samedi 7 juin 2014

TROIS MOUCHES 12 . PLEINE LUNE

C'était la nuit . Il était donc impossible que trois mouches vermeilles
et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux de paille . L'éclat
puissant de la lune illuminait la main de Berthe serrée dans la mienne
et nous bougions si peu que la nature autour de nous se mit à craquer .

La lune craquait dans la main de Berthe que je tenais serrée . C'était
une impossible nuit aux pailles si puissantes qu'elle bourdonnait
autour de nous d'éclats vermeils . La nature bougeait peu ; elle illumi-
nait nos chapeaux …

Le chapeau de Berthe illuminait la nuit de merveilleux éclats . Il bou-
geait sous la lune quand d'impossibles pailles craquèrent autour de
nous , bourdonnant de mouches serrées .

mardi 3 juin 2014

LA REINE DE SABA

Quand la Reine de Saba eut passé l'âge de jouer les filles de l'air , elle
commanda à l'architecte Hiram la construction d'une porte monumentale
à l'entrée de Marib , la capitale du Royaume , car la porte d'une ville est
pour un bédouin ( peut-être aussi pour le citadin d'une ville d'Europe )
le lieu de convergence des points cardinaux et l'interface d'impérissables
antinomies : le dehors et le dedans , le plein et le vide , l'être et le néant ,
le nomade et le sédentaire et - bien entendu - le ciel et la terre . Elle convo-
qua les artistes en vogue car , à cette époque biblique , les habitants du
désert , s'ils vivotaient de pois chiches et de fromage de chèvre , sacrifiaient
volontiers au Dieu unique et l'art subventionné était un de ses agneaux de
lait . Ainsi affluèrent à Marib des tailleurs de pierre , les meilleurs de
l'Egypte , des peintres abyssins , des sculpteurs et la fine fleur des fresquistes
de Catar ;  peu importait que la porte qu'ils bâtiraient donnât dans un
espace informe où un simoun poussif appliquait sur le pisé de masures
minables les immondices du caravansérail et roulait dans la poussière
des calebasses vidées par la dernière bande de pillards . Ce qu'il fallait
à la Reine , c'était un ouvrage ancré dans le provisoire mais qui marquât
le durable , voire l'éternel .

KAMIKAZE 2

J'avais repéré l'objectif : porte-avions "Wyoming" .
Je passai au-dessus de lui à haute altitude pour attaquer dos au soleil .
Ils m'avaient vu ; les obus anti-aériens explosaient autour de moi .
Je fis un virage serré pour me placer dans la trajectoire finale et c'est
à la fin de cette manoeuvre que mes ailes se détachèrent ( les avions
kamikaze sont faits à la va-vite et assemblés avec des boulons de
quincaillerie bon marché ) . Le fuselage et les 400 kgs d'explosifs
étaient cependant disposés sur une ligne plongeante idéale . Le sen-
timent du devoir accompli me donna une irrésistible envie de faire
pipi . Je vis sur le pont , grossissant à toute vitesse , des hommes
qui couraient en tous sens , d'autres immobiles qui me regardaient
avec un air contrit , comme si ce qui allait se produire , ils avaient
pu l'éviter ; un gars un peu à l'écart dans l'encadrement d'une porte
vivait avec indifférence son dernier quart de seconde en mâchant
un chewing-gum . J'hurlai : "Adako Toyo !" , ce qui signifie en
japonais : "où sont les toilettes ?"

CRÉPUSCULE DU TRAVAILLEUR

Ce moment où la nuit jette aux ruelles ses ombres les plus noires
et a défait le jour où chacun se sentait en lui-même et , par effet
aveuglant , était semble-t-il lui-même , appliqué à sa tâche , à son
activité marchande ou son blaireau de barbier . Le charpentier ,
ébloui par la logique de son plan , enfonçait dans les solives des
clous de fer et , planche à planche , confirmait la pertinence des
mesures . Il a rangé dans un coin du chantier les outils , abandon-
nant son oeuvre à une rotation terrestre et aux bras d'une femme
son corps exténué . Ce moment où chacun se disjoint de lui-même
et gagne par la tangente le royaume d'Hypnos .

DESMOND 2 . deuxième partie

J'expliquai le principe de l'accord du participe présent employé avec l'auxiliaire
avoir au Président des États-Unis .

- Le Président . Il riait et il applaudissait : " Desmond , je n'ai rien compris ! …
cette histoire , c'est de la folie !"
- Moi : "C'est de la folie en effet , Monsieur le Président"
- Le Président . Il se tapait sur les cuisses : "Mais comment font les français !? …
redites-moi cette histoire … c'est completly hilarant , Desmond … vraiment ,
j'adore … alors , dites-vous … s'il est placé devant , qu'est-ce qui se passe? …"

Je ré-expliquai le principe de l'accord .

- Le Président . Il frappait des deux mains le cuir de son bureau et il hurlait de
rire en renversant la tête . Des larmes coulaient sur ses joues : "Ah , ah , ah ,
Desmond ! … vous êtes le meilleur … personne ici ne me fait rire autant que
vous ! … ah , ah , ah … même Arafat et ses histoires coquines … ah , ah …
un appoint direct , dites-vous ? …"
- Moi : "Complément direct , Monsieur le Président"
- Le Président . Il avait passé une cuisse au-dessus de l'accoudoir de son fau-
teuil : "Ah , ah , ah  … le complément direct … s'il est placé avant … ah , ah …
Desmond … ah , Desmond" . Le Président se trouva à quatre pattes sur la
moquette . Il tenait dans une main sa paire de lunettes et de l'autre il essuyait
ses larmes . Je le voyais par-dessus le bureau . Il hoquetait .
- Moi : "Monsieur le Président , puis-je vous aider ?"
- Le Président : "Non , Desmond … ah , ah … tout va bien … la semaine
prochaine c'est quoi ?"
- Moi : "Le subjonctif imparfait , Monsieur le Président"
 Le Président : "Le ? … ah , ah , ah , ah , ah , ah , ah , ah ! …"

DESMOND 2 . première partie

Le Président m'autorisait à entrer dans son bureau sans frapper .

J'entrai donc ce jour-là sans cérémonie . Le Président était assis derrière son bureau
d'époque Louis XV . Il avait ouvert sa braguette et il s'entretenait avec sa b….. du
conflit israelo-palestinien .

- Moi : "Oh , veuillez m'excuser , Monsieur le Président !"
-Le Président : "Ah , Desmond ! … hello … non , entrez , entrez ! … je parlais à
ma b…..  des accords du Caire … asseyez-vous" . Il referma sa braguette … zip !
"Que me vaut le plaisir ?"
- Moi : "Monsieur le Président … votre cours de français …"
- Le Président . Il s'esclaffa : "Vous êtes impayable , Desmond ! … à quoi voulez-
vous que ça serve ? … personne ne parle plus le français ! … à part les français …"
- Moi : "C'est un fait , Monsieur le Président"
- Le Président : "Mais je ne veux pas vous froisser , Desmond … j'adore votre
conversation …"
- Moi : "Je vous remercie , Monsieur le Président"
- Le Président : "Alors , qu'est-ce que nous "conjugons" aujourd'hui ?"
- Moi : "Si vous le permettez , Monsieur le Président , je vous exposerai un point
très délicat : l'accord du participe passé employé avec l'auxiliaire avoir"
- Le Président : "… Hein !? … de quoi parlez-vous , Desmond ? … c'est pas
cochon au moins ? … quoique j'adore les histoires cochonnes … allez-y …"
Il joignit les mains devant sa bouche .





                                                                             ( à suivre )

dimanche 1 juin 2014

TROIS MOUCHES 11 . PETIT DÉJEUNER

Quoi de plus gai que ces matins où nous nous tenons sur la terrasse
et que trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre
nos chapeaux de paille ? … Ce que je déteste chez Berthe , c'est son
absence . La chaise où d'habitude elle s'asseoit après le petit déjeuner
me serre le coeur si elle ne supporte pas son corps . Sa tasse et sa
cuiller à café abandonnées parmi les miettes m'affligent .

Au coeur de son corps mes miettes abandonnées … Ce matin , ma
cuiller bourdonne dans la tasse à café : Berthe est absente . Je déteste
ces déjeuners et ces mouches affligeantes et gaies assises comme
d'habitude sur son chapeau de paille . Je ne supporte plus les trois
chaises serrées sur la terrasse …

Je serre le corps de Berthe mais son coeur me déteste . Il bourdonne
entre la tasse et la cuiller à café comme la paille d'un chapeau en
miettes abandonné sur la terrasse . Ces matins m'affligent où elle
s'asseoit , absente , sur une chaise . Je ne supporte plus son habitude
de me tenir ainsi parmi les mouches du petit déjeuner .