Monsieur le Président … c'est exact …"
- Lui : "A quelle heure ?"
- Moi : "… 20h … 20h je pense …"
- Lui : "Vous l'emmenez où ?"
- Moi : "… hum … Monsieur le Président … au Filomena Ristorante ..;"
- Lui : "Wisconsin Avenue ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Lui . Il joint les mains devant sa bouche : "C'est un bon choix"
- Moi : "………………."
- Lui : "Leurs pizzas sont excellentes … les gnocchi della mamma sont pas mal … ils ont
un choix de sauce ..."
- Moi : "………………."
- Lui : "En entrée , je vous conseille le manicotti quatro formaggi … il est sublime"
- Moi : "………………."
- Lui : "… ou le polpette classico … avec du parmesan ..;"
- Moi : "………………."
- Lui : "Ils ont un ciro bianco tout à fait buvable … c'est un vin de Calabre"
- Moi : "………………."
- Lui : "Pour le dessert : chocolate truffle cake … c'est incontournable ..."
- Moi : "………………."
- Lui : "On peut y manger correctement pour 3,95 dollars , boissons comprises"
- Moi : "………………."
- Lui : "… et le service est inclus !"
- Moi : "… Pat … euh … Madame la Présidente … euh … vous l'avez déjà emmenée
au Filomena ?"
- Lui , écartant les bras : Grands dieux , non !! … nous détestons les restaurants italiens !"
- Moi : "Ah , zut ! … euh … mais ? … vous semblez connaître ..."
- Lui : "Desmond ! … les Services Secrets … à quoi croyez-vous que ça sert !?"
vendredi 25 mars 2016
DAGFRID
C'est en Grèce que je l'ai rencontrée et c'est en Grèce que je l'ai épousée dix jours
plus tard . Ce voyage n'était pas une bonne idée . D'ailleurs , c'est en Suède que je de-
vais passer mes vacances avec mes parents . Mais les choses sont ainsi faites - et qui
ne voit qu'elles ne se font pas toujours comme nous l'avons prévu - que , cette année-
là , c'est en Grèce que j'ai planté ma tente et pas , comme d'habitude , en Suède . L'iro-
nie de l'affaire , c'est que Dagfrid est suédoise , que depuis toute petite elle passe l'été
dans un camping de Malmö , camping où mes parents louent tous les ans au mois d'août
le même mobil-home , camping où je n'ai jamais croisé Dagfrid . Et je tombe bêtement
amoureux de cette fille , ses tresses blondes , son teint rose , à Hykonos .
plus tard . Ce voyage n'était pas une bonne idée . D'ailleurs , c'est en Suède que je de-
vais passer mes vacances avec mes parents . Mais les choses sont ainsi faites - et qui
ne voit qu'elles ne se font pas toujours comme nous l'avons prévu - que , cette année-
là , c'est en Grèce que j'ai planté ma tente et pas , comme d'habitude , en Suède . L'iro-
nie de l'affaire , c'est que Dagfrid est suédoise , que depuis toute petite elle passe l'été
dans un camping de Malmö , camping où mes parents louent tous les ans au mois d'août
le même mobil-home , camping où je n'ai jamais croisé Dagfrid . Et je tombe bêtement
amoureux de cette fille , ses tresses blondes , son teint rose , à Hykonos .
jeudi 24 mars 2016
KRANT 55 . MAMBUCABA
Nous étions attendu le lendemain à Angra Dos Reis . Au lieu de mouiller dans
la baie de la grande île , passablement chahutée ce soir-là , nous engageâmes le Kritik
dans l'embouchure de la rivière Mambucaba où le capitaine savait trouver un petit
hâvre du même nom : Mambucaba .
J'aimais ces escales insolites et celle-ci l'était plus qu'aucune autre . C'était un lieu à
l'abandon , juste à l'écart du mouvement et des flux de commerce . On voyait au-delà
du ponton-grue branlant où tant bien que mal nous avions assuré le Kritik les flots gris
acier de l'Atlantique . Mais ici , l'eau stagnait depuis le Déluge , la jungle descendue de
la sierra avait investi les membrures d'un cargo à demi-coulé et une végétation crypto-
gamique en venait à bout à force de patientes moisissures . Dans une gargote de fond
de port , trois indiens jouaient aux dominos à la lueur d'une paire de lampions où des
insectes autochtones s'acharnaient à se brûler les ailes . Et pourtant , de ce cloaque
montait le soupir désinvolte de la paix . Je décidai de descendre sur le ponton et d'y
faire quelques pas , les mains dans les poches . Deux ombres m'avaient précédé :
Monsieur Lee et Hume étaient assis l'un à côté de l'autre au bout de cet édifice délabré .
la baie de la grande île , passablement chahutée ce soir-là , nous engageâmes le Kritik
dans l'embouchure de la rivière Mambucaba où le capitaine savait trouver un petit
hâvre du même nom : Mambucaba .
J'aimais ces escales insolites et celle-ci l'était plus qu'aucune autre . C'était un lieu à
l'abandon , juste à l'écart du mouvement et des flux de commerce . On voyait au-delà
du ponton-grue branlant où tant bien que mal nous avions assuré le Kritik les flots gris
acier de l'Atlantique . Mais ici , l'eau stagnait depuis le Déluge , la jungle descendue de
la sierra avait investi les membrures d'un cargo à demi-coulé et une végétation crypto-
gamique en venait à bout à force de patientes moisissures . Dans une gargote de fond
de port , trois indiens jouaient aux dominos à la lueur d'une paire de lampions où des
insectes autochtones s'acharnaient à se brûler les ailes . Et pourtant , de ce cloaque
montait le soupir désinvolte de la paix . Je décidai de descendre sur le ponton et d'y
faire quelques pas , les mains dans les poches . Deux ombres m'avaient précédé :
Monsieur Lee et Hume étaient assis l'un à côté de l'autre au bout de cet édifice délabré .
PARADIS 55 . L'ÉTRANGER
Dieu est assis sur son tabouret d'atelier , épaules basses comme si lui pesait la masse
des créatures . Il a enfoui ses mains dans le plastron de sa salopette . Sur l'établi : une
Grande Cigale (Lyristes Plebejus) en cours de montage . Ève se tient derrière le Créa-
teur ; elle a posé une paume tendre sur la nuque divine .
- Ève : "Tu déprim' ?"
- Dieu : "Ma pauvre Ève ! … ça ne va pas fort … un étranger … je suis un étranger …
tu sais ce que c'est ? … non , tu ne sais pas … c'est un type qui survit derrière une fron-
tière … une frontière , Ève ! … douane ! zoll ! papier ! … dehors , l'étranger , on ne
passe pas … pas de ça chez nous ! … barbelés , check point , chevaux de frise , tout le
tintoin … je suis un étranger … on ne veut plus de moi là-bas … (soupir) … tu as des
nouvelles d'Adam ? … non , bien entendu … aux champs avec son araire … son trac-
teur … son trépan à fouiller le sous-sol à la recherche de je ne sais quoi … à abattre mes
arbres … à saloper mes rivières … la mer … ses pesticides … sûr de lui … moi , homme ,
je sais faire … do it yourself … pas besoin d'un créateur … effacé , Dieu est mort … pire
que mort ... un étranger , Ève , s'il passe la frontière sans papier , on met la main dessus ,
on le secoue et on le jette dans un camp … après , on le fout à la porte et on lui dit de ne
pas se repointer , sinon … ou on le garde pour l'exploiter , ça lui apprendra à venir nous
casser les … moi , rien … je n'existe plus … n'ai jamais existé … ne suis plus un problè-
me … je suis une fable , une invention … une menterie pour bigotes … tu comprends ,
Ève ?"
- Ève : "J'ai rien compris du tout !"
- Dieu . Il se lève en s'agrippant à l'établi : "Bon , je termine cette Grande Cigale et ,
ouste , au lit ! … je suis crevé"
mercredi 23 mars 2016
COTE 137 . 53 . SOLEIL
Il y eut en 1917 une éclaircie d'un quart d'heure . La pluie cessa de tomber et la lumière
fut … Stupéfaits , les artilleurs des deux bords se figèrent au pied de leur affut , les bras
chargés d'obus . Sourd et vide , tel nous apparut le monde . A l'intérieur de ces minutes
pétrifiées on aurait , sur la ligne de front , perçu un claquement de dents . Pas un bruis-
sement de feuilles . De feuilles , il n'y en avait plus . Pas de branches et pas d'arbres où
les accrocher , pas un chant d'oiseaux , pas de frondaisons où percher , trouver pitance
et faire son nid … Pas l'écho d'une fête villageoise car Montrecourt s'était enfoncé dans
la boue … pas de beuglements , pas d'angélus …
De vie ? : un reliquat au fond du cloaque , rats et poilus , et ceux-ci les yeux plissés
regardaient le soleil comme des cauchemardeurs au sortir de leur rêve .
- Martial chuchotant à mon oreille : "Qu'est-ce qu'il nous fait celui-là ? … de quoi qui se
mêle ? …"
- Moi , sur le même murmure : "De qui parles-tu ?"
- Martial : "……………….."
- Moi : "………….?………"
- Martial , furieux : "On l'a pas invité !!"
- Moi : "De qui parles-tu , bon sang !?"
- Martial : "Du soleil , pardi !!"
Dieu merci , un sombre nuage vint fermer cette parenthèse imbécile . Les ténèbres
rapetissèrent le monde à sa tragique taille pendant qu'une eau réparatrice rafraîchissait
nos capotes . Nos artilleurs et ceux d'en-face enfournèrent leurs outils de destruction .
A chacun son métier ...
fut … Stupéfaits , les artilleurs des deux bords se figèrent au pied de leur affut , les bras
chargés d'obus . Sourd et vide , tel nous apparut le monde . A l'intérieur de ces minutes
pétrifiées on aurait , sur la ligne de front , perçu un claquement de dents . Pas un bruis-
sement de feuilles . De feuilles , il n'y en avait plus . Pas de branches et pas d'arbres où
les accrocher , pas un chant d'oiseaux , pas de frondaisons où percher , trouver pitance
et faire son nid … Pas l'écho d'une fête villageoise car Montrecourt s'était enfoncé dans
la boue … pas de beuglements , pas d'angélus …
De vie ? : un reliquat au fond du cloaque , rats et poilus , et ceux-ci les yeux plissés
regardaient le soleil comme des cauchemardeurs au sortir de leur rêve .
- Martial chuchotant à mon oreille : "Qu'est-ce qu'il nous fait celui-là ? … de quoi qui se
mêle ? …"
- Moi , sur le même murmure : "De qui parles-tu ?"
- Martial : "……………….."
- Moi : "………….?………"
- Martial , furieux : "On l'a pas invité !!"
- Moi : "De qui parles-tu , bon sang !?"
- Martial : "Du soleil , pardi !!"
Dieu merci , un sombre nuage vint fermer cette parenthèse imbécile . Les ténèbres
rapetissèrent le monde à sa tragique taille pendant qu'une eau réparatrice rafraîchissait
nos capotes . Nos artilleurs et ceux d'en-face enfournèrent leurs outils de destruction .
A chacun son métier ...
TROS MOUCHES 54 . BRIGADES ROUGES
Berthe dormait à poings fermés ; trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdon-
naient contre mon chapeau de paille . Quand la berline s'engagea dans la rue Garibaldi ,
mon coeur s'emballa . Le fanion , le long capot , les mains gantées du chauffeur et les
vitres teintées frôlèrent la façade de l'hôtel où , au premier étage , j'étais assis au bord du
lit défoncé . Le détonateur tremblait entre mes doigts ; encore cent mètres et c'en serait
fini …
Le chauffeur dormait à l'hôtel Garibaldi , au premier étage . La rue était défoncée et
les berlines qui n'en finissaient pas d'y engager leur capot faisaient trembler son lit et les
vitres de la façade . Son coeur bourdonnait comme une mouche dans un poing fermé .
A cent mètres , Berthe , les mains gantées , déballait un fanion et un détonateur de son
chapeau de paille .
Elle dormait à poings fermés sur un lit défoncé , au premier étage . Trois mouches frô-
laient mes mains gantées où bourdonnait un détonateur . Quand le chauffeur y engagea
la berline aux vitres teintées , la rue Garibaldi trembla sur cent mètres et c'en fut fini de la
façade de l'hôtel et de Berthe . J'emballai son coeur , ses longs doigts merveilleux et son
chapeau de paille dans un fanion vermeil .
mardi 22 mars 2016
DESMOND 49 . LES POMPIDOU
Bureau Ovale . Je suis assis en face du Président . Il me tend une feuille de
papier en travers du bureau .
- "Lisez ça , Desmond !"
Je prends la feuille .
- "C'est le discours que je dois prononcer ce soir dans la Yellow Oval Room …
lisez ! … je reçois les Pompidou"
Je lis le manuscrit raturé du Président . C'est désolant de platitude et bourré de lieux
communs .
- Le Président : "Alors ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … bien … c'est très bien …"
- Lui : "Vous trouvez ?"
- Moi : "Euh … hem … oui , Mister President … très bon ..."
- Lui : "Bien ! … enfin une bonne nouvelle ! … Alexander est de votre avis … il trouve
ce discours très bon"
- Moi : "Hum … oui"
- Lui : "Henry aussi … il a changé quelques trucs … vous savez comme il est !"
- Moi : "………………"
- Lui : "… et Gerald est emballé"
- Moi : "………………"
- Lui : "C'est donc ok , Desmond … vous trouvez ça bon ?"
- Moi : "C'est …"
- Lui . Il m'interrompt d'un geste de la main , pose ses pieds sur le plateau du bureau et
regarde le plafond : "Je vais vous donner mon avis , Desmond !"
- Moi : " …….?……."
- Lui . Il se tourne vers moi : "Ce discours est navrant ! … désolant de platitude et bourré
de lieux communs …"
- Moi : "…….!?……."
- Lui : "Foutez-le dans la corbeille à papiers ! … et écrivez-moi quelque chose d'intelligent ,
Desmond … avant ce soir … 20 heures"
papier en travers du bureau .
- "Lisez ça , Desmond !"
Je prends la feuille .
- "C'est le discours que je dois prononcer ce soir dans la Yellow Oval Room …
lisez ! … je reçois les Pompidou"
Je lis le manuscrit raturé du Président . C'est désolant de platitude et bourré de lieux
communs .
- Le Président : "Alors ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … bien … c'est très bien …"
- Lui : "Vous trouvez ?"
- Moi : "Euh … hem … oui , Mister President … très bon ..."
- Lui : "Bien ! … enfin une bonne nouvelle ! … Alexander est de votre avis … il trouve
ce discours très bon"
- Moi : "Hum … oui"
- Lui : "Henry aussi … il a changé quelques trucs … vous savez comme il est !"
- Moi : "………………"
- Lui : "… et Gerald est emballé"
- Moi : "………………"
- Lui : "C'est donc ok , Desmond … vous trouvez ça bon ?"
- Moi : "C'est …"
- Lui . Il m'interrompt d'un geste de la main , pose ses pieds sur le plateau du bureau et
regarde le plafond : "Je vais vous donner mon avis , Desmond !"
- Moi : " …….?……."
- Lui . Il se tourne vers moi : "Ce discours est navrant ! … désolant de platitude et bourré
de lieux communs …"
- Moi : "…….!?……."
- Lui : "Foutez-le dans la corbeille à papiers ! … et écrivez-moi quelque chose d'intelligent ,
Desmond … avant ce soir … 20 heures"
lundi 21 mars 2016
GRAMMAIRE APPLIQUÉE
Quand ils vont au feu , les pompiers de Vernon sont assis sous la grande échelle et
ils posent leur casque sur leurs genoux . Je suis l'un d'entre eux , le plus jeune et le moins
amoché , à la 9e place . De l'histoire de notre brigade , trois épisodes resteront dans les
mémoires .
En 1962 , l'incendie du Prisunic . Nous ne pûmes sauver qu'une partie du personnel et
des clients . Bocher , notre camarade , y perdit une jambe . Il implora le chirurgien pour
qu'il lui laissât le genou , mais c'était impossible : il lui fit de la cuisse un moignon .
L'usine Chimaco brûla en 1971 . Le sinistre semblait maîtrisé quand une cuve d'acide
chlorhydrique explosa . Le souffle emporta la jambe gauche de Gilard qu'on amputa au-
dessus du genou ; c'était une habitude .
Bien que pensionnés à 100% , Bocher et Gilard sont toujours des nôtres en tant que vo-
lontaires . Unijambistes mais expérimentés , ils occupent sans démériter les places 10 et 11
sous la grande échelle . Quand nous avons nos casques sur nos genoux , chacun d'eux a le
sien sur le sien ou , comme dirait Bled , quand les pompiers ont leur casque sur leurs ge-
noux , Bocher et Gilard ont le leur sur le leur .
Lebasque est sans conteste le plus infortuné d'entre nous . Il a perdu ses deux jambes et
la moitié de ses cuisses quand le balcon du cinéma Le Régent s'est effondré . Le Régent a
pris feu en 1975 lors d' une projection en technicolor du film "Des poux pour une poignée
de bijoux" . Par bonheur , c'était ce jour-là à Vernon le marché annuel "aux hiboux" . Le
projectionniste et la placeuse furent les seules victimes . Il n'y avait pas un spectateur et la
dame-pipi était en congé de maternité : deux morts et ce pauvre Lebasque . Par compassion
(au feu , il est inexploitable) , le brigadier lui a accordé la 12e place sous la grande échelle
Pendant que les pompiers posent leur casque sur leurs genoux , Bocher et Gilard posent le
leur sur leur genou et Lebasque pose le sien à côté de lui ou sur son fauteuil roulant .
Hier , nous sommes intervenus sur un feu de poulailler . Nous dirigions la lance sur le
foyer . Bocher et Gilard manoeuvraient la motopompe . Pendant que nous étions occupés ,
des gosses - cruelle engeance ; pour sûr , ceux qui avaient mis le feu au poulailler - ont
encerclé la grande échelle où Lebasque était assis , à la place n° 12 . Ils lui ont jeté des
cailloux , des choux et des joujoux démantibulés . Les enfants n'aiment pas les handicapés
et , spécialement , les culs-de-jatte .
ils posent leur casque sur leurs genoux . Je suis l'un d'entre eux , le plus jeune et le moins
amoché , à la 9e place . De l'histoire de notre brigade , trois épisodes resteront dans les
mémoires .
En 1962 , l'incendie du Prisunic . Nous ne pûmes sauver qu'une partie du personnel et
des clients . Bocher , notre camarade , y perdit une jambe . Il implora le chirurgien pour
qu'il lui laissât le genou , mais c'était impossible : il lui fit de la cuisse un moignon .
L'usine Chimaco brûla en 1971 . Le sinistre semblait maîtrisé quand une cuve d'acide
chlorhydrique explosa . Le souffle emporta la jambe gauche de Gilard qu'on amputa au-
dessus du genou ; c'était une habitude .
Bien que pensionnés à 100% , Bocher et Gilard sont toujours des nôtres en tant que vo-
lontaires . Unijambistes mais expérimentés , ils occupent sans démériter les places 10 et 11
sous la grande échelle . Quand nous avons nos casques sur nos genoux , chacun d'eux a le
sien sur le sien ou , comme dirait Bled , quand les pompiers ont leur casque sur leurs ge-
noux , Bocher et Gilard ont le leur sur le leur .
Lebasque est sans conteste le plus infortuné d'entre nous . Il a perdu ses deux jambes et
la moitié de ses cuisses quand le balcon du cinéma Le Régent s'est effondré . Le Régent a
pris feu en 1975 lors d' une projection en technicolor du film "Des poux pour une poignée
de bijoux" . Par bonheur , c'était ce jour-là à Vernon le marché annuel "aux hiboux" . Le
projectionniste et la placeuse furent les seules victimes . Il n'y avait pas un spectateur et la
dame-pipi était en congé de maternité : deux morts et ce pauvre Lebasque . Par compassion
(au feu , il est inexploitable) , le brigadier lui a accordé la 12e place sous la grande échelle
Pendant que les pompiers posent leur casque sur leurs genoux , Bocher et Gilard posent le
leur sur leur genou et Lebasque pose le sien à côté de lui ou sur son fauteuil roulant .
Hier , nous sommes intervenus sur un feu de poulailler . Nous dirigions la lance sur le
foyer . Bocher et Gilard manoeuvraient la motopompe . Pendant que nous étions occupés ,
des gosses - cruelle engeance ; pour sûr , ceux qui avaient mis le feu au poulailler - ont
encerclé la grande échelle où Lebasque était assis , à la place n° 12 . Ils lui ont jeté des
cailloux , des choux et des joujoux démantibulés . Les enfants n'aiment pas les handicapés
et , spécialement , les culs-de-jatte .
SORTIR DU NUCLÉAIRE
C'est de bonne logique : sortir de quelque part , c'est entrer dans autre chose .
On ne peut pas être à la fois dedans et dehors ; à part le cas extrême de Dieu le
Père , on est ici ou là . Or donc (hors donc ?) , si nous sortons de l'aveuglante
clarté du nucléaire et piquons dans ce clair-obscur qu'on appelle pénombre et
dont l'icône a forme de bougie , c'est un voyage retour dans la nuit des temps ,
celle - immense - des chasseurs-cueilleurs inventeurs du feu , celle aussi où ,
après le coucher du soleil , un demi-jour puis l'obscurité porteuse de contes à
faire dresser les cheveux sur la tête investissaient les logis (là tremblaient à la
flamme le papier ultra-fin d'un Ancien Testament et les lamentations de Jérémie :
"Il m'a conduit et fait marcher dans les ténèbres et non dans la lumière") , celle
d'avant Joseph Swan , le type qui eut l'idée (lumineuse ?) de porter à incandes-
cence un fil de tungstène . Ce comme-back du sombre fera-t-il l'humanité plus
égale ? … non . Car nous , les pauvres , userons du brûle-jonc au suif de boeuf
quand l'or des nantis miroitera aux cierges en cire d'abeille à 200 dollars le kg .
La vie sera-t-elle plus aimable ? … non … Elle ne le sera ni plus ni moins … On
y verra à deux mètres au mieux . Les turpitudes lointaines nous seront épargnées
et les glorieuses actions de l'autre bout du monde inconnues . A moins qu'un crétin
génial nous trouve un truc qui fera de chaque nuit un enchantement : l'éclairage
au ver luisant , par exemple .
dimanche 20 mars 2016
KRANT 54 . VAGUE À L'ÂME
Autre souvenir . Sur une mer australe . Je croise le quartier-maître sur le pont et
voilà qu'il m'agrippe par la manche .
- Toms (c'est son nom ) : "T'attends quoi toi ?"
- Moi : "Lâche-moi Toms , qu'est-ce qui te prends !?"
Et il me secoue et je vois son regard humide .
- Toms : "T'attends quoi ? … et moi , j'attends quoi ? … la fin du jour ? … la fin de
l'année ? …"
Comme souvent dans ce genre de circonstance , un nuage passe , plein d'eau . Toms
le laisse filer par bâbord sans me quitter des yeux ; son souffle sent le kvas .
- Toms : "On attend que le soleil revienne ? … qu'est-ce que t'en penses ?"
Ce que j'en pense , il s'en fiche . Il laisse tomber ses deux pognes sur son ciré .
- Toms : "Peut-être qu'on n'attend rien … les plantes attendent l'eau et la lumière … Hume
attend son corned-beef … on attend de savoir comment ça finit … le dénouement … la
fin des haricots (c'est une expression de chez nous ; comment la traduire en français ?) …
la venue du messie … le jugement dernier …"
Une goélette diablement toilée croise notre route à un demi-mile . C'est un évènement
sur ces mers désertes et cependant Toms n'y prête aucune attention .
- Toms : "On attend de se réveiller … on attend des explications … on n'arrête pas
d'attendre … on attend …"
Toms regarde nos pieds entre nous .
- Krant : "Vous deux ! … je vous attends au rapport !"
voilà qu'il m'agrippe par la manche .
- Toms (c'est son nom ) : "T'attends quoi toi ?"
- Moi : "Lâche-moi Toms , qu'est-ce qui te prends !?"
Et il me secoue et je vois son regard humide .
- Toms : "T'attends quoi ? … et moi , j'attends quoi ? … la fin du jour ? … la fin de
l'année ? …"
Comme souvent dans ce genre de circonstance , un nuage passe , plein d'eau . Toms
le laisse filer par bâbord sans me quitter des yeux ; son souffle sent le kvas .
- Toms : "On attend que le soleil revienne ? … qu'est-ce que t'en penses ?"
Ce que j'en pense , il s'en fiche . Il laisse tomber ses deux pognes sur son ciré .
- Toms : "Peut-être qu'on n'attend rien … les plantes attendent l'eau et la lumière … Hume
attend son corned-beef … on attend de savoir comment ça finit … le dénouement … la
fin des haricots (c'est une expression de chez nous ; comment la traduire en français ?) …
la venue du messie … le jugement dernier …"
Une goélette diablement toilée croise notre route à un demi-mile . C'est un évènement
sur ces mers désertes et cependant Toms n'y prête aucune attention .
- Toms : "On attend de se réveiller … on attend des explications … on n'arrête pas
d'attendre … on attend …"
Toms regarde nos pieds entre nous .
- Krant : "Vous deux ! … je vous attends au rapport !"
samedi 19 mars 2016
PARADIS 54 . LE MOT DE TROP
- Dieu : "Allo ?"
- Le Secrétaire Perpétuel : "Allo ! … à qui ai-je l'honneur ?"
- Dieu : "A … à … mais vous-mêmes , qui êtes-vous ?"
- Le S-P : "Le Secrétaire Perpétuel"
- Dieu : "Oh ! … je ne pensais pas vous avoir en direct … comment allez-vous ,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel ?"
- Le S-P : "Je vais le mieux possible … bah ! … il y a l'âge ! … que puis-je pour vous ?"
- Dieu : "Je voulais savoir … la rédaction du dictionnaire … c'est bien la mission de votre
Académie ?"
- Le S-P : "En effet , cher Monsieur , c'en est une"
- Dieu : "Vous arrive-t-il de supprimer un mot ?"
- Le S-P : "C'est rare … mais cela peut arriver …"
- Dieu : "A quelle occasion ?"
- Le S-P : "Un mot dont l'usage est archaïque , que plus personne n'emploie … que plus
personne ne comprend"
- Dieu : "Par exemple ?"
- Le S-P : "Baladinage"
- Dieu : "Très joli ! … qu'est-ce que c'est ? … comment dites-vous ?"
- Le S-P : "Baladinage … c'est … c'était un nom masculin … c'est une plaisanterie dans le
genre bouffon … plus personne n'emploie ce mot … alors , pourquoi le conserver dans
notre dictionnaire ? …"
- Dieu : "Dommage !"
- Le S-P : "Nous avons supprimé nigauder … c'est s'amuser à des riens … ou chapechute …
c'est un coup de bol provoqué par une négligence … chapechute , on trouve ça dans La
Fontaine ! … papalin est un partisan du pape … grenuche … etc … mais pourquoi cette
question , cher ami ?"
- Dieu : "Euh … il y a un mot que j'aimerais soumettre à votre expertise … à vrai dire ,
il correspond à une chose dont je suis l'auteur … le créateur , devrais-je dire … bien invo-
lontaire …"
- Le S-P : "………..?………. Je ne …"
- Dieu : "Une chose que j'ai créée le huitième jour … j'étais fatigué … une erreur dans les
dosages … un accident de laboratoire …"
- Le S-P : "Mais de quoi s'agit-il ? …"
- Dieu : "Vous n'imaginez pas , cher Secrétaire Perpétuel , comme je m'en veux ! … vous
devez … vous devez m'aider ..;"
- Le S-P : "… Cher Monsieur … en quoi puis-je …"
- Dieu : "Cependant , Monsieur le Secrétaire Perpétuel … la suppression d'un mot suppri-
me-t-elle la chose ?"
- Le S-P : "Certes non ! … nous avons supprimé exacteur mais pas ceux qui commettent
des exactions !"
- Dieu : "Nom de Dieu !"
- Le S-P : "Oh … cher ami … surveillez …
- Dieu : "Nom de nom de nom de Dieu !! … c'est foutu !"
- Le S-P : "Calmez-vous , palsambleu ! … quel est donc ce mot qu'il vous plairait voir
sortir de notre dictionnaire ?"
- Dieu : "… MAL …"
- Le Secrétaire Perpétuel : "Allo ! … à qui ai-je l'honneur ?"
- Dieu : "A … à … mais vous-mêmes , qui êtes-vous ?"
- Le S-P : "Le Secrétaire Perpétuel"
- Dieu : "Oh ! … je ne pensais pas vous avoir en direct … comment allez-vous ,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel ?"
- Le S-P : "Je vais le mieux possible … bah ! … il y a l'âge ! … que puis-je pour vous ?"
- Dieu : "Je voulais savoir … la rédaction du dictionnaire … c'est bien la mission de votre
Académie ?"
- Le S-P : "En effet , cher Monsieur , c'en est une"
- Dieu : "Vous arrive-t-il de supprimer un mot ?"
- Le S-P : "C'est rare … mais cela peut arriver …"
- Dieu : "A quelle occasion ?"
- Le S-P : "Un mot dont l'usage est archaïque , que plus personne n'emploie … que plus
personne ne comprend"
- Dieu : "Par exemple ?"
- Le S-P : "Baladinage"
- Dieu : "Très joli ! … qu'est-ce que c'est ? … comment dites-vous ?"
- Le S-P : "Baladinage … c'est … c'était un nom masculin … c'est une plaisanterie dans le
genre bouffon … plus personne n'emploie ce mot … alors , pourquoi le conserver dans
notre dictionnaire ? …"
- Dieu : "Dommage !"
- Le S-P : "Nous avons supprimé nigauder … c'est s'amuser à des riens … ou chapechute …
c'est un coup de bol provoqué par une négligence … chapechute , on trouve ça dans La
Fontaine ! … papalin est un partisan du pape … grenuche … etc … mais pourquoi cette
question , cher ami ?"
- Dieu : "Euh … il y a un mot que j'aimerais soumettre à votre expertise … à vrai dire ,
il correspond à une chose dont je suis l'auteur … le créateur , devrais-je dire … bien invo-
lontaire …"
- Le S-P : "………..?………. Je ne …"
- Dieu : "Une chose que j'ai créée le huitième jour … j'étais fatigué … une erreur dans les
dosages … un accident de laboratoire …"
- Le S-P : "Mais de quoi s'agit-il ? …"
- Dieu : "Vous n'imaginez pas , cher Secrétaire Perpétuel , comme je m'en veux ! … vous
devez … vous devez m'aider ..;"
- Le S-P : "… Cher Monsieur … en quoi puis-je …"
- Dieu : "Cependant , Monsieur le Secrétaire Perpétuel … la suppression d'un mot suppri-
me-t-elle la chose ?"
- Le S-P : "Certes non ! … nous avons supprimé exacteur mais pas ceux qui commettent
des exactions !"
- Dieu : "Nom de Dieu !"
- Le S-P : "Oh … cher ami … surveillez …
- Dieu : "Nom de nom de nom de Dieu !! … c'est foutu !"
- Le S-P : "Calmez-vous , palsambleu ! … quel est donc ce mot qu'il vous plairait voir
sortir de notre dictionnaire ?"
- Dieu : "… MAL …"
vendredi 18 mars 2016
COTE 137 . 52 . LE GUEN
Perm' ...
Sur le chemin qui nous éloignait du front mais où on n'était pas à l'abri d'une
marmite ennemie , Martial me proposa de faire un crochet , "par là" dit-il , en sor-
tant de sa poche un de ses plans foireux . Un de son village était artilleur sur nos
arrières .
- Moi : "Tu es sûr que c'est par là ?"
- Martial , air faussement surpris : "Oui … tu verras … Le Guen est un gars épatant …
il ne pense qu'à rire …"
- Moi : "Il est peut-être mort …"
- Martial : "Le Guen !? … mort !? … ah , ah !"
Nous longeâmes ce qui avait été une forêt , traversâmes ce qui avait été un hameau
et débouchâmes sur un tertre dans un effroyable tintamarre . Trois pièces étaient à demi-
enterrées que chargeaient une quinzaine d'artilleurs . Les culasses étincelaient de fureur ,
elles ruaient . Il me sembla qu'elles bavaient . Elles éjectaient les douilles qui tintaient
dans les bizarres séquences de silence en tombant sur le sol . Les trois canons fumaient
et crachaient sur le ciel noir leurs ogives . La batterie résonnait comme un orgue . C'était
donc cela qu'on entendait battre derrière nos lignes comme le coeur de la guerre !
Les obus à expédier étaient alignés sur des claies . Une poussière chaude sortait de
partout : des affuts , des tubes , des lumières , des culasses , du sol tremblant et des
artilleurs eux-mêmes . D'Ypres à Verdun , il pleuvait . Ici , pas une goutte n'aurait pu
toucher terre .
Nous nous approchâmes de la première pièce . Un gars , couleur de craie , se tourna
vers nous .
- Martial , les mains en porte-voix : "Le Guen ?"
- Le gars fit un geste vague qui signifiait : 'Là-bas !"
Là-bas , il y avait trois croix et un casque sur chacune . Sur l'une : "Ael Le Guen .
Caporal chef . 206e Régiment d'Artillerie"
- Martial : "Sacré nom d'un chien !! … Le Guen ! …"
Sur le chemin qui nous éloignait du front mais où on n'était pas à l'abri d'une
marmite ennemie , Martial me proposa de faire un crochet , "par là" dit-il , en sor-
tant de sa poche un de ses plans foireux . Un de son village était artilleur sur nos
arrières .
- Moi : "Tu es sûr que c'est par là ?"
- Martial , air faussement surpris : "Oui … tu verras … Le Guen est un gars épatant …
il ne pense qu'à rire …"
- Moi : "Il est peut-être mort …"
- Martial : "Le Guen !? … mort !? … ah , ah !"
Nous longeâmes ce qui avait été une forêt , traversâmes ce qui avait été un hameau
et débouchâmes sur un tertre dans un effroyable tintamarre . Trois pièces étaient à demi-
enterrées que chargeaient une quinzaine d'artilleurs . Les culasses étincelaient de fureur ,
elles ruaient . Il me sembla qu'elles bavaient . Elles éjectaient les douilles qui tintaient
dans les bizarres séquences de silence en tombant sur le sol . Les trois canons fumaient
et crachaient sur le ciel noir leurs ogives . La batterie résonnait comme un orgue . C'était
donc cela qu'on entendait battre derrière nos lignes comme le coeur de la guerre !
Les obus à expédier étaient alignés sur des claies . Une poussière chaude sortait de
partout : des affuts , des tubes , des lumières , des culasses , du sol tremblant et des
artilleurs eux-mêmes . D'Ypres à Verdun , il pleuvait . Ici , pas une goutte n'aurait pu
toucher terre .
Nous nous approchâmes de la première pièce . Un gars , couleur de craie , se tourna
vers nous .
- Martial , les mains en porte-voix : "Le Guen ?"
- Le gars fit un geste vague qui signifiait : 'Là-bas !"
Là-bas , il y avait trois croix et un casque sur chacune . Sur l'une : "Ael Le Guen .
Caporal chef . 206e Régiment d'Artillerie"
- Martial : "Sacré nom d'un chien !! … Le Guen ! …"
TROIS MOUCHES 53 . LOVE AND CAR
Quand nous arrivâmes au terrain , déjà les voitures étaient entassées sur les
bas-côtés de la route et offraient au soleil intense leurs carcasses brûlantes . "Quel
bordel !" s'exclama Berthe et , de la main qui ne tenait pas le volant , elle chassa
les trois mouches vermeilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux
de paille .
Quand nous arrivâmes du côté du bordel , déjà trois merveilleuses en bas vermeils
offraient aux mains leur terrain brûlant . Un soleil intense s'était entassé sur les carcasses
des voitures et , sur la route , la paille des chapeaux à volants bourdonnait d'exclamations !
En tenant le volant de notre voiture , Berthe sans bas s'offrait à mes mains . Elle avait un
côté intense comme un soleil brûlant . "Bordel , tu bourdonnes merveilleusement !"
s'exclama-t-elle quand nous arrivâmes par la route au terrain entassé de carcasses . Alors
elle chassa les mouches de son chapeau de paille .
bas-côtés de la route et offraient au soleil intense leurs carcasses brûlantes . "Quel
bordel !" s'exclama Berthe et , de la main qui ne tenait pas le volant , elle chassa
les trois mouches vermeilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux
de paille .
Quand nous arrivâmes du côté du bordel , déjà trois merveilleuses en bas vermeils
offraient aux mains leur terrain brûlant . Un soleil intense s'était entassé sur les carcasses
des voitures et , sur la route , la paille des chapeaux à volants bourdonnait d'exclamations !
En tenant le volant de notre voiture , Berthe sans bas s'offrait à mes mains . Elle avait un
côté intense comme un soleil brûlant . "Bordel , tu bourdonnes merveilleusement !"
s'exclama-t-elle quand nous arrivâmes par la route au terrain entassé de carcasses . Alors
elle chassa les mouches de son chapeau de paille .
mercredi 16 mars 2016
DESMOND 48 . WATERGATE
21 Mars 1973 . Au moment où j'allais entrer dans le Bureau Ovale , j'entends
la voix du Président à travers la porte :
- "Nous pourrions avoir ça … vous pourriez avoir un million de dollars . Vous
pourriez l'avoir en liquide (in cash) . Je sais où cela pourrait être pris . Ce n'est pas
facile , mais ça pourrait être fait . Mais la question est : qui diable s'en chargerait ?
Une idée là-dessus ?"
Je frappai .
- Le Président (très énervé) : "Come in !"
J'entre . John Dean , le conseiller juridique , est affalé dans un fauteuil . Ses yeux
sont cernés .
- Le Président : "Ah , Desmond ! … j'ai besoin de vous … asseyez vous"
Je salue Monsieur Dean et m'assois .
- Le Président : "J'ai … enfin , Monsieur Dean … John … (il désigne Monsieur Dean
du menton) … il a besoin d'une petite somme … euh … disons une somme rondelette ...
in cash …"
- Moi : "………….."
- Le Président : "Vous pourriez vous en charger ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … de quel montant ?"
- Le Président est debout derrière son bureau . Il me jauge du haut de son mètre quatre
vingt quatre . Un reliquat de whisky tourne dans le fond de son verre : "D'une certaine
somme …" . Il se tourne vers le conseiller : "Quelle somme , John ?"
- John Dean . Il s'est enfoncé un peu plus dans son fauteuil : "Pas mal d'argent …"
- Silence . Le Président vide son verre et le pose sur le plateau de son bureau : "… Un
sacré paquet de dollars … qu'en pensez-vous , Desmond ?"
- Moi : "Euh … Mister President … euh …"
- Le Président : "C'est que , Desmond , nous avons une sale histoire sur les bras"
- Moi : "…….?…….."
- Le Président : "Nous avons mis nos oreilles où nous n'aurions pas dû" . Au conseiller :
"Bon , John … hell ! … expliquez-lui !"
- John Dean . J'ai l'impression qu'il va disparaître sous son siège : "Ok , Desmond …
nous avons a big problem … something to nip in the bed (pour ceux qui ne savent pas
encore parler anglais : quelque chose à étouffer dans l'oeuf) … j'ai besoin de … en
liquide … de … de …"
- Moi : "… de un million de dollars , Monsieur le Conseiller ?"
- Yeux exorbités de mes deux interlocuteurs . Le Président : "Comment le savez-vous !?"
- Moi , modeste : "Oh … c'est mon métier , Mister President …"
la voix du Président à travers la porte :
- "Nous pourrions avoir ça … vous pourriez avoir un million de dollars . Vous
pourriez l'avoir en liquide (in cash) . Je sais où cela pourrait être pris . Ce n'est pas
facile , mais ça pourrait être fait . Mais la question est : qui diable s'en chargerait ?
Une idée là-dessus ?"
Je frappai .
- Le Président (très énervé) : "Come in !"
J'entre . John Dean , le conseiller juridique , est affalé dans un fauteuil . Ses yeux
sont cernés .
- Le Président : "Ah , Desmond ! … j'ai besoin de vous … asseyez vous"
Je salue Monsieur Dean et m'assois .
- Le Président : "J'ai … enfin , Monsieur Dean … John … (il désigne Monsieur Dean
du menton) … il a besoin d'une petite somme … euh … disons une somme rondelette ...
in cash …"
- Moi : "………….."
- Le Président : "Vous pourriez vous en charger ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … de quel montant ?"
- Le Président est debout derrière son bureau . Il me jauge du haut de son mètre quatre
vingt quatre . Un reliquat de whisky tourne dans le fond de son verre : "D'une certaine
somme …" . Il se tourne vers le conseiller : "Quelle somme , John ?"
- John Dean . Il s'est enfoncé un peu plus dans son fauteuil : "Pas mal d'argent …"
- Silence . Le Président vide son verre et le pose sur le plateau de son bureau : "… Un
sacré paquet de dollars … qu'en pensez-vous , Desmond ?"
- Moi : "Euh … Mister President … euh …"
- Le Président : "C'est que , Desmond , nous avons une sale histoire sur les bras"
- Moi : "…….?…….."
- Le Président : "Nous avons mis nos oreilles où nous n'aurions pas dû" . Au conseiller :
"Bon , John … hell ! … expliquez-lui !"
- John Dean . J'ai l'impression qu'il va disparaître sous son siège : "Ok , Desmond …
nous avons a big problem … something to nip in the bed (pour ceux qui ne savent pas
encore parler anglais : quelque chose à étouffer dans l'oeuf) … j'ai besoin de … en
liquide … de … de …"
- Moi : "… de un million de dollars , Monsieur le Conseiller ?"
- Yeux exorbités de mes deux interlocuteurs . Le Président : "Comment le savez-vous !?"
- Moi , modeste : "Oh … c'est mon métier , Mister President …"
LEBANON
Lebanon est une ville incontestablement dynamique . Elle se trouve sur le Swan ,
une rivière qui rejoint le Missouri au niveau d'Oahe Reservoir dans l'ancienne réserve
indienne . Au 30e étage , derrière les stores translucides de mon bureau tirés sur les
écrans placés à contre-jour , l'immense plaine du nord se dilue dans d'innombrables
cours d'eau - Rabbit Creek , South et North Fork , Cannon Ball - jusqu'au point final
des Blacks Hills , ombre maigrelette à 150 miles ouest …
Qui se souvient de Wolf Robe ?
Les habitants de Lebanon ont tourné le dos à l'histoire . Il subsiste à l'angle de
Cheyenne Road et Dull Knife Avenue un musée de taille moyenne tenu par un employé
polyvalent : guichetier , gardien , guide et conservateur , au chômage technique . Personne ,
depuis des lustres , n'a franchi son portail , personne ne se soucierait de briser l'une de ses
vitrines crasseuses pour faire main basse sur trois plumes d'oiseau de paradis ou une tunique
miteuse , personne ne se préoccupe de savoir qui les a portées et pourquoi , et dans quelle
circonstance , et personne ne s'embarrasse d'enrichir les collections . Lebanon vit à l'heure
de l'intelligence artificielle . On s'obsède de combinatoire et d'heuristique , on s'absorbe
dans des systèmes experts .
La géographie elle-même est abandonnée aux portes de la ville . Qu'importe ces plaines
du nord vides d'hommes et de connections puisqu'ici on communique par machines inter-
posées avec la terre entière ?
Qui se souvient de Wolf Robe ? . Qui se souvient de sa tragique saga ?
une rivière qui rejoint le Missouri au niveau d'Oahe Reservoir dans l'ancienne réserve
indienne . Au 30e étage , derrière les stores translucides de mon bureau tirés sur les
écrans placés à contre-jour , l'immense plaine du nord se dilue dans d'innombrables
cours d'eau - Rabbit Creek , South et North Fork , Cannon Ball - jusqu'au point final
des Blacks Hills , ombre maigrelette à 150 miles ouest …
Qui se souvient de Wolf Robe ?
Les habitants de Lebanon ont tourné le dos à l'histoire . Il subsiste à l'angle de
Cheyenne Road et Dull Knife Avenue un musée de taille moyenne tenu par un employé
polyvalent : guichetier , gardien , guide et conservateur , au chômage technique . Personne ,
depuis des lustres , n'a franchi son portail , personne ne se soucierait de briser l'une de ses
vitrines crasseuses pour faire main basse sur trois plumes d'oiseau de paradis ou une tunique
miteuse , personne ne se préoccupe de savoir qui les a portées et pourquoi , et dans quelle
circonstance , et personne ne s'embarrasse d'enrichir les collections . Lebanon vit à l'heure
de l'intelligence artificielle . On s'obsède de combinatoire et d'heuristique , on s'absorbe
dans des systèmes experts .
La géographie elle-même est abandonnée aux portes de la ville . Qu'importe ces plaines
du nord vides d'hommes et de connections puisqu'ici on communique par machines inter-
posées avec la terre entière ?
Qui se souvient de Wolf Robe ? . Qui se souvient de sa tragique saga ?
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