vendredi 26 juin 2020

KRANT 231 . UN GRAIN

    J'ouvre la porte du carré des officiers au moment où le vent , changeant de direction
et prenant brusquement de la vitesse , pousse devant lui comme s'il le jetait sur nous un
énorme nuage aux larges épaules , plus noir que la nuit .

    Hume est assis sur les genoux du capitaine . Dans la pénombre qui vient de recouvrir
le Kritik , la fente de sa pupille s'est dilatée en un cercle parfait . Deux yeux de chat me
regardent .

- Krant : "Que répondez-vous à ceci , chef ?"
- Moi , debout dans le cadre de la porte . Le grain prévisible se met à cingler le dos de
ma vareuse : "Capitaine … à quelle question dois-je répondre ?"
- Krant , sourcil droit relevé : "Mais … ne voyez-vous pas qu'on vous questionne ?"
- Moi , silhouette figée sur fond d'orage : "……………"
- Krant . Du fourneau rougeoyant de sa pipe , c'est Hume qu'il me désigne .
- Moi : "Hume ?" . Le chat ne me quitte pas des yeux et il oriente vers ma personne le
pavillon de ses oreilles .
- Krant : "Vous ne lui répondez pas ?" . Il passe sur l'échine de Hume une main où ,
dans un dernier éclat de lumière , je vois les veines bleues .
- Moi : "Oui , capitaine … en effet ce chat m'interroge … mais comment ? …"
- Krant : "Dois-je traduire ?"
- Moi . La pluie maintenant , balayée par un front de rafales , déborde mes épaules et
marque le plancher du carré d'auréoles elliptiques : "Que me veut donc ce chat ?"
- Krant : "Qui êtes-vous ? … que venez-vous faire dans le carré des officiers ? …"
- Moi : "………….."
- Krant : "… et pourquoi fichtre ne fermez-vous pas cette fichue porte !?"

jeudi 25 juin 2020

KRANT 230 . AU LARGE DE SUMBAWA

    Quand je ne suis pas de quart , je suis ordinairement sur le pont , accoudé au
bastingage et je regarde la mer . Autant dire le vide ; autant dire que je ne regarde rien .

    Ce jour-là , au large de Sumbawa :

- "Chef !" . Le capitaine se tient là-haut , sur la passerelle de commandement :
"Que regardez-vous ?"
- Moi , en me retournant : "Rien , capitaine … je ne regarde rien"
- Krant : "Vous regardez la mer … et là-bas , à l'horizon … Sumbawa …"
- Moi , tourné vers lui : "… c'est-à-dire , capitaine , que je n'y prenais aucune attention"
- Krant : "Maintenant vous me regardez … me voyez-vous ?"
- Moi : "Assurément , capitaine … je vous regarde … et je vous vois …"
- Krant : "C'est étrange … vous regardiez la mer et ne la voyiez pas … maintenant vous
me regardez et vous me voyez …"
- Moi : "………?………."
- Krant : "Il y aurait deux façons de regarder … l'une pour voir … et l'autre pour ne
pas voir …"
- Moi : "C'est en effet ce qu'il semble , capitaine"
- Krant : "Qu'en pensez-vous ?"
- Moi : "C'est je pense une affaire d'attention"
- Krant : "Et sur quoi portait votre attention quand vous regardiez la mer sans la voir ?"
- Moi : "… j'ai oublié , capitaine … je devais être perdu dans mes pensées …"
- Krant , poursuivant à ma place : "… et la mer était une image invisible …"

mercredi 24 juin 2020

KRANT 229 . LA MER DES SYRTES

    Notre tenue d'apparat . Telle était celle que le capitaine nous avait ordonné de revêtir ,
à nous officiers , mais aussi aux hommes de l'équipage . Lui-même , impeccable dans les
pires tempêtes , était plus astiqué qu'il était possible et il arborait sur sa poitrine la médaille
de la Couronne . Qui allions-nous rencontrer ? . Après nous être écartés de la côte du
Farghestan , nous longions un désert qu'une pluie tiède noyait . Soudain , un drapeau
planté sur une forteresse ruinée apparut à travers le brouillard .

    Krant nous fit aligner et il ordonna au timonier après que les pavois eussent été hissés
d'actionner la corne de brume . Là-bas , d'une jetée croulante , un signal lumineux répondit
On nous avait identifiés ; on nous attendait .

    J'étais debout , aux côtés du capitaine .

- "L'Amirauté !" , dit-il .

PARADIS 143 . CLEMENT VIII

    Adam et Ève sont dans l'Atelier de Dieu , assis à la grande table où le Créateur leur
a servi un petit déjeuner : lait , céréales , beurre , confiture maison , baguette tradition . 
Son service fait , Dieu s'assoit en face de ses créatures et prend connaissance des der-
nières nouvelles du monde dans un quotidien du soir , celui de la veille .

- Soudain , Dieu s'écrie : "Ils l'ont fait ! … ils ont osé le faire !"
- Ève écarte de son visage le bol de lait chaud qu'elle tient serré entre ses paumes , 
interrompant une délectable lampée : "Quoi ? … quès qui z'ont fait ?"
- Dieu tire sur les pages de son journal en écartant les bras et les secoue pour s'assurer 
que ce qu'il a lu , il l'a bien lu et se convaincre que les lettres imprimées disent bien ce 
qu'elles disent : "Hier , jeudi"
- Adam : "Quand ?"
- Dieu : "Jeudi 17 février 1600"
- Adam : "Qui a fait quoi ? … où ?" . Il rompt un bout de la baguette tradition .
- Dieu : "A Rome , sur le Campo de' Fiori"
- Adam . Il entend un peu d'italien : "Le Champ des Fleurs ?"
- Dieu , dans un souffle : "Oui , le Champ des Fleurs"
- Ève verse dans son bol un petit supplément de céréales : "Je m'tue à t'le dire : faut pas 
lire les nouvelles ! … c'est que des mauvaises ! … à chaque fois , c'est pareil : t'étais de 
bonne humeur et te v'la grognon !"
- Dieu : "Je lui ai pourtant dit de faire attention ! … de ne pas s'approcher de la flamme …"
- Adam et Ève sont éclairés par un beau soleil frais .
- Dieu : "L'infini … l'unité de la matière … c'était un visionnaire … un visionnaire qui 
n'a pas vu le danger"
- Adam et Ève : "……..?……….."
- Dieu : "Un impertinent … je l'aimais bien"
- Ève : "On lui a fait du mal ?"
- Dieu , abattu : "Oui … pas qu'un peu …"
- Adam : "Qui ?"
- Dieu : L'Inquisition … le Saint-Office … Clément VIII"
- Ève : "Clément ? … c'est un joli prénom"
- Adam : "Qu'est-ce qu'ils lui ont fait à ton gars ?"
- Dieu , jetant le journal sur la table : "Ils l'ont brûlé"
- Ève : "Oh , zut ! … comment qui s'aplait ?"
- Dieu : "Giordano Bruno"

lundi 22 juin 2020

TROIS MOUCHES 193 . LUCETTE SUR LES MAINS (Ada)

    Un ou deux jours plus tôt , Berthe avait exigé d'apprendre à marcher sur les mains .
Je la pris aux chevilles , Berthe aplatit sur le gazon ses petites paumes rouges et com-
mença d'avancer lentement . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre mon chapeau de paille .

    Trois jours plus tôt , j'avais commencé à apprendre à Berthe à marcher sur les mains .
Sous mes paumes rouges , j'avais aplati une ou deux mouches qui bourdonnaient contre
ses chevilles . Berthe avançait lentement (et merveilleusement !) sur le gazon vermeil .
Elle exigea que je pris son chapeau de paille .

    Trois jours plus tôt , Berthe m'avait appris à marcher sur les mains . Je commençai
d'avancer lentement sur un gazon où bourdonnaient des mouches vermeilles , ses deux
petites paumes exigeantes aplaties contre mes chevilles , quand Berthe prit mon chapeau
aux pailles rouges .

dimanche 21 juin 2020

DESMOND 135 . MALAISE

    Réunion dans le Bureau Ovale . Le Président , le Secrétaire d'État Kissinger ,
Maryline et moi revenons d'une tournée au Moyen-Orient . Pour une fois , j'étais
du voyage . Je suis épuisé . Je ne supporte pas l'avion . Je ne supporte pas le décalage
horaire . Je ne supporte pas le champagne d'Air Force One . Et , maintenant , je ne
supporte pas le cigare du Secrétaire d'État . La tête me tourne , j'ai envie de vomir ,
d'autant qu'Eugene , le majordome , nous apporte dans des petites coupelles le yaourt
au ketchup dont le Président ne peut se passer au petit déjeuner .

- Le Président : "Bon , faisons le point … c'est plutôt bon , non ?"
- Kissinger : "Oui , Monsieur le Président , nous renforçons nos positions"
- Le Président : "Ouais … vous êtes un peu optimiste , Henry … à Jerusalem , Itzhak
m'a fait la gueule"
- Kissinger : "Vous n'auriez pas dû embrasser Hassad sur le tarmac de Damas ,
Monsieur le Président"
- Le Président , énervé : "Oui , je sais , Henry … c'est une gaffe … il me tendait sa joue
… mais , à votre avis , en gros , c'est bon"
- Kissinger : "Absolument , Monsieur le Président"
- Maryline : "Le Roi Farouk est un homme charmant !"
- Kissinger , tirant une bouffée de son cigare : "Un chacal !"
- Maryline : "… et j'ai trouvé Monsieur Sadate très attentionné"
- Kissinger gardant en bouche un énorme potentiel de fumée : "Un clown , un bouffon !"
- Maryline : "Le Président Hassad est si sexy ! … jolie moustache ! … c'est un gentleman !"
- Kissinger expire un monstrueux cumulonimbus : "Hassad est un effroyable salopard !"
- Le Président : "Et vous , Desmond , qu'est-ce que vous en pensez ?"

    Mais je ne pense plus rien . Ma vision comme mon cerveau se sont obscurcis . Les traits
des personnages se sont altérés . Le Bureau Ovale oscille , il monte et descend comme la
montagne russe de Knoebels , mon sang se retire dans une nauséeuse marée basse , les
grandes tentures jaunes , derrière le Président , s'agitent comme les ailes d'un papillon
- Common Brimstone me revient absurdement de la lecture récente d'une revue d'entomo-
logie - je pique une tête au passage dans ma coupelle de yaourt avant de sentir derrière
ma nuque l'épaisseur bienfaisante du grand tapis elliptique . Une tache rouge s'agite au-
dessus de moi , qui me tapote les joues :

- "Sucre d'orge !"
- Au loin , la voix du Président : "Heavens ! … il est tombé dans les pommes ! …
Desmond ! … Henry , éteignez ce satané cigare !"

COTE 137 . 154 . L'ORAGE

    La Divinité - le Créateur , ou Zeus ? - intervient-il dans les affaires des hommes ,
dans leurs empoignades ? . Pendant l'été 1917 , voici ce qu'il advint : nos artilleurs
et ceux du Kronprinz règlent leurs comptes , duel d'artillerie lourde . Pas l'aimable
artillerie de campagne ! . Du lourd : du 240 , du 270 et même du 320mm . Cette
métallurgie destructrice nous passe au-dessus de la tête , chaque camp s'acharnant à
réduire l'adversaire en poudre . Nos oreilles subissent , nos cervelles et notre santé
mentale aussi . A côté de moi , Prigent . Il est pâle comme Lazare dans ses bandes
de lin . Il claque des dents . D'énormes obus perforent les collines où sont tapies nos
batteries et , devant nous , la Cote 137 vacille à chaque coup porté derrière sa ligne
où sont embusqués des canons monstrueux . Or , une masse noire phénoménale ,
qu'on n'a pas vue venir , blindée d'acier et fulgurant de zébrures , vient de l'ouest ,
en travers du champ de bataille comme si Dieu le Père , ou quelque divinité , fâché
de n'être convié au Grand Chambardement , à la Grande Tuerie , tentait de faire
entendre sa voix . Martial se jette sur mon flanc : "Nom de Dieu !" , hurle-t-il dans
le pavillon de mon oreille en pointant du doigt l'énorme cumulonimbus . "Nom de
Dieu" , exulte-t-il "un orage !"

    D'abord , dans le tolu-bohu de la bataille , on ne perçoit pas le tonnerre : l'omni-
potence de Dieu contre la folie des hommes . A Lui le chaos , aux hommes les
Schneider et les Krupp , à Lui la puissance créatrice , aux hommes l'ingéniosité
destructrice . Mais bientôt , on n'y voit plus rien : une pluie furieuse vient frapper nos
capotes comme une abattée de sagaies , puis une bordée de grêlons ricochent sur nos
casques . La foudre se déchaîne sur nous , sur nos chevaux de frise , sur nos barbelés ,
dans un tonnerre simultané . On n'entend plus rien de notre guerre . Elle disparaît sous
des trombes d'eau . Ça dure dix minutes , le temps du Déluge …

    Tout s'arrête brutalement . L'orage s'éloigne . Un résidu de pluie disperse ses perles
minuscules dans l'air ressuscité . Le duel d'artillerie a tourné court . Silence sur la ligne
de front . Martial , hilare et tout dégoûtant , au milieu de la tranchée inondée , au
capitaine rembuché dans sa cagna : "Orage de Dieu contre orage de fer , mon capitaine !
… ça leur a cloué le bec aux artilleurs !"

vendredi 19 juin 2020

KRANT 228 . CHANGEMENT DE PEAU

    Nous cabotions le long d'îles frisonnes . Monsieur Lee était assis à côté de moi
sur  le prélart d'un panneau ; nous suivions distraitement , sans mot dire , la course
des vagues . Le ciel était lourd , une lourdeur grise , et des éclats d'écume arrachés
à la mer frappaient nos vareuses . Nous les recevions sans émotion , avec l'indiffé-
rence de ceux qui , longtemps , ont partagé un même espace : les accessoires de la
mer - le vent , l'embrun , le déferlement - ne touchaient plus nos sens .

- Moi , rompant le silence : "Monsieur Lee , quelle bizarre impression …"
- Monsieur Lee , comme sachant de quoi je parlais : "Hi , hi ..."
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … le vent , l'embrun , le déferlement de ces masses
d'eau ne nous affectent plus …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi …"
- Moi : "Nous ne sentons plus rien … sommes-nous à ce point apathiques ?"
- Monsieur Lee : "Cela vous étonne , chef ?"
- Moi . Un oiseau de mer frôla sans un cri nos mâts de charge : "Amorphes … inertes
sur ce panneau de cale … insensibles à l'éclat des vagues …"
- Monsieur Lee . Il s'était tourné vers moi et regardait par-dessus mon épaule la ligne
basse de Sylt à peine visible . Il passa le bout de la langue sur ses lèvres blanches de
sel : "Nous avons troqué nos peaux pour une autre …"
- Moi : "Comment cela ?"
- Monsieur Lee : "Ce goût de sel … nous SOMMES la mer … hi , hi , hi …"

KRANT 227 . L'ÊTRE DU NÉANT

    Aujourd'hui pensionné de la marine marchande , il me plaît quelquefois de retrouver
l'air marin à la nuit tombante .

    J'aperçois ce soir-là le capitaine , seul sur le cordon dunaire de la Baltijsk . Il fait face
à la mer , mains croisées dans le dos comme je l'ai vu tant de fois sur la passerelle de
commandement . Comme Vénus au firmament , le culot de sa pipe rougeoie faiblement
dans la pénombre toute occupée à obscurcir le sable . Je m'approche et je m'enhardis :

- "Que regardez-vous , capitaine ?"
- Krant , sans bouger d'un pouce , marmonne : "Rien" . Puis , se tournant vers moi en
saisissant sa pipe , il retrouve la plénitude de sa voix : "… enfin … "rien" est une façon
de parler … je ne vois pas comment je pourrais voir quelque chose dont on n'a que
l'idée …"
- Moi . Je reste debout en arrière du capitaine , déférent et familier de ce genre de
soliloque .
- Krant . Il a replacé sa pipe entre ses dents : "… Ne trouvez-vous pas bizarre qu'on
puisse  concevoir des choses qui n'existent pas ? … dont le principe est de ne pas
exister ?"
- Moi : "… Euh , capitaine … est-ce possible ?"

    De visible , ne subsiste maintenant que la ligne blanchâtre et fantomatique des dunes .

- Krant : "… Le néant , par exemple … on en a bien l'idée , non ? … on lui a donné
un nom … et pourtant - si je ne m'abuse - le néant est ce qui n'est pas ! …"
- Moi : "……………"
- Krant : "… et dire du néant que son être c'est de ne pas être me paraît pour le moins
acrobatique …"
- Moi : "……………"
- Krant : "Vous êtes pensionné , chef … ne mettez-vous pas à profit cette vacuité pour
retourner ces questions ?"
- Moi : "… C'est que … c'est que j'ai mon potager …"
- Krant en un léger sursaut : Ah , bien ! … oui … votre potager" . Il se tourne vers moi
en souriant ; c'est un sourire candide , un pur sourire déshabillé de sa familière ironie et
- absolue rareté - le capitaine passe son bras sous le mien et nous nous dirigeons dans
cette posture vers les lueurs de Koenigsberg .
- Krant : "Je suis heureux de vous avoir connu , chef …"

mercredi 17 juin 2020

MICKEY CONSULTE

    Je me rendis le coeur léger chez le Docteur Sigfreud . A peine installé sur son divan ,
je contestai le caractère universel de l'Oedipe : je n'étais pas amoureux de Lillian , ma
mère ; je n'avais eu pour elle aucun désir libidinal et jamais je n'avais perçu Walt , mon
père , comme un rival . J'ajoutai que j'avais grillé les deux premiers stades de sa théorie
- l'oral et l'anal - et qu'en ce qui concernait le troisième - le phallique - je vivais avec
Minnie une passion platonique . Peut-être , concédai-je , mon ami Dingo fut-il un objet
de substitution et j'avouai que j'avais un temps fantasmé sur les oreilles d'Oswald .

- Dr Sigfreud : "Oswald ?"
- Moi : "Le lapin chanceux … " . Mais , affirmai-je , ni l'un ni l'autre ne furent de sérieux
substituts de ma mère .
- Dr Sigfreud : "Parlez-moi de Pluto"
- Moi : "Qu'est-ce que Pluto vient faire là-dedans !? … c'est mon chien !"

    Cette parenthèse canine fermée , le Docteur embraya sur la famille Picsou . Souvent ,
me dit-il , il avait rêvé de Daisy , la fiancée de Donald Duck , mon cousin . Je voyais là
un sens caché , comme qui dirait : un contenu latent . Je laissai parler Sigfreud . A la fin
de la séance , nous nous aperçumes que , sans nous en rendre compte , nous avions
échangé nos places : le Docteur était couché sur son divan et je l'écoutais , assis dans son
fauteuil en cuir .

    Il me donna 12 marks pour prix de la consultation .

KRANT 226 . LES OIES , CE SOIR-LÀ

    Octobre . Krant et moi , nous ne naviguions plus . Nous étions , comme certain
philosophe , fixés à Koenigsberg . Il nous arrivait de marcher pieds nus , pantalons
retroussés , sur l'infini cordon dunaire . Je parlais peu et Krant soliloquait : considé-
rations sur la marche des navires , sur le bon usage du sillomètre ou de l'octant de
Rust , remarques à propos du plan de l'orbite d'un astre , du rôle de la logique pure
dans la vie de tous les jours , des bonnes raisons de douter de l'existence de Dieu ,
de la vision apodictique du monde , particulièrement chez les chats , et chaque fois
me prenant à témoin comme s'il invoquait dans un miroir l'avis de son reflet . Ce soir-
là , un train de nuages gris roulait sur l'horizon des masses d'eau énormes dans un
mouvement uniforme si lent que nous dûmes nous arrêter pour comprendre le sens
de sa marche : il venait du nord et le capitaine certifia qu'avant demain il aurait
déversé ses tonnes de liquide dans le Kattegat . A peine ceci dit que l'air , devant nous ,
derrière les oyats , s'agita , murmura d'abord puis se mit à bruire comme si le vent d'un
coup s'était levé : une centaine d'oies sauvages formée en V passèrent au-dessus de nos
têtes en cacardant .

- Krant , le visage tourné vers le ciel : "Elles s'en vont vers le sud … la Mer Noire …
ou l'Afrique …"
- Les oies : "Ang , ang , ang"
- Moi : "Rien à faire … ces oies sauvages me serrent le coeur"

NOGALÈS

Aux frontières d'un Mexique
(ceci vaut pour tout Mexique) ,
On peut avoir
Pour un , deux ou trois coins ,
Un lit et l'air conditionné .

La carte Visa est acceptée ,
On a dans la chambre
La télévision et le téléphone
Mais , pour vous empêcher de dormir ,
Les patrons arborent
Un sombrero noir .

Somnoler
(une sorte de torpeur)
Est ce qu'on fait de mieux
A trois miles
D'un poste-frontière .

lundi 15 juin 2020

KRANT 225 . L'INVITATION

    Les oies battaient l'air d'envols avortés et il semblait qu'elles tiraient au-dessus 
des roseaux les rémiges pâles et glacées des marais de Baltijsk . L'aube montait du 
proche océan comme une pure vague et elle allait s'abattre légère et chuintante sur 
la terre et pousser contre les collines encore obscures l'écume épaisse de la nuit , 
éteignant une à une les flammèches bleutées des étoiles . Je poussai ma barque entre 
les reflets noirs des joncs et la laissai glisser sur la surface des eaux qui formait avec 
le silence un angle presque plat où s'insérait le lointain criaillement des oies . J'écartai 
d'une main le vol stationnaire des premiers insectes et du même geste la claire-voie 
des cannes ombreuses quand la lumière , d'un coup , embrasa le panache des roseaux . 
Le jour qui venait de fondre sur le marais était marqué d'une croix rouge sur le calen-
drier de ma petite mère : Krant nous invitait , Toms , le timonier et moi dans sa maison 
de capitaine .

AUDIENCE PONTIFICALE 14

- "Saint-Père , aimez-vous la musique ?"
- JP II . Une étincelle dans sa prunelle asthénique : "J'adore !"
- Moi . Je tire de mon havresac un CD : "Tenez , je vous ai apporté ça : les Choeurs
des moines de Saint-Benoît-du-Lac … c'est du grégorien"
- JP II , visiblement déçu , tourne le boîtier dans ses mains diaphanes :
"Ah , je te remercie …"
- Moi : "Ça n'a pas l'air de vous emballer"
- JP II : "Je préfère le rock"
- Moi : ……..!?………"
- JP II : "Connais-tu ceci ?" . Il chantonne et se trémousse : "Kiss me baby , ooh , hold
me baby …"
- Moi : "Great balls of fire !"
- JP II lève son sourcil droit : Bien … bien … Jerry Lee Lewis … tu as de la culture ,
mon fils ! … et ça : Boppin' at the high school hop …"
- Moi : "Euh …"
- JP II : "High school confidential … 1958 … Jerry Lee encore …"
- Moi : "Je pensais que …"
- JP II : "Le grégorien ? … j'aime bien , mais pas trop ! … c'est comme la cornemuse :
ça va un moment"
- Moi : "…………………"
- JP II : "Je te bénis , mon fils" … . La prochaine fois , penses-y : je suis un fan de
Little Richard . Il chevrote : "Good Golly , Miss Molly , hey-hey-hey !"

dimanche 14 juin 2020

PARADIS 142 . LES CONQUISTADORS

    Dieu devant une page blanche . Aujourd'hui , pas d'inspiration . La panne . Quoi faire ?

- Ève : "Tu fais quoi ?"
- Dieu : "Ben … je fais rien … pas d'idées … j'ai peut-être trop travaillé hier"
- Ève : "Oui … j'ai vu ta lumière allumée jusqu'à pas d'heure ! … tu créais ?"
- Dieu : "Oui , hier j'étais en forme : Liatris Spicata … la Plume du Kansas … et , dans
la foulée : le Mocassin d'eau"
- Ève : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu : "Une fleur et un serpent"
- Ève : "Tu me les montres ?"
- Dieu : "Non , je ne peux pas … je les ai mis cette nuit dans leur biotope : la Plume du
Kansas au Kansas et …"
- Ève : "C'est où le Kansas ? … c'est au Paradis ?"
- Dieu : "Bien sûr , ma chérie , le Kansas est au Paradis … du moins , pour le moment …
la Floride aussi … le Mocassin d'eau , je l'ai lâché dans le Choctawhatchee"
- Ève : "Le quoi ?"
- Dieu : " Le Choctawhatchee … c'est une rivière de ce coin de Paradis"
- Ève secoue la tête : "Jamais entendu parler ! … Adam est au courant ?"
- Dieu lève les bras au ciel (le plafond de son Atelier . L'Atelier où toutes choses furent
conçues) : "Surtout pas , Ève ! … Adam n'est pas au courant ! … ne va pas lui parler du
Kansas et de la Floride , deux pays de cocagne ! … Ève , par pitié !"
- Ève : "On peut pas y aller ?"
- Dieu : "Non … j'ai prévu du monde là-bas … des gens respectueux de ma Création :
les Apaches et les Miccosukees"
- Ève : "C'est des drôles de noms !"
- Dieu : "C'est peut-être des drôles de noms mais ces gens ne me retournent pas la terre …
ça durera ce que ça durera … jusqu'à l'Invasion …"
- Ève : "Les sauterelles ?"
- Dieu : "Pire , Ève ! … bien pire !"

vendredi 12 juin 2020

LES LOUPS-GAROUS 4

    Résumé : Luis , shérif de X , fait une tournée d'inspection nocturne . Trois touristes
allemands prétendent qu'ils ont vu (ont-ils rêvé ?) rôdailler un ou plusieurs loups-garous
près des remparts . Luis doute - les touristes n'avaient pas lésiné sur la bière locale - mais
par respect du devoir et de sa fonction , il fouille en 4x4 les abords de la ville . Il en
profite pour collecter les mots anciens , les mots rares et ranimer ceux qui auraient disparu :

    Luis ne remit pas tout de suite le contact . A travers le sfumato du pare-brise encombré
de fourmilles , il se prit à admirer la thébaïde qu'il arpentait depuis si longtemps : la ligne
colombine des lointaines collines s'effaçait sous les pendrillons étoilés de la nuit . Cette
nuit avait forme d'amande , coeur mandorlé tirant son évanescent damas sur les gibbosités
géométrales de la pampa . Une lune cave semblait ravauder de ses rayons scarlatins le
lambrequin de sombres nuages où , soudain , Luis crut surprendre la houppelande d'un
moloch . N'était-ce l'image égrugée d'un de ces loups-garous aperçus par les touristes
ultramontains , en l'occurrence germaniques ? . La mélopée itérative d'un engoulevent
dans le friselis de trembles proches vibra contre les trois osselets de son oreille gauche ,
par la vitre baissée , d'apodictique manière . Aussi Luis tourna-t-il la clé de contact et ,
comme le belluaire dans l'arène , engagea son 4x4 dans les fondrières empouacrées de
litanies absconses : qu'était-ce que ce monde , ce qu'on voyait , le voyait-on ? . Ces abat-
tures laissées dans les broussailles de la laie fangeuse (elles se livraient dans les phares de
l'auto) étaient-elles d'un cerf , d'un cheval balsan , d'un sombre nuage … ou de latitents
lycanthropes ?

    Conjectures , conjectures …

                                                                                                    (à suivre …)

jeudi 11 juin 2020

KRANT 224 . ACCOSTAGE

    A l'approche d'une terre , je m'allongeais dans un hamac tendu sur le pont supérieur .
Là , dans un tour de passe-passe jubilant , j'escamotais la mer . Des nuages bulbeux
faisaient au ciel d'azur une corolle d'écume . Au centre , frôlant semblait-il la couche
haute de l'atmosphère , des mouettes au corps translucide manifestaient par leur lent
tournoiement qu'à quelques encâblures il y avait un port encastré dans une falaise aux
crêtes pâturées ou un cheval pénétrant en ligne droite dans des hortillonnages . Je gagnais
la salle rougeoyante des machines pour réduire notre vitesse et , après des manoeuvres
aveugles dictées par le chadburn , stopper le mouvement têtu des pistons . Après l'échap-
pée braillarde des mécaniciens , je restais un moment seul sur ce territoire intermédiaire
où des jets de vapeur moribonds crachaient le reste de leur âme . Puis , par le trou
d'homme , mon buste ahuri émergeait dans un monde affairé et un air immobile , au
milieu des criailleries d'oiseaux qui - il y avait moins d'une heure - décrivaient dans le
ciel des courbes de silence .

mercredi 10 juin 2020

TROIS MOUCHES 192 . ADA SANS ELLES

    Berthe serrait dans ses bras un bouquet échevelé de fleurs des champs . Elle portait
une robe blanche avec un blazer noir ; un grand noeud blanc était posé sur sa longue
chevelure . Je ne devais jamais revoir ce costume et chaque fois que j'en ferai mention
dans une évocation rétrospective , elle répliquera obstinément que je devais avoir rêvé .

    Je ne devais jamais revoir le bouquet de fleurs blanches que Berthe serrait obstinément
contre sa robe longue . Quand j'évoquais rétrospectivement ces grands champs échevelés
où elle avait porté un noeud blanc sur ce costume (j'en faisais mention à chaque fois dans
ses bras) , elle répliquait que je devais avoir rêvé et posait sa chevelure noire sur mon
blazer .

    Posé dans le noeud de ses bras comme dans une longue robe , j'évoquais ces grands
champs noirs obstinés où je l'avais revue portant sur son blazer un bouquet serré de fleurs
blanches . Chaque fois que je faisais rétrospectivement mention de ce rêve échevelé ,
Berthe répliquait en posant sa chevelure sur mon costume blanc .



KRANT 223 . KAITANGATA

    Été austral .

    Le kritik relâche dans le petit port de Kaitangata . En vieil habitué , il est accoudé
au quai comme au zinc d'un bar . D'autres navires sont à l'accostage , battant pavillons
de la terre entière . Des dockers les chargent ou les déchargent de toutes sortes de
cargaisons pendant que les soutiers manoeuvrent les palans ou - du fond des entrailles -
commandent par gestes et cris le rangement de leurs cales . Hume dort . Hume forme
un arc de cercle dans la caisse du timonier . Il a posé les coussinets de ses pattes anté-
rieures sur ses oreilles et s'échappe de ce monde-ci par le sommeil . Car l'agitation de
l'air portuaire outrage sa placide ouïe habituée au ronron des pistons Stirling et à la
mélodie ordonnée des clapots marins rythmée par les sons rassurants des claquements
de portes . Aussi , dès que nous abordons quelque part , à Rotterdam , à Madras ou à
Kaitangata , Hume se roule en boule dans la caisse du timonier et se laisse aspirer par
des songes de chat .

- Le timonier : "Tudieu , bienheureuse sale bête !"

lundi 8 juin 2020

KRANT 222 . VU DU BASTINGAGE

   Eclipsés par quelque relief , les feux de villages retirés à la marge du ciel
réapparaissaient , fragiles et tremblotants . Toms et moi avions posé nos coudes
sur le bastingage ; le constructeur de notre navire avait-il prévu l'usage nocturne
que nous faisions de cette rambarde de fer : reposer nos corps fourbus et les
embarquer dans la contemplation ? . Au-dessus de nos têtes , les astres défilaient
en un lent tournoiement et nous , infiniment esseulés , épaule contre épaule et
Toms fumant sa dernière cigarette , partagions cette rêverie : là-bas , dans ces
maisons , entraînés dans le même mouvement des étoiles , des êtres dormaient
d'un sommeil que par nature je supposais paisible et que le tempérament de
Toms peuplait de cauchemars entortillés .

- Toms , rompant le silence : "Y vois-tu clair ?"
- Moi , pressentant une discussion assommante : "Je vois comme toi … ce village
où des gens dorment paisiblement …"
- Toms : "Tu ne comprends pas "
- Moi , soupirant : "Qu'est-ce que je dois comprendre , Toms ?"
- Toms : "Ce village , je le vois comme toi … j'ai deux yeux ! … et j'imagine que
les gens dorment … j'imagine aussi leurs cauchemars et les draps entortillés …"
- Moi : "…………."
- Toms : "Vois-tu clair en toi ?"
- Moi : "Toms ! … ce qui est à voir est devant nous … vas te coucher !"

dimanche 7 juin 2020

DESMOND 134 . PAUL WARFIELD

    Lendemain de match de la NFL (National Football League . Note pour les touristes
français , c'est du football américain , un sport de brutes !) . Maryline et moi attendons
le Président dans son bureau privé pour notre briefing quotidien . Le Président pousse
la porte . Il est d'humeur effervescente :

- "Les Dolphins … les Raiders … Desmond , comment avez-vous trouvé ça ? …
ce Warfield , quel wide reciever , non ! … qu'est-ce que vous en pensez ?"
- Moi (bien entendu , je n'ai pas regardé le match , ce sport de brutes , et je n'ai pas de
téléviseur !) : "… Euh … qui ?"
- Le Président , déconcerté , à Maryline : "D'où sort-il notre Desmond ?" . A moi :
"Warfield , Desmond ! … Paul Warfield ! … les Dolphins de Miami contre les
Raiders d'Oakland … vous avez la télé ?"
- Moi : "Euh … non , Monsieur le Président … j'ai bien peur que non"
- Il est abasourdi : "Pas la télé !? … mais qu'est-ce que vous faites le soir ?"
- Moi : "Je … je …"
- Lui : "Moi , avec Pat , je regarde la télé tous les soirs … et je ne rate pas un match
du Super Bowl !" . A Maryline : "Et vous , Maryline , qu'avez-vous pensé du match ?"
- Maryline : "Oh , Monsieur le Président , je n'ai pas regardé … j'ai fait une tarte aux
pommes"
- Le Président est accablé . Il décroche son téléphone et appuie sur la touche H …
sonnerie … puis : "Henry !" . Large sourire . "Hi , Henry … oui … alors , ce match ?
… hein !? … vous n'avez pas regardé !?" . Révulsion . "Vous venez de vous cou-
cher !? … oh , sorry Henry , j'avais oublié … oui … à Pékin … un quoi ? … un match
de ping-pong à la télé ? … avec Chou ? … tant pis … j'aurais aimé avoir votre avis …
oui … Warfield , sensationnel ! … dommage pour vous … ok" . Il raccroche et , dans
la foulée , appuie sur la touche G … sonnerie … "Gerald ?" . Sourire introductif .
"Le match ?" . Assombrissement … "Comment ça , quel match ? … l'anniversaire
d'Elizabeth !? … zut ! … oui … oui … Warfield a été formidable ! … donc , vous
n'avez pas vu … pas pu faire autrement , zut ! … dommage ! … oui … à tout à
l'heure …" . Il raccroche et appuie sur la touche S … sonnerie … "Sergio ? … hi ,
Sergio !" . Sourire inaugural … "oui , ici le Président … como estas ? (Note : Sergio
Fernandez est un jardinier de la Maison Blanche . Classe 3 . Origine : Mexique) …
si … si … le match , Sergio ! …" . Eclipse du sourire inaugural … "pas regardé !? …
vous n'avez pas vu le touchdown de Warfield !? … pas le temps … vous avez trop
de boulot … flute ! … ok … bye"
- Le Président , tassé dans son fauteuil : "Qui a regardé ce putain de match ?"

PRINTEMPS 3

Fonte ,
Bourgeonnement ,
Floraison …

Nous quittons nos tanières
Et nos délires hypothermiques .

Levez la tête , ô femmes :
Ces flux de vent solaire
Dans la haute atmosphère ,
Les voyez-vous ,
Frôlant vos chevelures en désordre ?

Car tout s'élève aujourd'hui ,
Assomption du printemps .

vendredi 5 juin 2020

COTE 137 . 153 . PIGEON AUX POIRES

   Un pigeon , un beau matin (tour de langage car il tombe une pluie lente et froide)
se pose sur la banquette de tir . Bagué . Carpentier , un gars presque belge - sa ferme ,
prétend-il , est posée sur la frontière - et colombophile passionné le prend dans ses
bras : "Mon capitaine ! … un pigeon !"

- Le capitaine sort de son abri : "Un pigeon ?"
- Martial qui , déjà , gratouille l'animal sous le bec : "Oui , mon capitaine … un beau
pigeon bien gras … j'adore le pigeon ! … un bon pigeon aux poires , ça vous dirait
mon capitaine ?"
- Carpentier écarte vivement son protégé des babines de Martial : "Tu n'y penses pas !!
… faudrait me passer sur le corps !"
- Le capitaine : "Des poires ?" … il fait un tour complet sur lui-même , l'assurant qu'à
360° il n'y a aucun poirier sur l'infect bourbier où nous pataugeons depuis trois ans …
"des poires ?"
- Carpentier : "Il est bagué , mon capitaine"
- Le capitaine : "Allez-y , Carpentier … vous êtes un spécialiste m'a-t-on dit … regardez
de quoi il s'agit … y a-t-il un message ?" . Pendant que notre colombophile s'affaire :
"Dites-moi , Martial … vous pourriez nous dégoter des poires ? … je rêve de poires …
je n'en ai pas mangé depuis … depuis …"
- Martial : "Je connais un coin"
- Prigent : "C'est vrai , mon capitaine … Martial a repéré un poirier"
- Le capitaine : "Vous m'épatez , Martial ! … un poirier !? … avec des poires !? …
comment faites-vous ?"
- Martial : "Je patrouille"
- Le capitaine : "Oui … oui … mais quand même , des poires ! … il y faut un poirier !
… dans ce capharnaüm !?"
- Martial : "Ce sont des Conférence … une belle peau jaune pâle , une chair blanche
comme le lait !"
- Le capitaine : "Arrêtez , Martial ! … vous me faites saliver"
- Martial : "Confiez-moi une patrouille et je vous ramène une pleine sacoche de poires !"
- Le capitaine : Vous ne franchissez pas les lignes ennemies , Martial ! … c'est bien
compris ?"
- Martial , éludant la question : "Et le pigeon , qu'est-ce qu'on en fait ?"
- Le capitaine déplie le petit message que Carpentier lui a tendu : "Pas touche ! …
propriété de l'Armée Française !"

jeudi 4 juin 2020

PARADIS 141 . LA CARPE DU PISHÔN

    Éclat de lumière frétillante ! : un poisson se tortille au bout de la ligne qu'Adam ,
assis sur la rive herbée , a lancée dans les franches eaux du Pishôn . Adam tire sur
son bambou et le ventre argenté d'une carpe gambille dans la brise des premiers jours
du monde . L'aîné des hommes allait saisir sa prise d'une main empressée quand
une nuée colère procédant de l'onde retient son geste :

- Dieu (car c'est Lui) : "Je t'y prends !"
- Adam : "………??………"
- Dieu : "Veux-tu lâcher ce poisson !"
- Adam : "Mais … mais …"
- Dieu : "Ce poisson t'appartient-il ? … veux-tu en faire ton affaire ? … ou pire ,
ton déjeuner ?"
- Adam abaisse son bambou et la carpe , retrouvant son élément , tire-bouchonne
écailles et nageoires autour de l'hameçon : "Mais … tu l'as dit : soumettez les poissons
du fleuve … Gn 1-28 !"
- Dieu : "Tu m'agaces avec tes lectures ! … tes exégèses ! … tais-toi ! … c'est une
erreur de traduction !"
- Adam proteste : "Tu l'as dit ! … tu l'as dit ! … Gn 1-28 !"
- Dieu : "Décroche cette carpe ! … immédiatement , ou je me fâche !" . Suit un déluge
d'imprécations hébraïques .
- Adam , terrifié , libère le poisson qui , toutes branchies ouvertes , bondit dans le courant .
- Dieu , calmé , vient s'asseoir près d'Adam et entoure les épaules de sa créature d'un bras
réconciliateur : "C'est une erreur du traducteur … je n'ai pas dit : soumettez les poissons …"
- Adam , tremblant , car la proximité divine effraie : "Qu'est-ce que tu as dit , alors ?"
- Dieu : "Euh … je ne sais pas … je ne me souviens plus …"

mercredi 3 juin 2020

TROIS MOUCHES 191 . ADA

    La blancheur de la nappe et l'éclat des bougies attiraient de timides ou d'impétueux
phalènes , parmi lesquels Berthe , guidée par un doigt fantôme , ne put que reconnaître
d'anciens amis ailés . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
son chapeau de paille .

    L'éclat merveilleux du doigt de Berthe guidait la blancheur de son chapeau contre
mes anciens amis mais je ne pus reconnaître parmi ces timides fantômes les pailles
ailées où trois bougies attiraient d'impétueux phalènes et le bourdon de mouches
vermeilles .

    Des mouches , attirées par l'éclat impétueux d'anciennes bougies ne purent reconnaître
le fantôme de Berthe et ses doigts de phalène contre la blancheur ailée de la nappe .
Elles bourdonnaient , merveilleusement timides , comme guidées par des amies sous
un chapeau de paille .

mardi 2 juin 2020

KRANT 221 . LE COEUR DES CHOSES

    Souvent le soir , juste avant que tombe la nuit , j'étais à la poupe du Kritik .
Hume , notre chat , sortant de je ne sais où , me rejoignait . Je le prenais dans mes
bras serrés et je sentais son coeur minuscule battre contre le mien . La respiration
de l'océan - effarante parce que liquide - nous submergeait . Au bout d'une minute
de grandiose suffocation , Hume s'agitait et exigeait que je le lâche . Il faisait un
bruit mat en touchant le plancher du pont où il s'étirait et faisait ses griffes . Puis il
s'éloignait en bâillant comme si ces instants d'inquiétante communion avec les
éléments l'avaient fatigué et il se dirigeait vers le couvert de la passerelle pour y
entamer une interminable toilette . De nous deux , je devais être le seul à ressentir
la présomption de notre présence , ici , sur cette mer sans limites . Je retraversais
le pont ; au passage je saluais Hume qui se léchait le poitrail et ne me prêtait plus
attention . A travers l'écoutille de la salle des machines et derrière les ordres
gutturaux de mon second me parvenait le tumulte des pistons : le coeur mécanique
de notre steamer .

lundi 1 juin 2020

DESMOND 133 . LE GÉNIE

    Un bruit de talons sonores . Quelqu'un - un homme - marche derrière moi à pas vif
dans le tunnel carrelé du sous-sol qui mène à l'incinérateur . Il me rattrape :

- "Desmond !" . C'est le Président - que fait-il dans ce sinistre couloir ? - un peu essoufflé .
"Desmond , just a minute ! … déposez ces cancans" , m'ordonne-t-il en désignant ma
brassée de documents à détruire … "écoutez-moi !"
- Je cale mon chargement contre la plinthe : "Monsieur le Président ! … pourquoi ne
m'avez-vous pas appelé dans votre bureau ?"
- Lui : "Pas le temps , Desmond ! … je les reçois dans moins d'une heure … répondez
à ma question : un génie , vous savez ce que c'est ?"
- Moi : "Euh … vous voulez dire une personne qui a du génie ?"
- Lui : "Oui … c'est ça … citez m'en quelques-uns"
- Moi : "Euh … Einstein … Newton … Niels Bohr …"
- Lui : "Qui ?"
- Moi : "Niels Bohr"
- Lui : "Connais pas … qui est-ce ?"
- Moi : "Bohr est un physicien danois , Monsieur le Président … prix Nobel …
la physique quantique …"
- Lui : "Grands dieux , Desmond ! … un jour vous m'expliquerez ce que c'est ! …
Henry me rebat les oreilles de cette physique ! … qui d'autre ?"
- Moi : "Euh … dans d'autres domaines : Shakespeare … Cervantès … Bach …
La Fontaine"
- Le Président lève au ciel dallé des yeux extatiques : "Ah , La Fontaine , comme
vous avez raison !" . Il déclame en me saisissant par la cravate , et sa voix résonne
entre les murs carrelés du tunnel : "La cigale ayant chanté tout l'été , se trouva …
and so on … and so on … d'autres génies , Desmond ?"
- Je réfléchis : "Picasso … Frank Sinatra …"
- Lui : "Sinatra , oui … et bien moi , Desmond , j'en reçois deux ici dans moins
d'une heure … deux d'un coup !"
- Moi : "Deux génies !?"
- Lui : "Parfaitement ! … deux génies !"
- Moi : "…….?………"
- Lui : "Le Génie des Carpates … ce sinistre Nicolas … Nicolas Ceaucescu"
- Moi : "Et ? …"
- Lui : "… et sa femme : Elena"
- Moi : "Elle est géniale ?"
- Lui hausse les épaules : "En tant que femelle d'un génie"