mardi 26 décembre 2017

DESMOND 78 . LE COURS DE FRANÇAIS

- Voix pâteuse du Président . Au téléphone : "Desmond … mon cours de français ,
c'est ce matin ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … à 10 heures … comment allez-vous ?"
- Lui : "So-so (comme ci-comme ça , pour mes lecteurs français)"
- Moi : "………….."
- Lui : "Good heavens ! … je suis crevé"
- Moi : "………….."
- Lui : "J'ai un peu bu … couché à 4 heures … beaucoup bu …"
- Moi : "………….."
- Lui : "Poker avec Bebe et Carlos" . (note : Bebe , c'est Charles Rebozzo)
- Moi : "Carlos ?"
- Lui , de plus en plus cotonneux : "Marcello … Carlos Marcello … vous les connaissez …"
- Moi : "Euh … non , Monsieur le Président"
- Lui , pâteux-pâteux : "Enfin , vous les connaissez de réputation …"
- Moi : "………….."
- Lui : "… boivent pas de la grenadine …"
- Moi : "………….."
- Lui : "Alors , notre cours c'est à 10 heures … c'est ça ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président"
- Lui : "Vous jouez au poker ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Président"
- Lui : "Et vous ne buvez que du Coca light , c'est bien ça ? …"
- Moi : "C'est exact , Monsieur le Président"
- Lui , pâteux-pâteux-pâteux : "A 11 heures le cours de français ?"
- Moi : "Euh , non , Monsieur le Président … nous avions dit 10 heures … mais si vous
préférez 11 heures , c'est …"
- Lui : "Non … non … 10 heures …….. qu'est-ce que j'allais dire ?"
- Moi : "……………"
- Lui . Épais-chargé-mou : "Oui … il y a une expression française … je ne me souviens
plus … good God ! … être une tête en bois ? … avoir une tête en bois ? …"
- Moi : "Euh ……. je ne vois pas , Monsieur le Président"
- Lui . Confus-collant-filandreux : "Du bois dans la tête … dans la gueule …"
- Moi : "Ah , j'y suis : avoir la gueule de bois"
- Lui , tout à coup fluide : "Oui ! … c'est ça Desmond ! … j'ai ma gueule en bois !"
- Moi . Je corrige ; "Vous avez la gueule de bois"
- Lui , retour à la poisse : "Ah ? … vous croyez ? … ça se voit tant que ça ?"
- Moi : "Euh , non , Monsieur le Président … je voulais dire que …"
- Lui : "Bon … à quelle heure le cours ?"
- Moi : "10 heures , Monsieur le Président"
- Lui : "Quelle heure est-il ?"
- Moi : "10 heures cinq , Monsieur le Président"
- Lui : "What a bore !"

KRANT 111 . LES LECTURES DE MONSIEUR LEE

    Au large de l'Île Fanning , Krant mit le Kritik au mouillage . Nous avions plus d'un
jour d'avance sur notre route et le capitaine comptait profiter de ce temps gagné pour
procéder à des travaux de maintenance . Monsieur Lee , le timonier , Hume et moi-même
nous trouvâmes au chômage et , avec la bénédiction de Krant , nous mîmes une chaloupe
à l'eau pour une journée de pêche . En moins d'une demi-heure , nous avions franchi à la
rame l'étroite passe du nord et nous fûmes au milieu de la lagune où , à l'endroit propice
face à Cable South , le timonier jeta l'ancre que nous vîmes filer au bout de sa chaîne avant
qu'elle touchât le fond , à six pieds . L'eau était si claire qu'elle paraissait retenir notre cha-
loupe dans la transparence de l'air et sa surface était aussi pure que celles que figurent nos
livres de géométrie . Des poissons argentés étaient suspendus entre la pâleur jaune du sable
et les inoffensifs nuages blancs qui stationnaient très haut au-dessus de l'atoll . Je confec-
tionnai nos appâts avec le timonier pendant que Monsieur Lee sortait du sac où il gardait
nos casse-croûtes un énorme livre écorné qu'il ouvrit en son milieu et où il plongea nez et
lorgnon . Hume renifla d'abord les hameçons que le timonier garnissait d'ancestrale mixture
dont - sous le sceau du secret - il lui dévoilait la composition . Mais notre chat se désinté-
ressa de l'affaire car à ce mélange puant de blé , de pain ranci et de vers blancs il préférait
le corned-beef ; dédaigneux , il se roula en boule contre un plat-bord et dormit cinq heures
d'affilée . Nous mîmes nos lignes à l'eau et , en un clin d'oeil , cent poissons vifs et luisants
vinrent y mordre .

    Monsieur Lee lisait . Hume dormait . Nous rejetions à l'eau nos prises stupéfaites . Puis
Monsieur Lee distribua les casse-croûtes et ouvrit avec son canif une boîte de corned-beef .
Hume fit un somnambulique repas , le timonier rota , nous nous assoupîmes et Monsieur
Lee reprit sa lecture . Vers trois heures de l'après-midi , de l'abîme de sommeil où j'étais ,
j'entendis la voix pâteuse du timonier :

- "Mais que lisez-vous donc , Lee ?" . Seul , le timonier escamotait le titre de "Monsieur"
quand il s'adressait à notre cuisinier .
- Le regard de Monsieur Lee lâcha son texte et s'ajusta par dessus la fine monture de son
binocle à la grossière personne du timonier : "Kritik der Reinen Verkunft"
- Le timonier : "Qu'est-ce que ce charabia ? … est-ce de l'allemand ?"
- Monsieur Lee : "De l'allemand , en effet …"
- Le timonier : "Quel allemand peut écrire un si gros livre ?"
- Monsieur Lee : "Un ami du capitaine … mort depuis longtemps … un concitoyen …"
- Le timonier : "Un concitoyen ? … de Koenigsberg ?"
- Monsieur Lee : "C'est exact …"
- Le timonier : "J'entends un peu d'allemand" . Il tendit le bras et Monsieur Lee tendit le
livre .

    Je naufrageai dans les abysses voluptueux du sommeil où le clapot léger contre la coque
d'une chaloupe transforme sa substance en bruissement de ramures : j'étais endormi dans
mon verger de Koenigsberg .

- Le timonier . Sa voix me parvint au bout d'un long tube : "Lee ! … je n'ai rien compris
à cette histoire de jugement a priori …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi ! …"

lundi 25 décembre 2017

LE SCEPTRE D'OTTOKAR

    Je fus reçu au Château .

    Le motif officiel : les 35 heures …
    En réalité , Sarkozykcz Ier n'aborda pas cette question . Ce qui nous préoccupait , lui
et moi , c'était la tension grandissante sur la frontière bordure-syldave … . "La Saint-Wla-
dimir , c'est dans quinze jours , mon vieux !" dit Sarkozykcz Ier … "Il faut agir !" …….
Il me dit qu'il avait tenté de joindre au téléphone Muskar XII , en vain . Sa secrétaire pré-
tendait que le Roi était au lit avec une forte kokosa . "Vous savez ce que c'est la kokosa ?"
me demanda le Prince . Je n'en avais aucune idée . "J'ai regardé dans le Vidal … c'est le
nez qui tourne en nougat … le pauvre ! ……. j'ai eu le Colonel Boris , son aide de camp
… ce type est une ordure" … . "Oui , Sire , c'est un fourbe" confirmai-je . Le Prince
m'apprit que le Ministre avait convoqué au Quai d'Orsay les deux ambassadeurs - Sprbodj ,
le bordure et Wiszkiszek , le syldave - pour une réunion de concertation . Or ces deux-là
ne concerteront rien du tout sans la présence du Professeur Halambique , une sommité de
la sigillographie . "Je ne vous l'apprend pas" ajouta le Prince . Il me l'apprenait . "Bsdyzxwd ,
notre traducteur y perdait son bordure …" . "Bref" concluait Sarkozykcz Ier "l'affaire est
mal engagée … c'est un siège , comme disent les sages-femmes … Halambique a disparu et -
semble-t-il - personne ne sait où on a rangé ce putain (sic) de Sceptre d'Ottokar … et la
Saint-Wladimir , c'est dans quinze jours !" tonna -t-il .

    Il fallait que je me rende à Klow toutes affaires cessantes ...

dimanche 24 décembre 2017

LE CONTRÔLEUR DE LA LIGNE 2

- Croyez-vous en Dieu ?
- Non ……... je vais rue Roger Salengro .
- Vous ne croyez en rien ?
- Pas en Dieu …
- Si pas en Dieu , à quoi peut-on croire ?
- Je crois que cet autobus va rue Roger Salengro .
- Le croyez-vous ?
- Oui , je le crois .
- Vous avez foi en cet autobus ?
- Cet autobus ne va-t-il pas rue Roger Salengro ?
- Il y va .
- N'ai-je donc pas raison d'avoir foi en lui ?
- Raison … raison … vous n'avez que ce mot à la bouche !
- Je n'ai que ça pour me défendre .
- Triste époque ! …….. deux euros …
- C'est pas donné .
- Vous ne voudriez pas aller rue Roger Salengro pour rien !?
- Non … mais entre rien et deux euros , il y a une marge .
- Je ne peux rien y faire … les tarifs , c'est pas moi …
- Un euro 90 ?
- Désolé , Monsieur , c'est deux euros .
- C'est à deux kilomètres à peine !
- Ça fait un euro du kilomètre .
- Ça changerait quelque chose si je croyais en Dieu ?
- Non , rien du tout … c'est le même prix pour tout le monde … croyants ou incroyants …
- Je n'en crois pas mes oreilles !
- Il y aurait un tarif pour les uns et un autre pour les autres ? … une sorte d'apartheid ?…
- Vous me faites douter … vous êtes sûr que cet autobus va rue Roger Salengro ?
- Oui … pour deux euros .
- Cette histoire d'apartheid , c'est pas idiot … pour les non-croyants , il y a une part de
risque … cette part , on devrait la monnayer …
- J'en parlerai à la Direction … mais vous savez … là-haut , ils sont butés …
- Vous y croyez , vous ?
- A quoi ?
- A la rue Roger Salengro .
- Ben … mon pauvre vieux … faut bien y croire ...

vendredi 22 décembre 2017

COTE 137 . 103 . UNE SI JOLIE CAMPAGNE

    On allait recevoir une huile dans nos rangs et elle serait fortement galonnée .
Le capitaine , soucieux d'éviter un nouvel esclandre , fait venir Martial .

- Le capitaine : "Nous allons recevoir le général X … je dis "X" parce que je ne connais
pas son nom … on ne me l'a pas dit"
- Martial , au garde-à-vous : "Je suis très content de recevoir le général X , mon capitaine
… c'est un honneur …"
- Le capitaine : "Martial ! … déjà votre ironie affleure … cette moitié de sourire … c'est
insupportable !"
- Martial : "C'est le plaisir , mon capitaine ! … je suis tellement content !"
- Le capitaine , accablé : "Pendant l'entretien , Martial , vous fermez votre gueule !"
- Martial , enthousiaste : "Parce que je serai de l'entretien , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Bien entendu … c'est vous qui connaissez le mieux le secteur … vous
êtes volontaire pour toutes les patrouilles , non ? … vous adorez vous balader …"
- Martial : "C'est exact mon capitaine"
- Le capitaine : "Capote et molletières impeccables … compris ?"
- Martial : "Y aura-t-il des petits fours ?"
- Le capitaine , atterré : "Non … autre question ?"
- Martial : "Est-il utile que je participe à cet entretien , mon capitaine ? … si je puis me
permettre …"
- Le capitaine : "Je vous l'ai dit , Martial … je …"
- Martial : "Si je dois fermer ma gueule , je ne vois pas l'utilité de …"
- Le capitaine : "Martial , ce sera comme j'ai dit : vous vous tenez derrière le général et
vous la bouclez"
- Martial : "……………."
- Le capitaine : "Vous parlez si on vous demande votre avis … pas d'initiatives …"
- Martial : "C'est que … mon capitaine … j'ai du mal à …"
- Le capitaine : "Suffit , Martial ! … c'est un ordre !"
- Martial : "Je dirai bien un mot sur la jolie campagne qu'il y avait ici … avant …"
- Le capitaine , consterné : "… Martial …"

jeudi 21 décembre 2017

TROIS MOUCHES 104 . PRÉSAGE

    J'offris à Berthe un dahlia noir . "Un dahlia noir !?" , dit-elle . "Est-ce un présage ?"
"C'est un mauvais présage" , répondis-je férocement . Trois mouches vermeilles et mer-
veilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille , une contre le sien et deux autour
du mien .

    Un noir offrit à Berthe un dahlia . "C'est un présage" , me dit-elle . Je répondis que
c'était un mauvais présage . Deux mouches féroces bourdonnaient autour de nos chapeaux
et une troisième , vermeille et merveilleuse , sur le dahlia du noir .

    Trois mouches féroces bourdonnaient sur un dahlia vermeil . "C'est un merveilleux pré-
sage" , dis-je . Berthe répondit qu'offrir un dahlia est un présage aussi noir que la paille
noire d'un mauvais chapeau .

mercredi 20 décembre 2017

DESMOND 77 . BOWLING

- Maryline par l'interphone : "Desmond … le Président … je te le passe"
- "Une partie de bowling , ça vous dit Desmond ?"
- Moi : "Monsieur le Président … euh … maintenant ?"
- Lui : "Ça n'a pas l'air de vous emballer"
- Moi : "C'est que … Monsieur le Président , je n'ai …"
- Lui : "Vous n'avez pas le temps … je sais que vous êtes surchargé de travail , mais …"
- Moi : "Non , Monsieur le Président … enfin , si … mais c'est que …"
- Lui : "Quoi , Desmond ?"
- Moi : "… je ne sais pas jouer"
- Lui : "Et alors ? … où est le problème ?"
- Moi : "Et bien … je …"
- Lui : "Desmond , il faut se lancer dans la vie ! … piloter un B52 , j'en suis bien incapable
… ça ne m'empêche pas de … de …"
- Moi : "De ?"
- Lui : "Enfin , vous voyez Desmond … on ne peut pas savoir tout faire … ça ne m'empêche
pas de bomb … euh … de … de … d'essayer !"
- Moi : "…………."
- Lui : "Qu'est-ce que je raconte !? … ça n'a pas de sens … qu'est-ce que je disais ? … oui ,
le bowling … une partie … dix carreaux et je vous laisse tranquille"
- Moi . La seule salle ouverte dans l'après-midi , c'est le Lucky Strike à Chinatown …
Gallery Place : "En ville , Monsieur le président ?"
- Lui . Rire : "En ville ? … vous plaisantez ! … au Lucky Strike pendant que vous y êtes !!
… vous me voyez débouler là-bas en plein après-midi ! … Desmond ! … j'ai fait construire
une piste ici … à la Maison Blanche … au sous-sol … une piste avec pinspotter , tout ce
qu'il y a de moderne … vous ne le saviez pas , Desmond ?"
- Moi : "Euh … je l'ignorais , Monsieur le Président"
- Lui , incrédule : "Il l'ignorait !! … ah , cher Desmond , vous êtes un poète !"
- Moi : "………….."
- Lui : "Desmond ?"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Lui : "Bon … oubliez cette histoire de B52 … pas un mot là-dessus … c'est ridicule …
ça n'a rien à voir avec le bowling"
- Moi : "Oui , oui … bien entendu … je veux dire , non … je … ça n'a …"
- Lui : "Au sous-sol dans quinze minutes … la piste est sous l'allée qui mène au Portique
Nord … vous savez , Desmond , le bowling c'est pas sorcier … et moins risqué que …
que bomb … que … euh … je suis un quilleur tout à fait acceptable … je vous apprendrai"

PARADIS 82 . EXÉGÈSE

- Adam : "Soumettez la terre !"

    Dieu est face à Adam , à la limite du Jardin d'Eden , Lui à l'intérieur sous les branches
paisiblement bercées d'un cerisier , l'autre , le Premier Homme , à l'extérieur , dans un
champ aux labours bruns et luisants .

- Adam : "Tu l'as dit ! … Gn1, 28"
- Dieu pose ses mains sur ses hanches en signe de dénégation énergique : "Je n'ai jamais
dit ça !"
- Adam : "C'est écrit dans Le Livre"
- Dieu : "Adam ! … je n'ai jamais écrit une ligne ! … à quoi me servirait d'écrire , je te le
demande !? …"
- Adam s'enflamme : "C'est écrit ! … j'ai Le Livre à la maison … je te montrerai …
Gn1, 28 !"
- Dieu : "Tu as raison , Adam … c'est écrit dans Le Livre … je te l'accorde … et ta réfé-
rence est exacte : Gn1, 28"
- Adam : "Tu vois ! … tu le reconnais !"
- Dieu : "Je l'ai Ce Livre , dans ma bibliothèque … c'est même l'original dédicacé"
- Adam : "Tu t'es dédicacé Ton Propre Livre !?"
- Dieu : "Ce n'est pas Mon Livre Adam ! … Qu'est-ce que tu racontes !?"
- Adam : "T'as pas écrit La Bible !?"
- Dieu : "Pas une ligne !"
- Adam : "Qui alors ?"
- Dieu . A nouveau il chemine , mains derrière le dos : "Ils s'y sont mis à plusieurs"
- Adam suit Son Créateur en parallèle , de l'autre côté de la clôture : "Qui ? … qui ? …"
- Dieu : "Oh , je ne peux pas les citer tous … Moïse , Josué , Samuel , Nathan , Gad …
Jérémie … Jérémie et ses lamentations … Esdras a rédigé des chroniques … Salomon
a dû participer … Mardochée aussi … peut-être Esaïe … ils sont si nombreux … Ezechiel ,
Daniel … Amos … Nahum … la liste est longue , il y avait du monde … mais Moi :
pas une ligne !"
- Adam : "………..?…………"
- Dieu s'éloigne sous les branches basses du Paradis chargées de fleurs si blanches et si
prometteuses : "… et jamais je n'ai ordonné de soumettre la terre !"
- Adam , les bras ballants , regarde ses bottes lourdes de paquets d'argile .

mardi 19 décembre 2017

KRANT 110 . UN HOMME À LA MER

    Jamais nous n'avons perdu un homme en mer .

    Les seuls corps que nous ayons concédés à l'océan sont ceux de Hume et de Monsieur
Lee . Un mauvais soir , en Mer d'Iroise , nous faillîmes perdre Danil , un mousse dont j'ai
déjà parlé . La mer était dure mais nous avions connu pires conditions . Une lame de tra-
vers , traitresse , balaya le pont et les hommes qui s'y trouvaient furent projetés contre le
bastingage dans un tortillon de cirés jaunes . Danil - il avait à peine dix ans et était aussi
léger qu'une plume de goéland - est passé par-dessus bord . Toms , s'extrayant du groupe
fauché par la vague , jeta une bouée dans le fouillis d'écume où le mousse avait disparu
pendant que le timonier du haut de son poste élevé témoin du drame hurlait : "Tudieu ! …
tudieu ! … Danil !" et , sans attendre qu'un tel ordre vint de la hiérarchie , il mit la barre à
droite toute .

    Krant , ignorant les faits , entra en trombe dans la timonerie : "Que diable signi…"

    Le timonier l'interrompit en vociférant : "Danil , capitaine ! … Danil ! … à la mer !"

    Se ruant sur la passerelle , Krant : "Par le sang du Christ !" . Le timonier me certifia
que le capitaine avait juré , ce que jamais il n'avait entendu et ce que jamais plus il n'en-
tendit … Les hommes , agrippés au bastingage tribord qui leur avait sauvé la vie , ten-
daient le torse hors du Kritik et jetaient leurs yeux dans la mer pour la fouiller . Le capi-
taine retraversa la cloison de la timonerie comme si la porte eut été un simulacre de porte .
Il m'ordonna par le chadburn : "Toute la pression , chef !" , puis au timonier : "Barre à
10° … il doit se trouver là" . A nouveau balançant son corps massif hors de la timonerie
et ajustant ses jumelles puis enfonçant cette malheureuse porte : "15° , timonier !" . A moi ,
par le chadburn : "Doucement , chef !"

    La nuit tombait comme sur un cimetière . C'était fini . Nous le cherchâmes vingt minu-
tes . Le capitaine usait les gonds de la porte mais sur le pont , les hommes désespérés
allaient les bras ballants dans d'ineptes va-et-vient . Toms cachait son visage dans ses
mains .

    Soudain , un dernier éclat du jour illumina la mer écartelée et la voix tonnant du
capitaine , telle la clémence qu'un Dieu bougon accorde aux hommes de peu de foi :
"Chaloupe !" … à moi , par le chadburn , voix étale : "Réduisez , chef … puis stoppez …
à un quart de mile …"

    Ainsi fut fait et notre bonhomme sauvé . Danil fut mis aux fers car les mousses sont
interdits de pont par gros temps … Aux fers à la mode Krant : Danil fut déchargé de travail
pendant quatre jours , soigné aux petits oignons par Monsieur Lee et , à la table du capitaine
où il fut convié dans le temps de sa peine , il acquit les trois-quarts des savoirs maritimes
qui feront de ce moussaillon un fameux commandant de notre marine marchande .

lundi 18 décembre 2017

LE TUEUR DE BLANKENBERGE

    J'ai vécu 20 ans à Blankenberge .

    Je me souviens du carnaval , 49 jours avant Pâques .

    C'est tout .

    La jetée , les hommes étaient saoûls , un rideau noir tombait … la fanfare ,
la grosse caisse …

    Mais à part ça , rien …

    Je me souviens très bien de Zeebruges .

    Pourtant , je n'y est jamais mis les pieds .

    Zeebruges … son port … ses ferries … le Canal Baudouin … la plage …
le festival de sculpture sur sable .

    La main découverte mardi soir dans les dunes de Zeebruges est bien celle
d'une femme . Les restes du corps ont été mis au jour mercredi .

    J'avais rendez-vous avec Hilde à la friterie 'T Kastaartje 102 Kustlaan .

    Mais , vu les circonstances ...

dimanche 17 décembre 2017

LES SPÉCIALISTES

- Moi : "L'hôte est introuvable ………….
              Si je me place dans le contexte , il semble que la passerelle n'a pas trouvé
              l'adresse IP du site …
              Comprenez-vous ?"
- Lui : "Sans doute un manque d'informations sur DNS …
             A quelle heure cet incident ?"
- Moi : "05 . 40 . 48 (GMT)
- Lui (pour lui-même) : "Serveur : tmfw . tm . local …
                                       Source : erreur DNS …"
- Lui (à moi) : "Il s'ensuit que l'hôte est introuvable"
- Moi : "Ça ne m'a pas échappé"
- Lui : "……………….. vérifiez que vous avez bien rentré l'adresse …"
- Moi : "J'ai vérifié"
- Lui : "………..?……….. . Il se peut que vous ayez fait une erreur dans votre saisie"
- Moi : "Non"
- Lui : "Try again"
- Moi : "Pardon ?"
- Lui : "Essayez à nouveau"
- Moi . Je saisis l'adresse . Réponse : "L'hôte est introuvable"
- Lui : "………..?……….."
- Moi : "…………………………."
- Lui : "On est dans la merde …"
- Moi : "…………………………."
- Lui : "Sautez !"

vendredi 15 décembre 2017

COTE 137 . 102 . LE CHIEN

- Le capitaine : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Martial : "Un chien , mon capitaine"

    Martial revient de mission . Le capitaine l'a envoyé en estafette auprès du commandant
du bataillon . Il patauge dans la boue de la tranchée pour faire son rapport , le Lebel en
bandoulière . Un grand chien le suit aussi crotté que lui .

- Le capitaine : "Je vois bien que c'est un chien , Martial !"
- Martial , avisant le chien qui trottine derrière lui : "Oui , mon capitaine … on voit bien
que c'est pas un poisson rouge"
- Le capitaine : "Où l'avez-vous trouvé ?"
- Martial : "Je ne l'ai pas trouvé … c'est lui qui m'a suivi"
- Le capitaine : "Où êtes-vous allé , Martial ? … pas en face quand même !? … je vous
ai envoyé chez le commandant"
- Martial : "Oh , j'ai vu le commandant … et sur le chemin du retour , je me suis égaré"
- Le capitaine : "Égaré !? … nom de nom ! … je répète : où avez-vous trouvé ce cabot ?"
- Martial : "Un cabot , mon capitaine !? " . Il caresse l'animal derrière l'oreille : "C'est un
gentil chien-chien … hein , mon toutou … un cabot , toi ? … qu'est-ce qu'il dit le méchant
capitaine ?"
- Le capitaine : "Ça serait pas un berger allemand ?"
- Martial : "Vous croyez ? … avec des oreilles pendantes ?"
- Le capitaine : "Je vous dit , moi , que c'est un berger allemand" . A Bertin : "Qu'est-ce
que vous en pensez , Bertin ?"
- Bertin : "Bof …"
- Martial , au chien : "Komm her !" … et le chien vient lui lécher les bandes molletières en
agitant la queue .
- Le capitaine : "Martial , sapristi ! … où êtes-vous allé ?"
- Martial , à Bertin , ignorant la question du capitaine : "Bertin , t'as pas une ration pour
Wilhelm ? … il a faim ce pauvre clébard"
- Le capitaine : "Wilhelm !? … c'est son nom ?"
- Martial : "C'est bien possible mon capitaine"

jeudi 14 décembre 2017

TROIS MOUCHES 103 . NICKEL CREEK . TEXAS

    Une infinité désespérante de nuages et de papiers gras passaient en travers du
parking : le motel où Berthe et moi avions fait l'amour pour la première fois était
fermé . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille .

    Trois mouches traversées d'amour passaient leur désespoir en d'infinis nuages .
C'était bien le première fois que le parking bourdonnait de papiers gras !

    Des parkings à nuages désespérant d'amour passaient , infinis , sur le motel
où Berthe et moi ……… c'était la première fois .

mercredi 13 décembre 2017

DU PROFESSEUR DESHERBES À SES ACTIONNAIRES

C'est l'hiver .

Nous avons quelque répit
Mais ne nous laissons pas abuser :
L'ennemie hiberne , elle fait la morte ,
Elle arbore ses feuilles marcescentes ,
Elle se décharne ,
Elle dévoile ses os .

Chers amis des parkings impeccables ,
C'est pour nous tromper .
Préparons la contre-offensive !

Applaudissements .

Merci … merci …

Amis actionnaires ,
J'ai l'honneur (et le plaisir)
De vous présenter notre nouvelle trouvaille :

(Entrée en action de l'écran géant 10m2
Ultra-plat
Animé par un clip de quatre laborantines ex-claudettes)

Le Gueratomix (Formule N24HC…XX)
L'arme absolue mise au point par notre laboratoire
Dont vous touchez une part si confortable des bénéfices .

Retrouvons enfin
La netteté de nos macadam ,
L'éclat de nos gazons en plastique
Et le lustre de nos plantes artificielles .

Dieu , amis , est mort .

Utilisons à hautes doses le Gueratomix ,
Conditionné en flacons de 10 - 20 et 50  cl pour les particuliers ,
En bidons de 5 à 35 litres pour les professionnels ,
En citerne de 1000 litres pour les collectivités ,
Sans craindre qu'il nous tombe sur la tête
Un mètre cube de colère divine .

mardi 12 décembre 2017

PARADIS 81 . HUMEUR NOIRE

    Visite d'Adam chez Dieu . Ça lui arrive ; à contre-coeur . Certes , il ravale sa fierté
mais , s'il veut en savoir plus , pourquoi ne pas se payer le culot d'interviewer le Créateur ?
Il n'y a pas de honte , même s'il croit si peu en Son Existence .

- Adam , de but en blanc : "Les trous noirs , tu sais ce que c'est ?
- Dieu : "Les trous noirs !? … si je sais ce que c'est !? … mais , mon pauvre Adam , je les
ai créés" . Soudain méfiant : "Tu t'intéresses à ces trucs-là ?"
- Adam a-t-il parlé trop vite ? a-t-il engagé la conversation avec étourderie ? . Faire l'idiot :
"Euh … non … enfin , oui … c'est amusant les trous noirs"
- Dieu : "Ah , bon !? … je ne vois pas ce que ça … c'est une affaire sérieuse … j'ai eu un
mal de chien à les mettre au point … presque autant que la bête à bon Dieu … j'ai dû bri-
coler … des problèmes avec les champs gravitationnels … et puis , c'est invisible un trou
noir … d'où la difficulté …"
- Adam , diablement (!) interéssé , approche son tabouret de celui de Dieu , au bord de
l'Établi où furent conçues toutes choses .
- Dieu : "Tu ne chercherais pas à me tirer les vers du nez ?"
- Adam se fait cauteleux : "Non … non … bien entendu … qu'est-ce que tu vas chercher là ?"
- Dieu , dubitatif : "Tu fouilles dans mes dossiers ?"
- Adam : "… non … non … penses-tu ! … les trous noirs : je m'en fous !"
- Dieu . Sa colère monte : "Qui t'a parlé de ces trous ? … Ève ?"
- Adam s'esclaffe et se tape sur les cuisses : "Ève !"
- Dieu , maintenant , est suprêmement remonté . Il se lève et Son Être , bien qu'immatériel ,
occupe l'espace comme une mousse expansive , ne laissant à l'Homme qu'un recoin à peine
respirable : "Je suis le Tout et tu es , misérable , le Presque Rien . Ta science est à une infi-
nité de milliards d'années-lumière de la Grande Explication … et quand bien même tu épui-
serais le Comment , il y a ce mystère que jamais … tu entends , Adam : jamais ! … tu ne
perceras … Mon Secret : le Pourquoi !"
- Adam se protège de l'avant-bras : "Te fâche pas ! … les trous noirs , c'était pour rigoler !"

lundi 11 décembre 2017

KRANT 109 . MUSIQUE

    Le vent s'était levé et la mer croisait ses flots comme il est d'usage quand on double
les îles frisonnes . Vinc était au bastingage . Je posai un bras amical autour de ses épaules .

- Moi : "Qu'est-ce que tu regardes ?"
- Vinc : "Rien , chef … je ne regarde rien … j'écoute …"

    Désert marin bouclé dans quatre murs de brume .

- Moi , considérant ce charivari où j'avais usé ma jeunesse : "Cette foutue mer ! … et ce
foutu vent !?"
- Vinc : "J'écoute la musique , pardieu !"
- Moi : "La musique !? … quelle musique ?"
- Vinc : "Le Kritik , chef … le Kritik est notre instrument …"
- Moi : "Notre instrument ?"
- Vinc : "Écoute ! … tu n'entends pas ?"
- Moi . Je fermai les yeux : "… Le ronron des pistons Stirling … une porte bat à fond de
cale … un mécanicien l'aura mal fermée … le vent , Vinc … ce foutu vent …"
- Vinc : "C'est tout ?"
- Moi , fermant à nouveau les yeux : "Un davier grince sur son axe … un filin couine
dans la gorge d'un palan … à bâbord … la mer , Vinc , partout … quelque part un mous-
queton … ça doit être un mousqueton … il frappe une tôle … ce satané vent siffle dans
les rabans … la toile du taud roule comme un tambour ………………………………..
 Il y a un bruit de fond , Vinc … qu'est-ce que c'est ? …"
- Vinc : "Les membrures du Kritik … elles craquent sous l'effet de la houle … elles sont
notre table d'harmonie …"
- Moi , plaisantant : "Mais quelle musique jouons-nous ce soir ?"
- Vinc , sans rire : "Celle de la Mer du Nord , chef …"

dimanche 10 décembre 2017

X

    Un dont personne n'a jamais parlé , dont personne ne se souvient , c'est X .
Car X n'a rien écrit . X n'a rien fait . X n'a laissé aucune trace .

    X , comme la presque totalité des humains , a frôlé notre terre , arrangeant
dans ce passage tangent un paquet d'atomes en forme de lui-même , puis a
disparu sans faire d'histoires …

    C'est comme mon chat . Quand il aura rejoint le cimetière des chats , qu'est-
ce qui lui survivra , sinon la lacération de mon canapé et l'inconsolation de son
maître ?

samedi 9 décembre 2017

INSTRUCTIONS POUR NE PAS LIRE SUR UNE PLAGE

- Prendre un livre .
- N'importe lequel .
- Et une paire de lunettes noires .
- S'allonger sur le sable , chausser la paire de lunettes .
- Ouvrir le livre .
- A n'importe quelle page .
- Fermer les yeux .
- Écouter .

….. "Mamie … où t'as mis mon maillot de bain ? …" . C'est à gauche … à droite , voix
d'homme … "mets ton chapeau , Kevin …………." . Protestations … "non … fais atten-
tion ! …" . Un groupe , de droite à gauche avec (on devine) poussette : "… l'ai laissée à
Belfort … oui , quatre roues … non … c'est pratique" . Crissement de sable … "à Belfort
… on aurait dû ……………… . Gauche : "Mamie ! … plein de crabes ! … Noémie ! ……..
montre à Mamie … (rires)" … droite , derrière (à 30°) "Kevin … ton chapeau !" … . A
gauche : "Elle en a capturé cinq ! …" . De gauche à droite , couple : "… je lui ai dit :
achète-le …" . Deuxième voix : "Et qu'est-ce qu'elle a dit ?" … gauche : "Cinq crabes ,
Mamie" … droite : "Kevin !" … du parking vers la mer : "… Parasol … avec des rayures
…" gauche : "Mamie !" … droite : "Kevin , ça suffit ! …" . Bruit de vagues … vers la mer :
"Tu comprends , 40 euros pour un parasol ! …" . "Noémie ! … je t'ai dit de …" . "… moins
cher à Auchan ……… . Vague . "Non ! plein ma serviette ! …" . Ressac ……. "Mamie !" ………..
…… vague ……….. "Non , Kevin !" …………… ressac ………….vague ……………..
"Ton chapeau" ………………. vague …………… "24 euros 50 ……….. vague …………ressac ……………….
……….. vague ……………………………………………………………….

- Simone : "Tu lis ?"
- "Euh … oui …"
- Simone : "Avec ton livre sur la figure !?"

vendredi 8 décembre 2017

COTE 137 . 101 . INTERLUDE

- Soudain , Martial : "Vous n'avez rien remarqué , mon capitaine ?"

    Nous sommes assis en rang d'oignons , adossés au talus de la tranchée , les bottes
plantées dans la boue . La pluie tombe , faible , lente et indifférente . Calme sur le front ;
à peine une canonnade lointaine parce qu'il faut bien détruire quelque chose quelque part .
C'est devenu une manie chez les artilleurs … une seconde nature .

- Le capitaine , debout à l'entrée de la casemate , dans notre alignement , boit un café :
"Non … quoi ? … remarqué quoi ?"
- Martial , à nous ses camarades : "Et vous … vous avez remarqué ?"
- Moi , pour nous tous : "Non , Martial … qu'est-ce qu'il y a de remarquable ?"
- Martial , mollement irrité : "C'est pourtant évident …"
- Nous : "………?………."
- Martial marmonne : "Cette stabilité "
- Le capitaine se tourne vers Martial : "Expliquez-vous , Martial … de quelle stabilité
parlez-vous ? … qu'est-ce qui est stable ?"
- Martial , après un long silence , comme s'il avait pesamment remué ses méninges :
"Tout est en équilibre"

    Nous restons silencieux . La pluie tombe sur nos capotes en faisant des ploc-ploc .
L'observation de Martial nous pénètre sans nous atteindre : elle est incompréhensible .

- Cependant , le capitaine soucieux d'en savoir plus : "En équilibre ? … qu'est-ce que
vous voulez dire ?"
- Martial : "Rien …"

jeudi 7 décembre 2017

TROIS MOUCHES 102 . VEUVE CLICQUOT

    Berthe éclata de rire , mais d'un rire léger , comme si la coupe de champagne
portée à ses lèvres avait heurté les trois mouches vermeilles et merveilleuses qui
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Des rires merveilleux portés par les lèvres de Berthe bourdonnaient . On heurtait
les coupes et le champagne , léger comme trois mouches , éclatait en pailles vermeilles
contre mon chapeau .

    Trois mouches bourdonnaient dans le champagne quand Berthe porta ses lèvres
si merveilleuses contre ma coupe . Comme nos chapeaux de paille se heurtèrent
légèrement , nous éclatâmes de rire .

mercredi 6 décembre 2017

DESMOND 76 . C'EST L'AUTOMNE

- Au téléphone : "Desmond …" . Je reconnais la voix de Dear Henry .
- La voix : "Kissinger"
- Moi : "Bonjour Monsieur le Secrétaire d'État … que puis-je ? …"
- Kissinger : "J'ai demandé à Bryan Lopez de vous préparer deux râteaux"
- Moi : "Des râteaux !?"
- Kissinger : "Oui , Desmond , des râteaux … vous savez bien … ce truc avec des dents
et un manche … ça sert à ramasser les feuilles mortes … regardez par la fenêtre de votre
bureau … c'est l'automne , Desmond , et le Lafayette Park est plein de feuilles"
- Moi : "………?……….."
- Kissinger : "Voyez Bryan … il est prévenu"
- Moi : "Qui est Bryan , Monsieur le Secrétaire d'État ?"
- Kissinger , agacé : "C'est le jardinier en chef , vous devriez le savoir"
- Moi : "Euh … bien , Monsieur le Secrétaire d'État … que dois-je faire de ces deux
râteaux ?"
- Kissinger : "Ramasser les feuilles , pardi ! … qu'est-ce que vous voulez faire avec un
râteau ?"
- Moi : "Je dois ramasser les feuilles !?"
- Kissinger : "Oui … le Parc Lafayette en est plein"
- Moi : "Mais … Monsieur le Secrétaire d'État … c'est immense !!"
- Kissinger , manifestement râvi de me l'apprendre : "En effet … 30.000 m2"
- Moi : "Je ratisse avec Bryan ?"
- Kissinger : "Vous n'y pensez pas !!"
- Moi : "Deux râteaux"
- Kissinger : "Le Président désire se changer les idées … cette stupide histoire de micros
au Watergate …"
- Moi : "… Alors ? …"
- Kissinger : "Vous êtes lent de la comprenure , Desmond … il y a un râteau pour lui et
l'autre pour vous … il avait d'abord pensé à moi mais j'ai bien d'autres choses à faire …
je rencontre Chou dans trois jours"
- Moi : "……………."
- Kissinger : "Alors , j'ai pensé à vous"
- Moi : "……………."
- Kissinger : "Le patron vous aime bien"

mardi 5 décembre 2017

PARADIS 80 . UN P'TIT QUÈQUE CHOSE

    Dieu inspecte le chemin de l'Arbre de Vie , à l'orient du Paradis . Il écarte d'une
voix joyeuse les chérubins qui agitent leurs épées flamboyantes . Adam est à ses
côtés . Paraît Ève , nue comme il est d'usage ici (à l'exclusion de Dieu en tant que
Substance) . Elle mâchouille un brin d'herbe . Moqueuse et quelque peu jalouse :

- "Ah , les inséparables !"
- Dieu : "Tu vois , Ève … malgré nos discordes , il nous arrive à Adam et à moi
de flâner ensemble"
- Ève : "………….."
- Dieu : "Tu ne trouves pas que nous nous ressemblons ?"
- Ève : "Non … toi , tu as une barbe"
- Dieu : "Fais comme si je n'en avais pas" . Il approche Son Visage de celui d'Adam
jusqu'à ce que leurs joues s'effleurent . Émotion ? défiance ? crainte ? : Adam recule
mais Dieu , de son bras tout-puissant , lui enserre les épaules : "Il y a bien un air de
famille , non ?"
- Ève . Elle compare les deux figures , et dans les figures : les yeux , et , dans les
yeux : l'écho .
- Dieu : "Alors ?"
- Ève : "Oui … tu as raison Di-Di … y a un p'tit quèque chose …"
- Dieu : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Ève : "Je … je sais pas …"
- Dieu : "Moi , je sais"

lundi 4 décembre 2017

KRANT 108 . AU PAYS DE KALIMANTAN

    Nous accédions au tendre pays de Kalimantan par une baie largement ouverte
mais qui semblait inabordable . Encastré dans l'estuaire , le Palais du Roi , comme
le feu intermittent d'une balise , renvoyait vers nous l'éclat de sa muraille où , pro-
fitant de la conjonction de l'ombre et de la brise de haute mer portée par le fleuve ,
se prélassaient d'innombrables chats . L'unique quai où pouvaient se serrer tout au
plus trois navires de moyen tonnage était dépourvu de grues et c'est là , cependant ,
que nous allions charger des grumes de Keruing .

    Tendre pays de Kalimantan … des jeunes filles aux yeux baissés offraient aux
matelots des mangues et des belettes noires pendant que des hommes approchaient
de nos flancs une potence où pendait une antique poulie . Nous avons ri la première
fois . Nous connaissions les ponts-roulants de Rotterdam , les drops de Plymouth ,
nous avions assisté au chargement des vraquiers à Hambourg et des minéraliers à
Marseille et cette poulie à grumes nous faisait rire .

    Or , les billes de teck furent en nos cales en moins d'un jour .

- Le timonier : "Morbleu , chef … puis-je croire pareil miracle ?"

dimanche 3 décembre 2017

CONFÉRENCE DU PROFESSEUR DESHERBES

    Extrait de la conférence du Professeur Desherbes (15/06/10) .

    Où il est question d'une nouvelle offensive de la nature et de ses conséquences .
De l'enfer des cycles et des moyens d'en sortir .

    "Devrons-nous , chers auditeurs , nous conformer ad vitam aeternam aux cycles
impérieux de la nature ? . Chaque équinoxe accroche à nos vergers leurs fleurs blanches
et ses bourgeons à la tige de nos rosiers , comme une nécessité et comme si nos croisades
défoliantes valaient à peine un haussement d'épaules . Aussi voit-on vers le 20 mars les
adeptes des anciennes religions célébrer au coeur d nos villes des terrains vagues où
débordent les violettes . Que par manque de savoirs et de moyens , nos ancêtres eussent
autorisé ces fleurs sauvages à longer leurs villas , les carrés de leurs monastères , les
jardins de la Sublime Porte ou de Parme , et à proliférer , c'est l'effet de l'irréversible
Histoire mais - amis du Progrès et de l'Esprit Humain - nous avons aujourd'hui entre nos
mains ce sésame : la Chimie !"

    A ce moment du discours , le Professeur Desherbes boit un verre de benzine de pétrole
(densité : 0,65 . Point d'inflammation : 40° C) pour lubrifier son larynx et les cordes
vocales y afférentes .

    "Briser ces cycles odieux , comme le Prophète a brisé les Tables de la Loi et sceller
une Nouvelle Alliance où l'Homme - auditeurs phosphatés - aura la plus belle part .
Avancer enfin sur la route lumineuse et droite de l'Avenir" .

    Le Professeur Desherbes se tourne vers le tableau noir . Ses équations projettent sur
l'estrade la poussière de la craie … Axe de rotation , plan de l'écliptique , repère équa-
torial géocentrique , ligne des solstices , longitude apparente , révolution tropique , pré-
cession des équinoxes … dans l'auditoire , on suit ou on ne suit pas …

    Le Professeur fait face à son cher public :

    "Oui , Mesdames et Messieurs , il faut détruire les saisons !"

    Applaudissements .

samedi 2 décembre 2017

TCHÉTCHÉNIE

    On a sorti Youri par la tourelle .

    Par le trou causé par la mine à l'avant du tank , c'était impossible : les bords étaient
dentelés , l'orifice trop petit et - vu leur état et ce qu'il en restait - on n'a pas pu agripper
Youri par les jambes .

    On l'a donc hissé par la tourelle et sorti par la trappe …

    Puis on l'a tiré sur le blindage où ses jambes ont fait un drôle de bruit .

    J'ai regardé la ligne mauve du Caucase et derrière , il y avait la mer et , derrière la
mer , ma ville : Novorossiik …

    Novorossiik , c'est des cimenteries et des usines d'éléments en béton armé … mais
c'est aussi un port de pêche .

    Ses jambes ont fait un drôle de bruit quand on l'a allongé sur le blindage .

    J'ai dit : "On dirait une limande fraîche jetée sur l'étal du poissonnier"

    Andreï : "… ou une claque sur la cuisse d'une femme"

    Sasha , le mitrailleur : "Non … c'est le bruit que font les juments kustanaï quand elles
mettent bas …"

    Alors , Youri a murmuré : "Vatrouchka …" et un filet de sang a coulé de ses lèvres et
il souriait . (Note de l'auteur : le vatrouchka est un gâteau au fromage blanc garni de rai-
sins secs ou de morceaux de fruits) .

    On a étendu Youri sur le talus et Andreï a sorti du tank une bouteille de vodka .

    Il faisait chaud . Andreï était en maillot de corps et il avait autour du cou une chaîne en
or où pendait une croix .

    "Za zdorobic ! (à ta santé !)" a-t-il dit à Youri en vidant un quart de la bouteille avant
de la tendre à Sasha …

    Quand l'hélicoptère est arrivé , il y avait bien deux heures que nous étions saouls et
que Youri avait cessé de vivre .

COTE 137 . 100 . L'ARRESTATION .

    Deux gendarmes se présentent au capitaine : un brigadier et un simple gendarme .

- Le brigadier : "Mon capitaine , vous avez dans votre compagnie un dénommé Martial X"
- Le capitaine : "Que lui voulez-vous ?"
- Le brigadier : "Nous avons l'ordre de l'arrêter"
- Le capitaine : "……..!?………"
- Le brigadier : "Où est-il ?"
- Le capitaine : "Que lui reproche-t-on ?"
- Le brigadier : "Cet homme a tenu des propos séditieux"
- Le capitaine : "Des propos séditieux !?"
- Le brigadier consulte un document qu'il sort de sa poche : "C'est bien ce que j'ai sur mon
ordre de mission … des propos séditieux"
- Le capitaine : "Il doit y avoir une erreur"
- Le brigadier : "Mon capitaine , il n'y a jamais d'erreur dans nos ordres de mission . S'il y
est écrit que cet homme a tenu des propos séditieux , c'est qu'il les a tenus … mais la Cour
Martiale jugera"
- Le capitaine : "……………."
- Le brigadier : "Où est-il ?"
- Le capitaine désigne par-dessus le parapet la cote 137 : "Là-bas"
- Les deux gendarmes tournent la tête vers la ligne ennemie . Le brigadier interloqué : "Il
est passé à l'ennemi ? … il s'est rendu ? …"
- Le capitaine , sombre : "Non … il n'est pas arrivé jusque-là …"
- Les gendarmes : "…….?….."
- Le capitaine : "Avant-hier … nous avons attaqué sous le feu de l'ennemi … l'artillerie …
jusqu'à du 380 … Martial X était à la tête de la compagnie , comme d'habitude …"
- Les gendarmes : "…………."
- Le capitaine : "Je l'ai proposé à la Croix de Guerre à titre posthume , mais …"
- Le brigadier : "Mais ?"
- Le capitaine : "… mais il l'a déjà … j'avais oublié"
- Le brigadier : "…….?…….. . Vous avez récupéré ses plaques ?"
- Le capitaine . Il montre le no man's land : "Elles doivent être là-dedans . On n'a pas
retrouvé le corps … vous pensez : du 380 !"

    Le brigadier prend note , remet son document dans sa poche de poitrine . Les deux gen-
darmes saluent en claquant les talons et quittent la tranchée .

……………………………………………………………………………………………….

- Martial sort de la casemate : "Deux Croix de Guerre , mon capitaine ! … vous n'en faites
pas trop ?"
- Le capitaine , furibard : "Fermez votre gueule , Martial !"

jeudi 30 novembre 2017

TROIS MOUCHES 101 . LE CHEMIN DE DAMAS

    Saül se rendait à Damas . Sur la route qui mène à cette ville , il tomba en panne
d'essence . Berthe et moi (nous flirtions dans un champ de coquelicots) le vîmes
descendre de l'auto et se mettre à genoux . Trois mouches vermeilles et merveil-
leuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Un champ de coquelicots bourdonnait sur la route de Damas quand Berthe tomba
de l'auto . Elle se rendait avec Saül dans cette ville . Trois mouches flirtaient . J'étais
(à genoux) en panne de sens .

    Trois mouches se rendaient chez Saül à Damas par un champ de paille pendant
que sur la route les autos bourdonnaient et que Berthe et moi (en panne près de
cette ville) flirtions dans les essences vermeilles et merveilleuses des coquelicots .

mercredi 29 novembre 2017

DESMOND 75 . LING-LING

    J'entre dans le bureau privé du Président . Je suis crevé . Il est hilare :

- "Alors , Desmond … ces pandas ?"
- Moi : "Monsieur le Président … je … je … je me débrouille"
- Lui : "Vous en avez une mine ! … ça n'a pas l'air d'aller"
- Moi : "Si … si … tout va bien , Monsieur le Président"
- Lui : "Ils survivent dans votre bac de douche , m'a dit Pat"
- Moi : "Oui … en effet , Monsieur le Président … et au-delà !"
- Lui : "Ne me dites pas qu'ils ont envahi votre appartement !"
- Moi : "C'est un petit studio , Monsieur le Président … dans H Street"
- Lui : "La nuit … comment ça se passe ?"
- Moi : "Ling-Ling dort sur la carpette . Elle est assez obéissante . Mais le mâle ,
Hsing-Hsing , monte sur mon lit"
- Lui , abasourdi : "Combien ça pèse ces bêtes-là ?"
- Moi : "Hsing-Hsing : dans les cent kilos …"
- Lui : "Juste ciel , Desmond ! … que leur donnez-vous à manger ?"
- Moi : "Je ne leur donne rien … ils se servent …"
- Lui : "Bonté divine , Desmond , je ne peux pas vous laisser ces deux lascars sur
le dos ! … je vais téléphoner à Ripley"
- Moi : "Qui est Ripley , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Vous ne connaissez pas Sidney !? … Sidney Ripley ! … un ornithologue
de réputation mondiale , Desmond ! … on lui doit les douze fameux volumes sur
les oiseaux du Pakistan ! … où vivez-vous donc , mon vieux ?"
- Moi : "Monsieur le Président … si je puis me permettre … Ling-Ling et Hsing-Hsing
ne sont pas des …"
- Lui : "Je sais , Desmond … je sais bien que les pandas ne sont pas des oiseaux ! …
Sidney est aussi le patron du National Zoo de Washington … il va vous débarrasser de
vos deux balourds" . Appuyant sur une touche de son téléphone : "Maryline , ma
cocotte ! … appelez Ripley et passez-le moi … Ripley … du Zoo"
- Moi : "Merci , Monsieur le Président"
- Lui : "Je voudrais voir la tête de Madame Chou quand elle déballera ma paire de
boeufs musqués !"

mardi 28 novembre 2017

DESMOND 74 . LE CADEAU DE CHOU

- Maryline au téléphone : "Sucre d'orge , une dame te demande , petit veinard"
- Moi : "Qui est-ce ?"
- Maryline : "Pat … je te la passe"

    Pat . Je ne connais qu'une Pat : l'épouse du Président .

- Clic-clic dans le combiné , puis : "Allo , Desmond ! … c'est Pat"
- Moi : "Oh , bonjour Madame !"
- Pat : "Madame !? … pas de chichis entre nous , Desmond … appelez-moi Pat …nous
nous connaissons intimement , non ? (rire)"
- Moi : "Euh …"
- Pat : "J'ai un souci , Desmond … peut-être pouvez-vous m'aider"
- Moi : "Comptez sur moi , Mada … euh … Pat"
- Pat : "A Pekin , j'ai rencontré Chou … c'est un homme charmant"
- Moi : "……………"
- Pat : "Non , non , vous avez tort , c'est un homme vraiment charmant … quite delightful ,
je vous assure !"
- Moi : "Je n'en doute pas Mada … Pat"
- Pat : "Toujours est-il qu'il m'a trouvée charmante aussi … hi , hi !"
- Moi : "Certainly !"
- Pat : "Him and me , we get on well , Desmond … Chou is crazy about me !"
- Moi : "That's great !"
- Pat , soudain préoccupée : "Keep cool , Desmond ! … Chou m'a envoyé un cadeau …
comment dire ? … encombrant … et Dick n'en veut pas à la Maison Blanche"
- Moi : "……………."
- Pat : "Vous avez une grande maison , Desmond ? … avec jardin ?"
- Moi : "Euh , Mada … Pat … je loue un studio dans H Street … les loyers sont chers à
Washington"
- Pat , manifestement déçue : "Ah …………" . Silence . Puis : "Il y a une salle de bain ?"
- Moi : "Juste une douche"
- Pat , ragaillardie : "Ça ira ! … ce cadeau de Chou , vous pouvez me le stocker là ? …
ça me ferait tant plaisir , Desmond ! … le temps que je trouve une solution …"
- Moi : "Bien entendu , Mada … Pat … qu'est-ce que c'est ?"
- Pat : "Un couple de pandas … vous verrez , Desmond … they's absolutely charming !"

PARADIS 79 . L'HARCÈLEMENT

    Dieu est à son établi . Que crée-t-il aujourd'hui ? . Qu'ajoute-t-il à la diversité de la
Nature ? … penchons-nous par-dessus Son Épaule Ineffable . Corolle blanche s'ou-
vrant en cinq pétales ovales et parfumés , portés par une ombelle axillaire . Les bota-
nistes l'ont reconnu : Jasminum Officinale ou Jasmin Blanc .

    La fenêtre de l'Atelier est ouverte sur l'Eden et son éternel printemps . Or , dans son
cadre , Ève nue vient à passer .

- Dieu : "Sssss !" . Il siffle .
- Ève revient sur ses pas et passe la tête par la fenêtre : "C'est toi qu'a sifflé ?" . Elle a
l'air mécontente .
- Dieu : "Oui … c'est moi , Ève"
- Ève , péremptoire : "C'est mal !"
- Dieu , ébahi : "Qu'est-ce qu'il y a de mal … le mal est l'affaire du Diable !"
- Ève : "Tu m'harcèles"
- Dieu pose sur l'établi le jasmin assemblé : "Mais , Ève … je célébrais ta beauté …
c'était un sifflement admiratif … ces jambes , ces seins , cette croupe ! … tu es ma plus
belle créature !"
- Ève s'emporte : "M'en fous ! … tu m'harcèles !"
- Dieu corrige en séparant pédagogiquement les syllabes : "Tu-me-harcèles , Ève …
tu-me-harcèles … il y a un H aspiré … il n'y a pas d'élision entre ME et HARCÈLES"
- Ève , imperméable à ces arguties phonétiques : "Tu m'harcèles ! … c'est de l'harcèle-
ment sexuel !"
- Dieu , vaguement intimidé : "Du-harcèlement"
- Ève . Elle agite un index comminatoire : "Que j't'y reprenne pas !"
- Dieu , recouvrant son autorité : "Ève , pour l'amour du ciel ! … que-je-ne-t'y reprenne
pas … parle correctement !"
- Ève s'écarte de la fenêtre et maugrée : "M'en fous de ton H aspiré !"
- Dieu , pour mettre un terme à cette absurde fâcherie : "Tiens , je t'offre cette fleur …
je viens de la créer : un jasmin blanc , symbole de la Beauté"
- Ève , indomptable : "J'en veux pas de tes fleurs"

dimanche 26 novembre 2017

KRANT 107 . ARENA DESOLACION

    Arena Desolacion est une grève où - à perpétuité - s'abattent les vagues du Pacifique
Sud . Elles brassent les galets dans un roulement de tambours et traînent derrière leur
écume des nuages pesants comme des ventres . Krant et moi étions dans cet envers du
monde ; Monsieur Lee nous accompagnait . Rien d'autre à se mettre sous le tympan que
l'écrasement des flots et l'entrechoquement des cailloux que nous déplacions en marchant .
Pas d'oiseaux de mer ici , pas d'insectes , nul bourdonnement , pas d'arbres , quelques
buissons tordus , à demi-secs et couchés par les tempêtes , mais nul bruissement de feuil-
les . Survint du bush , à un demi-mile , une étrange cohorte : quatre hommes vêtus de
haillons et de peaux de bête pelées . Les deux premiers portaient une sorte de litière , les
deux autres suivaient , armé chacun d'un arc et d'une lance . Trois chiens tournaient autour
du groupe en aboyant . "Tehuelches" , murmura Monsieur Lee … "indiens tehuelches" .
"Que transportent-ils ?" dis-je . "Un cadavre" , dit Monsieur Lee . Un coup de vent humide
jeta vers nous le cri des chiens et des voix gutturales . Monsieur Lee marmottait : "Oui , des
indiens tehuelches … le tehuelche est une langue occlusive et agglutinante … c'est un sous-
groupe des langues flexionnelles …" . Moi , à voix basse : "Je n'entends rien à ce que vous
dites , Monsieur Lee … parlez-vous le tehuelche ?" . Monsieur Lee : "Un peu …" . Krant
marmonna dans le tuyau de sa pipe : "Que diable font-ils ?" . Nous étions figés sur la grève .
Les indiens déposèrent leur litière au bord du rivage et les deux guerriers , hauts et maigres
personnages - était-ce des guerriers ? des chasseurs ? - fichèrent leurs lances entre les galets
gardant en travers du dos arc et carquois . Puis les quatre hommes retraversèrent la grève
dans l'autre sens . Avaient-ils remarqué notre lointaine et immobile présence ? ou étaient-
ils enfermés dans un monde rituel où nos trois existences étaient pétrifiées ? . Ils s'affai-
raient près des buissons qui font entre le bush et la rive une morne limite . Les chiens ,
infatigables , bondissaient autour d'eux en jappant , pendant qu'ils ramassaient bois mort
et brindilles . Ils revinrent près de la litière , s'accroupirent et disposèrent sur la forme allon-
gée les branchages . Puis , entre le déferlement de deux lignes de vagues , nous parvint le
bruit sec de deux silex percutés . Krant , avec son sablier de poche , compta dix minutes
avant que la mince colonne d'une fumée grise montât entre les quatre hommes agenouillés .
Une flamme jaillit , insolite . Les indiens se dressèrent vivement , chacun empoigna une
extrémité de brancard et ils entrèrent dans l'océan sans hésiter . Les deux premiers tour-
naient le dos à l'éclat des vagues , les deux autres poussaient de toutes leurs forces . Ils
passèrent la barrière des flots contraires et , plus d'une fois , il nous sembla que la litière ,
dressée presque à la verticale , puis plongeant et ne laissant voir que son panache de feu ,
allait chavirer . Enfin , les indiens l'abandonnèrent à la houle et à un fort courant . Ils
regagnèrent le rivage , moitié nageant , moitié s'appuyant sur le fond mouvant des galets .
Les archers embrasèrent deux flèches dans un reste de braises - "Étoupe de chanvre" dit
Monsieur Lee - bandèrent leur arc et , au bout de deux trajectoires parallèles et incandes-
centes , les traits touchèrent la litière juste avant qu'elle coulât . Les trois chiens , assis sur
leur cul , hurlaient à la mort ...

samedi 25 novembre 2017

FAIRE-PART

    Le Professeur Desherbes et son équipe ont la joie de vous faire part de la naissance
de l'agent Gyklon B Super Concentré .

    Le GBSC est un défoliant à base de deux molécules : la trichloro et la dichlorophé-
noxyacétique . Elles agissent en mimant une hormone de croissance végétale de type
auxine : l'Acide Indole 3 Acétique (AI3A) . Pulvérisées sur les plantes , elles induisent
une croissance aussi folle qu'incontrôlée et les mènent sans coup férir à la mort .

    Le but du GBSC est d'améliorer la visibilité dans la nature , en particulier dans les
forêts (élagage chimique) . Le GBSC est utilisable au sol avec un pulvérisateur ou -
pour les grosses quantités - par épandage aérien .

    Il est conseillé aux opérateurs (professionnels de l'armée ou jardiniers amateurs)
d'utiliser l'option combinaison intégrale . Le GBSC est peut-être à l'origine de cancers
comme le lymphome non-hodgkidien , la maladie de Hodgkin et la leucémie lymphoïde
chorique .

    Quoiqu'il en soit , le Professeur Desherbes et son équipe souhaitent à leurs chers clients
une bonne guerre et un joli potager .

   

TOM

    Les lumières d'août vibrionnaient autour des centaurées et il se trouvait qu'une
abeille frottait sa toison sur l'anthère renflée d'une étamine .

    C'était les grandes vacances . A y regarder de près , il apparut à Tom que l'abeille
pompait le nectar avec une petite machine , sorte d'aspirateur apicole , et que cette
frénésie causait comme par ricochet les tremblements de son abdomen .

    A quelque randonneur adulte , pressé d'atteindre avant la nuit son refuge et tenir un
planning chronométré , le phénomène aura paru anecdotique et contingent , hasardeux ,
relevant à la rigueur d'une étude statistique .

    Or , monde vierge de l'enfance , Tom approcha encore le nez jusqu'à effleurer les
capitules où opérait l'abeille et se révéla la minuscule mécanique de la nature car le
pelage de la bestiole se chargeait de pollen , participant à l'ordre des choses , aussi
nécessaire et inéluctable que l'orbite de Vénus autour du soleil .

    La partie supérieure de la patte arrière était creusée , à l'intérieur , en forme de cuiller
et des longs poils rigides recourbés comme des griffes la bordaient . L'abeille zigzaga
dans la couche d'air parfumée des centaurées et elle s'abattit sur une autre fleur . Elle
reprit une faible altitude en buzzillant et Tom vit qu'en ce vol stationnaire elle utilisait
une brosse disposée sur la partie externe de la même patte pour enlever les grains pris
dans sa toison et les tasser dans la cuiller autour d'un petit axe semblable à une épine .

    Quand la cuiller fut pleine d'une pelote et le jabot à ras bord de nectar , l'abeille fila
comme une balle rousse et Tom imagina une usine à miel , abritée des vents dominants
et planquée dans quelque sauvage anfractuosité .

   "Tom ! … encore à rêvasser … grouille-toi !"

vendredi 24 novembre 2017

COTE 137 . 99 . SCARABÉES SACRÉS

    L'État-Major ne parle plus d'objectif . C'est de mission qu'il s'agit aujourd'hui .
Mission sacrée : atteindre quoiqu'il en coûte cette foutue cote 137 , l'investir , la
nettoyer nom de Dieu ! , pour la Gloire de Notre Patrie Bien-Aimée … A cinq
heures , nous nous ruons hors de la tranchée , j'enfourche le parapet sous un déluge
de ferraille . Je fais à peine quatre pas dans le tintamarre des artilleries que quelque
chose frappe mon casque avec un somptueux fa dièse . Mes deux centaines d'os sont
catapultés dans la cohorte des Morts pour la France .

    Mort . J'ouvre un oeil . Le gauche . Le droit est fermé . Ils sont là , déjà ! , à dix
centimètres : les scarabées sacrés . J'entends dans le silence d'outre-tombe le cliquetis
de leurs dentelures . Ils sont deux , brillants et casqués de noir , dressant vers le ciel
plombé leurs antennes rousses . Ils ratissent avec lenteur et application le modèle réduit
du champ de bataille où , tué par un éclat d'obus , je suis couché . Deux pour ce travail
colossal !? . Ont-ils , derrière la motte qui dissimule l'horizon à mon oeil unique , des
confrères ?

    Mais soudain , la terre se dérobe . Elle se met à rouler sous mon poids et me racle le
visage . Les deux enfouisseurs , isolés dans l'échelle de leur monde miniature , impertur-
bables et appliqués à leur ouvrage de fouille, ne m'adressent aucun signe d'adieu . Ils
disparaissent pendant que la terre , sous moi , prend de la vitesse . On - qui ? - me tire
par les pieds et moi , assurément mort , je suis aspiré dans un trou : la tranchée .

- Martial : "Sacré vieux !! … on te croyait mort !"

    On m'accote contre le parados . Martial desserre ma jugulaire et , doucement , soulève
mon casque . Bertin , le capitaine et au moins dix gars de la compagnie sont penchés sur
moi , leurs têtes circonscrites par le ciel de Craonne .

- Martial : "Quel veinard tu fais ! " . Il me montre mon casque : cassé en deux .
- Martial , rigolard : "La tête la plus enflée et le plus bel oeil au beurre noir que j'aie vu
de ma vie !"

jeudi 23 novembre 2017

TROIS MOUCHES 100 . PREMIER JOUR DE LA FÊTE

    Sur le parvis , la musique de l'orchestre , les pétards et les voix des vendeurs de
billets de loterie et de beignets jaillissaient et disparaissaient , ondulant suivant les
applaudissements des touristes . Berthe et moi fûmes pris d'un fou rire car trois
mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .
C'était le premier jour de la fête .

    Trois mouches merveilleuses jaillirent du chapeau d'un vendeur de beignets , puis
elles ondulèrent en bourdonnant comme la musique d'un orchestre fou et disparurent
parmi les pétards , les rires et les applaudissements des touristes . Sur le parvis , Berthe
et moi étions sans voix mais nous avions nos billets de loterie .
C'était le premier jour de la fête .

    Trois touristes fous applaudissaient la musique des beignets qui bourdonnaient
contre la loterie . Ils ondulaient sur le parvis et riaient , et leurs chapeaux jaillissaient
comme des mouches de la paille puis disparaissaient comme un orchestre sans voix
au milieu des pétards . Berthe et moi suivîmes le vendeur de billets .
C'était le premier jour de la fête .

mercredi 22 novembre 2017

DESMOND 73 . UN WEEK-END PROMETTEUR

    Belle matinée de printemps . Ensoleillée . Qui plus est , veille d'un week-end
alléchant : la météo prévoit un temps splendide et des températures estivales . L'ambiance
est joyeuse à la Maison Blanche . Maryline , la secrétaire particulière du Président , m'ap-
pelle sur la ligne intérieure : "Sucre d'orge , mon chéri … le patron veut te voir"

    Je n'ai pas le temps de toquer à la porte du Bureau Ovale , la voix impérieuse du Prési-
dent passe à travers : "Entrez , Desmond !"

    J'entre . C'est un éblouissement . Le soleil pénètre par toutes les baies , les grandes ten-
tures s'irisent d'un brasillement jaune tournesol , les frontons géorgiens et la grandiose
moulure font une couronne de lumière à l'immense tapis elliptique où scintillent en bordure
les 50 étoiles symboliques des États d'Amérique . Le Président est tassé entre les accoudoirs
de son fauteuil , ses pieds déchaussés sont croisés sur l'acajou du Wilson Desk . Il a laissé
veste et cravate pour un polo décontracté . Dans la main droite , il tient le combiné d'un de
ses téléphones appliqué à l'oreille , de l'autre , d'un geste pressant , il m'invite à m'approcher
et à m'asseoir . Ses traits tendus font un fâcheux contraste à sa tenue quasi-estivale .

- Lui . A son interlocuteur , à l'autre bout du fil : "… Vous êtes sûr ? … yeah …………..
ok …………….. vous me rappelez" et il raccroche . Puis , ne s'adressant à personne si ce
n'est à son propre moi : "Temps exécrable !"
- Moi , aveuglé par l'éclat du soleil : "……….?……….."
- Lui , à moi , comme s'il découvrait ma présence : "Ah … Desmond" . Il reprend le com-
biné qu'il vient de poser et appuie sur une touche . Dans l'attente que son nouvel interlocu-
teur décroche , ne regardant rien mais le regardant à travers moi , il répète : "bloody
weather !"
- Moi : "……..??…….. " . De la Roseraie , un frémissement d'air parfumé vient charmer
mes narines . Si le Paradis existe , il est ici …
- Lui . L'interlocuteur-mystère a décroché : "Hello , Henry !" (c'est donc Kissinger) …
"vous êtes au courant ? … oui , pourri … on va devoir remettre les sorties du week-end …
Schlesinger lui-même ………… we're really in a shit ! … yes ……..yes ….. bye !" .
Re-pose du combiné . A moi , mais ça pourrait être à n'importe qui ou , au-dessus de la
cheminée , au portrait de George Washington : "Un déluge ! … un vrai déluge …
Seigneur Dieu , le week-end est foutu !"
- Moi : "………??…….."
- Lui , à vraiment moi enfin , et tout sourire comme une trouée de soleil dans son humeur
morose : "Qu'est-ce que vous faites ce week-end , Desmond ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président , je vais à la mer … Virginia Beach"
- Lui . Retour du nuage : "Veinard ! … moi je reste ici … par ce temps pourri ! … Il pleut
sur l'île de Guam … une vraie mousson ! … nos B52 sont bloqués sur la base Andersen …
nous ne pourrons pas bombarder ces salopards de Vietcong ce week-end ! …"

mardi 21 novembre 2017

PARADIS 78 . A PROPOS DE SON EXISTENCE


- Dieu : "Adam , est-ce que tu crois en Moi ?"
- Adam : "En toi ?"
- Dieu : "Oui … à Mon Existence"
- Adam : "Non …"
- Dieu : "Et pourtant , tu me parles"
- Adam : "………?………"
- Dieu : "Tu me parles , Adam … qu'est-ce que nous faisons en ce moment ? …
nous ne sommes pas en train de parler ?"
- Adam hésite : "Euh … oui … oui , nous parlons"
- Dieu : "Tu parles donc à quelqu'un qui - selon toi - n'existe pas"
- Adam : "C'est … c'est que …"
- Dieu : "C'est que quoi , Adam ? … explique-moi … je ne comprends pas . Moi ,
je te parle . Je sais que tu existes … parce que , hélas , tu existes"
- Adam : "………………."
- Dieu reprend : "Mais toi , tu parles à quelqu'un qui n'existe pas"
- Adam : "………………."
- Dieu , sincèrement (?) inquiet : "Tu es malade ?"
- Adam : "Non … non … tout va bien"
- Dieu : "C'est quand même étrange , non ?"
- Adam . Soupirs .
- Dieu : "Bon … je te quitte … la Création m'attend … et toi , tu dois gagner ton 
pain … salut !"
- Adam : "Salut"


dimanche 19 novembre 2017

KRANT 106 . MER D'HUILE

    Mer du Nord , ce jour-là inexplicable mer d'huile … Tissu de soie gris clair , voile
noir . Krant est sur la passerelle . Je suis à son côté .

- Krant : "Curieux calme , chef … je ne la reconnais pas"
- Moi : "Qui donc , capitaine ?"
- Krant : "La Mer du Nord"
- Moi : "Grise et noire , comme elle est ?"
- Krant : "… mais calme comme elle n'est jamais …"

    Rideau sur l'horizon de transparences obliques .

- Krant : "C'est comme un visage …"
- Moi : "………….."
- Krant . Il se tourne vers moi ; le ton a monté d'un cran : "Vous savez bien , chef …
le visage d'un parent … vous le connaissez par-coeur … le plus banal et que personne ne
remarquera dans une foule , vous le détachez d'un coup d'oeil des milliers visages qui
l'entourent …"
- Moi : "Oui , capitaine … ma petite mère enfoncée dans la foule comme un ver de vase …
dans trois jours sur le quai … dès Baltijsk je la verrai … minuscule … et douce … et sans
sourire … à trois miles du quai , je la verrai …"
- Krant : "Et ce n'est pas à un bouton sur le nez que vous la reconnaitrez … à une petite
cicatrice sur l'arcade sourcilière … à un poil sur l'oreille ?"
- Moi , haussant les épaules : "Non , capitaine … je la reconnaitrai parce que c'est ma
mère …"
- Silence … Krant : "Hypothèse … imaginons que demain une foule exaspérée nous
accueille à jets de pierres , nous forçant à remettre la vapeur et rejoindre ces tropiques
détestés où nous avons attrapé la peste … ou la syphilis … et que votre mère … votre
propre mère crache sa haine (je connais votre mère , chef … une femme si douce) …
pourriez-vous la reconnaître dans cette troupe déchaînée ?"
- Moi : "Assurément non , capitaine ! … ma petite mère enragée !? … me criant de
repartir !? … même pestiféré , elle m'embrasserait sur la bouche ! ça non , je ne pourrais
pas reconnaître ma petite mère dans la peau d'une folle !!"
- Krant : "La Mer du Nord , c'est pareil … et c'est l'inverse … je ne la reconnais pas
sous ce drap gris …"

YVES C .

    Deux sommités m'introduisirent dans la pièce .

    L'un d'eux , Yves C. était mon père adoptif à qui je vouais un culte qu'aucun enfant
ne rend à son géniteur ; l'autre , je le détestais . C'était un gallois de la pire espèce ,
Alawn Sorry , soi-disant descendant d'un maître-archer de la Cour d'Edouard III , un
maladroit qui avait épousé à titre posthume la soeur jumelle du Prince Noir (vous sui-
vez ?) , la divine Marie de Glouchester , tuée accidentellement par un carré d'arbalète
lors d'un jeu idiot au Château de Windsor … en 1325 si je ne m'abuse . La réputation
de Alawn Sorry dans le cercle hyper-spécialisé de la paléo-anthropologie était égale à
celle de mon père , c'est donc peu de dire qu'elle était mondiale et , cependant , à mes
yeux , Alawn Sorry n'était qu'un crétin de l'espèce galloise .

    La pièce où on m'avait enfermé (je l'hypothético-déductivai en actionnant la poignée
de la porte) était sobrement meublée et c'est par chiqué littéraire que j'emploie ici l'adverbe
"sobrement" puisque la déco était archi-nulle et fleurait à cent pas l'intention éthologique
primaire : une table en formica et une chaise assortie . J'ai oublié de vous dire qu'Yves
et Sorry avaient accroché à la patte de fixation du néon central un régime de bananes
et je déplorai la mauvaise influence que ce stupide anglais avait sur mon père . Ce coup-
là , on me l'avait fait mille fois . J'étais fatigué de pousser la table sous le néon , de poser
dessus la chaise et de décrocher le régime … et de m'empiffrer … pour faire plaisir à des
expérimentateurs inexpérimentés . D'autant que , pour tout dire , je déteste les bananes .

    Je collai mon oeil droit au trou de la serrure . Cet imbécile de Sorry consultait son
chronomètre pour mesurer ma performance . Il m'interpella à travers la porte dans son
pidgin : "Coco , peus-je now enter ?"

    Je répliquai (je suis bilingue) : "Hif hif … bîtt-wouïne !"

samedi 18 novembre 2017

HARANGUE CONTRE-NATURE DU PROFESSEUR DESHERBES

    Chers amis des jardins ,

    Pour l'opinion commune , l'amour de la nature est l'apanage du jardinier . Or , il n'en
est rien ; bien au contraire , les jardiniers détestent la nature au point - pour les plus extré-
mistes d'entre nous ou pour ceux qui auraient manqué d'analyser leur motivation à biner -
de prétendre la convertir en objet de culture , ce que bien entendu elle ne sera jamais .
Non , amis coupeurs de bordures , la nature c'est l'Ennemie . Elle attend son heure .
Mesurez le mal que vous vous donnez pour la contenir et songez à ce que deviendront
les oeuvres humaines quand le dernier homme aura rendu au Créateur son dernier souffle .
Qu'est-il advenu , amis du pulvérisateur et des produits phyto-sanitaires , des villes
orpailleuses aux filons taris ? . La jungle, chassée à coups de machettes des abords du fleuve
puis des baraquements ouvriers érigés avec son bois , brûlée au lance-flammes pour faire
place aux demeures somptueuses des caciques , esclavagée en jardins mirifiques , résistait ,
lançait des contre-attaques et entretenait dans sa luxuriance , ses touffeurs et son impériale
humidité l'esprit de la reconquête . Quand l'homme eut quitté les lieux après en avoir tiré
tout ce qu'il pouvait en tirer , elle est revenue d'abord par les fissures du macadam et les
joints de mortier puis elle a distillé moisissures et champignons au bas des murs , pourri
les boiseries , escaladé les balcons , traversé les planchers et les pianos à queue , les pla-
fonds , les toitures , pris d'assaut les vergers , infecté les potagers , empuanti les pièces
d'eau ; elle a lancé contre la ville ses auxiliaires : rats , moustiques , pucerons , charançons
et , pour faire bonne mesure , ses maladies : fumagine , oïdium , septoriose et autres
hernies du choux . Après le carnage , la nature a rassemblé ses forces sur la grand-place
pour l'ultime objectif : l'église .

    Elle s'est avancée en rampant comme pour révérer les dieux , s'est glissée sous les portes
pour les sortir de leurs gonds , puis elle s'est propagée par l'allée centrale et les latérales
comme on va à l'eucharistie et , parvenue dans le choeur , elle a soulevé le maître-autel ,
forcé le tabernacle , bousculé calices et patères et profané l'ostensoir .

    Aussi , chers amis , tant qu'il nous est donné de vivre , ne baissons pas la bêche .

jeudi 16 novembre 2017

COTE 137 . 98 . CUBISME

- Martial tend son carnet de croquis devant les yeux du capitaine : "Qu'en pensez-vous ,
mon capitaine ?"
- Le capitaine : "………?……"
- Martial : "Vous aimez ? … est-ce que ça vous plaît ? … est-ce que j'ai bien rendu ?"
- Le capitaine : "Qu'est-ce que c'est ?"

    Martial a tracé sur une page de son carnet quatre traits plus ou moins horizontaux
sur un fond grisé à la mine de plomb . Il ramène le croquis devant ses propres yeux pour
s'assurer que ce qu'il a dessiné , il l'a bien dessiné : "Comment !? … vous ne voyez pas
ce que c'est ?"
- Le capitaine : "Non , Martial … désolé …"
- Martial : "J'ai perdu la main … cette foutue guerre a tué mon talent …" , et il me montre
son oeuvre .
- Moi . Je rigole : "Qu'est-ce que c'est que ce truc , Martial ? … tu te fous de moi ?" .
Je prends le carnet , je le retourne : "Ça se regarde dans quel sens ?"
- Martial me paraît accablé . Il murmure : "Dans n'importe quel sens , vieux …"
- Moi : "…….?….."
- Martial : "Du sens , ça n'en a pas"
- Moi . Consterné comme il est , j'essaie de blaguer : "Si , Martial , c'est très joli"
- Martial : "Joli ?"
- Le capitaine tourne mon poignet pour réexaminer le dessin . Bienveillant : "Martial ,
excusez-moi … ça n'est pas mal du tout … on parle beaucoup de ce nouvel art … comment
dit-on ? … abstrait ?" . Le capitaine regarde Martial qui s'est assis , morose , sur une caisse
de munitions .
- Martial . Il dodeline de la tête : "Non , ce n'est pas abstrait du tout … c'est du figuratif"
- Le capitaine : "Figuratif ? … non , Martial …" . Il analyse les quatre traits noirs en expert :
"Cubiste à la rigueur … Cézanne , vous connaissez ? … oui , Martial … Cézanne … c'est
du Cézanne pur jus" . Il me prend le carnet des mains et tranche : "Nous avons là une oeuvre
cubiste , c'est certain"
- Martial : "Cubiste ? … non , je ne sais pas qui est ce Monsieur et ce n'est pas cubiste"
- Le capitaine à Bertin qui passe par là avec sa cafetière : "Dites-moi , Bertin , que vous
inspire cette oeuvre de Martial ?"
- Bertin jette un coup d'oeil sur le carnet sans s'arrêter de marcher dans notre cloaque :
"Ben … c'est la cote 137 ! …"
- Martial , en artiste incompris , laisse tomber : "Merci , Bertin …"

TROIS MOUCHES 99 . POURQUOI LES MOUCHES MEURENT

    "Dieu est mort" , dit Berthe .
    Comme trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux de
paille , je m'étonne : "De quoi ?" . "De tristesse … nous sommes orgueilleux et cruels …
peut-être nous l'avons tué" … Ô Dieu , que j'adore Berthe !

    "Nous adorions ce Dieu orgueilleux et cruel et nous l'avons tué" , dit Berthe et elle
s'étonne que trois mouches merveilleuses bourdonnent de tristesse contre la paille morte de
nos chapeaux .

    Berthe s'étonnait - Dieu sait pourquoi - que la paille de mon orgueilleux chapeau
bourdonnât cruellement sur trois mouches mortes de tristesse ...

mardi 31 octobre 2017

PARADIS 77 . CHIGNON-BANANE

    Sur les bords de l'Euphrate ( pour les profanes , l'Euphrate est le quatrième fleuve
du Paradis . Gn 2 , 8-14) .

    Dieu est assis sur la berge à l'ombre d'un palmier . Elle se coiffe . Elle façonne un
chignon sur sa nuque .

- Dieu : "Qu'est-ce que tu fais ?"
- Ève : "Un chignon- banane … c'est la it-coiffure de l'année" . Elle se penche : "Je
me vois dans le fleuve … c'est rigolo ! …"
- Dieu : "L'effet-miroir … ce que tu vois , c'est une image … ce n'est pas la vraie Ève"
- Ève : "Si … c'est moi" . Elle se re-penche pour vérifier .
- Dieu : "C'est ton reflet … c'est toi et c'est pas toi"
- Ève se redresse . Elle ruisselle de l'eau du fleuve .
- Dieu , pour lui-même : "Nom de (?) … qu'elle est belle !" . Se reprenant : "L'image
réfléchie , c'est une idée à moi … les hommes sont en train de me la piquer"
- Ève : "………….."
- Dieu : "D'abord , ils ont inventé le miroir … plus besoin de l'eau des fleuves … c'était
un début … puis la chambre noire … la photographie" . Ses épaules s'affaissent .
- Ève , les bras levés et pliés derrière la nuque . Elle parachève son chignon . Dans ce
mouvement , ses petits seins se sont dressés vers Dieu .
- Dieu , en lui-même : "Dieu (c'est moi) , quelle merveille !"
- Ève : "T'as pas une épingle ?"
- Dieu : "Non …"
- Ève : "Zut !"
- Dieu . Il reprend le fil de son morne bilan : "… et , aujourd'hui , l'Homme , non
content de se passer de l'eau des fleuves , tente d'échapper à ma création"
- Ève : "Comment je fais sans épingle ?"
- Dieu : "… d'échapper à ma création et à moi"
- Ève regagne la berge en tenant son chignon .
- Dieu : "L'Homme met au point un système imparable : la réalité virtuelle !"
- Ève est désormais debout près de Dieu . Elle s'ébroue en maintenant sa coiffure contre
sa nuque : "Réalité virtuelle ? … c'est un oxymore , non ?"
- Dieu : "Un quoi ?"
- Ève : "T'as vraiment pas d'épingle ?"

lundi 30 octobre 2017

KRANT 105 . ENTRE COEUR ET POUMONS

    Que Hume et Monsieur Lee fussent morts et cependant apparussent dans des
épisodes postérieurs à leur décès , ceci est l'effet de l'illusion qu'on appelle le temps .
Car le temps est une aberration comme la position de l'Étoile Polaire qui - m'enseigna
le capitaine Krant - n'est pas là où elle est dans le ciel mais à quelques degrés de sa
position apparente en raison , m'expliquait-il , de la vitesse de la lumière et de la rota-
tion de la terre sur elle-même . Aussi semblai-je apprendre aux trop rares lecteurs de
mes récits de voyages que le chat Hume et Monsieur Lee pussent être morts et néan-
moins vivre . D'autant qu'à ce temps objectif s'en combine un autre , tenant non plus
à l'esprit mais à l'âme , qu'on nomme mémoire , cette sorte de cabinet à multiples tiroirs
comme celui d'acajou où le capitaine enferme le journal de bord et les cartes marines
de l'autre hémisphère , pour l'heure inutiles . Chacun de nous possède entre le coeur et
les poumons ce genre de meuble pourvu d'une serrure et chacun tient , pendue à son
cou , la clé et tire de ce coffre , au gré fantasque de ses rêveries , tel épisode et derrière
celui-là , tel autre qu'il avait oublié .

LES SENTIERS DE LA GLOIRE

    Le type était plus fort que moi . Je ne voyais plus rien . D'entrée de jeu , ce salaud
m'avait explosé les arcades . En passant l'éponge sur mes coupures , Marcel a dit :
'T'en fais pas …"

    Au deuxième , j'ai fait comme il a dit . Je me suis contenté de défendre en blocage
neutre , garde de trois-quarts de face , les deux gants devant le visage et les coudes
serrés . Je me protégeais d'un orage de directs et de jabs mais j'eus droit à une série
d'uppercuts comme je n'en avais jamais encaissés . Marcel a dit : "T'en fais pas"

    Je ne savais plus si c'était le type qui tournait autour de moi ou les gradins brandis
de poings . Un direct du gauche a passé ma défense et mes lèvres ont éclaté . Je me suis
retrouvé dans les cordes sanglantes d'un combat de chiens . Les néons entraient dans ma
tête par l'oeil droit . L'arbitre m'a compté 6 . Quand je me suis relevé , l'autre s'est préci-
pité pour m'achever . Une femme criait : "Tue-le !" . Marcel a dit : "Ça va … t'en fais pas"

    J'ai pris un uppercut au foie à l'entame du quatrième et une salve de crochets dans les
côtes . Ma langue était énorme et chaque coup contre mes gants expulsait de ma bouche
des filets de bave . J'essayais de suivre l'autre . "Fais gaffe , c'est un gaucher" m'a dit
Marcel en m'aérant .

    Tu parles que j'avais remarqué . Le type se démenait dans un sens pas normal . Derrière
mes gants et l'ombre enflée de mon nez , je voyais par éclairs son oeil furibard , à longueur
d'allonge . Sa droite heurtait mes barrières pendant que son gauche m'écrasait les viscères .
"C'est bien … continue comme ça …"

    C'est au sixième que mon oreille s'est mise à siffler . Les néons ont viré au noir . Un gars
s'est installé derrière moi , avec deux caisses claires , trois timbales , des cymbales et une
grosse caisse . "C'est quoi ce cirque ?" j'ai dit … "Allez , allez !" criait Marcel .

    Le final du Boléro . L'orchestre au complet mais à l'envers , fixé au plafond du stadium ,
entre les néons noirs . En tout petit , la femme vociférait "Tue-le !" et le type tapait sur ses
caisses . Marcel : "C'est tout bon !"

    Le ring avait versé sur le côté . Je tombais dans les cordes et je rebondissais et , à l'inté-
rieur , je descendais dans mes genoux comme dans les bois d'un vieux pliant . Claudio
Abado me compta 5 . Je crachai mon protège-dents . Marcel ne disait rien .

    "Tue-le !" . Une voix de fillette . L'autre haletait . Mes pieds entraient dans un béton pas
sec . En gros , les gens m'aimaient . J'entendais leurs voix au-dessus de la surface . La cou-
leur verte avait passé sur tout . "il est cuit" … Marcel .

    Des coups pas forts . Il pleuvra demain . L'autre m'entoure de ses gants . Nous mêlons
nos poings . Qui nous sépare de sueurs collantes ? . Sa tête posée contre moi . Comme un
chaton . Contre mes genoux . Je marche un peu . Jolie campagne . Je tiens les cordes .
Mon coeur voudrait sortir …

    Un type lève mon bras et hurle à mon oreille : "Champion poids moyen des Deux-Sèvres !"

samedi 28 octobre 2017

DÉCRÉPITUDE DE MARZÜK (2e partie)

    En toute ville tonitruante , c'est le bruit qu'elle fait qui couvre le craquement de ses
fondations . Marzük avait vécu richement du grand commerce terrestre mais des voies
maritimes concurrentes étaient ouvertes . Des Venise et des Bruges , des Raguse et
Trébizonde menaient de nouvelles danses . Les plus avisés des habitants , sous prétexte
de prendre des vacances ou de fuir les pollutions nuisibles à leurs poumons délicats ,
quittèrent la ville sans tapage . L'avenir était ailleurs , sur les côtes mirifiques et , a ce
sujet , il n'était nul besoin d'affranchir les naïfs .

    Car une foule de crève-la-faim et de petits épargnants se pressaient aux portes de
Marzük , mirage du désert , pour obtenir un droit d'entrée , un travail et un permis de
construire . Cela se payait d'or et la ville , qui courait sans le savoir à la faillite , s'enri-
chissait . Mais l'or qu'elle entassait dans ses coffres n'était plus l'or d'antan : c'était un
or qui ne produisait rien ; un or stérile . On continua à bâtir en hauteur et , doucement ,
Marzük s'enfonçait dans le sable . On autorisa les pauvres à construire sur les remparts ;
c'est ce qu'ils firent avec les moyens du bord , formant une banlieue oisive (le travail
s'était mis à manquer) et volontiers hargneuse . On négligea la propreté des rues . Pour
contrebalancer la baisse des rentrées fiscales , l'Administration se débarrassa d'une partie
de sa milice et des services de la voierie . L'insécurité gagnait en même temps que la
crasse , mais toujours , aux portes de la ville , on voulait entrer ; on voulait avoir sa part
du gâteau sans entendre que la tourtière sonnait le creux .

    On divisa les palais en appartements HLM , sur les remparts on remplaça les loge-
ments insalubres par des mobil-homes empilables , on combla les niveaux inférieurs
pour construire toujours plus haut et toujours plus mal . Quand enfin on se rendit
compte qu'il n'y avait plus rien à gratter dans ce désert , la population évacua une ville
pestilentielle .

    Marzük est aujourd'hui comme ces termitières géantes qu'on voit dans le bush
australien .

                                                                 FIN

vendredi 27 octobre 2017

L'AGE D'OR DE MARZÜK (1ère partie)

    Marzük a toujours vécu dans ses murs ; jamais elle n'en a débordé . Au temps des
Khans , Marzük était une forteresse et n'était que murs . Ils circonvenaient une immense
place de sable où campaient les Hordes . Or , il advint que des caravanes de sel y firent
étape : la nuit , elles se protégeaient des bandes de pillards . Bientôt , les fonctionnaires
de l'État Song , jamais à court d'idées fiscales , établirent à Mazürk un octroi et un atelier
où battre monnaie . C'est de cette époque que datent les premiers édifices dont les archéo-
logues retrouvent aujourd'hui les traces . Parce qu'ils ont du flair , les marchands fondèrent
des comptoirs et installèrent des échoppes plus ou moins casanières mais , au fil du temps
et des réussites commerciales , de moins en moins démontables . Et , parce que l'argent
appelle l'argent , des promoteurs-constructeurs affluèrent , si bien qu'en à peine une saison ,
sédentaires et nomades se mêlèrent dans un inextricable lacis de ruelles . Comme il était
impensable de se fixer hors des murs à cause des pillards et que la pression immobilière
était forte , on construisit en hauteur , ce qu'autorisait la technique du pisé . Les façades
se couvraient d'échafaudages supportant des banches . Maçons et coffreurs venaient de
loin pour offrir leurs services et , à Marzük , il y avait toujours à faire . Pour caser plus de
monde , on bâtit entre les maisons , de sorte que les ruelles devinrent des passages , puis
des galeries . L'ensemble du système était appuyé aux remparts de pierre . Des poètes et
des utopistes comparaient Marzük à une ruche mais Marzük était le contraire d'une ruche
où les fonctions sont déterminées par nature : ouvrières , reines , faux-bourdons . Ici , cha-
cun pouvait être suivant les circonstances marchand itinérant ou fixe , prêteur sur gages ,
banquier ou solliciteur , débiteur ou créancier et souvent les deux à la fois , riche et pauvre
successivement ou l'inverse , puissant ou esclave , mécène ou mendiant , mais il n'y avait ,
pas plus qu'un plan de ville , des plans de carrière ou une organisation . Tout était affaire
d'opportunités . L'avènement des artistes correspondit à l'apogée de Marzük . Les palais
s'ornèrent des plus belles fresques et des plus chatoyantes mosaïques .


                                                                                               (à suivre)

jeudi 26 octobre 2017

COTE 137 . 97 UN ENVOL DE PAROLES

     A l'aube d'un jour de novembre , au moment où Bertin servait le café , un immense
troupeau d'oiseaux passa sur notre tranchée .

- Martial : "Sapristi ! … qu'est-ce que c'est ?"
- Bertin , se démettant de son laconisme naturel : "Des grues cendrées"
- Martial : "Des grues !? … d'où viennent-elles ?"

    Tous - comme les fridolins de la cote 137 - nous avions la tête en l'air .

- Bertin : "Elles se rassemblent en Scandinavie , après la période de reproduction"

    Le cou cassé et assurant de l'index de la main gauche le couvercle de la cafetière qu'il
tenait de la droite , il suivait des yeux le grandiose bataillon des grues en ordre de vol .
Mais nous et Martial , nous en étions détournés et fixions - bouche bée - cet autre stupé-
fiant spectacle : Bertin alignait plus de deux mots ! . Le capitaine lui-même avait lâché
ses jumelles et elles pendaient au bout de leur dragonne .

- Bertin , en extase : "Elles se donnent rendez-vous sur le lac d'Hornborga … ou celui
de Kvismaren … c'est en Suède , fin octobre … le froid les chasse … elles viennent
chez nous pour passer l'hiver"
- Martial : "Saperlipopette , Bertin !"
- Le capitaine : "Bertin … ça va ?"
- Nous : "Et-oh ! … Bertin !"
- Bertin , revenu sur terre , dans la boue de la tranchée où il allait mourir : "Ben quoi ?"
- Martial : "C'est une conférence que tu nous fais !?"
- Bertin haussa ses modestes épaules et fit faire à sa cafetière , comme pour s'excuser ,
un soubresaut embarrassé : "Bof"

mercredi 25 octobre 2017

PARADIS 76 . TAGADA

- "Ah , ah , ah ! … ouh , ouh , ouh !" . Dieu est dans son atelier . Il se tient les côtes .
- Ève : "Pourquoi tu ris ?"
- Dieu : "Ah , ah , ah , ah ! … hi , hi , hi … c"est … c'est à cause des hommes … ils …
ils … ils disent que … que … c'est trop drôle ! … que … quel toupet ! … que je
n'existe pas !"
- Ève : "………?………"
- Dieu . Il essuie ses larmes : "Tu te rends compte ! … je n'existe pas !"
- Ève : "………?………"
- Dieu agite ses mains devant les yeux d'Ève : "Ouh-ouh , Ève … est-ce que j'existe ,
est-ce que je n'existe pas ?"
- Ève . Elle rit : "Arrête de faire le débile !"
- Dieu : "Tu réalises ? … je les ai créés , je leur ai parlé … à Abraham , à Moïse …"
- Ève : "……….………"
- Dieu : "… je leur ai envoyé mon fils …" . A l'évocation de son fils , le visage de
Dieu s'assombrit : "Mon fils , c'était un peu moi … ils l'ont tué … Dieu merci , je l'ai
ressuscité"
- Ève : "………………."
- Dieu : "Quand je dis qu'ils prétendent que je n'existe pas , c'est pas tout à fait vrai …
il y a aussi ceux qui croient en moi dur comme fer"
- Ève . Elle ouvre les tiroirs de l'établi les uns après les autres .
- Dieu : "Qu'est-ce que tu cherches ?"
- Ève : "Les bonbons"
- Dieu : "Premier tiroir , en haut à gauche … tu devrais pas , j'y mets plein d'édulcorants
… pour ceux-là , la vie ne peut pas être née par hasard … j'existe … tu comprends ?"
- Ève . Elle suce un Haribo : "Euh … oui …"
- Dieu : "D'où la pagaille … entre ceux qui croient et ceux qui n'y croient pas"
- Ève : "Je préfère les Tagada … surtout ceux à la fraise … t'en as plus ?"
- Dieu : "Non … tu les as tous mangés . Il ne me reste que des Dragibus"
- Ève : "Tu vas en refaire ?"
- Dieu : "Refaire quoi ?"
- Ève : "Des Tagada à la fraise"
- Dieu : "Pas pour le moment … pas le temps … avec cette comédie sur terre entre les
pour et les contre … au début , c'était marrant … ah , ah , ah ! … mais ça dégénère …
ça tourne au tragique …"

mardi 24 octobre 2017

DESMOND 72 . NERUDA

    Le Président est affaissé dans son fauteuil . Les traits de son visage se sont retirés
dans ses pitoyables bajoues . Il a le teint gris . Sur son bureau : des piles croulantes
de livres , de journaux et de toutes sortes de brochures .

- Lui , désignant ce fatras d'une main désabusée : "On ne m'aime pas , Desmond !"
- Moi : "……………"
- Lui : "On me déteste"
- Moi : "……………"
- Lui . Il cite : "L'abominable Tricky" , "Le Psychopathe" , "La Guimauve" ,
 et j'en passe !"
- Moi : "……………"
- Lui . En grimaçant , il s'extrait du fond de son fauteuil et cherche quelque chose dans
le tas : "Il y a même un gars qui préconise de m'assassiner ! … attendez … que je le
trouve" . Il fourgonne dans l'amoncellement de paperasses comme avec un tisonnier et
comme s'il risquait de se brûler . "Ah , voilà" . Il brandit un petit livre au-dessus de sa
tête puis le porte à hauteur de ses lunettes : "Comment s'appelle-t-il ce type ?" Il lit :
"Pablo Neruda … vous connaissez ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … c'est un poète chilien … prix Nobel …"
- Lui . Ses yeux écarquillés de stupéfaction se plantent sur ma petite personne d'intel-
lectuel : "Un poète !? … prix Nobel !? …" . Il feuillette le livre : "Vous savez ce qu'il
écrit votre poète , prix Nobel ? … il me compare au Malin … à un ange exterminateur
… un être sanguinaire … il faudrait me ficher un pieu d'argent dans le coeur !" .
Il rejette le volume sur le monceau de publications .
- Moi : "……………"
- Lui . Soupir . Puis me regardant des coussins de son fauteuil où il s'est à nouveau
enfoncé : "Et vous , Desmond , m'aimez-vous ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … je …"
- Lui , écartant les mains : "M'aimez-vous au moins un peu ? …"
- Moi , ébranlé par son désespoir : "Oui , Monsieur le Président … bien entendu …
vous m'êtes sympathique"
- Lui . Long silence . Silence interminable . Ses yeux ne me lâchent pas . Ils ne cillent
pas . Puis : "Bien ! … bien ! …" . Il se redresse et sa voix retrouve d'un coup son
irrésistible autorité : "Desmond , appelez Henry … urgent ! … nous allons bombarder
Hanoï !"

lundi 23 octobre 2017

KRANT 104 . NOUVEAU MONDE

    Nous nous rendîmes maintes fois chez les sauvages . Par exemple , une navigation
nous fit remonter le Maroni jusqu'à Grand-Santi au pays des indiens Galibi .

- Moi : "Viens avec nous , timonier … allons voir ces sauvages ! …"
- Le timonier : "Par les clous du Christ , tu es fou chef ! … veux-tu finir au fond d'une
calebasse ? … ces sauvages sont des gens cruels" . Derrière l'assemblée des femmes et
des enfants qui riaient et nous faisaient des signes , le timonier avisait une rangée 
d'hommes debout , nus et peints des pieds à la tête . Ils avaient dans les mains de grands
arcs et , sur l'épaule , des carquois garnis . "Des réducteurs de têtes … des cannibales …"

    Il fallut une heure pour convaincre le timonier de descendre au village où vivait Joâo ,
notre correspondant portugais .

    Or , quand la nuit tomba , il disparut entre les cases et nous le cherchâmes vainement .
Joâo nous rassura et nous regagnâmes le Kritik sans le timonier .

    Il réapparut le lendemain matin sur le ponton qui tenait lieu de quai , accompagné de
Joâo . Notre timonier avait le sourire d'un homme qui vient de conquérir un Nouveau
Monde et il portait au cou un extraordinaire collier composé d'un assemblage de graines
et d'os de poisson : arêtes , plaque et aiguillon articulé . Joâo nous dit que ce poisson 
appelé Kopira est l'un des dieux du panthéon galibi . Il nous dit aussi que le timonier fut
enlevé la veille en raison de sa grande taille et de la rousseur de son poil , non pour être
mangé mais pour être étudié de près .

- Le quartier-maître : "Combien de couronnes pour ce collier , timonier ?"
- Le timonier : "Pas une ! … ils me l'ont donné !"
- Moi : "Leur as-tu donné quelque chose en échange ?"
- Le timonier : "Bien entendu , chef ! … me prends-tu pour un ingrat ? … je leur ai
offert notre foutu Kritik dans une bouteille de kvas ! … ma dernière création … me
croirez-vous ? … ils ont posé cette babiole sur un piédestal et ils ont dansé autour toute
la nuit …………… et ils m'ont offert douze femmes ! …"
- Joâo : "Ils offrent leurs femmes pour la forme mais ils les gardent pour eux … c'est le
geste qui compte , timonier … ce collier , douze femmes ! … comprend-tu comme ils 
t'ont honoré !"
- Le timonier : 'Parbleu oui que je le comprends !"

L'EXPLOIT III (suite et fin)

    Bien entendu , dans les jours qui suivirent , on examina le javelot sous toutes ses
coutures . 800 gr réglementaires à la balance électronique , centre de gravité irrépro-
chable . On le passa aux rayons X et on décela quelques défauts de profil qui aug-
mentaient encore la force de la performance (d'autant que la vitesse du vent était ,
au moment du lancer , légèrement défavorable) . Des bruits coururent que peut-être
était implanté dans l'objet un mini-propulseur atomique ou fonctionnant à l'énergie
solaire , ou qu'un comparse caché dans les toilettes du stade l'aurait téléguidé par la
seule force de la concentration mais ces soupçons émanaient de la frange irréductible
des sceptiques et des négationnistes . On contrôla Juha : analyse des urines et du sang ,
écographie , scanner , IRM et tests divers . L'exploit était incompréhensible mais
indiscutable .

    Vers 18h , le stade commença à se vider . On commentait à voix basse l'incroyable
évènement . Les officiels et les curieux qui avaient envahi l'aire des sauteurs et fait
cercle autour du javelot fiché se dispersaient sans hâte comme après un accident d'au-
tobus , on s'éloigne des débris le coeur au bord des lèvres . La remise des médailles
se fit dans un stade purgé de sa foule . Elle fut expédiée en trente secondes et hors ca-
méras . Aux dires des rares témoins , elle ne donna lieu à aucune embrassade . Cette
nuit là , personne n'osa toucher au javelot qui resta , comme maudit , où il s'était fiché .

    Le lendemain , avec le marathon , on clôturait les Jeux . Un kenyan triompha dans
l'indifférence . Les quatre colonnes des quotidiens étaient barrées en première page
d'un énorme 135m12 ! , même le journal grec orthodoxe "TottEktonou" ("Mon Tricot)
titrait sur fond de pull-over en mohair : 135m12 !

    Juha Tuomanpoika reçut dans son pays dessoûlé l'accueil des héros . Il descendit
la Kulevankatu dans une voiture décapotée , hâve et mal rasé , comme cassé de l'inté-
rieur , sous une pluie de confettis .

    Ce fabuleux jet mit pratiquement fin à la discipline , car il y a en tout jeune homme
qui se destine aux lancers , le rêve secret d'un jour expédier le marteau , le poids ,
le disque ou le javelot là où aucun homme ne l'a mis ; or , en l'espèce , c'était impossible
à moins de compter en millénaires ou en éternités . Les jeunes espoirs se convertirent au
ping-pong qui requiert aussi une vitesse de bras .

    Juha , lui , fut écrasé par son exploit . A l'entraînement et dans les exhibitions , son
javelot se fichait imperturbablement dans la marge des 70/75 mètres . Il mit un terme à
sa carrière et embraya sur l'alcool .

    Six mois plus tard , juché sur un appui de fenêtre à 135 mètres du sol , il se jetait du
dernier étage d'une tour d'Helsinki .


                                                                  FIN