lundi 31 juillet 2017

PARADIS 73 . A PROPOS DES ARTEFACTS

    Ève , penchée en avant , arpente à pas attentifs la plage d'une mer paradisiaque
"qui remue en elle animaux petits et grands" (Psaume 104) . Elle scrute le sable et ,
de temps à autres , s'accroupit pour en caresser les grains .

- Dieu , qui l'a repérée depuis le chemin côtier : "Que fais-tu , Éve ?"
- Ève . Elle lève la tête vers son Créateur . "Un vent léger gonfle sa longue chevelure"
(San Antonio in "Alice au pays des merguez") : "Des coquillages … je ramasse des
coquillages …"
- Dieu : "Qu'est-ce que tu vas en faire ?"
- Ève : "Un collier"
- Dieu : "Un quoi ?"
- Ève : "Un collier … c'est un truc qu'Adam a inventé … ça se met autour du cou pour
faire joli"
- Dieu : ………?……"
- Ève . Elle explique : "Tu sais … Adam perce les coquilles et il les enfile sur un crin
de cheval"
- Dieu : "Tu n'as pas besoin de ça … moi , je t'aime comme tu es … sans truc autour
du cou"
- Adam , sur le même chemin côtier : "Ce truc , c'est un artefact"
- Dieu . Il n'a pas vu venir dans son dos le Premier Homme . Il sursaute : "Adam ! …
tu m'as fait peur … qu'est-ce que tu dis ?"
- Adam : "Je dis que ce truc … ce collier … c'est un artefact … en d'autres termes :
un produit naturel transformé par l'homme … moi …"
- Dieu : "Oh-oh , Adam ! … c'est que tu deviens savant ! … tu parles comme un
professeur !"
- Adam : "……………"

    Ève sent que ça tourne vinaigre . Elle s'éloigne et furète , en quête des plus jolies
crépidules .

- Dieu , à Adam : "Redis-moi ce mot savant"
- Adam : "Artefact"
- Dieu : "Si j'ai bien compris , ce … cet … ce machin comme tu dis , c'est une création
de l'homme … toi … une transformation de ma propre Création … une amélioration ?"
- Adam : "Oui … en un sens"
- Dieu : "Dans un sens ? … dans quel sens ? … des coquilles pendues au cou d'Ève
sont plus jolies qu'étalées sur une plage ?"
- Adam : "……………."
- Dieu s'éloigne : "Après tout , pourquoi pas … moi , j'ai posé les bases … après ça ,
fais ce que tu veux ! … je crains le pire mais enfin , à Dieu va ! … si j'ose dire"

DESMOND 67 . A CONFESSE

- Le Président . Nous sommes assis dans son bureau privé . Nous partageons le
même canapé : "Écrivez-vous , Desmond ?"
- Moi : "Oui … à ma soeur … parfois"
- Lui . Il s'esclaffe : "A votre soeur !? … parce que vous avez une soeur ! … je
l'ignorais … où vit-elle ?"
- Moi : "A Atlanta , Monsieur le Président"
- Lui : "Je voulais dire : écrivez-vous pour vous … un journal … ou pour la postérité ?"
- Moi : "Oh non , Monsieur le Président !"
- Lui : "Pourquoi pas ? … vous travaillez à la Maison Blanche … dans le cercle du pou-
voir … vous trouveriez à coup sûr un éditeur qui … ça rapporterait pas mal d'argent ,
non ? … des bons dollars …"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … je n'y ai jamais pensé"
- Lui . Il frappe l'accoudoir du plat de la main : "Il est vrai que vous dirigez le Service
de l'Incinérateur"
- Moi : "………..?……….."
- Lui . Il décroise les jambes et les recroise dans l'autre sens : "Vous êtes tenu à une cer-
gaine réserve , je suppose ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … bien entendu"
- Lui : "Parce que ces documents secrets … ces cochonneries … vous les lisez ?"
- Moi , l'air scandalisé : "Oh , Monsieur le Président ! … jamais de la vie !"
- Lui . Il regarde le plafond : "Alors , pourquoi prétendez-vous que vous avez un devoir
de réserve si vous n'avez pas la connaissance des documents que vous brûlez , Desmond ?
… ça ne colle pas … vous me racontez des histoires ? … à moi ? … votre meilleur ami
dans cette maison !"
- Moi . Ma voix tremble : "Monsieur le Président …"
- Lui . Il pose sa main sur mon genou : "Allons , Desmond … confessez-vous … vous
jetez un coup d'oeil sur ces racontars … vous avez en tête quelques jolis coups tordus …
et , le jour venu , quand vous serez à la retraite … ou qu'on vous aura foutu à la porte …
vous ne pourrez pas vous empêcher d'en balancer un peu … vous ferez l'intéressant …
pourquoi pas maintenant , dans le secret de ce bureau ?"
- Moi : "Mais … je …"
- Lui . Il me tapote le genou : "Allons , dites tout à votre Président … déchargez votre
conscience , Desmond … ça doit être lourd à porter toutes ces ignominies … je vous
donnerai l'absolution …"
- Moi : "Je vous assure que ..;"
- Lui . Il m'interrompt et me fusille du regard : "Desmond , j'a besoin de connaître vos
péchés … j'ai beaucoup d'ennemis … même ici (large geste englobant les murs de la
pièce où nous conversons) … j'ai besoin de savoir … des munitions , Desmond , des
munitions ! … dites-moi tout !"
- Moi : "…………..??……….."
- Lui : "Pour commencer , qu'écrivez-vous à votre soeur ?"

samedi 29 juillet 2017

KRANT 97 . L'ART DE CONJUGUER

    En letton , une de nos manières de décrire le présent ressemble à s'y méprendre
à votre passé-composé (je m'adresse ici au lecteur français) .

    Par exemple : la mer s'est formée … ou : le vent s'est levé … comme si les choses
présentes étaient chargées de ces phénomènes antérieurs que sont les causes . Cela ,
je ne l'ai pas vu moi-même . C'est le capitaine qui m'en fit la remarque alors que nous
amarrions la coque du Kritik à un quai de Marseille :
- "Nous sommes arrivés , capitaine" avais-je dit .
- Krant : "Vous dites , chef que nous sommes arrivés … pourquoi ne dites-vous pas :
"Nous arrivons ? …"
- Moi : "……………"
- Krant : "Je vais vous le dire … le présent existe à peine … ce qui arrive , c'est ce qui
vient d'arriver … c'est déjà du passé …"
- Moi : "……………."
- Krant : "Nous sommes arrivés à Marseille mais déjà nous n'arrivons plus … nous
arrivons toujours trop tard … le vent s'est levé et , mon Dieu , déjà il ne se lève plus …
chef , le présent , c'est du passé .

    Le quartier-maître passait par là :
- "Capitaine , je descends à quai"
- Krant : "Pourquoi diantre dites-vous : je descends à quai ? … alors que - si je ne
m'abuse (et le capitaine considéra Toms des pieds à la tête) - vous êtes sur ce bateau
et qu'à ce moment vous ne descendez nullement !"
- Le quartier-maître : "… Euh , capitaine … je descendrai à quai ?"
- Krant : "Allez-y , mon cher ..;"

    Puis , se tournant vers moi : "Le présent , c'est aussi le futur , à ce qu'il semble …
croyez-moi , chef , la grammaire nous joue des tours !"

vendredi 28 juillet 2017

LE RAZ DE MARÉE DE TRE

    Avant le 21 mai 1908 , la fonction de maire de Tre était une sinécure . Tous les
quatre ans , ses administrés reconduisaient Jim Wadams à son poste et ce , depuis
le 4 avril 1882 , date de la fondation de la ville ; ils avaient tout lieu d'être satisfaits
de leur sort et Jim gérait leur tranquillité en bon père de famille . Le habitants de Tre
se désintéressaient des eaux poissonneuses du Détroit et aucun n'avait tenté les aven-
tures d'outre-mer : ils cultivaient à gros rapports les Snow Flakes (Iberis Sempervirens)
sur les contreforts du Mount Mac Neil (1387m) , volcan éteint depuis 4000 ans . Les
vieilles coulées basaltiques sont profitables à cette vivace rameuse dont les fleurs blanc
lait couvraient les plantations en avril-mai . Le travail des exploitants n'était pas haras-
sant : assurer par bouturage la multiplication de cette manne et entretenir les buttes
de six pouces qui séparaient les rangs de culture , c'est en gros ce qu'ils avaient à faire .
La commercialisation n'était pas leur affaire : une coopérative , gérée par des intellec-
tuels d'Olympia , la capitale de l'État , se chargeait de négocier la récolte avec les tribus
Nanaimo qui paraient leurs huttes et leurs tombes de ces corbeilles d'argent . C'était le
seul débouché , mais il était lucratif . De novembre à avril , le maire de Tre et ses admi-
nistrés se tournaient les pouces . Ils jouaient au bilboquet ou racontaient des histoires
de fées , comptant que la nature travaillait les sols à leur place sans toucher le moindre
gage ; chacun attendait le printemps et qu'aux premiers jours de mai les corymbes denses
et rondes des Snow Flakes éclosent leur blanc pur sur les basses pentes du Mac Neil .

    Or , le 21 mai 1908 à 7h34 , la mère nourricière s'enfonça dans le magma sous les
eaux du Détroit de Tasa .

jeudi 27 juillet 2017

HECLENSTRÖM

    On retrouva le 6X6 Mamiya à deux mètres de sa veste . Lui , c'était un squelette
éparpillé dans les glaces sur environ 1km2 . C'est l'aire qu'on avait passé au peigne
fin pour récupérer les 198 os qui constituent un squelette courant , du pariétal aux
métatarses , et les rajuster sur la table de dissection de l'École de Médecine de
Wainwright . On sut gré à l'ours blanc qui avait attaqué Heclenström de n'avoir em-
porté le fauteuil roulant à l'autre bout de la calotte glaciaire (il l'avait démantibulé
sur place) et , surtout , de n'avoir ouvert l'appareil et exposé le négatif au jour polaire .

    Faute de quoi :
    - Et d'une , les champions du scepticisme scientifique et de la logique pure auraient
émis des doutes sur l'identité du squelette
    - et de deux , on n'aurait pas compris pourquoi Heclenström avait à ce point dispersé
ses os …

    La communauté savante en resta là mais des tabloïds et une partie de l'opinion
publique formèrent l'hypothèse que - peut-être - un handicapé moteur concurrent avait
tenté de gagner le pôle en fauteuil roulant et avait été assez naïf pour cadrer d'aussi près
un mâle solitaire d'environ deux tonnes et mesurant pas loin de trois mètres en position
bipède .

    Qu'un jour , on reverrait Heclenström .

TROIS MOUCHES 92 . LISBONNE

    L'orage prit fin au moment où le téléphone cessa de sonner . Ni elle ni moi
n'avions décroché . Berthe se leva et ouvrit la fenêtre sur la fraîche odeur de
l'air chargé d'eau . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre nos chapeaux de paille .

    Trois mouches chargées d'eau et de fines pailles décrochèrent de l'orage quand
le téléphone sonna . Berthe se leva et , à ce moment , la fraîcheur de son odeur
cessa de bourdonner , merveilleuse , dans l'air de la fenêtre ouverte .

    L'air chargé de mouches bourdonne comme sonne un téléphone dans l'odeur
d'un orage qui prend fin . L'eau cesse et décroche ses fraîcheurs . Quel merveilleux
moment alors que Berthe en chapeau de paille ouvre la fenêtre !

mardi 25 juillet 2017

COTE 137 . 88 . LA BALLE PERDUE

- "C'est l'histoire d'une balle perdue" . La compagnie se presse autour du tabouret de
vacher où Martial est assis . Ce tabouret trouvé dans les décombres d'une étable sera
jusqu'à la fin de la guerre la chaire d'où notre camarade délivrera ses contes .
- Martial : "C'est une balle modèle 1886 de 8mm . Elle se morfond dans le magasin
d'un fusil Lebel avec cinq compagnes aussi jolies qu'elle … gentilles frimousses ogi-
vales et cuivrées !"
 
Le capitaine est à ses jumelles . Notre artillerie vient d'arrêter ses tirs . Les objectifs
ont-ils été atteints ?

- Martial : "Enfin ! … enfin ! … on - qui ? : un poilu - l'introduit dans le canon … elle
en sort à la vitesse stupéfiante de … de ? … à quelle vitesse , mon capitaine ?"
- Le capitaine . Il observe un mouvement dans le paysage dévasté , au-dessus de la
cote 137 : "700m/s , je pense … quelque chose comme ça …"
- Martial : "700m/s , les gars ! … rendez-vous compte ? … c'est qu'elle est pleine de vie
cette petite balle ! … on la tenait prisonnière dans un cachot minuscule , la voilà propul-
sée dans l'espace démesuré de Craonne …"
- La compagnie : "………………"
- Martial : "Ce qu'on lui demande à la mignonne , c'est de biser un jeune type d'en-face ,
juste sous la ligne du casque , entre les deux yeux"
- Le capitaine : "…………………"
- Martial : "Mais elle , saoûle d'air libre , n'a pas envie d'abréger deux carrières : la sienne
et celle d'un gamin d'Outre-Rhin … ce qu'elle veut , c'est voir du pays , pas s'embourber
dans la cervelle d'un fridolin !"
- Le capitaine . Il laisse pendre ses jumelles sur sa poitrine et lâche dans un soupir :
"Qu'est-ce que vous racontez , Martial ?"
- Martial : "Elle traverse la cote 137 en sifflant un air joyeux au ras des casques à pointe ,
frôle les oreilles des artilleurs , évite de peu un brave Major à moustaches qui montrait la
photo de ses filles à un Hauptman , et elle quitte le champ de bataille"
- La compagnie : "………….."
- Martial : "Elle a déserté ce chaos où on s'étripe dans la boue … elle survole maintenant
des blés mûrs , des étangs , des forêts , des pâtures , des villages intacts … il fait beau …
c'est le matin … elle siffle … elle a un peu perdu de sa vitesse … elle prend son temps"
- La compagnie : "………….."
- Martial : "Soudain , une frontière ! … elle rêve depuis qu'elle est toute petite de voyages
à l'étranger ! … oh , comme il est amusant le parler d'ici ! … elle siffle … des paysans vont
la fourche sur l'épaule , une cariole suit son chemin , une femme étend son linge … tous lui
font des signes d'amitié : Guten Tag ! …"
- Le capitaine : "Attention , Martial ! … pas de pacifisme naïf , hein !"
- Martial : "Elle siffle … elle s'est perdue mais elle s'en fout … Berlin ! … Unter den Linden ,
la plus belle avenue du monde ! … mais qui est cet homme empanaché , caracolant sur un
merveilleux cheval blanc ? … c'est l'Empereur ! … c'est Guillaume II ! … le Kronprinz est
derrière lui dans son costume des Hussards de la Mort … et , au pas cadencé , le Premier
Régiment de la Garde prussienne"
- La compagnie : "……………."
- Martial : "Elle hésite notre petite balle ! … embrasser l'Empereur ? … embrasser son fils
au milieu du front ? … or , aucune de ces têtes , ni celle de Guillaume , ni celle du Kronprinz
ne lui inspire le baiser … elle siffle mais elle est fatiguée … elle se fiche , la jolie , pour
l'éternité , dans la chair tendre d'un tilleul"
- La compagnie applaudit : "Bravo , Martial ! … bravo ! …"

KRANT 96 . PUISSANCE DE L'IMAGE

- Krant frappa du pied le pont du Kritik : "Cela , Chef , c'est du passé !"
- Moi . Je regardai l'endroit du pont où était posée l'impeccable chaussure du capitaine :
"… Du passé , capitaine ?"
- Krant : "Le Kritik sur lequel nous nous trouvons à cette seconde , n'est-il pas le
fruit du passé ?"
- Moi : "… Oui , capitaine … un armateur l'a commandé … un ingénieur a fait les
plans … des ouvriers d'un chantier naval l'ont construit … c'est cela , capitaine ?"
- Krant : "oui , c'est cela … admettons que de cette histoire nous ne savons rien …
ou peu de choses … le passé déborde notre mémoire …"

    L'inévitable nuage plein de signes indéchiffrables passa par le travers de notre route .

- Krant : "… mais pas de notre imagination … nous pouvons faire des supputations …"
- Moi : "Il semble , capitaine , que notre bon navire ait servi à la contrebande"
- Krant : "C'est possible … mais le Kritik est comme le reste : la trace d'un passé hypo-
thétique"
- Moi : "……………….."
- Krant : "… comme des pas dans le sable … imaginez , Chef , des pas dans le sable …
les voyez-vous ?"
- Moi ; "Je les vois , capitaine … c'est très net …"
- Krant : 'Ils croisent votre chemin … vous alliez vers la mer … ils longent les dunes … 
avez-vous le souvenir de ce marcheur solitaire ?"
- Moi : "Comment voulez-vous , capitaine !?"
- Krant : "Cependant vous pouvez imaginer son histoire …"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est un homme … un pêcheur … il s'est levé tôt , il a pris
ses lignes et ses hameçons et …"
- Krant me coupa la parole : "Chef , vous dessinez un homme imaginaire aux pas
imaginés sur une grève de notre Mer Baltique ! … et nous sommes au milieu d'un
océan par 23° de latitude nord et 79° de longitude ouest ! … n'est-ce pas merveilleux !?"

samedi 22 juillet 2017

MOI , CHEF DES SERVICES SECRETS

    L'ordre vint du plus haut de l'État : mettre au clair (?) nos Services Secrets .

    Telle était la mission qu'on me confiait . Pourquoi m'avait-on choisi ? . Au firmament
des hauts-fonctionnaires , j'étais le plus opaque . Mes camarades de la promotion 1956
brillaient sur la photo de fin d'année d'éclats d'inégale intensité mais tous brillaient . J'étais
le point aveugle du cliché , comme si la lumière n'accrochait pas mon visage ou que le
fixateur n'y trouvait aucune prise . J'étais aveuglant d'invisibilité . J'absorbais les photons
et les grains du papier . Sous la tache floutée , je reconnaissais cependant la cravate , le
complet-veston , les chaussettes et les mocassins que maman m'avait achetés ; ils sem-
blaient ceux d'un théologien mis au ban de l'Église , déguisé en raseur de murs . Nul de
mes collègues n'aurait identifié ce spectre (dont pourtant cette photographie attestait
l'existence) comme un pote qui aurait partagé une année de leur vie .

    Je me rendais avec autant d'assiduité que de modestie aux mirifiques réunions d'anciens
que la Direction de l'École organisait dans un hôtel prestigieux de la capitale . Sous les
lustres où ne manquait pas une ampoule , chacun faisait miroiter sa carrière et le portant à
bijoux qu'il avait épousé . Si ma carrière ne rutilait d'aucun feu puisqu'elle croupissait dans
le dernier bureau à gauche du Ministère des Affaires Sociales , en revanche une explosive
femelle me tenait en laisse et participait au gommage définitif de ma personnalité . Nos
grands-bourgeois de parents avaient arrangé ce mariage sans amour , les miens parce que
j'étais incasable , ceux de Simone et ses multiples amants parce que j'étais le sésame qui
leur ouvrait les allées du pouvoir . Simone est une effroyable pipelette . Elle occupe tout
l'espace . Je vis dans son ombre sur une trajectoire si excentrée que nos relations supposent
mon existence par le calcul mais doutent que j'existe vraiment .

    C'est pourquoi , au bal qui clôturait les réunions d'anciens , je faisais tapisserie , d'autant
que ma taille d'avorton (1,70m !) m'interdisait les passes de rock-and-roll avec les top-mo-
dèles d'aujourd'hui ou les trois temps de la valse-tango . Je regardais , maussade , les plin-
thes et j'enviais la vie des blattes qui , par l'orifice où passait un tuyau de chauffage ,
espionnaient ces fastes républicains .

    Quel talent il avait fallu au Conseiller du Prince pour me dénicher !

L'AUTRE MONDE

    A propos de l'Au-Delà , j'ai fait pas mal de supputations : l'âme existe-t-elle et
- si elle existe - survit-elle au corps ? . J'ai consacré 30 ans de mes loisirs à étudier
ces questions . En pure perte car ces domaines sont pour la raison hors de portée .

    Or , le 13 septembre 1992 à 21h45 , j'entendis la voix d'une actrice anglaise ,
Ellen Terry ; elle avait avalé un tube de Laudanum en 1926 et n'avait pas survécu
à cet acte suicidaire . Je précise qu'avant le 13 septembre 1992 , je n'avais jamais
entendu parler de cette dame dont la carrière avait été des plus discrètes . J'appris
par la Cinémathèque de la rue de Bercy qu'elle avait eu un petit rôle dans le Docteur
Mabuse en 1922 et qu'elle interpréta la femme du commandant dans le Potomok
de Pudovkin quelques mois avant sa mort . C'est tout .

    Voici exactement ce qu'elle me dit après avoir décliné son identité : "Cher ami ,
vous allez recevoir plusieurs communications remarquables"

    Je bricolai un système à base de bandes magnétiques pour enregistrer cette voix
d'outre-tombe dès qu'elle se manifesterait mais je n'eus plus jamais d'appel .

    Peut-être y eut-il le 13 septembre 1992 une interférence accidentelle entre nos deux
mondes . Peut-être qu'Ellen Terry ne s'adressait pas à moi . Peut-être parlait-elle à l'un
de ces milliards d'individus qui sont sortis de l'En-Deçà ...

jeudi 20 juillet 2017

TROIS MOUCHES 91 . LE RIVAGE DES SYRTES

    Le prêtre acheva soudain les dernières prières latines , et il se fit autour de la fosse
un silence gauche et ennuyé . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre nos chapeaux de paille et au loin sur la route parvenait encore le grincement du
corbillard et de ses amortisseurs exténués .

    Le prêtre exténué acheva les trois mouches qui grinçaient autour du corbillard dont
les amortisseurs soudain firent silence . Des prières latines merveilleuses parvenaient de
la route jusqu'à gauche de la fosse où bourdonnaient , ennuyés , les derniers chapeaux
de paille .

    Les pailles exténuées de nos chapeaux soudain firent silence autour du corbillard
dont les amortisseurs grinçaient . Au loin , trois mouches bourdonnaient des prières en
latin et le prêtre achevait de s'ennuyer à gauche de la fosse ...

mardi 18 juillet 2017

COTE 137 . 87 . LE COURS DES MÉTAUX .

- Martial a dans la main une balle de fusil Lebel . Il la soupèse . Au capitaine :
"Mon capitaine … à votre avis , ça pèse quoi cette friandise ? … à peu près …"
- Le capitaine : "Attendez Martial … que je me souvienne … l'instruction militaire ,
c'est loin … euh … dans les douze grammes"
- Martial : "C'est du cuivre ?"
- Le capitaine : "Du cuivre … et un peu de zinc … si ma mémoire est bonne"
- Martial sort de sa poche un de ses petits carnets tirebouchonnés : "D'après vous ,
mon capitaine … depuis le début de la guerre , on en a occis combien des pauvres
paysans bavarois … des artisans de Basse-Saxe fumeurs de pipe … des étudiants
du Mecklembourg qui ne nous ont rien fait … des bergers-poètes du Schleswig-
Holstein … des mineurs rhénans et des charpentiers de Thuringe ? …"
- Le capitaine : "Martial ! … comment voulez-vous que je sache !? … je dirais …
euh … 500.000 … peut-être 500.000"
- Martial . Il sort d'une autre poche un crayon dont il lèche la mine : "Disons
400.000 pour être prudents" . Il griffonne avec énergie : "A raison d'une balle par
personne … (c'est un minimum !) , ça fait six millions de grammes soit , si j'ai bien
appris à l'école , six tonnes de cuivre"
- Le capitaine : "………..?……….."
- Martial : "Mais il y a les gourmands … des bavarois truffés de pruneaux … des
prussiens qui n'en ont jamais assez … des saxons qui valent leur pesant de métaux ..."
- Le capitaine : "………..?……….."
- Martial : "J'arrondis à dix tonnes ! … mon capitaine … l'infanterie française est
pingre ! … dix petites tonnes de cuivre pour les cimetières allemands !"
- Le capitaine : "………..?……….."
- Martial : "Les artilleurs sont plus généreux !"