mardi 30 janvier 2018

LINGSTRÖM . VERSION III

    J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà
la rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je repris dans mon havresac
le dossier que m'avait remis M. … je l'avais lu cent fois … une photo de Lingström était
agrafée en première page … il marchait dans une rue de Copenhague … petit homme
rondouillard , dans les cinquante ans … air paisible , chapeau gris , lunettes , moustache
… porte-documents coincé sous le bras droit … il semblait regarder l'objectif mais c'était
impossible : le photographe opérait dans un fourgon banalisé derrière une vitre opaque
… je remuai le cliché dans la blafarde lumière de ce jour et Lingström parut s'animer
dans la couche argentique … 15h35 … il était temps d'assembler le matériel … je me
mis sur le ventre et emboîtai les unes dans les autres les cinq parties du Lüger … puis
j'attendis … 15h40 … 15h45 … 15h50 … il y avait un os … pas de Lingstöm à l'horizon
… la lointaine criaillerie des mouettes et le chuintement des vaguelettes de la Wadden Zee
s'échouant sur le sable , rien d'autre … 16h … un cliquetis juste derrière moi … je me
retournai : quinze hommes armés formaient un demi-cercle de sourires narquois ...

lundi 29 janvier 2018

LINGSTRÖM . VERSION II

    J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà la
rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac et j'étalai sur le sable une serviette . Je dispo-
sai les éléments  du Sig 550 Sniper : canon flottant , crosse ergonomique , lunette de
visée télescopique , détente spéciale , bipied , et dix balles de 12.7 mm . J'en engageai
deux dans le magasin au cas (improbable) où je raterais la cible . 15h45 … je me mis
en position , étendu sur le ventre , coudes pliés et je balayai la plage à 90° … 15h50 :
un point noir à l'ouest , à la limite des vagues … attendre encore … à 1 km , une balle
de ce calibre envoie ad patres un sanglier de 300 kgs … l'homme , maintenant , était
dans la croix de ma lunette … le laisser approcher … la croix de ma lunette entre ses
deux yeux … alors mes pores cédèrent sous un flot de sueur : l'homme qui marchait
sur la plage n'était pas Lingström ...

dimanche 28 janvier 2018

LINGSTRÖM . VERSION I

    J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà
la rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac . Le Lüger était posé au-dessus de mes
vêtements . Je m'assurai qu'une balle était engagée … au cas improbable de pépin …
je me dressai sur les genoux et tâtai le fond de ma poche . Le filin d'acier et ses deux
poignées . Je le sortis et le tendis … quelles vertèbres pouvaient résister ? … il n'avait
aucune chance … c'était un intellectuel … il écrivait des bouquins … je pesais vingt
kilos de plus que lui … j'étais dix ans plus jeune … j'étais entraîné … il passait ses
journées à la bibliothèque … j'avais sur moi sa photo … on me l'avait décrit cent fois …
il ne m'avait jamais vu … n'avait jamais entendu parler de moi .

    J'irai vers lui comme un promeneur . Je lui demanderai l'heure en néerlandais …
ça serait facile .

    Je m'allongeai sur le ventre , pris mes jumelles et , appuyé sur les coudes , j'observai
la plage , à l'ouest … 15h45 … un petit point noir à la limite des vagues … 15h50 …
je reconnus la démarche claudiquante qu'on m'avait si souvent dépeinte et que j'avais
vue sur des films tournés à la sauvette … j'allais …

- "Morane ?"

    Je n'eus pas le temps de me retourner . Le canon d'une arme de poing s'enfonçait
dans ma nuque . La douleur et la clairvoyance emplirent l'intérieur de ma tête : l'homme
qui marchait sur la plage n'était pas Lingström ...

TROIS MOUCHES 108 . GARY'S

    Chez Gary's Ice Cream , nous achetâmes deux glaces italiennes .
C'était à Jacksonville (Floride) en 1979 . Je me souviens des briques
de verre , du carrelage noir de la façade et de ces trois mouches ver-
meilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux de
paille .

    Gary bourdonnait autour de trois italiennes aux chapeaux noirs .
Elles achetèrent des glaces (ice cream) et se souvinrent qu'à Jackson-
ville (Floride) en 1979, elles s'émerveillaient des façades en carrelage
de verre et des briques de paille .

    Quand Gary acheta trois ice cream , nous nous souvînmes comme
les mouches noires de Jacksonville (Floride) bourdonnaient contre les
façades carrelées , les briques en verre et la paille de nos chapeaux
italiens . C'était en 1979 ...

vendredi 26 janvier 2018

KRANT 114 . SUR MON BANC

    Il y a derrière chez moi , sous un aulne , un banc .

    C'est là que j'aime me reposer . La nuque et les chevilles calées sur les accoudoirs ,
je ferme les yeux . Je quitte ce monde-ci pour un autre , tactile et producteur d'images .
Point ne m'est besoin de dessiller quand , aux rouges parois de mes paupières où sont
plaquées les petites négresses du port de Lavanono ou les coolies touchant leur salaire
sur un ponton de Kumta , succèdent une ombre puis une goutte froide , pour connaître
qu'un lourd nuage de la Baltique , les soutes pleines de glaces arctiques et craquant sur
ses coutures , traverse mon potager ou que la faible tension de mes tympans , réveillant
le murmure de pêcheurs de crevettes une nuit où nous frôlions les Célèbes , se trouve
augmentée par un soudain mouvement de l'air , pour savoir qu'un coup de vent venu du
nord vient de forcer la barrière des dunes et de s'étouffer dans la ramure de mon aulne .
Entre veille et sommeil , je convoque sous forme vibratoire les océans où j'ai navigué et
la pauvre humanité qui hante les quais de la terre .

LE 32e STRATAGÈME

    Le 32e stratagème : le piège de la ville-vide .

    30.000 hommes à pied et 4.000 cavaliers :
    Sseu-Ma Yi est devant Xicheng , si proche que j'entends l'ébrouement des chevaux
    et le claquement des oriflammes …

    J'ai renvoyé mon armée et n'ai gardé autour de moi qu'une poignée de fonctionnaires
    et mes deux fils . Cheikh Mat ; le Royaume du Shu semble perdu .

    Tant de fois , cependant , j'ai gagné des batailles indécises ,
    tant de fois j'ai mené l'offensive .

    On m'appelle "Wolong" (Dragon accroupi) . Je suis le génial stratège de Liu Bei .

    "Regarder le feu depuis l'autre rive".
    J'ai vaincu Zhongda sur les bords du Min Yang .
    9e stratagème … et les flots ont emporté les débris de son infanterie .

    J'ai mis en déroute les Turbans Jaunes avec le 13e stratagème :
    "Battre l'herbe pour effrayer le serpent" .

    12e stratagème : "Emmener la chèvre en passant" …
    J'ai écrasé les mercenaires de Shibai Chôtatsu dans le désert du Meng-Chiang
    et leurs os affleurent à sa surface .

    "Se défaire d'une brique pour attirer le jade" .
    Samaeui Jungdal est tombé dans l'embuscade que je lui tendis au Col de Shan .
    Je me souviens de ses soldats cuirassés et armés de piques …
    Je me souviens de l'épaisseur de leur sang .
    Tel était le 17e stratagème .

    Aujourd'hui , je joue ma dernière carte : "K ngchéng ji"

    Ouvrez les portes , balayez les routes , faite de Xicheng , ville-vide ,
    une cité dédaigneuse .

    Au crépuscule , contre l'avis de Sima Zhao son fils , Sseu-Ma Yi , chef de guerre
    soupçonneux , pliera bagages .

    32e stratagème .

mercredi 24 janvier 2018

ROMAN NOIR : UN CONTRAT

    Né en 1888 … mort en 1959 .

    C'est un début . Ça noircit le haut d'une page blanche . Quelque chose va et vient
sur le carrelage rouge-sang , jambes variqueuses de femme et eau de Javel , comme
quoi il y a des moments qui - sans être joyeux - donnent à penser que la vie n'est pas
si moche , qu'il y a dedans des alvéoles de tranquillité …

- "Café , s'il vous plaît"

    Pourquoi pas au présent ? … pas facile à manier . Je tâte les angles du Lüger dans
la poche de mon imperméable . Pourquoi j'irais dire que je le tâtais puisque je sens là
et maintenant ses contours et son poids sur ma cuisse à travers la doublure ? . J'écarte
mon calepin .

- "Café" , dit-elle .
- Moi , quelque chose comme merci : "M'ci"

    Oui , la vie , malgré tout , n'est pas si moche . A force de peser sur l'estomac , c'est
l'estomac qui prend sa forme . On s'y fait … je me sens bien . On ne descend pas
quelqu'un tous les jours .

TROIS MOUCHES 107 . GOLGOTHA

    Le Christ se mourait : "Père , pourquoi m'as-tu abandonné ?" . L'un des larrons
avait rendu le dernier souffle et l'autre gémissait . Trois mouches vermeilles et mer-
veilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Le Père soupirait : l'un des larrons avait rendu au Christ son dernier souffle et
l'autre se mourait . Trois mouches bourdonnaient contre le chapeau de Berthe .
Elle gémissait : "Tu m'abandonnes … pourquoi ?"

    Berthe soupirait : "Tu m'abandonnes …" . Son souffle bourdonnait comme les
larrons du Christ , et les pailles du merveilleux chapeau de mon père gémissaient …
Pourquoi ?

mardi 23 janvier 2018

KRANT 113 . COMME CHEZ NOUS

    Le 1er janvier de je ne sais plus quelle année , sur une grève désolée après dix jours
d'une mer cruelle :

    Krant avait donné quartier-libre à l'équipage . Il resterait seul à bord avec Monsieur Lee
et deux soutiers . Aussitôt , les hommes avaient investi les bouges du petit port de Katwijk
et déjà tintaient les pintes cognées l'une contre l'autre et débutaient des histoires d'amours
éternelles qui ne dureraient que le temps compté de l'escale . Je m'étais éloigné des quais
et j'avais quitté la ville par le sud en suivant le rivage . Toms m'accompagnait car il avait
fait voeu d'abstinence et de chasteté pour l'année qui venait suite à je ne sais quel tourment
de son âme . Nous nous trouvions sous un ciel tiré comme une couverture sur cette grève
étroite . Le vent amassait des paquets tremblotants d'écume que les vagues de la marée
montante , dans un dernier effort , poussaient dans la pente , ce vent d'ouest assourdissant
portait , infatigable , des flocons de mousse au-delà du talus qui bordait la longue courbe
de cette baie . Nous marchâmes sans dire un mot . Je ne sentais que l'odeur de la mer ; je
n'entendais que le fichu sifflement de la tempête quand quelque chose dont je n'étais pas
maître me poussa vers le haut du versant .

- Toms . Il criait dos au large et sa vareuse vibrait follement sur son buste :
"Qu'est-ce qui te prend , chef !?"

    Je sautai par-dessus la crête du talus et m'affalai sur le dos dans une pente herbue . Au-
dessus de moi passaient des nuages furieux et des ballots d'écume mais c'en était fini du
vent et de son vacarme et c'en était fini de la mer . Entre mes genoux à demi-pliés , trois
vaches pie noires paissaient . L'arrachement de l'herbe et le bruit de leur mastication ,
comme ces chansons qu'on lit sur une partition ou qu'on convoque et active dans le silence
de la mémoire s'incarnent en notes sonnantes à l'occasion d'une fête , d'un enterrement ou
d'un heureux évènement , ressuscitèrent entre les paquets de mer .

    Il y avait à droite un verger de pommiers et , plus loin , un potager de fin du jour et une
vieille femme en fichu qui gagnait son logis entre deux buttes de pommes de terre . C'aurait
pu être ma petite mère .

- Moi . Je me mis à crier : "Toms ! … Toms ! … viens par là ! … nous sommes ici chez nous !"

lundi 22 janvier 2018

MOI

    Le moi est une représentation .

    C'est un spectacle créé par un auteur (moi) pour des spectateurs (eux) .

    Parfois l'auteur s'asseoit dans un fauteuil d'orchestre pour vérifier qu'on (eux) rit
    aux bons moments et qu'il n'y a pas lieu de modifier la mise en scène .

dimanche 21 janvier 2018

ENGUEULADE DOMINICALE À PROPOS D'UN CUMULUS CONGESTUS

    Les nuages du week-end furent d'incontestables nuages bas , mais de quel genre et ,
dans leur genre , de quelle variété ?

    Le premier qui se présenta , poussé par un fort vent d'ouest , me sembla un cumulus
congestus des plus classiques , conforme à la photo 1 de la page 26 , puisque son exten-
sion verticale était forte et ses protubérances avaient l'apparence de dômes . Je fis part à
Simone de mes supputations …

    Elle m'arracha le livre des mains et haussa les épaules . Ça , un cumulus congestus !?
… et son regard sardonique allait de l'incarnation de nuage qui nous passait dessus à la
photo 1 de la page 26 . Elle objecta (Simone fait de l'objection un système) en tapotant
du dos de la main la photo 2 de la page 27 qu'on avait affaire ici à un cumulus médiocris
… jamais de la vie à un congestus ! … et que si j'inaugurais ma nouvelle science avec une
erreur aussi manifeste ! … mais bien sûr , un mediocris ! … où avais-je vu des convections
thermiques d'air chaud ? … un 14 novembre ! … pourquoi pas pendant que j'y étais un
strato-cumulus stratiformis ou … ah , ah ! … un altocumulus lenticularis ! … non , non …
mediocris … cumulus mediocris … et Simone me colla le livre ouvert en travers de
l'estomac .

    Que c'est joli les nuages dans le ciel mais il y a sur le sol les feuilles tombées des arbres
et , dans l'abri de jardin , un râteau parfaitement adapté à mes deux bras … que si je voulais
bien faire parenthèses de mes impayables rêveries …

    Je contre-attaquai par le biais de la mécanique céleste … qu'au bout d'une révolution
tropique on est revenu au point de la mort des feuilles … mortes de mort cyclique … on
n'allait pas les ramasser et les raccrocher aux branches … sommes-nous condamnés à la
nécessité comme les bernaches aux routes de Sibérie ? . N'y a-t-il pas quelque part une
tangente à ce temps rotatif ? … les nuages par exemple , congestus ou mediocris ! …
leur majestueuse échappée … je clouai le bec à Simone .

    Mais , bien que victorieux sur le plan théorique , j'empoignai le râteau pour la besogne
équinoxiale et , de la journée , je ne levai plus le nez .

    Passèrent sur mes arbres dénudés des cumuli de toutes formes .

LE CRABE AUX PINCES D'OR

    Cher Nestor ,

    Est-ce que je te raconte comment que j'ai fabriqué ce coucou à l'eau ?

    Mon papa , c'est un némir . Le némir Mohammed Ben Kalish Ezab .
Pour Achoura , il a acheté un coucou suisse pour son petit chou à la crème .

    Je l'ai démonté le coucou suisse . J'ai compté : il y a 232 pièces . Comment qu'il
chante ? … : comme un accordéon . C'est de l'air dans deux soufflets de papier et
des tringles pour les faire marcher . Ben c'est pas difficile : j'ai remplacé l'air par de
l'eau de l'oued .

    On s'est bien amusé avec le capitaine !

    Il m'a traité d'islamiste . J'ai regardé dans le dictionnaire … c'est un monsieur qui
habite dans une île où qu'on pêche la morue .

    Je le dirai à papa … c'est un némir , na !

                                                                                            Abdallah

vendredi 19 janvier 2018

TROIS MOUCHES 106 . LE DÉPART DU TITANIC

    Sur le quai nos amis musiciens agitaient leur mouchoir . Je demandai à Berthe
si elle n'avait pas oublié sa flûte traversière . "Elle est dans la malle", dit-elle . "Et
comment s'appelle notre bateau ?" , ajoutai-je … "Le Titanic" . En effet , c'était le
nom de ce paquebot . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre nos chapeaux de paille .

    Notre paquebot bourdonnait comme une flûte traversière . "Ce bateau s'appelle
le Titanic" , dit Berthe . Sur le quai , nos amis musiciens s'agitaient car j'avais oublié
dans la malle leurs mouchoirs et leurs chapeaux de paille .

    Le Titanic s'agitait contre le quai . "Flute !" , j'avais oublié les noms des musiciens
et de leurs amis . Je demandai à Berthe de me les bourdonner dans son mouchoir et
elle dut traverser le bateau car il était dans la malle sous les chapeaux de paille .

jeudi 18 janvier 2018

KRANT 112 . UNE ÂME PARTAGÉE

    Que Hume et Monsieur Lee partageâssent la même âme , nul n'en doutait à bord du
Kritik . Chacun de ces deux , dans son enveloppe corporelle , en détenait une parcelle .
A Monsieur Lee l'intelligence et la raison déductive , un savoir dont personne n'aperce-
vait les frontières , une affabilité ancestrale aggravée par une douceur naturelle , un ju-
gement empreint de mesure … A Hume , l'autorité dédaigneuse , l'à-propos et le bon
sens , une agressivité de bon aloi … Mais l'un visitait chaque jour le territoire de l'autre
et l'autre n'en fréquentait pas moins celui de l'un . Nous avions embarqué Monsieur Lee
dans un port chinois … ou birman ? … j'ai oublié … ou était-ce à Beni Saf sur la côte
algérienne ou dans le golf de Pohaï ? … La scène de son entrée dans notre petite com-
munauté est si présente à ma mémoire que sa lumière absorbe le lieu géographique où
elle se tint … Hume , si je me souviens bien , à peu de temps de là , était-ce avant ou
après Monsieur Lee ? , quitta sa vie de citadin sur un quai de Dalmatie .

    Et tous deux décidèrent , comme d'un commun accord , de mettre fin en plein milieu
de la Mer de Chine à leurs battements de coeur , l'un à 28 ans en patriarche des chats ,
l'autre à l'âge indéfini d'un sage .

- Le quartier- maître , à brûle-pourpoint , un soir que nous observions l'Étoile Polaire
au-dessus de Rosemary Bank : "Chef , Monsieur Lee n'était-il pas un chat ?"
- Moi : "C'est possible , Toms … Hume était un sage , c'est certain …"

    Sur le Kritik , chacun , pour peu qu'il prêtât l'oreille , pouvait entendre à travers les
cloisons de la cambuse les conversations qu'ils tenaient , Monsieur Lee dans tous les
idiomes du monde et les jargons les plus obscurs , Hume répondant , objectant , inter-
rogeant et quémandant dans la langue oecuménique des chats .

    Au moment où nous laissions sur tribord les écueils de Saint-Kilda , l'Étoile Polaire
augmenta sa brillance comme si elle délivrait une partie du mystère .

- Toms : "Ainsi Monsieur Lee et Hume étaient une seule et même personne !"

mercredi 17 janvier 2018

SOUVENIRS DE HUN

    J'aime les promenades en bateau- mouche .

    Elles me rappellent les vieilles rapines quand , à l'époque du Chauve , nous
remontions les fleuves … Invincibles et muets , nous forcions des terres inconnues
et portions sur leurs berges le fer et le feu . Ach ! , qu'il est enivrant le parfum du
pillage , qu'il est plaisant l'usage de la torche et du glaive ! . Jamais nous ne fûmes
repus , les campagnes dégorgeaient de vins , de viandes et de sang ; jamais nous
n'attendîmes l'accostage : nous sautions de nos vaisseaux avant qu'ils aient touché
les grèves et , pleins d'appétits et de haine , nous pataugions dans les herbes humides …
Souvenirs des bocages , des monceaux de cadavres , des tendres collines qui avaient
tout donné , des boeufs découpés , les potences , l'or , les greniers dévastés , les
moissons réduites en cendre , les barriques éventrées … souvenirs des femmes …

- "Votre ticket , Monsieur ?"
- "Jawohl , Meuzieu , che vous prie …"

ABA-GUBAL

    Le siège d'Aba-Gubal dura cinq ans …

    Quand la ville céda , la moitié des habitants avait péri . L'autre moitié ne valait guère
mieux . Cependant les survivants n'avaient rien à envier à leurs assiégeants . Aba-Gubal
en effet est située sur un plateau chauffé à blanc . C'est un lieu pétrifié . Il n'y pousse
aucun arbre et n'y sourd aucune eau . Quand le pont-levis s'abattit sur le fossé , les
chroniqueurs rapportent que les chrétiens casqués et non moins fantomatiques que leurs
montures (celles qu'ils n'avaient pas livrées aux couteaux des bouchers) rassemblèrent
les rescapés mâles pour leur couper la tête . Mais les épées étaient trop lourdes et le
soleil sans pitié . Après accord des parties , il fut décidé de garrotter avec placidité .
La chose faite , on s'attaqua à la question des femmes . Avait-on assez de force pour
les violer toutes ? . Il apparut que non ; les chevaliers s'écroulèrent contre les murs où
il y avait un peu d'ombre . On fit tourner les femmes sur la place brûlante , pour le plaisir
des yeux .

mardi 16 janvier 2018

COTE 137 . 104 . JEUX DE SOCIÉTÉ

    Long calme sur le front . La guerre s'éternise . On doit revoir ses copies en haut lieu
et de part et d'autre . Le pire maintenant pour le troufion : l'ennui …

- Martial : "Est-ce que tu crois qu'ils s'ennuient en face ?"
- Moi : "Certainement … qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent …"
- Martial : "On devrait organiser quelque chose"
- Moi : "……….?………."
- Martial : "T'as pas une idée ?"
- Moi : "Non … organiser quoi ?"
- Martial : "Une fête … un bal … une kermesse ..."
- Moi : "…………………"
- Martial : "… un jeu ? …"
- Moi : "Tu n'es pas fatigué de jouer avec les fridolins ?"
- Martial au capitaine qui sort de sa casemate : "Vous voyez pas à quoi on pourrait
jouer , mon capitaine ? … on s'ennuie"
- Le capitaine : "Ne vous plaignez pas , Martial … vaut mieux s'ennuyer …"
- Martial : "Qu'est-ce qu'ils foutent à l'État- Major ?"
- Le capitaine : "A l'État-Major ? … je ne sais pas … peut-être qu'ils réfléchissent"
- Martial s'esclaffe : "Ah , elle est bonne celle-là !"
- Le capitaine et moi : "………?……"
- Martial : "Ces messieurs réfléchissent … nos généraux réfléchissent … pas trop tôt !
… Guillaume réfléchit … et le Kronprinz réfléchit … ces messieurs font aller leur tête
… et pendant ce temps , les artilleurs se tournent les pouces , les canons refroidissent
et les poilus s'emmerdent …"
- Le capitaine : "Calmez-vous , Martial"
- Martial : "Je les vois d'ici les grands chefs : ils avancent leurs pions sur des échiquiers
… ils piquent des petits drapeaux sur des cartes … ça a l'air facile … et des aides de camp
astiqués leur servent du cognac"
- Le capitaine et moi : "………………"
- Martial : "Mangin déplace des canons miniatures sur une cote 137 en carton"
- Le capitaine et moi : "………………"
- Martial : "Des soldats de plomb … une guerre en modèle réduit … une guerre de salon …
et nous ? : on s'ennuie , on patauge dans notre margouillis en attendant que ces messieurs
aient rangé leurs jeux de société et qu'ils nous expliquent les nouvelles règles"
- Le capitaine et moi : "………………"
- Martial : "J'espère au moins qu'elles sont rigolotes … qu'on va s'amuser …"
- Le capitaine : "Il vous tarde d'en découdre , Martial ?"
- Martial : "Il ne me tarde rien du tout ! … mais j'en ai marre  de me curer les ongles …"
- Le capitaine : "Quelle humeur ! … dois-je vous proposer une patrouille ?"
- Martial , instantanément joyeux , fait mine de se lever : "Oui , mon capitaine ! …
volontaire ! … je mettrais bien un peu d'animation dans le secteur … avec les vieilles règles"
- Le capitaine : "Tout compte fait , Martial , non … je vous garde ici"

lundi 15 janvier 2018

TROIS MOUCHES 105 . EDEN

    Nous arrivâmes au Paradis . Berthe glissa sa main dans la mienne et dit :
"N'est-ce pas le Jardin d'Eden ? … je reconnais l'Arbre du bien et du mal" …
"Le crois-tu vraiment ?" , murmurai-je avant de l'embrasser . Trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Trois mouches s'embrassaient sur mon chapeau de paille . "Est-ce le Paradis ?" ,
dit l'une et Berthe murmurait que le bien et le mal bourdonnent dans le Jardin
d'Eden . J'avais glissé ma main sous un arbre . "Le crois-tu vraiment ?"

    "Reconnais-tu l'Arbre de l'Eden , l'arbre du bien et du mal ?" . C'était Berthe ;
elle avait glissé sa main sous mon chapeau de paille où trois mouches murmuraient ,
vermeilles et merveilleuses . "Le Paradis ? … je le crois vraiment … embrassons-nous !"