- Le Président , au téléphone : "Qu'est-ce que vous pensez d'Elvis ?"
- Moi : "Elvis ?"
- Le Président : "Ne faites pas l'idiot , Desmond ! … Elvis ! … le King !"
- Moi : "Presley ? … ce que j'en pense , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Oui … votre avis , Desmond"
- Moi : "Euh … euh …"
- Le Président : "Un mémo … j'ai besoin d'un mémo, Desmond … un résumé en trois
lignes … tout de suite … faites suivre par Maryline … Bureau Ovale" … et il raccroche .
- J'appelle Maryline .
- Maryline , langoureuse comme une fleur en fin d'après-midi , penchée sur le bord de son
vase : "Hello , mon coeur ! … que puis-je ?"
- Moi : "Maryline … le Président veut un mémo sur Presley … trois lignes …
qu'est-ce que …"
- Maryline . Sa voix voluptueuse me coupe : "I can't stop loving you , I've made up my
mind …"
- Moi : "Maryline … le Président veut savoir ce que je pense de ce type ! … là … tout
de suite !"
- Maryline . Elle soupire : "Ça ne m'étonne pas … il doit le rencontrer"
- Moi : "Presley !?"
- Maryline : "C'est une idée de Bud … une chouette idée , non ?"
- Moi : "…………….."
- Maryline : "Desmond ?"
- Moi : "Je suis sans voix ..;"
- Maryline susurre : "Dis-lui que tu l'adores …"
- Moi : "Mais … je …"
- Maryline se remet à fredonner : "It's now or never , come hold me tight , kiss me my
darling …"
- Moi : "……..?…….."
- Maryline : "C'est sexy , tu ne trouves pas ?"
- Moi : "Maryline , je ne connais rien à ce genre musical … moi , c'est Bach … le concerto
en ré mineur … Mozart … à la rigueur , Stravinsky … je …"
- Maryline : "Oh la la , Desmond ! … tu es vraiment emmerdant … quel snob tu fais !"
- Moi : Maryline , au secours !"
- Maryline . Elle chuchote : "Mon chou … prends note : … Monsieur le Président , à propos
de Monsieur Presley … c'est à lui que nous devons ces deux vers :
"I'm all snook up
Mm , mm , yeah , yeah" *
(Pour mes lecteurs français :
"Je suis chamboulé
Mm , mm , ouais , ouais")
N'est-ce pas formidable ?"
Maryline se charge de transmettre au Bureau Ovale .
- Cinq minutes plus tard , le Président sur ma ligne directe : "Desmond ! … sensass ,
votre mémo ! … je demande à Bud de fixer rendez-vous … un sacré poète ce Monsieur
Presley !"
mardi 28 février 2017
lundi 27 février 2017
COTE 137 . 77 . LA RATION DES GÉNÉRAUX
Recroquevillés dans nos capotes , nous avalons (nous faisons descendre) une soupe
transparente et froide .
- Martial : "Ils doivent nous envier là-bas"
- Nous : "Nous envier !? … qui peut bien nous envier , Martial !? … où ? …"
- Martial : "A Chantilly"
- Nous : "Chantilly ?"
- Martial : "Au CQG … le Grand Quartier Général … à l'hôtel du Grand Condé"
- Nous : "………..?…………"
- Martial : "C'est là qu'ils sont …"
- Nous : "Qui ? … de qui parles-tu ?"
- Martial : "Des généraux"
- Nous : "Ils nous envient !?"
- Martial : "Ben tiens ! … une soupe comme celle-là !"
Tous , nous regardons le fond de nos gamelles .
- Martial : "Les pauvres !"
- Nous : "………………….."
- Martial : "En entrée : tatin de foie gras au jus de truffe …"
- Nous : "………………….."
- Martial : "Pour suivre : émincé de canard à l'orange …"
- Nous . Nos cuillers sont suspendues dans l'air : "………………"
- Martial : "Fromage ? … non , vous n'en pouvez plus … Dessert ? … vous prendrez
bien un dessert , mon général ? … buisson de chocolat au croquant de nougatine …"
- Nous : "………………….."
- Martial , levant un index vers le ciel gris de Craonne : "… et sa glace caramel !"
- Nous : "………………….."
- Martial . Il verse dans nos quarts un reste de piquette : "Château Latour 1900 …"
- Nous : "………………….."
- Martial : "Après le repas : Armagnac Grand Cru Très Vieille Réserve Veuve
Goudoulin … et un havane … un vrai … roulé à Cuba"
- Nous : "…………………."
- Martial : "Et ça , tous les jours !!"
- Nous : "…………………."
- Martial . Il a replongé la cuiller dans sa gamelle : "Les pauvres ! …"
transparente et froide .
- Martial : "Ils doivent nous envier là-bas"
- Nous : "Nous envier !? … qui peut bien nous envier , Martial !? … où ? …"
- Martial : "A Chantilly"
- Nous : "Chantilly ?"
- Martial : "Au CQG … le Grand Quartier Général … à l'hôtel du Grand Condé"
- Nous : "………..?…………"
- Martial : "C'est là qu'ils sont …"
- Nous : "Qui ? … de qui parles-tu ?"
- Martial : "Des généraux"
- Nous : "Ils nous envient !?"
- Martial : "Ben tiens ! … une soupe comme celle-là !"
Tous , nous regardons le fond de nos gamelles .
- Martial : "Les pauvres !"
- Nous : "………………….."
- Martial : "En entrée : tatin de foie gras au jus de truffe …"
- Nous : "………………….."
- Martial : "Pour suivre : émincé de canard à l'orange …"
- Nous . Nos cuillers sont suspendues dans l'air : "………………"
- Martial : "Fromage ? … non , vous n'en pouvez plus … Dessert ? … vous prendrez
bien un dessert , mon général ? … buisson de chocolat au croquant de nougatine …"
- Nous : "………………….."
- Martial , levant un index vers le ciel gris de Craonne : "… et sa glace caramel !"
- Nous : "………………….."
- Martial . Il verse dans nos quarts un reste de piquette : "Château Latour 1900 …"
- Nous : "………………….."
- Martial : "Après le repas : Armagnac Grand Cru Très Vieille Réserve Veuve
Goudoulin … et un havane … un vrai … roulé à Cuba"
- Nous : "…………………."
- Martial : "Et ça , tous les jours !!"
- Nous : "…………………."
- Martial . Il a replongé la cuiller dans sa gamelle : "Les pauvres ! …"
dimanche 26 février 2017
ABDON
Mon nom est Abdon Carpentier .
Quand je signe une carte postale , je signe "Carpentier" , comme César (Jules) ,
parce que mon prénom ça fait rigoler . Quelle idée ! Abdon ! . Où c'est que t'as
pêché ça ?
Pourtant , Abdon c'est du sérieux : c'est un martyr ; les romains l'ont égorgé avec
son camarade Sennen (Abdon et Sennen , c'est un peu comme Quike et Fluke) en
je ne sais pas quelle année … du temps de Jules César je crois …
Mais ça n'a rien à voir avec mon souvenir d'aujourd'hui , quand je me suis trouvé
évacué à Marcillat , chez la Comtesse De Lajudie en 1943 . C'est Jules (mon frère
de Bavay , pas Jules César !) qui m'a remis ces vieilles histoires en mémoire . En
1943 , j'étais chez la Comtesse et j'étais bien . Elle avait un vagin super-aqueuillant .
C'est Mimi qui n'allait pas fort . Elle avait un goitre . On a dû l'opérer mais l'opéra-
tion s'est pas bien passée . Tu parles ! en pleine occupation allemande ! . Elle est
arrivée à l'hôpital de Marcillat juste après le mitraillage d'un convoi de boches …
qu'est-ce qu'ils avaient pris les fridolins ! . Alors Mimi avec son goitre ! . Le Feld-
Doktor , il a pas mis de gants . C'est comme s'il l'avait égorgée Mimi ! .
Comme Abdon à je ne sais pas quel siècle ...
Quand je signe une carte postale , je signe "Carpentier" , comme César (Jules) ,
parce que mon prénom ça fait rigoler . Quelle idée ! Abdon ! . Où c'est que t'as
pêché ça ?
Pourtant , Abdon c'est du sérieux : c'est un martyr ; les romains l'ont égorgé avec
son camarade Sennen (Abdon et Sennen , c'est un peu comme Quike et Fluke) en
je ne sais pas quelle année … du temps de Jules César je crois …
Mais ça n'a rien à voir avec mon souvenir d'aujourd'hui , quand je me suis trouvé
évacué à Marcillat , chez la Comtesse De Lajudie en 1943 . C'est Jules (mon frère
de Bavay , pas Jules César !) qui m'a remis ces vieilles histoires en mémoire . En
1943 , j'étais chez la Comtesse et j'étais bien . Elle avait un vagin super-aqueuillant .
C'est Mimi qui n'allait pas fort . Elle avait un goitre . On a dû l'opérer mais l'opéra-
tion s'est pas bien passée . Tu parles ! en pleine occupation allemande ! . Elle est
arrivée à l'hôpital de Marcillat juste après le mitraillage d'un convoi de boches …
qu'est-ce qu'ils avaient pris les fridolins ! . Alors Mimi avec son goitre ! . Le Feld-
Doktor , il a pas mis de gants . C'est comme s'il l'avait égorgée Mimi ! .
Comme Abdon à je ne sais pas quel siècle ...
samedi 25 février 2017
KRANT 85 . UN CHEVALIER PORTE-GLAIVE
En été , il nous arriva de naviguer en Mer de Barentz , entre Ostrov Belyj et
Murmansk sur la Péninsule de Kola . Un jour de juillet , un courant d'air polaire
inattendu frappa cette mer . Nous fûmes bloqués par une accumulation de glaces
et dûmes au sang-froid du capitaine et au courage de notre quartier- maître que nos
bordages ne fussent écrasés par la pression et que nous fussions précipités au royau-
me des phoques . Barentz devant nous était gelée mais le souffle polaire avait con-
tracté ses flots entre notre position et Ostrov de sorte qu'il était impossible de faire
demi-tour . Le Kritik est un bateau puissant , fait pour la grosse mer , et son étrave
est épaisse . Il nous fallait trouver une route de glaces minces que le Kritik pourrait
fracasser .
C'est Toms qui se porta volontaire . Il descendit sur la lave glacée par le sabord de
charge , armé d'une gaffe . Pendant deux jours , il sonda devant nous une Mer de
Barentz demi-solide pendant que je mettais dans les chaudières du charbon jusqu'à
la gueule et que Krant , sur la passerelle par moins trente degrés , jumelles pointées ,
joignant l'intuition à l'expérience , indiquait à Toms où ficher sa pique et où ne pas
mettre les pieds . Autour de Toms , les morceaux de glace explosaient , des pans grands
comme des murs d'église se dressaient soudain sous l'étrave . Deux fois , nous le
repêchâmes dans cette eau de cristal . On le remontait , on le séchait , on alignait devant
lui des flasques d'eau de vie et il repartait sur sa banquise comme si ce territoire ô com-
bien hostile était l'atelier où il gagnait sa croûte . Et , enfonçant tous les deux mètres
sa gaffe dans la glace , il chantait à tue-tête cette rengaine française idiote : 'Une souris
verte qui courait dans l'herbe …"
Quand enfin nous trouvâmes la mer libre , nous hissâmes le quartier-maître à bord .
Il était pratiquement mort . Toms dormit dix jours . Quand il se réveilla , nous étions
au mouillage à Murmansk .
- Krant : "Chef ! … vous savez que notre quartier-maître est un petit coeur … mais
c'est un fier ! … Toms (rarement le capitaine usait d'un prénom et quand il le faisait
- une fois tous les sept ans - c'est comme si était accroché au cou de l'impétrant le
Grand Cordon des Chevaliers Porte-Glaive) est un homme respectable …"
Murmansk sur la Péninsule de Kola . Un jour de juillet , un courant d'air polaire
inattendu frappa cette mer . Nous fûmes bloqués par une accumulation de glaces
et dûmes au sang-froid du capitaine et au courage de notre quartier- maître que nos
bordages ne fussent écrasés par la pression et que nous fussions précipités au royau-
me des phoques . Barentz devant nous était gelée mais le souffle polaire avait con-
tracté ses flots entre notre position et Ostrov de sorte qu'il était impossible de faire
demi-tour . Le Kritik est un bateau puissant , fait pour la grosse mer , et son étrave
est épaisse . Il nous fallait trouver une route de glaces minces que le Kritik pourrait
fracasser .
C'est Toms qui se porta volontaire . Il descendit sur la lave glacée par le sabord de
charge , armé d'une gaffe . Pendant deux jours , il sonda devant nous une Mer de
Barentz demi-solide pendant que je mettais dans les chaudières du charbon jusqu'à
la gueule et que Krant , sur la passerelle par moins trente degrés , jumelles pointées ,
joignant l'intuition à l'expérience , indiquait à Toms où ficher sa pique et où ne pas
mettre les pieds . Autour de Toms , les morceaux de glace explosaient , des pans grands
comme des murs d'église se dressaient soudain sous l'étrave . Deux fois , nous le
repêchâmes dans cette eau de cristal . On le remontait , on le séchait , on alignait devant
lui des flasques d'eau de vie et il repartait sur sa banquise comme si ce territoire ô com-
bien hostile était l'atelier où il gagnait sa croûte . Et , enfonçant tous les deux mètres
sa gaffe dans la glace , il chantait à tue-tête cette rengaine française idiote : 'Une souris
verte qui courait dans l'herbe …"
Quand enfin nous trouvâmes la mer libre , nous hissâmes le quartier-maître à bord .
Il était pratiquement mort . Toms dormit dix jours . Quand il se réveilla , nous étions
au mouillage à Murmansk .
- Krant : "Chef ! … vous savez que notre quartier-maître est un petit coeur … mais
c'est un fier ! … Toms (rarement le capitaine usait d'un prénom et quand il le faisait
- une fois tous les sept ans - c'est comme si était accroché au cou de l'impétrant le
Grand Cordon des Chevaliers Porte-Glaive) est un homme respectable …"
vendredi 24 février 2017
TROIS MOUCHES 80 . RAINY NIGHT IN GEORGIA
La musique arrivait sur nous en spirales d'ondes et Berthe pleurait sur mon
épaule avec tant de force que je n'entendais plus les trois mouches vermeilles et
merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Je coupai le son …
Berthe pleurait . Trois mouches bourdonnaient contre son épaule avec tant de
force que leur musique arrivait sous la paille de mon chapeau en ondes spiralées .
"Coupe le son !" dis-je .
Je coupai la paille de mon chapeau avec tant de force que Berthe se mit à pleurer .
Son bourdonnement arrivait sur mes épaules en ondes merveilleuses … c'était une
spirale de sons ! … une musique de mouche ! ...
épaule avec tant de force que je n'entendais plus les trois mouches vermeilles et
merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Je coupai le son …
Berthe pleurait . Trois mouches bourdonnaient contre son épaule avec tant de
force que leur musique arrivait sous la paille de mon chapeau en ondes spiralées .
"Coupe le son !" dis-je .
Je coupai la paille de mon chapeau avec tant de force que Berthe se mit à pleurer .
Son bourdonnement arrivait sur mes épaules en ondes merveilleuses … c'était une
spirale de sons ! … une musique de mouche ! ...
jeudi 23 février 2017
COTE 137 . 76 . LE MORDANT
Ça fait un an que nous pataugeons devant la cote 137 . On se plaint en haut-lieu
"du peu de mordant de notre régiment" . Cela , nous l'apprenons de notre capitaine
qui nous le rapporte en haussant les épaules .
- Martial , l'oeil noir : "Qui dit ça , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Je ne sais pas , Martial … quelqu'un … en haut-lieu"
- Martial : "En haut-lieu ?"
- Quinart , un jeune campagnard imberbe qui vient d'intégrer notre bataillon :
"Où est-ce , Martial ?"
- Martial . Vague geste du pouce par-dessus son épaule : "Là-bas … derrière"
- Quinart . Il regarde vers l'arrière : "C'est loin d'ici ?"
- Martial : "Ouais … suffisamment loin … là où il y a des parquets en chêne de Hongrie"
- Quinart : "Des parquets ?"
- Le capitaine : "Martial ! … pas de mauvais esprit !"
- Martial : "… des lustres , mon gars … et dans chaque lustre des tas de pampilles …
c'est magnifique … des plafonds en stuc …"
- Quinart : "………..?…………"
- Martial : "Les grandes baies sont ouvertes sur un parc …"
- Le capitaine : "Martial !"
- Martial : "Dans le parc , des arbres centenaires … des magnolias en fleurs … un lilas
blanc haut de sept mètres embaume la terrasse du château …"
- Quinart , le capitaine , la compagnie : "…………………"
- Martial : "Dans le Grand Salon , on a disposé des tables à tréteaux … des nappes brodées"
L'artillerie allemande bombarde ce qui reste de Montrepont . Que reste-t-il à Montrepont ?
Il pleut .
- Martial : "Des serveurs en grande tenue … des coupes en cristal … Krug millésimé …
du brut …"
- Le capitaine : "Martial ! … je vous ordonne de …"
- Martial : "Des colonels , des généraux … des épaulettes dorées … des jolies femmes …
à votre santé ma chère !"
- Nous : "………………."
- Martial : "Une douce brise gonfle les immenses rideaux … un colonel impeccable …
gants blancs … oui , mon général … le régiment de la cote 137 ? … il manque de mordant …"
"du peu de mordant de notre régiment" . Cela , nous l'apprenons de notre capitaine
qui nous le rapporte en haussant les épaules .
- Martial , l'oeil noir : "Qui dit ça , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Je ne sais pas , Martial … quelqu'un … en haut-lieu"
- Martial : "En haut-lieu ?"
- Quinart , un jeune campagnard imberbe qui vient d'intégrer notre bataillon :
"Où est-ce , Martial ?"
- Martial . Vague geste du pouce par-dessus son épaule : "Là-bas … derrière"
- Quinart . Il regarde vers l'arrière : "C'est loin d'ici ?"
- Martial : "Ouais … suffisamment loin … là où il y a des parquets en chêne de Hongrie"
- Quinart : "Des parquets ?"
- Le capitaine : "Martial ! … pas de mauvais esprit !"
- Martial : "… des lustres , mon gars … et dans chaque lustre des tas de pampilles …
c'est magnifique … des plafonds en stuc …"
- Quinart : "………..?…………"
- Martial : "Les grandes baies sont ouvertes sur un parc …"
- Le capitaine : "Martial !"
- Martial : "Dans le parc , des arbres centenaires … des magnolias en fleurs … un lilas
blanc haut de sept mètres embaume la terrasse du château …"
- Quinart , le capitaine , la compagnie : "…………………"
- Martial : "Dans le Grand Salon , on a disposé des tables à tréteaux … des nappes brodées"
L'artillerie allemande bombarde ce qui reste de Montrepont . Que reste-t-il à Montrepont ?
Il pleut .
- Martial : "Des serveurs en grande tenue … des coupes en cristal … Krug millésimé …
du brut …"
- Le capitaine : "Martial ! … je vous ordonne de …"
- Martial : "Des colonels , des généraux … des épaulettes dorées … des jolies femmes …
à votre santé ma chère !"
- Nous : "………………."
- Martial : "Une douce brise gonfle les immenses rideaux … un colonel impeccable …
gants blancs … oui , mon général … le régiment de la cote 137 ? … il manque de mordant …"
FILOCHE
Le chat est l'âme de la maison . Nous sommes , nous , des locataires
et nous logeons chez lui . Certes , nous nous déplaçons dans nos salles
de séjour et nos cuisines et elles semblent nous appartenir puisqu'un jour
nous avons réglé la dernière traite . Alors , nous nous asseyons sur nos
canapés , nous dormons dans nos chambres et vaquons , machinalement ,
dans nos peaux de propriétaires . Or , si nous possédons nos maisons ,
nous ne les habitons pas vraiment . Le chat , si . Les bruits , les ombres et
les odeurs , dans leurs portions si subtiles qu'elles nous sont indétectables ,
il les connaît , au point que les craquements de plancher , le clair-obscur
des tentures et les courants d'air , il les a fait siens . Et , sans qu'on s'en soit
aperçu , le chat est devenu l'âme de la maison , la dimension de son mystère .
Présence invisible . Où est-il ? . Quelque part entre le grenier et la cave ,
dans un placard , une armoire , rêvassant sur un radiateur , peut-être sous
un lit . Quand on ne l'attendait plus , il apparaît , lent et élastique , comme
les dieux parfois viennent sur terre . Une maison sans chat n'est pas une
maison habitée . Ma chère , ma très chère Filoche , euthanasiée dans mes
bras le mardi 21 février à 9h30 .
et nous logeons chez lui . Certes , nous nous déplaçons dans nos salles
de séjour et nos cuisines et elles semblent nous appartenir puisqu'un jour
nous avons réglé la dernière traite . Alors , nous nous asseyons sur nos
canapés , nous dormons dans nos chambres et vaquons , machinalement ,
dans nos peaux de propriétaires . Or , si nous possédons nos maisons ,
nous ne les habitons pas vraiment . Le chat , si . Les bruits , les ombres et
les odeurs , dans leurs portions si subtiles qu'elles nous sont indétectables ,
il les connaît , au point que les craquements de plancher , le clair-obscur
des tentures et les courants d'air , il les a fait siens . Et , sans qu'on s'en soit
aperçu , le chat est devenu l'âme de la maison , la dimension de son mystère .
Présence invisible . Où est-il ? . Quelque part entre le grenier et la cave ,
dans un placard , une armoire , rêvassant sur un radiateur , peut-être sous
un lit . Quand on ne l'attendait plus , il apparaît , lent et élastique , comme
les dieux parfois viennent sur terre . Une maison sans chat n'est pas une
maison habitée . Ma chère , ma très chère Filoche , euthanasiée dans mes
bras le mardi 21 février à 9h30 .
SIMONE , FEMME-GRENOUILLE
Qui se souvient de Simone de Beaurevoir , la première femme homme-grenouille
et qui se souvient de cet étrange batracien sur les quais de Southwark , arrachant aux
eaux de la Tamise les cadavres de l'Éventreur ?
En dépit de sa dureté , la besogne n'entama jamais la candeur de l'amphibienne :
fouiller les fonds de la Tamise était son destin . Simone l'avait accepté et elle remplissait
son office avec conscience et gravité .
Le soir , dégoulinante encore des vases du fleuve , elle alignait sous les piles du
Charing Cross Bridge les macchabées du jour . Cette tâche crépusculaire , elle l'exécutait
avec soin par respect pour le Service des Décomptes (elle était payée à la pièce) , pour
les employés de l'Identification et de la Voierie , et parce qu'elle aimait le travail bien fait .
Puis elle allait au pub boire une pinte . Alors , elle avait autour des yeux cette auréole
bleue et presque transparente qu'on voit aux confesseurs de l'âme .
Un soir d'automne , elle n'a pas reparu . On retrouva son corps contre Thames Flood
Barrier .
et qui se souvient de cet étrange batracien sur les quais de Southwark , arrachant aux
eaux de la Tamise les cadavres de l'Éventreur ?
En dépit de sa dureté , la besogne n'entama jamais la candeur de l'amphibienne :
fouiller les fonds de la Tamise était son destin . Simone l'avait accepté et elle remplissait
son office avec conscience et gravité .
Le soir , dégoulinante encore des vases du fleuve , elle alignait sous les piles du
Charing Cross Bridge les macchabées du jour . Cette tâche crépusculaire , elle l'exécutait
avec soin par respect pour le Service des Décomptes (elle était payée à la pièce) , pour
les employés de l'Identification et de la Voierie , et parce qu'elle aimait le travail bien fait .
Puis elle allait au pub boire une pinte . Alors , elle avait autour des yeux cette auréole
bleue et presque transparente qu'on voit aux confesseurs de l'âme .
Un soir d'automne , elle n'a pas reparu . On retrouva son corps contre Thames Flood
Barrier .
mercredi 22 février 2017
KRANT 84 . RETOUR
Quand , après six ou huit mois de campagne , nous croisions les premiers courants
de nos mers natales , il nous restait deux jours de navigation hauturière mais déjà nous
étions chez nous . Je me sentais d'humeur avant-coureuse , comme ce soldat qu'on
envoie en reconnaissance en avant de la troupe . Quand je passais la tête par l'écou-
tille au ras du pont , je voyais par les dalots de mer le souvenir de notre côte basse ,
son cordon de dunes délicates aux formes du vent d'ouest et j'appelais Vinc :
- "Vinc ! … où es-tu sacré Vinc ?" , et j'ameutais le navire jusqu'à ce qu'on m'amenât
l'artiste et que ses deux bottes , son interminable ciré , son maigre visage et les deux
claviers nacrés de l'accordéon s'encadrassent dans le trou d'homme . "Joue-nous donc
un air du pays , mon vieux Vinc !"
Vinc ne se faisait pas prier . Il s'asseyait sur le caisson qui ferme le puits aux chaînes
à la pointe du gaillard d'avant , au plus près de la très chère terre qu'après-demain nous
allions embrasser .
- "Klusu stäviustabina , orajini orajini acâtuoji"
Alors qu'il n'y avait autour de lui qu'un champ de vagues grises et crénelées , l'équipage ,
en s'appliquant à son travail , fredonnait : "Nadûd , dïvsi …"
Nous doublions avec deux jours d'avance sur nos corps le môle de la passe de Baltijsk
et sa face éclatante , nous laissions côté crépuscule la lagune atone frôlée par des oiseaux
de mer où , enfants , nous ramassions des coquillages . Puis à tribord la grande jetée ,
surchargée de nos familles et , dans les bras des femmes , des enfants nés pendant la cam-
pagne et que nous avions engendrés pour assurer nos descendances , dressait ses pieux
blancs incrustés de mollusques .
- "Üsi , üsi , uod lapuosi" … allez Vinc , chante ! … nous fermions les yeux .
J'avais posé mon paquetage , jeté mon ciré , tiré mes bottes . J'étais affalé contre la
chaudière… ma mère au fourneau , ses paupières humides , son tablier taché et l'odeur
de la soupe au potiron .
- "Chante , Vinc !" , criais-je par l'écoutille .
de nos mers natales , il nous restait deux jours de navigation hauturière mais déjà nous
étions chez nous . Je me sentais d'humeur avant-coureuse , comme ce soldat qu'on
envoie en reconnaissance en avant de la troupe . Quand je passais la tête par l'écou-
tille au ras du pont , je voyais par les dalots de mer le souvenir de notre côte basse ,
son cordon de dunes délicates aux formes du vent d'ouest et j'appelais Vinc :
- "Vinc ! … où es-tu sacré Vinc ?" , et j'ameutais le navire jusqu'à ce qu'on m'amenât
l'artiste et que ses deux bottes , son interminable ciré , son maigre visage et les deux
claviers nacrés de l'accordéon s'encadrassent dans le trou d'homme . "Joue-nous donc
un air du pays , mon vieux Vinc !"
Vinc ne se faisait pas prier . Il s'asseyait sur le caisson qui ferme le puits aux chaînes
à la pointe du gaillard d'avant , au plus près de la très chère terre qu'après-demain nous
allions embrasser .
- "Klusu stäviustabina , orajini orajini acâtuoji"
Alors qu'il n'y avait autour de lui qu'un champ de vagues grises et crénelées , l'équipage ,
en s'appliquant à son travail , fredonnait : "Nadûd , dïvsi …"
Nous doublions avec deux jours d'avance sur nos corps le môle de la passe de Baltijsk
et sa face éclatante , nous laissions côté crépuscule la lagune atone frôlée par des oiseaux
de mer où , enfants , nous ramassions des coquillages . Puis à tribord la grande jetée ,
surchargée de nos familles et , dans les bras des femmes , des enfants nés pendant la cam-
pagne et que nous avions engendrés pour assurer nos descendances , dressait ses pieux
blancs incrustés de mollusques .
- "Üsi , üsi , uod lapuosi" … allez Vinc , chante ! … nous fermions les yeux .
J'avais posé mon paquetage , jeté mon ciré , tiré mes bottes . J'étais affalé contre la
chaudière… ma mère au fourneau , ses paupières humides , son tablier taché et l'odeur
de la soupe au potiron .
- "Chante , Vinc !" , criais-je par l'écoutille .
lundi 20 février 2017
TROIS MOUCHES 79 . AMOUR FOU
Je la tenais entre le pouce et l'index . "Ne l'écrase pas … je t'en prie" , dit Berthe .
Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de
paille et , comme j'aime Berthe , je lâchai la bestiole …
J'aime Berthe : la tenir , l'écraser dans la paille et mourir . "Je t'en prie" lui dis-je ,
"lâche ton chapeau , tes ultimes merveilles , cet instant de ta vie , ton bourdonnement
de mouche … ton index vermeil … ta bestiole …" . "Pouce !" , dit-elle .
Ma bestiole bourdonne contre Berthe . "Ne pousse pas" , dit-elle à cet ultime instant
de nos vies . Mon index fait merveille , je tiens Berthe , je l'écrase , je l'aime , je me
lâche … et je la prie de mourir sous mon chapeau de paille .
Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de
paille et , comme j'aime Berthe , je lâchai la bestiole …
J'aime Berthe : la tenir , l'écraser dans la paille et mourir . "Je t'en prie" lui dis-je ,
"lâche ton chapeau , tes ultimes merveilles , cet instant de ta vie , ton bourdonnement
de mouche … ton index vermeil … ta bestiole …" . "Pouce !" , dit-elle .
Ma bestiole bourdonne contre Berthe . "Ne pousse pas" , dit-elle à cet ultime instant
de nos vies . Mon index fait merveille , je tiens Berthe , je l'écrase , je l'aime , je me
lâche … et je la prie de mourir sous mon chapeau de paille .
dimanche 19 février 2017
COTE 137 . 75 . IMPOSSIBLE ASCENSION
Nous eûmes chez nous , comme une étoile filante , un jeune poète engagé
volontaire tout juste sorti de l'école . J'ai oublié son nom . Il était tel qu'on imagine
ces rêveurs : frêle , pâle et portant binocles . Un soir , il déclama un texte de sa
composition . Sa voix , triste et grandiloquente , s'élevait comme une offrande
dans le calme inhabituel du champ de bataille . Nous autres , poilus endurcis ,
tassés dans un trou et bouffés par les poux , avons écouté en silence - un silence
incrédule mais fraternel - l'annonce de son effacement du monde par le moyen
d'une triomphale ascension . Notre jeune compagnon eut droit à nos applaudissements
mais pas à nos larmes car de celles-ci nous n'avions plus en magasin .
Le lendemain à l'aube , l'État-Major nous somma de prendre enfin la cote 137 . Nous
nous sommes extirpés de notre bourbier par les échelles de bois . Le poète fut l'un des
premiers à s'élancer , la gorge serrée sur un chant de guerre mais il avait à peine fait vingt
mètres que la balle d'un shrapnel lui emporta le haut de la tête . Au bout d'une heure à
batailler en vain avec nos pinces contre les barbelés que les allemands avaient posés la
nuit , nous nous sommes repliés . Le corps du poète avait disparu .
- Martial à Bertin qui , ce jour-là , ne participait pas à l'attaque et s'activait pour l'heure
autour de la cafetière : "Le poète … ils l'ont eu ! …"
- Bertin : "Oui … j'ai vu … à vingt mètres" . Il montre : "Là"
- Martial : "Où est-ce qu'il est ?"
- Bertin : "Un obus de 105"
- Martial : "Quoi ?"
- Bertin : "Un obus de 105 … en plein dessus …"
- Martial , se signant : "Bon dieu , il est monté au ciel le gamin ! … comme il avait
prévu …"
- Bertin . Son flegme habituel : "Je l'ai pas vu monter"
- Martial : "Avec un obus de 105 ?"
- Bertin , buté : "Je l'ai pas vu monter" . Il verse le café dans les tasses .
- Martial : "……….?……….."
- Bertin : "Il est enfoncé dans le sol"
- Martial : "……….?……….."
- Bertin , les mains dans les poches de sa capote , estimant en expert :
"Au moins deux mètres"
volontaire tout juste sorti de l'école . J'ai oublié son nom . Il était tel qu'on imagine
ces rêveurs : frêle , pâle et portant binocles . Un soir , il déclama un texte de sa
composition . Sa voix , triste et grandiloquente , s'élevait comme une offrande
dans le calme inhabituel du champ de bataille . Nous autres , poilus endurcis ,
tassés dans un trou et bouffés par les poux , avons écouté en silence - un silence
incrédule mais fraternel - l'annonce de son effacement du monde par le moyen
d'une triomphale ascension . Notre jeune compagnon eut droit à nos applaudissements
mais pas à nos larmes car de celles-ci nous n'avions plus en magasin .
Le lendemain à l'aube , l'État-Major nous somma de prendre enfin la cote 137 . Nous
nous sommes extirpés de notre bourbier par les échelles de bois . Le poète fut l'un des
premiers à s'élancer , la gorge serrée sur un chant de guerre mais il avait à peine fait vingt
mètres que la balle d'un shrapnel lui emporta le haut de la tête . Au bout d'une heure à
batailler en vain avec nos pinces contre les barbelés que les allemands avaient posés la
nuit , nous nous sommes repliés . Le corps du poète avait disparu .
- Martial à Bertin qui , ce jour-là , ne participait pas à l'attaque et s'activait pour l'heure
autour de la cafetière : "Le poète … ils l'ont eu ! …"
- Bertin : "Oui … j'ai vu … à vingt mètres" . Il montre : "Là"
- Martial : "Où est-ce qu'il est ?"
- Bertin : "Un obus de 105"
- Martial : "Quoi ?"
- Bertin : "Un obus de 105 … en plein dessus …"
- Martial , se signant : "Bon dieu , il est monté au ciel le gamin ! … comme il avait
prévu …"
- Bertin . Son flegme habituel : "Je l'ai pas vu monter"
- Martial : "Avec un obus de 105 ?"
- Bertin , buté : "Je l'ai pas vu monter" . Il verse le café dans les tasses .
- Martial : "……….?……….."
- Bertin : "Il est enfoncé dans le sol"
- Martial : "……….?……….."
- Bertin , les mains dans les poches de sa capote , estimant en expert :
"Au moins deux mètres"
vendredi 17 février 2017
LE CASINO DE DEAUVILLE
Lorsque je passe sous les templions d'or du Casino Barrière et que je vois mon
reflet dans les immenses miroirs , moi , Augustin Verstraete , gros producteur
d'endives hors sol , je mesure le chemin parcouru .
Les tziganes font de la musique ; les Verstraete du chicon . Ils ne savent faire que ça .
Je me souviens de Willy , mon grand-père , aux semis de mai , comme aux temps
utérins ; et moi , petit gars de douze ans , au volant du Massey-Ferguson de la ferme ,
avec mon père Georges , à l'arrachage des chicorées … cette époque est accomplie .
Aujourd'hui , faut que ça gagne . D'où mon idée du forçage hydroponique . Les
racines de chicorées dans des bains nutritifs , c'est : pas de labours , pas de couches ,
pas de cassage (j'ai une machine automatique) et pas à se les geler dans des champs
pourris . J'affecte mon temps aux statistiques , à l'informatique , à la productique et à
tout ce qui se termine en "tique" .
Avec les restes de mon Babystar , mon père avait fabriqué une petite cariole . Je m'y
serrais avec les endives pendant qu'il démarrait la mobylette et nous allions le jeudi au
marché d'Hazebrouck .
Aujourd'hui j'ai un 4X4 BMW . J'ai divorcé . J'ai un triple pontage , une maîtresse
acariâtre et coûteuse . Mes enfants n'ont qu'une idée : survivre jusqu'à la fin de leurs
jours avec ma fortune et sans rien foutre .
J'ai parcouru un sacré chemin .
reflet dans les immenses miroirs , moi , Augustin Verstraete , gros producteur
d'endives hors sol , je mesure le chemin parcouru .
Les tziganes font de la musique ; les Verstraete du chicon . Ils ne savent faire que ça .
Je me souviens de Willy , mon grand-père , aux semis de mai , comme aux temps
utérins ; et moi , petit gars de douze ans , au volant du Massey-Ferguson de la ferme ,
avec mon père Georges , à l'arrachage des chicorées … cette époque est accomplie .
Aujourd'hui , faut que ça gagne . D'où mon idée du forçage hydroponique . Les
racines de chicorées dans des bains nutritifs , c'est : pas de labours , pas de couches ,
pas de cassage (j'ai une machine automatique) et pas à se les geler dans des champs
pourris . J'affecte mon temps aux statistiques , à l'informatique , à la productique et à
tout ce qui se termine en "tique" .
Avec les restes de mon Babystar , mon père avait fabriqué une petite cariole . Je m'y
serrais avec les endives pendant qu'il démarrait la mobylette et nous allions le jeudi au
marché d'Hazebrouck .
Aujourd'hui j'ai un 4X4 BMW . J'ai divorcé . J'ai un triple pontage , une maîtresse
acariâtre et coûteuse . Mes enfants n'ont qu'une idée : survivre jusqu'à la fin de leurs
jours avec ma fortune et sans rien foutre .
J'ai parcouru un sacré chemin .
jeudi 16 février 2017
LE CONDAMNÉ
Le 10 février 1932 , je fus condamné à mettre sur l'échafaud un point final
aux 12000 jours de mon existence ; ils avaient empuanti l'atmosphère . Dix
minutes après la sentence , une fois la salle évacuée , je me souviens comme si
c'était hier du photographe pâle comme la mort qui tenait sur son épaule gauche
le trépied de la chambre noire et dans la main droite la valise de la chambre elle-
même , impassible , attendant que les forces de l'ordre et les huissiers eussent
poussé dehors le dernier protestataire . Car le public avait protesté . Il trouvait
le verdict inique . Pas moi . Si j'ai bien compris (c'est ce que m'expliqua mon
avocat) , l'assistance avait trouvé la décision des jurés ridicule et d'une bien-
vaillance risible , voire dérisoire . Je trouvai saugrenu qu'on veuille dans le
ridicule séparer le risible du dérisoire comme un corps de sa tête . Ces bons
citoyens eussent préféré que chacun de mes membres fut attaché à un cheval
de trait et qu'après dislocation , on plaçât le tronc résiduel sur un grill où il
rôtirait à feu doux . Certes , je n'avais pas volé un petit pain ou deux oranges
à l'étal du marché ; j'avais commis un septuple meurtre dans des conditions que
je qualifiais moi-même de cruelles . Circonstances aggravantes , j'avais prémédité
la chose depuis ma venue au monde et , plus que d'avoir occis mes frères , papa
et maman , papy et mamie , on m'en voulait de les avoir débités en tranches .
Mon procès fut d'un ennui mortel . Je m'en désintéressai et , du plafond à
caissons de la salle d'audience , je connaissais chaque détail .
Quelques jours avant son assassinat , le Président Doumer refusa de me
gracier . Ce fut le dernier acte public de sa vie . Le 3 mai 1932 , à 4 heures du
matin , l'aumônier me remit aux bons soins du Docteur Guillotin .
aux 12000 jours de mon existence ; ils avaient empuanti l'atmosphère . Dix
minutes après la sentence , une fois la salle évacuée , je me souviens comme si
c'était hier du photographe pâle comme la mort qui tenait sur son épaule gauche
le trépied de la chambre noire et dans la main droite la valise de la chambre elle-
même , impassible , attendant que les forces de l'ordre et les huissiers eussent
poussé dehors le dernier protestataire . Car le public avait protesté . Il trouvait
le verdict inique . Pas moi . Si j'ai bien compris (c'est ce que m'expliqua mon
avocat) , l'assistance avait trouvé la décision des jurés ridicule et d'une bien-
vaillance risible , voire dérisoire . Je trouvai saugrenu qu'on veuille dans le
ridicule séparer le risible du dérisoire comme un corps de sa tête . Ces bons
citoyens eussent préféré que chacun de mes membres fut attaché à un cheval
de trait et qu'après dislocation , on plaçât le tronc résiduel sur un grill où il
rôtirait à feu doux . Certes , je n'avais pas volé un petit pain ou deux oranges
à l'étal du marché ; j'avais commis un septuple meurtre dans des conditions que
je qualifiais moi-même de cruelles . Circonstances aggravantes , j'avais prémédité
la chose depuis ma venue au monde et , plus que d'avoir occis mes frères , papa
et maman , papy et mamie , on m'en voulait de les avoir débités en tranches .
Mon procès fut d'un ennui mortel . Je m'en désintéressai et , du plafond à
caissons de la salle d'audience , je connaissais chaque détail .
Quelques jours avant son assassinat , le Président Doumer refusa de me
gracier . Ce fut le dernier acte public de sa vie . Le 3 mai 1932 , à 4 heures du
matin , l'aumônier me remit aux bons soins du Docteur Guillotin .
KRANT 83 . SOURIS VERTE
Le quartier-maître revenait ivre de ses bordées . Ivre et seul . C'était le genre d'homme
à se saoûler en solitaire . Jamais on ne le vit autre en telle circonstance . En mer, sur le
Kritik , l'alcool n'était pas interdit car il faut bien tenir contre le vent et le froid mais per-
sonne n'aurait osé en abuser . Cette nuit-là , Toms (c'est le quartier-maitre) tentait de ga-
gner le bord par l'échelle de coupée et nous craignîmes qu'il se mit à l'eau . Puis , ayant
enfin posé un pied incertain sur la passerelle , il brandit une bouteille vide et s'égosilla
avec une chanson française : "Une souris verte , qui courait dans l'herbe … !" .
Monsieur Lee contemplait ce naufrage en produisant le rire accoutumé : "Hi-hi-hi !" .
Il traduisit .
- Moi : "Ces idiots de français ! … une souris verte !"
- Krant , du haut de la passerelle : "Pourtant , chef , on peut se représenter une souris
verte … je la vois , moi , cette souris !"
- Moi : "Capitaine , moi aussi je la vois dans ma tête cette souris verte ! … mais pas entre
nos sacs de riz !"
- Krant : "Vous pouvez aussi voir dans votre tête une baleine à quatre pattes ou un rhino-
céros à cou de girafe"
- Moi : "Oui , capitaine , je les vois … mais ce sont des balivernes !"
- Krant : "A votre avis , chef , Hume peut-il voir dans sa tête une souris verte ?"
- Moi : "Certes non , capitaine ! … pour Hume , les souris sont grises …"
- Krant : "Comment se fait-il que l'homme produise dans sa tête ces êtres insanes ? … et
sont-ils vraiment insanes et moins dignes d'attention qu'une souris grise ?"
- Moi : "Capitaine ! … une souris verte !"
- Monsieur Lee : "Hi-hi-hi"
- Krant : "Donc , pour Hume , les souris sont grises et pour nous , les souris sont grises
dans la nature mais peuvent être grises ou vertes dans notre tête , et pourquoi pas rouges …
comment se fait-il ?"
- Moi : "Capitaine , ce sont des assemblages de mots qui forment ces fadaises … une
souris ne saurait être verte , ventrebleu !"
- Krant : "Si je vous suis bien , chef , c'est cette formidable conquête de l'homme - et son
orgueil - qui l'amène à ces bêtises : le langage ?"
Le quartier-maître s'écroula sur le pont .
- Moi : "Il semblerait , capitaine !"
à se saoûler en solitaire . Jamais on ne le vit autre en telle circonstance . En mer, sur le
Kritik , l'alcool n'était pas interdit car il faut bien tenir contre le vent et le froid mais per-
sonne n'aurait osé en abuser . Cette nuit-là , Toms (c'est le quartier-maitre) tentait de ga-
gner le bord par l'échelle de coupée et nous craignîmes qu'il se mit à l'eau . Puis , ayant
enfin posé un pied incertain sur la passerelle , il brandit une bouteille vide et s'égosilla
avec une chanson française : "Une souris verte , qui courait dans l'herbe … !" .
Monsieur Lee contemplait ce naufrage en produisant le rire accoutumé : "Hi-hi-hi !" .
Il traduisit .
- Moi : "Ces idiots de français ! … une souris verte !"
- Krant , du haut de la passerelle : "Pourtant , chef , on peut se représenter une souris
verte … je la vois , moi , cette souris !"
- Moi : "Capitaine , moi aussi je la vois dans ma tête cette souris verte ! … mais pas entre
nos sacs de riz !"
- Krant : "Vous pouvez aussi voir dans votre tête une baleine à quatre pattes ou un rhino-
céros à cou de girafe"
- Moi : "Oui , capitaine , je les vois … mais ce sont des balivernes !"
- Krant : "A votre avis , chef , Hume peut-il voir dans sa tête une souris verte ?"
- Moi : "Certes non , capitaine ! … pour Hume , les souris sont grises …"
- Krant : "Comment se fait-il que l'homme produise dans sa tête ces êtres insanes ? … et
sont-ils vraiment insanes et moins dignes d'attention qu'une souris grise ?"
- Moi : "Capitaine ! … une souris verte !"
- Monsieur Lee : "Hi-hi-hi"
- Krant : "Donc , pour Hume , les souris sont grises et pour nous , les souris sont grises
dans la nature mais peuvent être grises ou vertes dans notre tête , et pourquoi pas rouges …
comment se fait-il ?"
- Moi : "Capitaine , ce sont des assemblages de mots qui forment ces fadaises … une
souris ne saurait être verte , ventrebleu !"
- Krant : "Si je vous suis bien , chef , c'est cette formidable conquête de l'homme - et son
orgueil - qui l'amène à ces bêtises : le langage ?"
Le quartier-maître s'écroula sur le pont .
- Moi : "Il semblerait , capitaine !"
mardi 14 février 2017
TROIS MOUCHES 78 . PAN !
Je lui dis de lâcher son arme mais elle tenait à sa main comme à un aimant .
C'est donc sans surprise que je reçus dans le buffet une balle de calibre 9 et ,
que trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnassent contre nos cha-
peaux de paille , ne changeait rien à l'affaire .
C'était une affaire bourdonnante : neuf mouches furent surprises dans le buffet
de l'amant qu'elle tenait par la main et qui lâcha de son chapeau trois balles d'un
merveilleux calibre .
Des mouches d'un merveilleux calibre s'échangeaient neuf pailles vermeilles .
C'était celles des chapeaux que nous tenions à la main . L'affaire n'était pas
surprenante : rien ne bourdonnait dans le buffet et je reçus les trois balles de
l'arme que j'avais lâchée .
C'est donc sans surprise que je reçus dans le buffet une balle de calibre 9 et ,
que trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnassent contre nos cha-
peaux de paille , ne changeait rien à l'affaire .
C'était une affaire bourdonnante : neuf mouches furent surprises dans le buffet
de l'amant qu'elle tenait par la main et qui lâcha de son chapeau trois balles d'un
merveilleux calibre .
Des mouches d'un merveilleux calibre s'échangeaient neuf pailles vermeilles .
C'était celles des chapeaux que nous tenions à la main . L'affaire n'était pas
surprenante : rien ne bourdonnait dans le buffet et je reçus les trois balles de
l'arme que j'avais lâchée .
lundi 13 février 2017
COTE 137 . 74 . HOTCHKISS
Cette nuit-là , une nuit noire et humide - mais y a-t-il dans une guerre des nuits sèches
et claires ? - nous avons repoussé une attaque . C'était une attaque surprise , sans prépa-
ration d'artillerie mais nos patrouilleurs avaient remarqué qu'en face on s'activait . Aussi
notre tranchée était comme la gueule ouverte d'un loup , plantée des mitrailleuses Hotchkiss
que nous venions de recevoir . Martial et moi en tenions une . Quand les premières formes
grises se sont jetées sur nos barbelés pour les cisailler , Martial a tiré en hurlant comme
furieusement joyeux ; je tenais la bande de cartouches . Entre les rafales , j'entendais les
proférations de cette langue que je ne comprenais pas mais qui me devenait familière .
L'ennemi surpris se replia en laissant pas mal de gars sur le terrain …
Le lendemain matin , Martial n'allait pas bien .
- Moi : "Qu'est-ce que tu as , vieux ? … tu es pâle …"
- Martial , adossé au parapet : "………………."
- Moi : "Martial ! … dis quelque chose !"
- Martial : "Je … je pense à Hans"
- Moi : "Hans ? … quel Hans ?"
- Martial : "A Hans et à Heinrich"
- Moi : "………….?…………"
- Martial : "Hans , Heinrich , Siegfried , Carl , Fritz …"
- Moi : "……………."
- Martial : "Friedrich , Konrad , Reiner , Wilfried , Peter …"
- Moi : "……………."
- Martial : "Des paysans bavarois , un forgeron rhénan , un instituteur de Saxe , un boulanger
du Meklembourg , un barbier , des braves types du Schleswig-Holstein …"
- Moi : "……………."
- Martial : "Des fumeurs de pipe , des pêcheurs à la ligne , des amoureux , des buveurs de
bière , des danseurs du dimanche , des boute en train , des amis des bêtes … peut-être un ou
deux poètes … qui sait !"
- Moi : "De qui parles-tu , Martial ? … qui sont ces gars ? … où sont-ils ?"
Je savais bien de qui il parlait ; et je savais où ils étaient .
- Martial , d'un signe du pouce par-dessus son épaule , vers les tas gris enfoncés dans la
boue : "Là …"
- Moi : "…………….."
- Martial . Il désigne sa mitrailleuse d'un mouvement du menton : "Avec cette saloperie ,
j'ai pas pu les manquer !"
et claires ? - nous avons repoussé une attaque . C'était une attaque surprise , sans prépa-
ration d'artillerie mais nos patrouilleurs avaient remarqué qu'en face on s'activait . Aussi
notre tranchée était comme la gueule ouverte d'un loup , plantée des mitrailleuses Hotchkiss
que nous venions de recevoir . Martial et moi en tenions une . Quand les premières formes
grises se sont jetées sur nos barbelés pour les cisailler , Martial a tiré en hurlant comme
furieusement joyeux ; je tenais la bande de cartouches . Entre les rafales , j'entendais les
proférations de cette langue que je ne comprenais pas mais qui me devenait familière .
L'ennemi surpris se replia en laissant pas mal de gars sur le terrain …
Le lendemain matin , Martial n'allait pas bien .
- Moi : "Qu'est-ce que tu as , vieux ? … tu es pâle …"
- Martial , adossé au parapet : "………………."
- Moi : "Martial ! … dis quelque chose !"
- Martial : "Je … je pense à Hans"
- Moi : "Hans ? … quel Hans ?"
- Martial : "A Hans et à Heinrich"
- Moi : "………….?…………"
- Martial : "Hans , Heinrich , Siegfried , Carl , Fritz …"
- Moi : "……………."
- Martial : "Friedrich , Konrad , Reiner , Wilfried , Peter …"
- Moi : "……………."
- Martial : "Des paysans bavarois , un forgeron rhénan , un instituteur de Saxe , un boulanger
du Meklembourg , un barbier , des braves types du Schleswig-Holstein …"
- Moi : "……………."
- Martial : "Des fumeurs de pipe , des pêcheurs à la ligne , des amoureux , des buveurs de
bière , des danseurs du dimanche , des boute en train , des amis des bêtes … peut-être un ou
deux poètes … qui sait !"
- Moi : "De qui parles-tu , Martial ? … qui sont ces gars ? … où sont-ils ?"
Je savais bien de qui il parlait ; et je savais où ils étaient .
- Martial , d'un signe du pouce par-dessus son épaule , vers les tas gris enfoncés dans la
boue : "Là …"
- Moi : "…………….."
- Martial . Il désigne sa mitrailleuse d'un mouvement du menton : "Avec cette saloperie ,
j'ai pas pu les manquer !"
dimanche 12 février 2017
CARTE DE VOEUX D'ALBERT À MARIE
J'ai retrouvé une carte de voeux dans mes archives . Elle était prise en sandwich
entre deux feuilles de calculs . Je ne l'ai jamais envoyée . A l'époque , j'étais obsédé
par la déviation des positions apparentes des étoiles par le soleil et je noircissais des
pages et des pages d'équations .
Le 31 décembre 1909 , j'étais vraiment très occupé : Marcel Grossmann m'initiait
à la géométrie différentielle dans le salon et , pendant les rares pauses , je discutais
des fonctions invariantes avec David Hilbert dans le fumoir . Déjà , je soupçonnais
que la gravitation atteste la déformation de l'espace-temps , c'est dire si je n'avais pas
la tête à souhaiter une bonne santé pour l'année 1910 , même à quelqu'un que j'aimais .
Elle s'appelait Marie . C'était une consoeur , une fille pas bête ; une intelligence au-
dessus de la moyenne . Quand nous déjeunions au Reingold sur la Hauptstrasse de
Berlin , elle me parlait chimie . Et comme les quatre vingt dix neuf centièmes de mon
cerveau étaient absorbés par des rêves relativement restreints , le dernier centième
épongeait ses babillages à propos du radium .
Le 31 décembre 1909 , mes cent milliards de neurones étaient en feu . J'étais sur
le point de tout expliquer ? Ç'aurait été un beau gâchis de perdre le fil pour gribouiller
une carte de voeux d'à peine 55 cm2 !
A. E
entre deux feuilles de calculs . Je ne l'ai jamais envoyée . A l'époque , j'étais obsédé
par la déviation des positions apparentes des étoiles par le soleil et je noircissais des
pages et des pages d'équations .
Le 31 décembre 1909 , j'étais vraiment très occupé : Marcel Grossmann m'initiait
à la géométrie différentielle dans le salon et , pendant les rares pauses , je discutais
des fonctions invariantes avec David Hilbert dans le fumoir . Déjà , je soupçonnais
que la gravitation atteste la déformation de l'espace-temps , c'est dire si je n'avais pas
la tête à souhaiter une bonne santé pour l'année 1910 , même à quelqu'un que j'aimais .
Elle s'appelait Marie . C'était une consoeur , une fille pas bête ; une intelligence au-
dessus de la moyenne . Quand nous déjeunions au Reingold sur la Hauptstrasse de
Berlin , elle me parlait chimie . Et comme les quatre vingt dix neuf centièmes de mon
cerveau étaient absorbés par des rêves relativement restreints , le dernier centième
épongeait ses babillages à propos du radium .
Le 31 décembre 1909 , mes cent milliards de neurones étaient en feu . J'étais sur
le point de tout expliquer ? Ç'aurait été un beau gâchis de perdre le fil pour gribouiller
une carte de voeux d'à peine 55 cm2 !
A. E
samedi 11 février 2017
PARADIS 71 . QUAND TOUT N'EST PAS PARFAIT
Dieu est soucieux . Il est assis à la table de travail où il concocte sa création .
Ses avant-bras posés sur les plans sont nus car il a roulé sur ses coudes les manches
de la nuée de gloire qui lui tient lieu de vêtement .
- "Contrairement à ce qui est dit dans la Bible (Gn 1:31) , Dieu n'a pas dit que cela
était bon . Non , non , non , bien au contraire : "Tout cela n'est pas parfait"
- Ève est accoudée au dossier de la chaise du Créateur : "Moi je trouve que c'est pas
mal …"
- Dieu : "Pas mal ? … ben justement , du mal il y en a … c'est là que le bât blesse"
- Ève : "Où tu vois du mal ?"
- Dieu : "J'en vois partout … des volcans , des tremblements de terre , la grêle , les
ras de marée , les pluies de grenouilles , la peste , les sauterelles , les furoncles …
et j'en passe"
- Ève : "………….?……….."
- Dieu : "J'ai mal fait mon boulot : trop de désordres"
- Ève : "Quel percussionniste tu fais !"
- Dieu : "Per-fec-tionniste , Ève … per-fec-tionniste . Non , tu es gentille , ma création
est pleine d'imperfections"
- Ève : "…………."
- Dieu : "Et l'homme y remet une couche : les guerres , les tortures , les boucheries ,
le gaz moutarde , la corruption , la méchanceté , la cruauté , l'appât du gain …"
- Ève : "…………."
- Dieu : "… le football …"
- Ève : "Ah , oui : le football ! … pffff !"
- Dieu : "Dans le domaine du mal-fait et du mal-tout-court , tes héritiers sont des sacrés
inventeurs !"
Ses avant-bras posés sur les plans sont nus car il a roulé sur ses coudes les manches
de la nuée de gloire qui lui tient lieu de vêtement .
- "Contrairement à ce qui est dit dans la Bible (Gn 1:31) , Dieu n'a pas dit que cela
était bon . Non , non , non , bien au contraire : "Tout cela n'est pas parfait"
- Ève est accoudée au dossier de la chaise du Créateur : "Moi je trouve que c'est pas
mal …"
- Dieu : "Pas mal ? … ben justement , du mal il y en a … c'est là que le bât blesse"
- Ève : "Où tu vois du mal ?"
- Dieu : "J'en vois partout … des volcans , des tremblements de terre , la grêle , les
ras de marée , les pluies de grenouilles , la peste , les sauterelles , les furoncles …
et j'en passe"
- Ève : "………….?……….."
- Dieu : "J'ai mal fait mon boulot : trop de désordres"
- Ève : "Quel percussionniste tu fais !"
- Dieu : "Per-fec-tionniste , Ève … per-fec-tionniste . Non , tu es gentille , ma création
est pleine d'imperfections"
- Ève : "…………."
- Dieu : "Et l'homme y remet une couche : les guerres , les tortures , les boucheries ,
le gaz moutarde , la corruption , la méchanceté , la cruauté , l'appât du gain …"
- Ève : "…………."
- Dieu : "… le football …"
- Ève : "Ah , oui : le football ! … pffff !"
- Dieu : "Dans le domaine du mal-fait et du mal-tout-court , tes héritiers sont des sacrés
inventeurs !"
jeudi 9 février 2017
PAULETTE BOUCHART .
Paulette Bouchart vint au monde avec deux chromosomes X . Le hasard l'avait
faite fille et la tradition familiale la fit Paulette , comme sa grand-mère . Elle aurait
pu être garçon si les gamètes avaient joué un autre jeu mais , fille , elle ne pouvait
être que Paulette .
Paulette Bouchart est aujourd'hui strip-teaseuse à l'Hippocampe de Gravelines .
C'est une fille accorte de 28 ans . Du chaton qu'elle était à la naissance , elle a gardé
l'élasticité , et c'est tout . Sa primitive naïveté , elle l'a perdue en apprenant qu'elle
était elle . Au contraire des chats qui viennent au monde et y restent . Car les chats
ne savent pas qu'ils sont eux . Ce chat à rayures dans la gouttière de Paulette ne sait
pas que , dans la gouttière de Paulette , ce chat à rayures c'est lui . Il est ce chat-là
dans cette gouttière-là et il a trop à faire avec les lois de l'aplomb pour s'inquiéter de
celles de l'identité .
Par fort vent d'ouest , Paulette , danseuse flexible , escalade sa descente d'eau et
rejoint dans la gouttière son chat . Quand elle a recalé les tuiles disjointes par la tem-
pête , elle ne manque pas de l"interroger : "T'es qui , toi ?" . Le chat la considère
comme cet ustensile à délivrer les rations , inhabituellement placé dans la gouttière ,
et la question de Paulette glisse sur ses rayures , emportée par le ciel de traîne .
"Paulette Bouchart !" , proclame l'animateur de l'Hippocampe quand Paulette a
ôté son dernier vêtement et que les projecteurs s'éteignent . Afin qu'à ce corps
plastique s'accorde un patronyme et que quiconque , chargé de chromosomes X et Y ,
sache à quoi et à qui il doit sa petite érection .
faite fille et la tradition familiale la fit Paulette , comme sa grand-mère . Elle aurait
pu être garçon si les gamètes avaient joué un autre jeu mais , fille , elle ne pouvait
être que Paulette .
Paulette Bouchart est aujourd'hui strip-teaseuse à l'Hippocampe de Gravelines .
C'est une fille accorte de 28 ans . Du chaton qu'elle était à la naissance , elle a gardé
l'élasticité , et c'est tout . Sa primitive naïveté , elle l'a perdue en apprenant qu'elle
était elle . Au contraire des chats qui viennent au monde et y restent . Car les chats
ne savent pas qu'ils sont eux . Ce chat à rayures dans la gouttière de Paulette ne sait
pas que , dans la gouttière de Paulette , ce chat à rayures c'est lui . Il est ce chat-là
dans cette gouttière-là et il a trop à faire avec les lois de l'aplomb pour s'inquiéter de
celles de l'identité .
Par fort vent d'ouest , Paulette , danseuse flexible , escalade sa descente d'eau et
rejoint dans la gouttière son chat . Quand elle a recalé les tuiles disjointes par la tem-
pête , elle ne manque pas de l"interroger : "T'es qui , toi ?" . Le chat la considère
comme cet ustensile à délivrer les rations , inhabituellement placé dans la gouttière ,
et la question de Paulette glisse sur ses rayures , emportée par le ciel de traîne .
"Paulette Bouchart !" , proclame l'animateur de l'Hippocampe quand Paulette a
ôté son dernier vêtement et que les projecteurs s'éteignent . Afin qu'à ce corps
plastique s'accorde un patronyme et que quiconque , chargé de chromosomes X et Y ,
sache à quoi et à qui il doit sa petite érection .
mercredi 8 février 2017
DESMOND 64 . POKER
Pour se délasser , le Président organise des parties de poker . Ses partenaires
habituels sont John Dean , le Conseiller Juridique , Maryline , le Chef de Cabinet
Bob Haldeman et , bien entendu , Dear Henry . Je suis parfois invité pour mon
malheur à me joindre à eux . C'est ainsi qu'en 1973 , en pleine tourmente du
Watergate , je faillis perdre la moitié de mon salaire mensuel .
- Le Président . Sourire carnassier : "Cher Desmond ! … c'est dur , hein !?"
- Moi , penaud : "Je … je …"
- Maryline , compatissante : "Mon pauvre chou !"
- Le Président : "Vous avez été beaucoup trop prudent dans cette partie … froussard …
pas assez belliqueux … pas assez retors … vous êtes un gentil , Desmond … c'est pour
ça qu'on vous aime"
- John Dean , pouffant et écrasant son mégot dans un cendrier : "Et pour ça qu'on aime
vous avoir à notre table ..."
- Dear Henry rassemble les cartes et les jetons : "Desmond est un idéaliste , Monsieur
le Président"
- Bob Haldeman , empochant la moitié de mon petit salaire : "C'est en forgeant qu'on
devient forgeron"
- Maryline , sardonique : "… et c'est en faisant de la plomberie qu'on devient plombier"
Stupeur dans le Cabinet Room . C'est dans cette pièce de l'Aile Ouest que se déroulent
les parties de poker .
- Le Président : "Maryline ! … qu'est-ce qui vous prend !? … que voulez-vous dire ?"
- Maryline , en parfaite (plus-que-parfaite) ingénue : "Je trouve ça amusant … j'aurais pu
dire : c'est en espionnant qu'on devient espion .. ou : c'est en trichant qu'on devient
tricheur … ou …"
- Le Président , blanc de rage contenue : "Suffit , Maryline ! … arrêtez ça immediately !"
John Dean et Bob Haldeman sont blêmes . Dear Henry tire paisiblement sur son cigare .
Je voudrais rentrer sous terre .
- Le Président à Bob Haldeman : "Bob ! … rendez son argent à Desmond … Henry a raison,
c'est un bleu … nous , nous faisons de la politique … Desmond est un innocent … nous ,
nous jouons au poker à longueur de journée"
habituels sont John Dean , le Conseiller Juridique , Maryline , le Chef de Cabinet
Bob Haldeman et , bien entendu , Dear Henry . Je suis parfois invité pour mon
malheur à me joindre à eux . C'est ainsi qu'en 1973 , en pleine tourmente du
Watergate , je faillis perdre la moitié de mon salaire mensuel .
- Le Président . Sourire carnassier : "Cher Desmond ! … c'est dur , hein !?"
- Moi , penaud : "Je … je …"
- Maryline , compatissante : "Mon pauvre chou !"
- Le Président : "Vous avez été beaucoup trop prudent dans cette partie … froussard …
pas assez belliqueux … pas assez retors … vous êtes un gentil , Desmond … c'est pour
ça qu'on vous aime"
- John Dean , pouffant et écrasant son mégot dans un cendrier : "Et pour ça qu'on aime
vous avoir à notre table ..."
- Dear Henry rassemble les cartes et les jetons : "Desmond est un idéaliste , Monsieur
le Président"
- Bob Haldeman , empochant la moitié de mon petit salaire : "C'est en forgeant qu'on
devient forgeron"
- Maryline , sardonique : "… et c'est en faisant de la plomberie qu'on devient plombier"
Stupeur dans le Cabinet Room . C'est dans cette pièce de l'Aile Ouest que se déroulent
les parties de poker .
- Le Président : "Maryline ! … qu'est-ce qui vous prend !? … que voulez-vous dire ?"
- Maryline , en parfaite (plus-que-parfaite) ingénue : "Je trouve ça amusant … j'aurais pu
dire : c'est en espionnant qu'on devient espion .. ou : c'est en trichant qu'on devient
tricheur … ou …"
- Le Président , blanc de rage contenue : "Suffit , Maryline ! … arrêtez ça immediately !"
John Dean et Bob Haldeman sont blêmes . Dear Henry tire paisiblement sur son cigare .
Je voudrais rentrer sous terre .
- Le Président à Bob Haldeman : "Bob ! … rendez son argent à Desmond … Henry a raison,
c'est un bleu … nous , nous faisons de la politique … Desmond est un innocent … nous ,
nous jouons au poker à longueur de journée"
KRANT 82 . PATUSAN
Nous devions retrouver Jim à Patusan , à l'intérieur des terres . Nous avions engagé
le Kritik sur le fleuve et c'est peu de dire que le timonier était tendu car l'engravage sur
un banc de sable eut été fatal . Il n'y a pas ici de marée et un bateau échoué l'est pour
l'éternité . Krant cependant avait pris ce risque pour le respect de la parole donnée : il
avait promis à Jim de charger sa récolte de café et de la négocier à Kalimantan . Pour-
quoi un blanc s'était-il exilé au coeur de la jungle , nul ne le savait sauf Krant qui - selon
Monsieur Lee - tenait l'histoire d'un certain Marlow .
Nous ne devions plus être loin quand , après un méandre , des pirogues , comme ensor-
celées , surgirent de berges touffues . Chacune était propulsée par une dizaine de pagayeurs
et portait le même nombre de guerriers brandissant boucliers et javelines . Dans les narines
de ces sauvages étaient fichées deux dents de porc (c'est ce que j'appris plus tard) , leurs
visages couverts d'argile et noircis au charbon de bois étaient auréolés de plumes de poule ,
sur leurs poitrines me dit en souriant Monsieur Lee était peint le motif nuit-ngit qui suggère
la guerre mais aussi la protection .
Bientôt , ces pirogues rapides furent à nos bords , de chaque côté , et les guerriers se
mirent à chanter . "Sacrebleu" , dit le timonier agrippé à la barre , "nous allons finir dans
une casserole !" et Hume crachait une colère ancestrale . C'était un chant à deux voix qui
se répondaient en écho , quand un son familier , tâtonnant et cherchant son chemin , vint
se glisser entre elles . C'était Vinc . Il avait décroché son accordéon et , assis à la poupe
du Kritik , il communiait , les yeux tournés vers le ciel . Un guerrier qui devait être le chef
puisqu'il arborait une coiffe ornée des plumes de l'oiseau de paradis tendit son javelot vers
un Vinc que je crus d'emblée transpercé : "Gathé wong langit !" répétait-il . "Grand homme
du vent" traduisit Monsieur Lee à mon oreille . Je regardai cet échalas de Vinc , mince
comme un soufflet de son instrument .
Ainsi fûmes-nous escortés jusqu'à une rive dégagée parsemée de huttes . Un minuscule
point blanc nous faisait signe et derrière lui il y avait l'immense mur de la frondaison .
Je me tournai vers Monsieur Lee: "Monsieur Lee ! … vous parlez aussi le javanais !?"
- "Pas très bien" , répondit-il .
le Kritik sur le fleuve et c'est peu de dire que le timonier était tendu car l'engravage sur
un banc de sable eut été fatal . Il n'y a pas ici de marée et un bateau échoué l'est pour
l'éternité . Krant cependant avait pris ce risque pour le respect de la parole donnée : il
avait promis à Jim de charger sa récolte de café et de la négocier à Kalimantan . Pour-
quoi un blanc s'était-il exilé au coeur de la jungle , nul ne le savait sauf Krant qui - selon
Monsieur Lee - tenait l'histoire d'un certain Marlow .
Nous ne devions plus être loin quand , après un méandre , des pirogues , comme ensor-
celées , surgirent de berges touffues . Chacune était propulsée par une dizaine de pagayeurs
et portait le même nombre de guerriers brandissant boucliers et javelines . Dans les narines
de ces sauvages étaient fichées deux dents de porc (c'est ce que j'appris plus tard) , leurs
visages couverts d'argile et noircis au charbon de bois étaient auréolés de plumes de poule ,
sur leurs poitrines me dit en souriant Monsieur Lee était peint le motif nuit-ngit qui suggère
la guerre mais aussi la protection .
Bientôt , ces pirogues rapides furent à nos bords , de chaque côté , et les guerriers se
mirent à chanter . "Sacrebleu" , dit le timonier agrippé à la barre , "nous allons finir dans
une casserole !" et Hume crachait une colère ancestrale . C'était un chant à deux voix qui
se répondaient en écho , quand un son familier , tâtonnant et cherchant son chemin , vint
se glisser entre elles . C'était Vinc . Il avait décroché son accordéon et , assis à la poupe
du Kritik , il communiait , les yeux tournés vers le ciel . Un guerrier qui devait être le chef
puisqu'il arborait une coiffe ornée des plumes de l'oiseau de paradis tendit son javelot vers
un Vinc que je crus d'emblée transpercé : "Gathé wong langit !" répétait-il . "Grand homme
du vent" traduisit Monsieur Lee à mon oreille . Je regardai cet échalas de Vinc , mince
comme un soufflet de son instrument .
Ainsi fûmes-nous escortés jusqu'à une rive dégagée parsemée de huttes . Un minuscule
point blanc nous faisait signe et derrière lui il y avait l'immense mur de la frondaison .
Je me tournai vers Monsieur Lee: "Monsieur Lee ! … vous parlez aussi le javanais !?"
- "Pas très bien" , répondit-il .
lundi 6 février 2017
TROIS MOUCHES 77 . LE TRAVERS DU TORT
"Tu parles à tort et à travers" dis-je à Berthe . Il faisait chaud et trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .
"Si la paille parlait , elle bourdonnerait" . C'était Berthe . Trois mouches chaudes
disaient le tort et le travers de nos chapeaux .
Berthe parlait à travers mon chapeau de paille . Elle disait qu'elle avait chaud ,
que j'avais tort et que trois mouches bourdonnaient .
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .
"Si la paille parlait , elle bourdonnerait" . C'était Berthe . Trois mouches chaudes
disaient le tort et le travers de nos chapeaux .
Berthe parlait à travers mon chapeau de paille . Elle disait qu'elle avait chaud ,
que j'avais tort et que trois mouches bourdonnaient .
dimanche 5 février 2017
COTE 137 . 73 . A QUOI ÇA SERT DE SE DONNER DU MAL ?
L'enfer …
L'artillerie allemande pilonne notre position . Même la pluie ne peut plus tomber .
C'est un orage de fer : l'air gronde et se déchire , traversé d'éclairs et d'horribles siffle-
ments . Du 305 ou du 390 . Ça vous perfore les tympans , ça vous troue la terre et vous
l'expédie dans le ciel et la terre retombe sur nos casques par giclées . Les remblais cèdent
sous d'énormes pressions , les chevaux de frise se tordent et les barbelés sont emportés .
Nous sommes tassés au fond de la tranchée . Une ombre , a demi courbée , longe le boyau
et m'agrippe : c'est Martial . Son casque heurte le mien . Aux mouvements de ses lèvres ,
je comprends qu'il hurle quelque chose et il tend le bras vers l'abri qui nous sert de cantine .
Mais , dans ce chaos , il n'y a que le diable pour entendre . Martial rampe vers le capitaine
appuyé sur le parapet , jumelles fixées sur la cote 137 . Le capitaine s'attend à une attaque
au sol . Martial s'abat sur lui en vociférant . Le capitaine ne comprend pas ; il le repousse .
Un obus de 305 poinçonne la terre à moins de 40 mètres . Nous rentrons la tête dans les
épaules , c'est fini … la guerre prend fin ici et nous prenons en travers de nos capotes une
vague de terre . Martial est à quatre pattes ; il secoue des gars à droite . Tirs de mortier .
Un rideau vert se lève devant la tranchée . Le capitaine se tourne vers nous , main sur le
visage . Gaz ! . Nous décrochons nos masques et nous jetons sur ce qui reste du remblai ,
baïonnette au canon . Nos mitrailleurs tirent au hasard dans le nuage puant ; les machines
tressautent sur leur trépied mais dans ce tolu-bohu leur tac-tac est inaudible .
L'attaque est repoussée . L'artillerie ennemie se tait et un silence féroce s'installe sur
la ligne de front . Un gars gémit à gauche ; un autre sanglote et la pluie recommence à
tomber . Nous sommes pétrifiés , sourds , noircis de terre , collés dans le fond de la tran-
chée . Seul , Martial est debout ; il nous fait face :
- "Merde les gars … ça fait une heure que je vous appelle !! … j'ai fait une soupe au potiron
du tonnerre de Dieu ! … brûlante … elle est froide maintenant ! … ah , merde !"
L'artillerie allemande pilonne notre position . Même la pluie ne peut plus tomber .
C'est un orage de fer : l'air gronde et se déchire , traversé d'éclairs et d'horribles siffle-
ments . Du 305 ou du 390 . Ça vous perfore les tympans , ça vous troue la terre et vous
l'expédie dans le ciel et la terre retombe sur nos casques par giclées . Les remblais cèdent
sous d'énormes pressions , les chevaux de frise se tordent et les barbelés sont emportés .
Nous sommes tassés au fond de la tranchée . Une ombre , a demi courbée , longe le boyau
et m'agrippe : c'est Martial . Son casque heurte le mien . Aux mouvements de ses lèvres ,
je comprends qu'il hurle quelque chose et il tend le bras vers l'abri qui nous sert de cantine .
Mais , dans ce chaos , il n'y a que le diable pour entendre . Martial rampe vers le capitaine
appuyé sur le parapet , jumelles fixées sur la cote 137 . Le capitaine s'attend à une attaque
au sol . Martial s'abat sur lui en vociférant . Le capitaine ne comprend pas ; il le repousse .
Un obus de 305 poinçonne la terre à moins de 40 mètres . Nous rentrons la tête dans les
épaules , c'est fini … la guerre prend fin ici et nous prenons en travers de nos capotes une
vague de terre . Martial est à quatre pattes ; il secoue des gars à droite . Tirs de mortier .
Un rideau vert se lève devant la tranchée . Le capitaine se tourne vers nous , main sur le
visage . Gaz ! . Nous décrochons nos masques et nous jetons sur ce qui reste du remblai ,
baïonnette au canon . Nos mitrailleurs tirent au hasard dans le nuage puant ; les machines
tressautent sur leur trépied mais dans ce tolu-bohu leur tac-tac est inaudible .
L'attaque est repoussée . L'artillerie ennemie se tait et un silence féroce s'installe sur
la ligne de front . Un gars gémit à gauche ; un autre sanglote et la pluie recommence à
tomber . Nous sommes pétrifiés , sourds , noircis de terre , collés dans le fond de la tran-
chée . Seul , Martial est debout ; il nous fait face :
- "Merde les gars … ça fait une heure que je vous appelle !! … j'ai fait une soupe au potiron
du tonnerre de Dieu ! … brûlante … elle est froide maintenant ! … ah , merde !"
vendredi 3 février 2017
LA VILLE DE BOUILLON
Bouillon … quel ennui , quel spleen , quel blues ! . J'y ai pourtant écrit mes plus
beaux poèmes ; je veux dire: ceux que j'étais capable d'engendrer au mieux de ma
forme et qui ont plu à ces lecteurs étranges de l'arrondissement de Neuchâteau . A
toutes les octaves , j'ai chanté les sortilèges de la Semois :
"Ô Semois , tes eaux noires convient le mauvais oeil
A faire de mon âme un fabuleux cercueil"
On savait lire à cette époque , même les alexandrins les plus poussifs et les plus
abscons . A petit talent , petit succès , grâce à quoi l'imprimerie Bouriaud qui mit en
forme mon ouvrage reporta de quinze jours son dépôt de bilan .
C'est la seule fortune littéraire dont je puisse me targuer . Mes essais philosophiques ,
nettement plus proches du génie , sont restés à l'état de colis postaux . Aucun éditeur
n'en a jamais publié une ligne . Ma "Critique de la Conception Husserlienne de la
Logique Pure" est un manuscrit de 3000 pages raturées , annotées et pleine de repentirs ,
enfermé dans mes tiroirs et qui n'en sort que la nuit quand des illuminations foudroyantes
me jettent hors de mon clic-clac vers les sommets de l'abstraction .
Mais qui , à Bouillon , s'intéresse à la définition des lois idéales de la pensée logique ? .
On peut rencontrer un public local pour les pauvres charmes de la Semois , mais qui , à
Bouillon , se préoccupe de la signification régulatrice et impérative des lois formelles ?
Il y a des villes ouvertes qui n'étouffent pas le génie . Namur par exemple . Mais c'est
à 22 kilomètres et j'ai horreur des voyages .
beaux poèmes ; je veux dire: ceux que j'étais capable d'engendrer au mieux de ma
forme et qui ont plu à ces lecteurs étranges de l'arrondissement de Neuchâteau . A
toutes les octaves , j'ai chanté les sortilèges de la Semois :
"Ô Semois , tes eaux noires convient le mauvais oeil
A faire de mon âme un fabuleux cercueil"
On savait lire à cette époque , même les alexandrins les plus poussifs et les plus
abscons . A petit talent , petit succès , grâce à quoi l'imprimerie Bouriaud qui mit en
forme mon ouvrage reporta de quinze jours son dépôt de bilan .
C'est la seule fortune littéraire dont je puisse me targuer . Mes essais philosophiques ,
nettement plus proches du génie , sont restés à l'état de colis postaux . Aucun éditeur
n'en a jamais publié une ligne . Ma "Critique de la Conception Husserlienne de la
Logique Pure" est un manuscrit de 3000 pages raturées , annotées et pleine de repentirs ,
enfermé dans mes tiroirs et qui n'en sort que la nuit quand des illuminations foudroyantes
me jettent hors de mon clic-clac vers les sommets de l'abstraction .
Mais qui , à Bouillon , s'intéresse à la définition des lois idéales de la pensée logique ? .
On peut rencontrer un public local pour les pauvres charmes de la Semois , mais qui , à
Bouillon , se préoccupe de la signification régulatrice et impérative des lois formelles ?
Il y a des villes ouvertes qui n'étouffent pas le génie . Namur par exemple . Mais c'est
à 22 kilomètres et j'ai horreur des voyages .
jeudi 2 février 2017
PARADIS 70 . SILLONS
- Dieu à Adam qui , soufflant et s'essoufflant , pousse son araire dans le premier sillon
de sa journée : "Salut Adam ! … tu sembles souffrir … je me trompe ?"
- Adam lâche son outil et s'arrête . Il essuie la sueur qui dégoutte de son front . A Dieu ,
à contre-coeur : "Salut"
- Dieu : "Tu m'as l'air épuisé"
- Adam , reprenant le mancheron de sa charrue : "Non , ça va …"
- Dieu pointe un doigt accusateur vers un lièvre percé d'une flèche à la lisière du champ :
"C'est toi qui a fait ça ?"
- Adam , haussant les épaules : "Faut bien manger"
Dieu et sa créature marchent maintenant côte à côte , l'un idéalement confortable sur
l'aimable sentier qui borde le champ , pendant que l'autre claudique dans le désordre de
son chantier .
- Dieu : "Tu veux savoir ce qui ne va pas dans cette affaire ?"
- Adam , entre deux expirations exténuées : "Quelle affaire ?"
- Dieu : "Le travail"
- Adam , hors d'haleine : "Le travail ? … y a un problème avec le travail ?" . Agressif :
"Dis toujours"
- Dieu : "Ton corps a ses limites"
- Adam : "………?………."
- Dieu : "Moi , je n'en ai pas"
Adam est arrivé au bout de son champ . Il entreprend de retourner la charrue pour
tracer un second sillon parallèle au premier .
- Dieu : "Bon courage , Adam !" . Il s'éloigne en chantonnant : "Je suis ici et là … je suis
de toute éternité … je sais tout … j'ai puissance sur tout …la-la-la …"
- Adam s'est arrêté . Il s'appuie sur son araire pour reprendre son souffle . Dieu disparaît
en sautillant sur le chemin de l'Eden . Adam entend son murmure lointain : "Omniprésent …
omniscient … je suis omnipotent … tralala …"
- Adam remet le soc au centre du sillon . Il maugrée : "Vantard ! … moi , je suis omnivore !"
de sa journée : "Salut Adam ! … tu sembles souffrir … je me trompe ?"
- Adam lâche son outil et s'arrête . Il essuie la sueur qui dégoutte de son front . A Dieu ,
à contre-coeur : "Salut"
- Dieu : "Tu m'as l'air épuisé"
- Adam , reprenant le mancheron de sa charrue : "Non , ça va …"
- Dieu pointe un doigt accusateur vers un lièvre percé d'une flèche à la lisière du champ :
"C'est toi qui a fait ça ?"
- Adam , haussant les épaules : "Faut bien manger"
Dieu et sa créature marchent maintenant côte à côte , l'un idéalement confortable sur
l'aimable sentier qui borde le champ , pendant que l'autre claudique dans le désordre de
son chantier .
- Dieu : "Tu veux savoir ce qui ne va pas dans cette affaire ?"
- Adam , entre deux expirations exténuées : "Quelle affaire ?"
- Dieu : "Le travail"
- Adam , hors d'haleine : "Le travail ? … y a un problème avec le travail ?" . Agressif :
"Dis toujours"
- Dieu : "Ton corps a ses limites"
- Adam : "………?………."
- Dieu : "Moi , je n'en ai pas"
Adam est arrivé au bout de son champ . Il entreprend de retourner la charrue pour
tracer un second sillon parallèle au premier .
- Dieu : "Bon courage , Adam !" . Il s'éloigne en chantonnant : "Je suis ici et là … je suis
de toute éternité … je sais tout … j'ai puissance sur tout …la-la-la …"
- Adam s'est arrêté . Il s'appuie sur son araire pour reprendre son souffle . Dieu disparaît
en sautillant sur le chemin de l'Eden . Adam entend son murmure lointain : "Omniprésent …
omniscient … je suis omnipotent … tralala …"
- Adam remet le soc au centre du sillon . Il maugrée : "Vantard ! … moi , je suis omnivore !"
mercredi 1 février 2017
SOUVENIRS
Ma soeur Irène était ma préférée . Je dis "était" parce qu'elle n'est plus . Je l'ai
trouvée morte dans son galetas de Dona Marta à la veille du Carnaval de 1970 ,
un Mercredi des Cendres . Overdose a dit le docteur ; le 45 tours du Star Spangled
Banner de Jimi Hendrix tournait sur le pick up , pour personne . En 1929 , Irène
avait huit ans , moi dix , et elle était la reine de la samba . Cicada de Deus était notre
quartier , c'est là que nous habitions . Papa tenait un bar en planches et tôle ondulée ,
avec maman . J'ai les larmes aux yeux quand je pense à ces dimanches où ils organi-
saient des rodas . Irène avait un déhanché sauvage ; elle avait le kiff et ça épatait les
voyous des morros quand cette gamine replète déboulait sur la piste . A quinze ans ,
elle s'est tirée avec un mameluco . Elle est partie vivre à Dona Marta , sur les hauteurs
et c'est là qu'elle s'est mise à la cocaïne . D'abord en freebase ou en parachute , après
en speed-ball avec l'héroïne . Ça m'a fichu un coup quand je l'ai vue chasser le dragon ,
à respirer des vapeurs sur un petit réchaud . Une vraie débandade .
J'aurai bientôt 80 ans . Je suis riche . Les cariocas me respectent . J'ai un appartement
rua Garcia d'Avila , la rue chic d'Ipanema . Il faut dire que ma salle de musculation me
rapporte pas mal d'argent .
trouvée morte dans son galetas de Dona Marta à la veille du Carnaval de 1970 ,
un Mercredi des Cendres . Overdose a dit le docteur ; le 45 tours du Star Spangled
Banner de Jimi Hendrix tournait sur le pick up , pour personne . En 1929 , Irène
avait huit ans , moi dix , et elle était la reine de la samba . Cicada de Deus était notre
quartier , c'est là que nous habitions . Papa tenait un bar en planches et tôle ondulée ,
avec maman . J'ai les larmes aux yeux quand je pense à ces dimanches où ils organi-
saient des rodas . Irène avait un déhanché sauvage ; elle avait le kiff et ça épatait les
voyous des morros quand cette gamine replète déboulait sur la piste . A quinze ans ,
elle s'est tirée avec un mameluco . Elle est partie vivre à Dona Marta , sur les hauteurs
et c'est là qu'elle s'est mise à la cocaïne . D'abord en freebase ou en parachute , après
en speed-ball avec l'héroïne . Ça m'a fichu un coup quand je l'ai vue chasser le dragon ,
à respirer des vapeurs sur un petit réchaud . Une vraie débandade .
J'aurai bientôt 80 ans . Je suis riche . Les cariocas me respectent . J'ai un appartement
rua Garcia d'Avila , la rue chic d'Ipanema . Il faut dire que ma salle de musculation me
rapporte pas mal d'argent .
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