mardi 31 mars 2020

JULES 12 : LE PRINCIPE D'INCERTTITUDE

    Jules est dans son lit . Soeur Marie de la Sainte Croix a posé un gros livre sur sa table
de chevet .

- Smdlc : "Je vous ai apporté un livre … je viens de le terminer"
- Jules : "La vie de Sainte Thérèse d'Avila ? … un truc comme ça ?"
- Smdlc dodeline de la tête : 'Moquez-vous !"
- Jules : "N'est-ce pas votre genre de lecture ?"
- Smdlc : "Pas du tout" . Elle pose sa main sur le livre : "Les Principes de la Mécanique
Quantique" , de Paul Dirac … malheureusement c'est en anglais … vous parlez anglais ?"
- Jules : "Yes … no … plise … tanquiou … c'est à peu près tout"
- Smdlc : "Aïe !"
- Jules : "Ne vous désolez pas , ma soeur … en anglais ou en français , je ne comprends
rien à cette physique … j'ai déjà du mal avec Newton !"
- Smdlc : "Voulez-vous que je vous résume l'affaire ? … vous allez voir : c'est passionnant !"
- Jules : "Pensez-vous que ça va me faire dormir ?"
- Smdlc : "Si l'algèbre des opérations linéaires vous fait dormir , alors oui ! : dans cinq
minutes dodo !"
- Jules : "Est-ce que ce … ce … comment avez-vous dit ?"
- Smdlc : "Dirac … Paul Dirac"
- Jules : "Est-ce qu'il croyait en Dieu ?"
- Smdlc , dans un éclat de rire cristallin : "Mon Dieu , non ! … Paul Dirac était bien trop
intelligent ! … un des plus grand physicien de son temps ! … il ne pouvait pas croire en
Dieu , ah-ah-ah ! … quelle idée !"
- Jules : "Mais vous ?"
- Smdlc : "Moi ? … si je crois en Dieu ? … bien entendu , Monsieur Jules , que je crois
en Dieu ! … je crois aussi dans l'algèbre des opérations linéaires"
- Jules : "Je ne comprends pas … comment se fait-il que … ?"
- Smdlc : "Le Principe d'Incertitude , Monsieur Jules … le Principe d'Incertitude …"
- Jules : "……..?………."
- Smdlc : "Alors , mon bouquin , ça vous intéresse ?"
- Jules : "Pour caler ma tête , oui"
- Smdlc : "Ah ! … vous voyez !"

lundi 30 mars 2020

PARADIS 137 . LOURDES 7

- L'Ange Gabriel : "Ève … elle était saoule … le pastis … alors … euh …"
- Dieu : "Veux-tu un autre cioccolato ? … Ève … quoi Ève ? …"
- L'AG : "Non , merci … t'as vu le prix ? : 10€50 ! … Ève était saoule"
- Dieu : "Tu l'as dit trois fois !"
- L'AG : "Ève a eu cette idée … elle était saoule"
- Dieu : "Quatre !"
- L'AG : "Elle a convaincu Marie d'apparaître"
- Dieu : "D'apparaître à cette Franç… à cette Bernadette Scoubidou ?"
- L'AG : "Soubirous … oui … à Lourdes"
- Dieu : "Pourquoi Lourdes ? … pourquoi pas Auchy-lez-Orchies . 59029 Nord …
ou Saskylach ?"
- L'AG : "Saskylach ?"
- Dieu : "Sur la rive droite de l'Anabar … district d'Anabarsky , en Sibérie Orientale …
l'Anabar , c'est une très jolie rivière …"
- L'AG : "Trop loin , trop froid , trop russe"
- Dieu : "Donc : Lourdes"
- L'AG : "Lourdes … et pour y faire quoi ?"
- Dieu : "Pour y faire quoi ? … je t'écoute"
- L'AG : "Je te le donne en mille : des guérisons miraculeuses ! . Mais pas comme
ton Fils : une femme hémorragique ici (Mathieu 9.20-22) , le fils fiévreux d'un officier
là (Jean 4.46-54) à Capharnaüm , deux aveugles près de Jéricho … non … tout à
Lourdes et à grande échelle !"
- Dieu : "Qu'est-ce qu'elle vient faire là la grande échelle ?"
- L'AG : "A échelle industrielle"
- Dieu : "……..?………."

dimanche 29 mars 2020

L'ABBÉ TONIÈRES 21 : LE TAPIS DE MARIE-MADELEINE

    L'abbé Tonières et Jeanne-Marie sont dans la nef de l'église Sainte Trinité de Coulon (Deux-Sèvres) où l'abbé vient de fracturer un tronc . Il n'avait plus dans les poches de sa soutane de quoi se payer un bourbon .

- L'abbé (les voix résonnent dans l'église vide) : "Jeanne-Marie … avez-vous des
nouvelles de Marie-Madeleine ?"
- J-M : "Marie-Madeleine ? … la Sainte ?"
- L'abbé : "Ne faites pas l'idiote ! … Marie-Madeleine , la cheftaine … le camp
de jeannettes … vous ne vous souvenez pas ? … Marie-Madeleine et ses seins fuselés !"
- J-M : "Oui … oui … Marie-Madeleine et ses … oui !"
- L'abbé : "Alors ? … vous avez des nouvelles ?"
- J-M : "Euh … non … pourquoi ?"
- L'abbé : "J'ai quelque chose à lui proposer"
- J-M : "Oh , mon Dieu !"
- L'abbé : "Quoi ?"
- J-M : "Lui proposer quoi ?"
- L'abbé : "C'est un interrogatoire , Jeanne-Marie ? … n'ai-je pas droit à une vie privée ?
… vous voulez me recevoir à confesse ?"
- J-M , tremblante : "Mon Père , je dois vous avouer quelque chose"
- L'abbé : "Quoi ? … grouillez ! … faites pas vot'cachotière … vous avez des nouvelles"
- J-M : "Marie-Madeleine a un fiancé"
- L'abbé : "Comment !? … un fiancé !? … quelle salope !"
- J-M geint : "Et voilà ! … j'aurais mieux fait de me taire !"
- L'abbé : "C'est qui le mec ?"
- J-M monte sur la pointe de ses petits pieds et serre ses petits poings : "Je vous le dirai pas !"
- Labbé : "Vous voulez du pan-pan cu-cu ? … je compte jusqu'à trois … un … deux …"
- J-M : "Maclou ! … il s'appelle Maclou !"
- L'abbé : "Maclou !? … comme les tapis ?"
- J-M : "Les tapis ?"
- L'abbé : "Maclou comment ? … c'est un breton ?"
- J-M : "Un breton ? … un tapis breton ?"
- L'abbé , à bout de nerfs : "Jeanne-Marie , je vous confie une mission : appelez Marie-
Madeleine et dites-lui de rompre … c'est dans son intérêt … on n'épouse pas un tapis …
encore moins un breton !"

LOLO

    Lolo fut un hâvre dans ma vie .
    Quel silence , quelle quiétude !
    Lolo était sourde et muette . Elle lisait sur mes lèvres sauf , bien entendu ,
quand mes lèvres étaient posées sur les siennes . Elle m'a quitté un jour , le soir
de ce jour , sans bruit . Je n'ai même pas entendu le cliquetis décroissant de ses
talons aiguilles et le chuintement de la porte sur le paillasson . Quand j'ai vu son
jeu des clés de l'appartement sur le guéridon de l'entrée , j'ai compris : elle ne
reviendrait pas . Je n'étais pas surpris . Elle me l'avait laissé entendre avec ses yeux ,
les yeux de cette actrice française des années cinquante . Comment s'appelle-t-elle ? …
Catherine quelque chose ou … ça va me revenir … Lolo est partie , pour aller où ? …
je ne sais pas . Elle ne m'a jamais écrit . Quel film ? "La Symphonie Pastorale" si je ne
me trompe pas … vous vous souvenez : "T'as d'beaux yeux , tu sais" . Lolo avait les
mêmes . Elle a joué avec Gabin … elle est extrêmement connue . "Quai des Brumes" .
Je l'ai sur le bout de la langue . Comment dites-vous ? . Oui , c'est ça : Michèle Morgan ! .
Lolo , elle avait les yeux de Michèle Morgan !

samedi 28 mars 2020

AUDIENCE PONTIFICALE 10

- Moi : "Une question pour vous , Saint-Père"
- JP II : "Encore !!?"
- Moi : "Mais … mais …"
- JP II : "Tu n'as que ça à faire : poser des questions !"
- Moi : "Euh … oui … au moins une si ce n'est pas abuser"
- JP II ronchonne : "Scroononescroon"
- Moi : "J'y vais ?"
- JP II , fataliste : "Vas-y"
- Moi : "Une pas trop difficile"
- JP II : "Pas trop difficile , hein ! … je suis fatigué"
- Moi : "Les Noces de Cana"
- JP II lève une faible main : "Je te vois venir"
- Moi : "Dans Jean 2.5"
- JP II : "Je connais ça par-coeur ! . Jean 2.5 . Marie dit aux serviteurs : Tout ce qu'il
vous dira , faites-le !"
- Moi , admiratif , je siffle : "Pfffuit ! … vous êtes vachement fort !"
- JP II : "C'est mon boulot … ça t'épate , hein !"
- Moi : "Oui mais … pourquoi la Vierge ne dit-elle pas plutôt ..."
- JP II : "Elle ne dit pas autre chose que ce qu'elle dit , mon vieux . C'est comme ça ,
pas autrement . Point-barre !"
- Moi : "Mais …"
- JP II : "Va en paix , mon fils !"

jeudi 26 mars 2020

NEPENTHES AMPULLARIA

    Mes yeux piquent et j'ai du mal à respirer . Alya , notre jolie guide indonésienne ,
et Madame Delplanque pratiquement à ses côtés pour ne rien perdre de ses explications ,
me précèdent d'une dizaine de mètres . A 300 mètres du cratère - le Tompaluan , un
cratère dégazant au pied du volcan Lokon - Alya s'arrête . Elle nous tend des masques
à gaz et en ajuste un sur son petit nez épatant et ses yeux si joyeusement bridés . Elle
nous explique que c'est indispensable à cause des gaz . Encore un coup de Madame
Delplanque : une plante carnivore dont je n'ai pas retenu le nom , qu'elle se promet
d'acclimater dans son jardin de Marcq-en-Baroeul au pied du portique de sa balançoire
pour se préserver des piqûres de moustiques . Alya a raison , plus nous approchons du
Tompaluan , plus les yeux piquent , plus l'air est irrespirable . Sur la lèvre du cratère ,
je jette un coup d'oeil apeuré sur le lac d'acide vert émeraude obscurci par des nappes
gazeuses . Le sol , autour de nous , est hérissé de cristaux blancs . Nous nous asseyons
brièvement pour nous reposer , en tournant le dos à ce petit enfer . Mes omoplates , ma
nuque , mes épaules , mes fesses brûlent . Une plante , fut-elle carnivore , ici !? . Nous
redescendons . Au bout d'un quart d'heure , nous pouvons enfin enlever nos masques .
"Dites-moi ! … votre plante …" . Madame Delplanque s'arrête . Elle est dans la pente ,
en-dessous de moi , de profil , les bâtons plantés dans la caillasse , une jambe pliée posée
sur une roche magmatique , l'autre , tendue , assurant un impérieux équilibre . J'avoue
qu'alors elle a fière allure : ses cheveux blonds ébouriffés , le masque relevé sur le front ,
un loup de poussières plombées cerne ses yeux , sa combinaison de baroudeuse . Je
m'approche d'elle . "Cette plante carnivore … on a fait 12000 kilomètres … 16 heures
d'avion … où est-elle ?" . Alya est plus bas . Elle nous regarde . "Nepenthes Ampul-
laria ?" , demande Madame Delplanque comme si je pouvais parler d'autre chose ! .
"Comme vous dites" , opinè-je … "où est-elle ?" . Madame Delplanque furieusement
volcanologue reprend sa descente : "Nepenthes Ampullaria pousse dans des zones
marécageuses et elle se nourrit d'insectes … vous voyez bien qu'ici , il n'y a ni maré-
cages ni insectes !" . J'ai le bec cloué .

mercredi 25 mars 2020

TROIS MOUCHES 184 . RHINOCÉROS

    Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux
de paille quand Berthe me dit : "Je m'excuse . Je vais profiter de cet après-midi libre
pour aller voir mon ami Jean . Je veux me réconcilier avec lui , tout de même . On
s'était fâchés . J'ai eu des torts"

    Jean est un ami merveilleux . J'étais fâché avec lui . Tout de même , il avait des
torts . Trois après-midi , il s'était libéré et en avait profité pour bourdonner comme
une mouche contre Berthe et son chapeau de paille . Comme il voulait se réconcilier ,
il m'a dit : "Je m'excuse" .

    Jean se  réconcilia avec ses trois amis . Ils avaient des torts mais ils s'étaient excusés .
Berthe , par-contre , était fâchée . Elle ne voulait pas se libérer pour aller le voir chez
lui et profiter sous son chapeau de paille de ce merveilleux après-midi qui bourdonnait
de mouches vermeilles . "Quand même !" , lui dis-je .

PARADIS 136 . LOURDES 6

    Résumé de l'épisode précédent (ben oui , faut résumer !) :
L'Ange Gabriel fait rapport à Dieu de son enquête lourdaise . Ceci se passe incognito
au Café Florian .

- Dieu : "Ève a mangé le morceau !? … tu veux dire qu'elle a croqué la pomme ?"
- L'AG : "Ah , comme c'est joli ! : croquer la pomme … oui … on peut le dire comme
ça … croquer la pomme" , répète-t-il pour extraire tout le suc de la formule .

    Râclements de chaises : Marcello et Catherine se sont levés . Petits agitements de
doigts en guise d'au-revoir … "Chao !"

- Dieu marmonne : "Elle est quand même pas mal … un peu bouffie , mais …"
- L'AG : "Ève ?"
- Dieu : "Non , Catherine …" . Dieu chantonne : "Fa-sol-la-mi-si-do … depuis quelques
jours je vis dans le silence des quatre murs de mon amour …"
- L'AG : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu : "Tu ne connais pas … les Parapluies de Cherbourg … si-si-do-fa … depuis ton
départ l'ombre de ton absence …"
- L'AG : "Cherbourg !? … si , je connais … j'ai survolé Cherbourg … pouah ! … y'a
plein de nuages … presqu'autant qu'à Brest … le Pot au Noir des archanges !"

    Marcello et Catherine sont entré dans la Basilique (actes de contrition) .

- Dieu : "Bon … Ève a tapé dans mon pommier , c'est ça ? … mais quel rapport avec
cette Françoise Sou-quelque chose ?"
- L'AG : "Bernadette … Bernadette Soubirous ... y'a pas de rapport direct … le maillon ,
c'est Marie"
- Dieu (bien qu'omniscient) : "Marie !? … un maillon !?"
- L'AG s'affale en travers de la table et renverse la tasse (heureusement vide !) du fameux
cioccolato : "Marie et Ève … le pastis … tu te souviens ? … Ève était un peu saoule …
et elle a parlé"
- Dieu : "Mais de quoi , bon D… de quoi , nom d'un chien !"
- L'AG : "De guérisons"
- Dieu : "…….?….."
- L'AG , agitant ses plumes : "… de guérisons miraculeuses"

mardi 24 mars 2020

KRANT 205 . ARCTURUS

    Souvent sur le pont , regardant sans le voir le fil blanc d'une côte , j'étais au milieu
de la grande salle de chez moi où , par une fenêtre ouverte - car c'était d'un printemps
que je rêvais - la lumière du soleil prenait de biais la table en chêne et les mains de ma
mère qui virevoltaient autour des pelures d'une pomme de terre . C'était aussi cela
l'infini . Et celui-là dans l'autre hémisphère , plus éloigné que ce soleil d'équateur qui
me brûlait les épaules ou Arcturus , géante rouge de la Constellation du Bouvier que
le capitaine me montrait la nuit , une perle du ciel disait-il , à des milliards de miles
des  bastingages du Kritik , et pendant que Krant évoquait des magnitudes sidérales ,
je voyais par la porte de notre maison l'ombre trapue de mon père binant le potager
et les mains acrobatiques de ma petite mère qui frôlaient le plateau de la table .

PARADIS 135 . LOURDES 5

    Un garçon vêtu (entre autres éléments de costume) de gants blancs et ne les agitant
pas - ne pas confondre avec les pigeons de la Place Saint-marc où furent tant de doges :
"E per ! signori ?"

- Dieu , à Gabriel : "Qu'est-ce que tu prends ?"
- L'Ange Gabriel , balayant la carte de ses rémiges primaires : "Cioccolato Casanova et
mousse ai tre cioccolati , per favor !"
- Dieu : "Lemon tea , please … et Foresta nera in bicchiere"

    A peine le garçon-voltigeur éloigné avec ses deux pigeons-voyageurs à bout de bras ,
porteurs de la métempirique commande , Dieu à brûle-pourpoint :

- "As-tu lu "Tintin au Congo" ?
- L'AG : "Non"
- Dieu : "Et la Bible ?"
- L'AG : "Non plus … pourquoi tu me demandes ça ?"

    Interruption : les gants blancs sont là , sous un plateau rond porté chevronnement ,
garni de la commande susdite .

- Dieu : "Grazie …" et s'envolent les pigeons blancs .
- Dieu alors : "Françoise … raconte !"
- L'AG corrige : "Bernadette"
- Dieu : "Bernadette"
- L'AG : Bernadette Soubirous … 14 ans …"
- Dieu : "C'est tout !? … signe particulier ?"
- L'AG : "Vierge"
- Dieu (petit signe amical à Catherine D. qui a retrouvé son Créateur dans le catéchisme
enfantin où elle l'avait remisé) : "Rien d'autre ?"
- L'AG : "Dieu seul le sait"
- Dieu : "Ben non … justement … non … vraiment rien ?"
- L'AG se penche en avant , très confidentiel : "Si … Ève …"
- Dieu : "Quoi , Ève ?"
- L'AG : "Elle a mangé le morceau"

                                                                                                 (à suivre …)

KRANT 204 . PANAMA

    Krant et nous , ses officiers , étions au garde-à-vous sur la passerelle de
commandement . Nous allions aborder à Guayaquil , la Perle du Pacifique .
Les ordres étaient donnés ; j'avais donné les miens à Svens , mon mécanicien
en second . Le capitaine savait que nous étions attendus à quai par le Gouverneur
aussi nous avait-il demandé de troquer nos uniformes contre nos tenues d'apparat .
Krant avait appris par la radio que la seule dérogation au Protocole - et cette entorse
était plus qu'autorisée ,  elle serait même bien vue de nos hôtes - était le port de ce
couvre-chef équatorien , souple et léger , très en vogue au début de ce siècle jusqu'en
Europe , et qu'on appelle "panama" . Nous avions donc laissé les casquettes sur nos
patères et arborions ce curieux et large chapeau . Le quartier-maître , le timonier ,
le capitaine et moi étions pareillement coiffés et , comme nous approchions d'une
jungle côtière , des mouches vermeilles et merveilleuses se mirent à bourdonner
contre ces chapeaux indigènes .

lundi 23 mars 2020

PARADIS 134 . LOURDES 4

    Debriefing de l'Ange Gabriel . Sont présents l'Ange Gabriel et la Sainte Trinité
représentée par Dieu le Père Tout-Puissant himself , 3 en 1 comme le Super Dégrip-
pant . Où ? : pas à Lourdes , affaire délocalisée . A Saint-Pierre de Rome augurent
les catholiques romains , âmes simples et crédules , ou au Jardin d'Eden (pourquoi
pas ?) , à l'ombre factice de l'Arbre de la Connaissance . Non-non : au Café Florian
Place Saint-Marc - Venise , sous les arcades des Procuraties Nuove où l'on sert le
café (et le chocolat !) le plus cher du monde . Dieu : son oeil incarné mais incognité
derrière le chromine bleu de ses Ray Ban à effet miroir . Les mêmes Aviator voilent
le regard séraphique de Gabriel . Car ici , on doit être vu mais feindre de ne l'être pas .
Il est 11 heures du matin . Les gloires bâillantes du secteur se sont hâtivement pompon-
nées après prolongations d'une Dolce Vita effrénée et sexuelle en diable . Marcello M.
et Catherine D. , en phase post-coïtale , dégustent en terrasse des tipici scones inglese
et deux cappuchinos . Marcello reconnaît Dieu le Père et échange avec lui un hoche-
ment discret comme il est de bon ton entre gens de la Jet . Catherine , laissant glisser
sur son nez cinémascopique des lunettes aux verres pas moins opaques , de son regard
bleu azur , interroge son amant : "Chi è ?" . "Dio Padre Onnipotente" . Plus loin , mais
pas si loin , à quelques tables , l'Archi-Princesse Tartempion et son gigolo . Mêmes
oeillades de gens du même monde , et d'autres alentours , encore et encore et de plus
en plus , par le Rialto et les Mercerias , d'autres couples , d'autres amours chiffonnées :
Roméo et Juliette , Tristan et son Yseult , Paul (pas rasé) et Virginie , Ulysse et Pénélope
(Fillon ?) , Sophia L. et Charlton H. , les deux Jean (C. et M.) bras-dessus-bras-dessous ,
Don Giovanni et deux de ses plus récentes conquêtes fabuleusement peinturlurées , etc
… etc … , mais personne - idée malséante ! - ne se met en quête d'un autographe .
                                                                     
                                                                                                              (à suivre …)

MICAWBER

    Stella Yunupingu , ascendance aborigène , l'une des trente femmes de ménage
affectées à la Rialto Tower , 525 Collins Street à Melbourne , prend son service à
4 heures du matin dans  les bureaux déserts de la "Daniel Digby Limited" , chaîne
de grands magasins . A 4 heures , Stella sort de l'ascenseur au 14e étage où sont les
bureaux de la Direction .  Elle porte la blouse bleue de la "Cleancraft Company" .
Ses outils sont un balai , une serpillère et un seau . Mais elle a aussi , sur les oreilles ,
un casque audio . Car Stella  est une fan des Rolling Stones . Elle a enregistré toute
leur oeuvre sur son appareil .  Au seuil du confortable open-space , elle appuie sur
"on" et s'élance : "Hmmm ,  hmmm , hmmm" , balai et serpillère poussés devant elle ,
avec l'énergie et le coup de  rein d'une patineuse sur glace , "hmmm , hmmm , hmmm" ,
elle s'élance sur le parquet  stratifié jusqu'au bureau de Logan Taylor le Directeur des
Ressources Humaines , elle vire sur le bord gauche de ses tennis … "I see a red door
and I want it painted black"  … effectue un retournement avec changement de pied …
"I want to see it painted ,  painted , painted black , yeah" … appui sur les semelles ,
direction opposée , vers le  bureau de Ryan O'Neill le Directeur Commercial , ses
dossiers empilés , hop ! , son  cendrier vidé … "hmmm , hmmm ,hmmm" … boucle,
avec changement de pied …  "I can't get no , oh , no , no , no , hey , hey , hey" …
transfert de poids , serpillère à  gauche , serpillère-crosse de hockey à droite … "I can't
get satisfaction" … Stella pique  vers le photocopieur Canon , exécute un loop sur
"Jumpin'Jack Flash" , puis une  succession de révolutions rapides … "I was born in a
cross-fire hurricane … I'm  Jumpin'Jack  Flash … it's a gas , gas , gas" … chassé-croisé ,
changement de pied , elle glisse vers le bureau et les classeurs à clapets du Directeur de
la Production , Tim Smith , vidage de ses corbeilles … "It's down to me , oh yeah" …
plonge la serpillère dans le seau … "Under my thumb , the girl who once pushed me
around" … volte-face , accélération … bureau et plantes vertes de Lucy Wang Direc-
trice Financière … "She's under my thumb … and I ain't it the truth babe ?" … Stella
bondit sur le parquet , recherche de vitesse , larges arabesques de serpillère , pas de
valse … Charlie Morton , Directeur Administratif , ses coupes de sport , ses photos de
famille . "Midnight Rambler" … "I'm a talkin'bout the midnight rambler … yeah , c'mon"
… flip , demi-lune , le final , top du top , l'immense table en acajou du Président Directeur
Général Joseph Anderson , petit piqué … "Sympathy for the Devil" … boucle , roulé ,
besti-squat … "Please allow me to introduce myself … please to meet you" … les diplômes
encadrés du PDG , enfin le sommet , le spasme , l'orgasme , le solo de Keith , la guitare de
Keith , la Micawber de Keith Richards , "oin-oin-oin … more you guess my name" …

    "Off" . Silence . Stella remballe ses accessoires . Elle appuie sur le bouton de l'ascenseur :
"Rez-de-Chaussée"

samedi 21 mars 2020

LE BAL

    En hiver , quand il n'y avait rien d'autre à faire , mes parents allaient danser
et  ils dansaient bien . Ils m'emmenaient à la salle des fêtes de X où il y avait un
orchestre amateur . Quand mes parents s'élançaient , les autres couples s'écartaient
pour les laisser virevolter car mon père et ma mère étaient de loin les meilleurs
valseurs du secteur . J'étais assis sur le bord de la piste . Mes parents tournaient ,
tournaient , le visage amoureux et soumis de ma mère levé vers celui de mon
père tournait aussi comme le feu pâle d'un phare . Le regard de mon père
apparaissait , disparaissait , dans un effet stroboscopique et , par erreur , glissait sur
moi , immobile sur ma chaise ; mes pieds ne touchaient pas le sol . Souvent , une
dame ou une autre posait sa main sur mon épaule : "Tu veux danser ?" . Non ,
je ne voulais pas danser . Je sortais de la salle des fêtes et je traversais la rue .
Au coin de la première perpendiculaire , je recevais la gifle froide de l'océan .
J'avançais en luttant contre le vent jusqu'au parapet où je me cramponnais .
Seul sur l'immense digue déserte et les yeux emplis des larmes de la tourmente ,
je contemplais sur les brise-lames l'écume amassée de l'Atlantique . A peine si
j'entendais encore l'écho des flonflons du bal , comme les débris d'une vie antérieure ...

PARADIS 133 . LOURDES 3 .

    Note confidentielle de l'Archange Gabriel à Yahwé . Top-secret . A détruire après
lecture :

    Rendu à Lourdes incognito par vol archangélique AG.6110 . Classe Business .
Paiement American Express Platinium . Arrivée 13h52 heure locale . Aéroport
Tarbes-Lourdes Pyrénées (LDE) . Navette Keolis . Hôtel Lourdes Centre Gare .
48€30 la nuit . Animaux à plumes admis . Spa . Chambre climatisée . Connexion
Wi-Fi . Option petit déjeuner . "Parlons le judéo-araméen , l'anglais , le babylonien
ancien" . Proche Sanctuaire .

- Rapport : - Population déficiente . Brancards . Fauteuils roulants . Béquilles .
                  - FC Lourdes bonne équipe Rugby XV haut niveau . Grotte . Source .
                    Piscine municipale .
                  - Acheté boule neige N-D Lourdes 9€50 .
                  - A prévoir : enquête sur personnage trouble Bernadette Soubirous .

                                                                                                              AG

PARADIS 132 . LOURDES 2

- Dieu : "Allo , Gabriel ?"
- L'Ange Gabriel : "Moi je suis Gabriel et je me tiens devant Toi" (Luc 1,19)
- Dieu : "Oui … bon … j'ai une nouvelle mission pour toi"

    Note de l'auteur : j'informe les mécréants que par un bref apostolique du 12 janvier 1951 ,
Pie XII a proclamé Gabriel Patron des Télécommunications .

- Dieu : "Marie"
- L'AG : "Marie ?"
- Dieu : "La cousine d'Élizabeth"
- L'AG : "Je dois lui annoncer quelque chose ? … un fils ? … encore !"
- Dieu : "Non … non … écoute-moi … c'est Ève … tu sais qui est Ève ?"
- L'AG : "Oui , qui ne connaît pas Ève ! … la mangeuse de pommes ! … la tentatrice ! …
la Femme !"
- Dieu : "Ça va , ça va , Gabriel ! … je ne t'ai pas sonné , et sache qu'à tous ces mecs
imbibés de testostérone je préfère ma petite Ève ! … alors …"
- L'AG : "Te fâche pas ! … je disais ça comme ça …"
- Dieu : "Écoute-moi : Ève a vu Marie"
- L'AG : "Où ?"
- Dieu : "Je n'en sais rien … à Nazareth , je présume … laisse-moi parler"
- L'AG : "…………."
- Dieu : "Selon Ève , Marie est apparue à Lourdes"
- L'AG : "Lourdes !? … dans les Hautes-Pyrénées ?"
- Dieu : "oui … et elle ne m'a rien dit … vois ce qui se passe là-bas !"
- L'AG : "Compte sur moi : j'ai un vol rapide !" (Daniel 9:21)

vendredi 20 mars 2020

PARADIS 131 . LOURDES 1

- Dieu : "Ah , te voilà ! … où étais-tu passée ?"

    Ève entre dans l'Atelier de Dieu . Elle semble un peu étourdie .

- Ève : "J'suis allée voir Marie"
- Dieu : "Marie ?"
- Ève : "La mère de ton fils … ta femme , donc"
- Dieu : "Non … Marie n'est pas ma femme …"
- Ève : "Ben si !"
- Dieu : "C'est un cas particulier , Ève … je t'expliquerai … tu as l'air étourdie …
tu as bu ?"
- Ève : "Un pastis"
- Dieu : "Un pastis !? … tu as bu un pastis avec Marie !?"
- Ève : "Ouais … c'est vachement bon !"
- Dieu : "Tu as vu mon Fils aussi ?"
- Ève : "Ouais"
- Dieu : "Qu'est-ce qu'il a dit ?"
- Ève : "Rien"
- Dieu : "Joseph ?"
- Ève : "Qui ?"
- Dieu : "Joseph , son mari … le mari de Marie"
- Ève : "…?… c'est pas toi ?"
- Dieu esquive l'épineuse question ; esquive surtout l'épineuse réponse : "Et Marie ,
elle va bien ?"
- Ève : "Elle est un peu fatiguée … elle voyage beaucoup"
- Dieu : "Elle voyage ? … où ça ?"
- Ève : "Des navettes entre Bethléem et Nazareth , entre Nazareth et Jérusalem …
elle arrête pas ! … là , elle rev'nait d'Lourdes"
- Dieu : "Lourdes !? … dans les Hautes-Pyrénées ?"
- Ève : "J'en sais rien … j'sais pas où c'est Lourdes"
- Dieu : "Qu'est-ce qu'elle est allée faire là-bas , à Lourdes ?"
- Ève : "Elle a paru"
- Dieu : "Comment ça ?"
- Ève : "J'en sais rien … c'est c'qu'elle a dit : "J'a paru"
- Dieu corrige : "Je suis apparue"
- Ève soupire . Elle est fourbue et un peu (un peu ?) saoule : "J'sais pas … j'm'en fous"
- Dieu : "C'est bizarre … elle ne m'a rien dit … tu es sûre ?"
- Ève : "Ah , fiche-moi la paix ! … j'suis crevée !"

                                                                                                 (à suivre …)

AUX FEMMES . POÈME D'HIVER 9

Hiver magnifique .

Pas l'hiver là ,
A la porte de nos maisons ,
Mesurable
Et tout compte fait décevant …

Mais l'autre hiver ,
Primitif , indescriptible ,
Bienheureusement incompréhensible .

Cet hiver ,
Ô femmes ,
J'espère qu'amoureuses
Vous en serez tombées .

Sinon , j'aurai perdu mon temps
Et le temps du poète est précieux .

mercredi 18 mars 2020

PARADIS 130 . LE GRAND LUMINAIRE

    Dieu et Ève prennent le soleil . Ils sont assis côte à côte sur un banc , le dos appuyé
sur la boiserie tépide de l'Atelier .

- Dieu : "Ève , ma chérie , ne sommes-nous pas bien , là , à nous chauffer au Grand
Luminaire ?"
- Ève : "Le Grand quoi ?"
- Dieu : "Le soleil , Ève ! … le Grand Luminaire …" (Ge1.16-17)
- Ève : "Le soleil ! … tu peux pas parler comme tout le monde !?"

    Tout à coup , un ululement suivi d'une pétarade lointaine disrupte la consonance du
Paradis :

- "Ouh-ouh-ouh … Vroum-vroum-vroum"
- Dieu : "Tu as entendu ? … qu'est-ce que c'est que ce tintouin ? … on dirait de l'orage …
ça vient de Pishôn … (note : le Pishôn est le 1er fleuve . Il contourne le Pays d'Havila .
Ge2.10-14)
- Ève : "C'est le tracteur d'Adam"
- Dieu : "Le quoi ?"
- Ève : "Le tracteur"
- Dieu : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Ève : "C'est un truc qu'Adam a créé"
- Dieu : "Non , Ève ! … qu'il a inventé … Adam ne crée rien , il invente … j'avoue qu'en
matière d'inventions , il … un quoi , dis-tu ?"
- Ève : "Un tracteur … il en avait marre de l'araire , c'était fatigant … ça le faisait suer ,
surtout du front … avec son tracteur , pour gagner son pain , il va mille fois plus vite"
- Dieu : "Il a besoin d'aller vite ?"
- Ève : "Oui , c'est c'qui dit … et il accroche derrière un truc qui va profond … comme ça
qu'il dit il a plus besoin des vers de terre … les vers de terre , c'est dégoûtant"
- Dieu soupire : "Mes chers vers de terre ! … je les ai créés pour aérer le sol !"
- Ève : "Il en veut pas dans son champ …"
- Dieu ferme les yeux et s'abandonne à la pétulance du Grand Luminaire : "Rira bien qui
rira le dernier …"

lundi 16 mars 2020

TOMSK

    La nuit , au début du printemps , je m'étends sur le sol transpirant de la forêt de
Tomsk , aux abords de la ville . Déjà , les clochettes de la scille percent le tapis des
feuilles mortes de l'ancien automne . Elles entourent ma tête comme l'auréole d'un
souffre-passion et mon front s'éclaire d'une pâleur lunaire . J'entends gronder le
fleuve Ob sous les arches du pont de chemin de fer . J'escompte qu'un jour , captif
du flux express de son mouvement rectiligne uniforme , quelque passager à la robuste
mémoire ou - ô prodige ! - quelque prêtre orthodoxe ou le patriarche de Moscou
lui-même ! , apercevant mon corps inanimé entre les bouleaux dressés comme des
cierges , bondira sur la sonnette d'alarme . On cherchera mon corps mais il aura disparu .
Mon âme peut-être effleurera cette terre légère où sont enfouis les milliers de fusillés
de la Grande Terreur ...

LE SOLDAT FERRARI 3

    Mes chers lecteurs , je vous ai narré les trente premières secondes de la vie du
Soldat Ferrari . A ce train-là , je vous commenterai son dernier souffle quand j'aurai
rendu le mien . Aussi  - parce qu'on peut abréger le temps de la fiction mais pas allonger
celui de la vraie vie - je prendrai quelques raccourcis . Vous dire par exemple que le
père Ferrari s'arracha finalement à sa torpeur et qu'il donna à son fils un prénom d'avenir :
Fortunato . Fortunato Ferrari ! . L'association de ce prénom et de ce patronyme ne
fleure- t-elle la réussite sociale ? . "FF !" . Qu'on imagine ces initiales brodées sur les
damas d'une riche maison , ou sur ses lourdes serviettes de table , celles qui encadrent
les vaisselles en porcelaine , bordent les verres en cristal et font un lit moelleux à l'argen-
terie gravée au même chiffre . Or , chez les Ferrari en 1807 , on mangeait avec les doigts
et on gardait les vaches . Le chemin qui allait de la bouse aux ors des palais est la voie
hypothétique que le père Ferrari , rêveur impénitent , traçait à son tout neuf rejeton .

jeudi 12 mars 2020

KRANT 203 . TRIANGLE

    Je n'ai jamais vu Hume sur les genoux de Monsieur Lee . S'asseoit-on sur ses propres
genoux ? . J'ai écrit quelque part dans mon journal que Hume et Monsieur Lee , probable-
ment , ne faisaient qu'un et , à dire vrai , Hume , Monsieur Lee et le torchon de Monsieur
Lee formaient une trinité : Hume , Monsieur Lee et son torchon , triangle équilatéral du
Kritik . D'un coup de torchon , Monsieur Lee chassait Hume de la planche à découper
"hi , hi , hi" comme on chasse une mauvaise pensée . M'approchant ce jour-là de la cui-
sine par 20° de gîte , j'entendis le "vroup !" du torchon et son inséparable "hi , hi , hi" .
Hume , poil hérissé et oreilles aplaties jaillit sur la tôle inclinée de la coursive puis , récu-
pérant à la seconde une conscience propre et bien qu'en posture inconfortable car le Kritik
gîtait de 20° , il se mit à se lécher le poil . J'entrai dans la cuisine en me tenant à la cloi-
son . Monsieur Lee , indifférent à la bande , fabriquait ses beignets . "Hume vous a-t-il
volé quelque chose ?" . Monsieur Lee , brandissant son torchon : "Nous avons essayé ! …
hi , hi , hi"

dimanche 8 mars 2020

KRANT 202 . TYPHON

    Le baromètre dégringolait ;

- Le timonier : "Qu'est-ce qui se passe là-bas ?"

    C'était en Mer de Chine . Il y avait sur l'horizon une boule noire bordée de bave
mais ici , le Kritik fendait des eaux de soie grise .

- "Typhon" , dit Krant .

    J'étais dans la timonerie . Je n'avais jamais vu ce que je voyais .

- Toms : "Que faisons-nous , capitaine ?"

    Krant regardait la chose devant nous et quand l'aiguille du baromètre se mit à chuter
dans son cadran , Hume , le chat du bord , quitta sa boîte et se réfugia sous la barre en
miaulant sourdement …

- Krant , sans quitter des yeux la boule noire qui roulait vers nous dans l'écume à toute
allure et déformait l'horizon : "C'est une vilaine affaire qui nous arrive" . A moi : "Chef !
… pleine puissance !"

    Je visitai ce jour-là un coin de l'enfer .

vendredi 6 mars 2020

COTE 137 . 148 . SYLLOGISME

    Pendant une courte période , il fut attaché à notre compagnie un aumônier jusqu'au-
boutiste . Une courte période parce que - très vite - ce fanatique est mort pour la France .

- Martial , au retour d'un assaut contre le Cote 137 , aussi absurde que meurtrier .
A l'aumônier : "L'abbé , où s'arrête l'Amour ?"
- "Là !" , rétorque l'aumônier en tendant une main enragée vers la Cote 137 .
- Martial , en jetant son casque au fond de la tranchée : "Dois-je comprendre que les boches
ne sont pas nos prochains ?"
- L'aumônier : "Mon fils , les boches ne sont pas nos prochains . Ce sont nos ennemis .
La preuve que les boches ne sont pas nos prochains , c'est que nous ne les aimons pas …
CQFD !"
- Martial au capitaine : "Ne s'agit-il pas là , mon capitaine d'un … d'un … comment avez
vous dit l'autre jour ?"
- Le capitaine : "Un syllogisme ? … pas tout à fait … pour qu'il y ait syllogisme , il faut trois propositions et il me semble que …"
- Martial : "Désolé , mon capitaine , il y en a bien trois dans ce que dit l'abbé : j'aime mon
prochain , or le boche n'est pas mon prochain , donc je n'aime pas le boche"
- Le capitaine : "Euh , oui , Martial … c'est exact , il me semble que c'est bien un syllogisme"
- Martial : "Vous paraît-il rigoureux ? … est-ce qu'on pourrait dire que c'est un raisonnement
purement formel et totalement éloigné de la réalité ?"
- Le capitaine : "Euh … que voulez-vous dire ?"
- Martial : "Rappelez-moi … le syllogisme est composé de deux trucs et d'une conclusion …
ces deux trucs , c'est ?"
- Le capitaine : "Deux prémisses et une conclusion"
- Martial : "L'une des prémisses de l'abbé est discutable : le boche n'est-il pas mon prochain ?
… à moins de cent mètres dans le même cloaque ? … à moi , il me semble plus prochain que
le général Tartempion qui se lime les ongles au Château de Chantilly"
- Le capitaine : "Martial , je vous interdis !"
- L'aumônier : "Mon capitaine ! … mettez immédiatement cet homme aux arrêts !"
- Le capitaine : "Vous l'abbé , fermez votre gueule !"

mercredi 4 mars 2020

ELLEN

    De toutes mes femmes , Ellen fut la plus volcanique . Elle venait d'une île . Laquelle ? .
Je n'en sais rien . Elle est toujours restée évasive là-dessus . Je vois , moi , un atoll , un
récif corallien , des cocotiers . Un ami bien informé - un géologue - m'a donné son avis .
Il est tout autre : Ellen serait native d'une zone de subduction , c'est ce que soutint cet ami
au cours d'un cocktail où j'avais été invité quelques jours après qu'Ellen et moi avions
rompu . "Une zone de subduction ?" , m'enquis-je . Lui , serrant contre sa cravate son
verre de whisky : "C'est l'endroit où deux plaques tectoniques convergent , comprends-tu ?" .
Moi , chopant une olive dans le plateau tourbillonnant d'un serveur : "Qu'est-ce qui te fait
dire ça ?" . Lui hausse les épaules : "Ellen , c'est évident ! … un prisme d'accrétion …" .
Moi : "Un quoi ?" . Cet ami savant : "Un prisme d'accrétion" . Moi , mais distraitement
car je venais de repérer près d'une plante verte une fille qui ne m'était pas inconnue :
"Qu'est-ce que c'est ?" . Lui : "La Barbade  , par exemple est un prisme d'accrétion …
ou Simeulue , à l'ouest de Sumatra" . Moi - le nom de cette fille allait me revenir - j'avais
failli l'épouser … avec son oeil de feuille morte . Le géologue : "Mais Ellen , je penche
pour la Barbade" . Ça commence par un I … une voyelle en tout cas … à moins que :
un H aspiré ? . Moi : "La Barbade , Ellen ?" . Lui : "A coup sûr , mon pote , la Barbade !" .
Elle regarde dans ma direction . Je plonge le nez dans ma coupe de champagne , protégé
par le crâne chauve du géologue . Est-ce que j'ai couché avec elle ? . Lui : "Qu'est-ce que
tu en penses ?" . Moi : "Je vais te le dire dans la pièce d'à côté" et je le pousse à travers
cette foule si dense . Fuyons ! .

mardi 3 mars 2020

TROIS MOUCHES 183 . LA MONTAGNE MAGIQUE ENCORE

    "Oui" , dit doucement Berthe après une pause car trois mouches vermeilles
et merveilleuses bourdonnaient contre son chapeau de paille . "J'aurais parfaitement
pu devenir médecin . Le canal galactophore . La lymphe des jambes … Cela m'inté-
resse beaucoup".

   Trois médecins en chapeau de paille s'intéressaient beaucoup aux canaux galacto-
phores de Berthe . "Et mes jambes merveilleuses ?" , dit-elle doucement … "après
une pause elles bourdonnent comme des mouches , deviennent vermeilles et - oui -
parfaitement lymphatiques ".

    Trois mouches lymphatiques s'intéressaient à son chapeau de paille et , doucement ,
à ses jambes . Après une pause , devenue vermeille , Berthe dit à son médecin :
"Ça bourdonne beaucoup dans mes canaux galactophores … oui , parfaitement …
c'est merveilleux !".

lundi 2 mars 2020

DESMOND 129 . BAINS DE SANG

- "Desmond , lisez-vous la Bible ?"

    Ceci se passe dans le bureau privé du Président . Maryline et moi sommes assis
en face du Président avec nos calepins sur les genoux , prêts à prendre des notes .
Le Président a ouvert un gros livre sur son bureau : la Bible .

- Moi : "La Bible ? … euh … non , Monsieur le Président , j'en ai bien peur"
- Le Président : "Vous devriez … et vous , Maryline ?"
- Maryline : "La Bible !? … my God , non ! … quelle horreur !"
- Le Président est atterré : "Une horreur !? … la Bible !?"
- Maryline : "Monsieur le Président … tout ce sexe répugnant : Lot et ses filles …
Jacob couche avec sa belle-fille … ce salaud d'Assalon viole les concubines de David
… les …"
- Le Président : "Si vous saviez , Maryline ! … à la Maison Blanche , il s'en est passé
de bonnes ! . Franklin , John , Lyndon s'en sont donnés à coeur joie !"
- Maryline est emportée par son sujet : "Et cette violence ! : Caïn et Abel … ces mas-
sacres …" . Elle cite de tête : "Maudit soit celui qui éloigne son épée du carnage" …
- Le Président l'interrompt : "Maryline ! … stop ! … où avez-vous lu ça ?"
- Maryline : "Jérémie 48.10" . Pendant que le Président compulse sa Bible à la recherche
du verset , Maryline se déchaîne : "Ils s'avancèrent contre Madian et ils tuèrent tous les
mâles … Nombres 31.7 … alors tu frapperas du tranchant de l'épée les habitants et tu
passeras le bétail au fil de l'épée … c'est dans le Deutéronome … 20.13-16 … vous en
voulez d'autres ? … Josué 6.20-24 : Ils tuèrent hommes et femmes , enfants et vieillards ,
jusqu'aux boeufs , aux brebis et aux ânes"
- Le Président lève les bras au ciel : "Please , please , Maryline ! … calmez-vous !"
- Maryline : "Je préfère Agatha Christie"
- Le Président : "Ma chère Maryline , je respecte votre choix mais , quand même ,
la Bible ! … quant à la violence …"

    On frappe . Le Président : "Comme in !" . C'est Henry Kissinger .

- "Hi , Henry … j'allais parler de vous"
- Kissinger : "De moi , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Oui … à propos de votre tapis de bombes sur les rizières du Cambodge
… où en êtes-vous ?"