mercredi 8 octobre 2014

KRANT 14 . L'EXISTENCE DE DIEU

   En plein été , Krant pouvait se trouver à l'angle des quais et du môle , et du môle ,
examinant d'un oeil critique l'accostage d'un cargo norvégien ou de quelque miné-
ralier , il me proposait de l'accompagner au bout de l'estacade , jusqu'au phare de
la passe de Baltijsk . A cette époque de l'année , les eaux lisses et blanches de la
lagune laissaient sur le sable leurs dentelles de sel tandis que , de l'autre côté , la
Baltique agitait des flots vert émeraude , moutonneux , et qui semblaient obstinés
à remplir le port à ras bord . Nous marchions sur ces larges pierres jaunes extraites
jadis de l'arrière-pays et que les anciens , après qu'ils en eussent usé pour lester les
voiliers à fond plat , avaient assemblées en damier sur le môle . Le phare venait
vers nous , au rythme des pas de Krant et du cheminement de sa pensée . J'avais
remarqué que la géographie des lieux recouvrait la carte idéale du capitaine : à la
darse n°5 étaient réservées les choses de la cohérence et de l'intelligibilité , à Bal-
tuskaja Kosa il affectait la condition humaine , au plan rigoureux de la ville la lo-
gique pure ; au môle étaient dévolues les questions de Dieu et du divin .

   En ce soir d'août , le capitaine grommelait au lieu de rester coi ou de m'estourbir
d'un de ses aphorismes , comme si le résultat de ses cogitations avait du mal à
apparier les cordes vocales . Je déduisis de ce phénomène hors du commun qu'un
cataclysme allait se produire . Au bout du môle , je m'adossai au mur chaulé du
phare éclatant de lumière , et je fermai les paupières . Un voile rouge sang me cou-
pa d'un monde d'où me parvenaient encore la chaleur ardente de la pierre et la
criaillerie funèbre des mouettes . Un raz de marée allait emporter mes vieilles
croyances .

   Quand je rouvris les yeux , Krant cognait le fourneau de sa pipe contre la ram-
barde pour en expulser les cendres de tabac brûlé .

- "Chef …" Ultime coup de fourneau contre la rambarde … "Dieu n'existe pas …"

mardi 7 octobre 2014

PARADIS 15 . SOLITUDE DE L'HOMME

   L'Homme apprit (quelle fuite ? … par quelle indiscrétion ?) que Dieu lui avait
légué Sa Création . D'abord , il L'Implora de la reprendre parce qu'il ne compre-
nait pas comment ça marche et c'était bien trop grand pour lui . L'Homme fit quan-
tité de sacrifices pour complaire à Dieu et même il tua pour Lui son prochain …

   Il Le priait de Se manifester .

   Il posait des questions sans réponses .

   L'Homme se mit à répondre lui-même à des questions subalternes : qu'est-ce qu'il
y a derrière les océans ? Pourquoi les pommes tombent-elles ? Qu'est-ce qui fait que
des lignes parallèles ne se rejoignent jamais ? Où se trouve Hénin-Beaumont ? Com-
bien de fréquences peuplent le spectre visible ? Peut-on utiliser le dispositif de Stern
pour mesurer le spin d'un électron ? … etc …

   Et de plus en plus de questions …

   Pendant que Dieu ne répondait à aucune .

   L'Homme finit par douter de Son Existence .

   Mais alors ?

   Qui ?

   Quoi ? … Comment ? …

   Pourquoi ?

INVASION

   Laissant clapir les hases à l'entrée des rabouillères et s'adonner à leur passion
caecotrophe , nous envisageâmes de conquérir un immense territoire entre Perth
et Brisbane . Des éclaireurs nous rapportèrent où se trouvaient les aires de poacées ,
ces plantes herbacées qui subviendraient aux besoins alimentaires de l'armée et ,
sur nos cartes , nous stabilobossâmes en rouge les points d'eau . Nous attaquâmes
au crépuscule comme nous l'ont appris nos aïeux . C'était le 28 mars 1859 , sur
trois fronts : le nord , le centre et le sud . Nous mîmes moins de vingt ans pour
conquérir les deux tiers du continent mais pour moi , Oryctolagus Cuniculus ,
Général en chef de l'armée du nord , l'aventure se terminait ici . Tel Saint Louis
sous les remparts de Tunis , je mourus de la myxomatose devant la ville de
Katherine avant que mes troupes prissent d'assaut ses potagers .

COTE 137 . 13 . LES TAUPES

- Martial retourne ses mains sales : "Tu vois comme elles sont pleines de corne …
à force de creuser … et mes ongles … dirait-on pas des griffes ?"

C'était la nuit . Il pleuvait doucement . Martial creusait . Nos capotes ruisselaient .
Nos bottes chuintaient … Je creusais . Nous creusions …

- Martial : "Ne sens-tu pas cette odeur ? … il y a une charogne par là" , et du
tranchant de sa pelle , il marquait l'endroit … "Mon odorat se développe …
quoi d'autre sentir ici ? … je sens un ver de terre à deux mètres … et un cadavre
à dix …"

L'artillerie des nôtres reprit le pilonnage de Montrepont .

- Martial : "Après la guerre , il fera bon jardiner ici … nous aérons la terre …"

Martial creusait , je creusais , la compagnie creusait et nos capotes dégoulinaient .

- Martial : "La taupe est l'amie du jardinier … elle draine le terrain … elle mange
les larves nuisibles …"

- Martial coupant un barbelé : "Pourtant , la pauvre … on la déteste … elle te retourne
un beau gazon …"

- Jetant le barbelé par-dessus le parapet : "Donc , on la tue … on défonce ses gale-
ries … on la piège … on l'écrabouille … on la gaze …"

- Crachant sur ses bottes : "Vive les taupes !"

samedi 4 octobre 2014

TROIS MOUCHES 17 : EXCURSION

   Nous allions atteindre le sommet du Thaba Nchu (2137m) . Trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Je
suis crevée" dit Berthe . A l'est scintillaient des eaux torrentielles . Des oiseaux
multicolores , dans des arbres aux cimes vertigineuses , jacassaient comme des
pies . J'embrassai Berthe dans le cou .

   Les yeux de Berthe scintillaient comme une eau torrentielle . "Je suis crevée"
répétait-elle . Elle agitait son chapeau de paille . La cime vermeille du Thaba
Nchu (2137m) était juste au-dessus de nous , vertigineuse , ornée de neiges
multicolores . "Tu jacasses , ma pie" et j'embrassai Berthe dans le cou .

   "Je suis crevé" dis-je à Berthe . Trois mouches scintillaient au-dessus de la
cime du Thaba Nchu (2137m) . Un torrent de jacasseries tombait d'arbres multi-
colores . "Ce sont des pies" dit Berthe . En signe de dénégation , j'agitai mon
chapeau de paille . Je n'avais plus envie de l'embrasser .

vendredi 3 octobre 2014

DESMOND 8 . LA BESCHERELLE

- "Desmond !" . Le Président m'appelle sur la ligne 318 .
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Hello Desmond … j'ai absolument besoin de vous ce soir … un
dîner … si vous avez quelque chose … l'enterrement de votre belle-mère ou votre
chien à piquer … remettez à plus tard … Desmond , je compte sur vous … je reçois
des gens importants … il me faut un interprète …"
- Moi : "Quelle sorte de gens , Monsieur le Président ? … si je puis me permettre …"
- Le Président : "Des français …"
- Moi : "Ne m'avez-vous pas dit : << des gens importants >> , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Yes , Desmond ! … il y a des français qui comptent …"
- Moi : "Tabarly ? … Commandant Cousteau ? … Jean-Paul Sartre ? …"
- Le Président : "Ah , ah , Desmond … laissez-moi rire …" . Silence … "Ok , Desmond,
je crache le morceau … tenez-vous bien … Bled et Bescherelle !" … Silence … "Ça
vous bouche le coin , non ? (en français dans le texte . Mister President rafole de ces
expressions si typically parisiennes) … avec leurs épouses … vous verrez … Madame
Bled a 80 ans … mais c'est un canon … un vieux canon mais un coup pour vous
Desmond " … Silence … "Ce gredin de Bescherelle est avec une nana de 25 ans ! …
un top-model … top du top ! … jamais vu une aussi jolie chose ! … attention Desmond …
celle-la pas touche … c'est réservé … Pat sera là , bien entendu … amusez-la … elle
vous adore" … Silence … "Vous avez une copine , Desmond ?"
- Moi : "C'est que … Monsieur le Président …"
- Le Président : "Ah , ah , Desmond … vous me cachez une merveille !" … Silence …
"C'est pas un mec au moins ? … non … pas vous Desmond … les pédés c'est les
communistes …"
- Moi : "Monsieur le Président ! … je n'ai pas de copine pour le moment …"
- Le Président : "La vieille Bled fera l'affaire … ah Desmond ! … la petite Bescherelle
je vais vous la conjuguer à tous les temps de … comment dites-vous ? … de l'indicatif ?"
- Moi : "C'est cela , Monsieur le Président … l'indicatif … vous faites des progrès ,
Monsieur le Président …"
- Le Président : "Merci Desmond … à ce soir … 20 heures …"
- Moi : "J'y serai , Monsieur le Président … je vous remercie …"
- Le Président : "Desmond , mon cher Desmond … on ne drague pas la Bescherelle …
sinon , vous pouvez dire adieu à l'incinérateur C …"


L'HOMME-OISEAU

   Je gagnais ma vie comme pilote d'hélicoptère de haute voltige . Chaque
dimanche , meeting : loopings , feuille morte , vol dorsal , piqués . Pendant
vingt ans , chaque dimanche de chaque semaine .

   Un soir , après une exhibition , je percutai un vol d'oies sauvages qui migraient
en Ossétie du sud . Je passai miraculeusement à travers les pales et déclenchai
in extremis mon parachute .

   Simone fut inflexible : me reconvertir .

   Je postulai un emploi d'aide-comptable à la Caisse Primaire d'Assurance Maladie .