vendredi 3 octobre 2014

L'HOMME-OISEAU

   Je gagnais ma vie comme pilote d'hélicoptère de haute voltige . Chaque
dimanche , meeting : loopings , feuille morte , vol dorsal , piqués . Pendant
vingt ans , chaque dimanche de chaque semaine .

   Un soir , après une exhibition , je percutai un vol d'oies sauvages qui migraient
en Ossétie du sud . Je passai miraculeusement à travers les pales et déclenchai
in extremis mon parachute .

   Simone fut inflexible : me reconvertir .

   Je postulai un emploi d'aide-comptable à la Caisse Primaire d'Assurance Maladie .

lundi 29 septembre 2014

KRANT 13 . LES NUAGES DE MAGELLAN

   Krant avait des étoiles une merveilleuse connaissance . Quand nous naviguions
vers Brisbane ou Nouméa , entre le Tropique du Capricorne et le 15e parallèle ,
il n'était pas rare que le capitaine nous convoquât sur le pont , officiers et hommes
d'équipage jusqu'aux mousses , pour nous lâcher un morceau de sa science ; la
voûte céleste australe qui , pendant que nous trimions , était un ciel nocturne trivial ,
devenait à ce moment une incommensurable scène de théâtre . Krant nous ordonnait
de nous allonger sur le dos et lui , debout , commentait sans le regarder (car il le
connaissait par coeur) ce bout d'univers du Pacifique Sud . Les Nuages de Magellan
étaient sa marotte et , lorsqu'il retrouvait sa ville nordique de Liepajà en Courlande
où nous recrutions nos équipages de long cours , le matelot , avant de poser sur le
quai son paquetage , d'embrasser sa femme et le rejeton né pendant son absence et
qu'elle lui tendait comme un miracle de la nature , racontait à la foule des amis et
proches venus l'accueillir que le Grand Nuage présente une barre lumineuse dans
un disque chaotique et que son plus bel amas d'étoiles est le Complexe 30 Doradus ,
encore appelé Nébuleuse de la Tarentule , que le Petit Nuage présente une énorme
excroissance baptisée Aile et qu'il pèse pas moins de deux milliards de masses so-
laires ! ; notre homme était intarissable et on l'entraînait vers une proche taverne pour
connaître la suite ...

samedi 27 septembre 2014

PARADIS 14 . LA CHUTE

   Dieu chassa Adam et Ève du Paradis et toute la Nature avec eux ; l'instant où
Dieu précipita dans l'Ether ce bric-à-brac d'Être , comme on balance le contenu
d'une poubelle dans un vide-ordures , nos cosmologues l'ont baptisé : "Big-Bang" .

   Dieu ne garda dans l'Eden que le mystère de son existence et Il lui donna la for-
me d'un fauteuil-relax avec accoudoirs , appuie-tête et bout de pieds , toutes options
réglables automatiquement .

   Alors Il écrivit une lettre à Sa propre attention (puisqu'enfermé dans Sa transcen-
dance , Il ne peut avoir d'autre correspondant que Lui-même) : Il laissait à l'Homme
l'entièreté de la Nature (sans rien retrancher , du genre : sauf les chats … ou : pas
les pommes … ou : exceptée la Galaxie spirale NGC 1365 … non : toute la Nature)
et cette renonciation à Sa propre création , bien qu'elle Lui coutât car ce qu'Il avait
fait était bon , dégageait Sa responsabilité en ce qu'il adviendrait d'elle .

   Dieu se donnait quitus (Il avait géré la création en bon père de famille et Il la léguait
en état de marche) et , pour solde de tout compte , donnait à l'Homme sa liberté .

   Cherchez l'erreur ...

vendredi 26 septembre 2014

COTE 137 . 12 . LA PROPOLIS

Cette nuit-là , l'artillerie ennemie s'était déchaînée . Elle avait pilonné nos lignes
au gros calibre .

Notre tranchée n'avait plus forme de tranchée . Aucun obus ne l'avait frappé di-
rectement mais quelques-uns avaient boursouflé ses abords et elle était en partie
obstruée par des parapets éboulés dans un fouillis de barbelés . Pendant l'accal-
mie qui suivit l'orage , à l'aube , nous tentions de dégager le boyau à la pelle de
terrassier . Puis il nous faudrait combler les sapes et colmater les brèches . Le
poilu est un maçon .

Martial , en expédiant par-dessus bord une pelletée de boue : "Connais-tu la pro-
polis ?"

Je m'appuyai sur le manche de ma pelle : "Qu'est-ce que c'est ? … de quoi parles-
tu , Martial ?"

Lui , sans s'arrêter de travailler : "De la propolis …"

Je crevais de soif : "Ça se boit ?"

Lui : "Non … les abeilles la fabriquent … c'est une savante cuisine … un mélange
de sécrétions et de substances végétales …" . J'aidai Martial à extraire du fond dé-
trempé de la tranchée un étai tordu par la puissance du feu … "L'écorce de pin …
ou les bourgeons de marronnier …" . Entre notre trou et la cote 137 , ce qui  res-
tait de l'ancienne forêt , c'était une dizaine de moignons … des pins … des mar-
ronniers … de tels arbres existaient-ils quelque part ? … Martial : "Les ouvrières
la transportent comme le pollen dans leurs pattes arrière" … Comment étaient donc
faites les abeilles ? … leurs rayures ? … bzz … bzz … . Martial : "et les maçonnes
la retravaillent avec leur cire et leur salive … elles font un mortier pour colmater
les fissures de la ruche …"

Moi : "D'où sors-tu cette science ? … tu es apiculteur ?"

Du fer de sa pelle , Martial toucha un bout de métal . C'était un casque . "Merde ! …
il y a quelqu'un là-dessous ! … hé , les gars … par-ici ! …" . Il fallut cisailler des
barbelés et dégager la terre … C'était Goncalvès , bel et bien mort pour la France …
ouvrier agricole dans le civil … sacré buveur ! … nous ne pûmes l'extirper … la
moitié de son corps était pris dans la glaise . Martial : "On trouve dans les ruches
de petits animaux morts … souris … mulots …" . Les mains sur les hanches , il
regardait la partie supérieure de Goncalvès . "Les abeilles sont trop faibles pour
les sortir … alors , un coup de propolis pour les momifier et éviter la décomposi-
tion …" . Martial était maintenant dans mes yeux et sur ses lèvres lanternait un
demi-sourire …

Il nous fallut deux bonnes heures de pioche pour détacher Goncalvès de sa gangue .

mercredi 24 septembre 2014

A BELOUCHIA GOUBA

J'etais à Belouchia Gouba le 30 octobre 1961 .

A 11h32 , l'île a tremblé .

Les vitres ont tinté et les catainers du tramway ont craché des flammes .

Puis tout s'est arrêté .

Ceux qui marchaient dans la rue se sont figés , ceux qui étaient chez eux sont sortis sur le
pas de leur porte , ceux qui circulaient à vélo sont descendus de leur monture et , comme
ceux qui réparaient leurs filets sur la darse , ils ont levé la tête vers le nord .

Quelque chose avait crevé notre ciel polaire , sombre ciel d'octobre tirant vers le noir car
Belouchia Gouba est sur le 76e parallèle , et par le trou qui s'agrandissait par à-coups ,
irradiait une lueur aveuglante . Les tristes lichens qui brunissent nos collines hors de la
ville giclèrent de bleu électrique et de pourpre ; les tôles grises du tramway et des bara-
quements du port blanchirent comme la cendre d'un volcan . Tous , nous mîmes nos mains
en visière car les murs , les rails du chemin de fer , les poutrelles métalliques du pont
renvoyaient sur nos rétines l'intolérable éclat . Sur les façades , sur les chaussées , nos
longues ombres immobiles imprimaient leurs formes .

Un silence minéral tomba sur la ville .

A 11h41 , soit 9 minutes après l'apparition du phénomène , une bourrasque brûlante
s'engouffra dans les rues . Les casquettes volèrent dans la poussière , les poubelles rou-
lèrent , sur le port les grues tournèrent en grinçant sur leur axe , le vélo que j'avais posé
sur la bordure du trottoir tomba dans un bruit de sonnette . Au bout de la rue , une force
invisible poussait l'eau hors du port et , pour la première fois de ma vie , je vis nos
bateaux versés sur l'immonde cloaque . Là-bas , dans la toundra , les joncs étaient
couchés .

L'eau du port revint en trombe à 11h43 , charriant des tonnes d'ordures et le vent tomba .
Au jour terrible succéda la nuit noire .

"Tsar Bomba" , l'impératrice des bombes , venait d'exploser .

DESMOND 7 . JACKIE K.

- "Desmond !" . Voix du Président . Il m'apostrophe sur le chemin de l'incinérateur C .
- "Desmond ! … encore avec vos saloperies de paperasses ! … ah , ah ! … les Services
Secrets ! … Services Secrets mon cul ! … des racontars , Desmond , des racontars ! …
brûlez-moi ces saletés et venez prendre un scotch en repassant par là !" . Rigolard :
"J'en apprends de belles sur vous !"
- Moi : "De belles sur moi , Monsieur le Président !?"
- Le Président : "Allez Desmond , Grand Prêtre du feu … allez brûler ces cancans …
réduisez en cendres ces contes à dormir debout … et revenez-moi vierge et immaculé …"
Je passai 30 kgs de documents strictement confidentiels dans l'incinérateur C .
Le Président m'attendait à la porte de son bureau et tendait son bras droit vers l'intérieur :
"Entrez , Desmond , j'ai soif … scotch ?"
- Moi : "Coca , Monsieur le Président"
Le Président , farfouillant dans son réfrigérateur : "Toujours aussi sobre ! … asseyez-
vous … sobre … sobre ! … j'en apprends de belles sur vous … j'ai vu cette nuit ce cher
Henry , cette vieille commère … sacré Desmond !"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Be quite , Desmond … vous me plaisez de plus en plus … ah , ah …
vous êtes un vrai bonheur … vous m'épatez , Desmond ! …"
Il se redresse , pose sur le bureau en face de moi un verre de Coca . Il se sert un double
scotch . "Cheers !" … Le Président est debout … J'ai devant moi l'homme le plus puissant
de la terre . Il s'enfile sans faiblir trois gorgées de Chivas Regal 25 ans .
- Le Président : "Jackie K. ?" , dit-il
Je sursaute : "Oui , Monsieur le Président ?"
- Le Président . Un spasme labial (çà doit être en français un rictus) découvre ses dents de
requin : "Çà vous dit quelque chose ?"
- Moi : "Oui , bien entendu … qui ne connaît pas Jackie Kennedy , Monsieur le Président ?"
Le Président . Il est resté debout . Il tourne son verre dans sa main droite : "Oui , Desmond …
qui ne connaît pas Jackie Kennedy ? … mais tout le monde ne couche pas avec !"
- Moi . Je rougis . Je bredouille : "Certes , Monsieur le Président !"
- Le Président . Il s'esclaffe : "Certes ! … certes ! … vous avez de ces expressions ,
Desmond ! … comment c'était ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … c'est-à-dire que …"
- Le Président : "Là où il est ce vieux John , il doit lui pousser des cornes … ah , ah ! …
bravo Desmond … cheers ! …"

lundi 22 septembre 2014

MA GUITARE .

Il y a des jours où je gratte ma guitare à contre-coeur . Elle ne s'accorde plus
aux choses , le ciel est trop bleu , les ombres impossibles et la présence de mes
amis incompréhensible . Tout s'évertue à exister en somnolant , les gestes sont
petits , ils hésitent sans raison et ne sont causes de rien . Du vent dans le feuil-
lage , il n'y en a pas , et de respiration au bord des lèvres , non plus . Choses
à l'arrêt , temps immobile , je pose ma guitare et dors .