dimanche 23 novembre 2014

DESMOND 12 . LE BOUTON ROUGE

- "Vous voyez ce bouton ?"
Je suis dans le bureau du Président . Il a ouvert un coffre mural . Au fond , il y a
un bouton rouge .
- "J'appuie là-dessus et je vitrifie la planète !"
- Moi . Je m'avance : "…………?……………."
- Lui : "Allez pas toucher à cette saleté , hein ! … est-ce que vous m'aiderez , Desmond ?"
- Moi : "Vous aider , Mister President ?"
- Lui : "…… à appuyer …"
- Moi : " … Jamais de la vie , Monsieur le Président !!"
- Lui . Il tourne sur lui-même comme s'il cherchait quelque chose : "Putain de Bureau
Ovale … y a pas un coin où se tasser en position foetale … la tête enfouie dans les bras …"
- Moi : "……………………………….
- Lui : "C'est fait exprès … si un jour je vous appelle , Desmond … "Desmond , montez
dans mon bureau … j'ai un service à vous demander" … vous guiderez mon doigt ?"
- Moi : "Non , Monsieur le President"
- Lui : "On se servirait un triple scotch , vite fait … avant que les salopards d'en-face …
pour se donner du courage … on serait assez pété pour appuyer …"
- Moi : "Non , Monsieur le Président , non !"
- Lui : "Vous croyez que ça m'amuse ?" . Il referme le coffre et compose un numéro de
code … "Je vous donnerais bien le code , Desmond … et la clé …"
- Moi : "Je n'en veut pas , Monsieur le Président"
- Lui : "B ….. L ….. E ….."
- Moi . Je me bouche les oreilles : "Non , Monsieur le Président !"
- Lui . Il éclate de rire : "Mais c'est une blague , Desmond ! … vous ne pensez pas que
je vais confier le sort de la planète à un freluquet à peine sorti d'Harvard !?"
- Moi : "… Bien sûr , Monsieur le Président … "
- Lui : "Il faut des couilles pour faire mon boulot … et le strict minimum dans la tête …
scotch ?"
- Moi : "Il est à peine 15h , Monsieur le Président !"
- Lui : "Et alors ? … je suis bourré toute la journée … sinon , comment je prendrais les
décisions ultimes ? … hein , comment ?"
Telephone . Ligne sécurisée .
- Lui : "Ah , Henry ! … hello , old fellow ! … au Guatemela ? … situez-moi ce truc …
en gros , Henry … en gros ………. ah , les salauds ! … foutez-leur sur la gueule !"

KRANT 17 . ÉQUATEUR

    Les voyages marchands abandonnent parfois aux forçats que nous sommes des
minutes exubérantes . Nous passions ce jour-là la ligne entre Pini et Tanah Masa .
Déguisé en triton et crachant mes poumons dans une conque , j'assistais le quartier-
maître qui officiait en Neptune . Nous ordonnions à quelques gros bras que fussent
plongés dans un baquet plein d'eau les matelots non affranchis et le timonier lui-
même qui n'avait couru que des mers baltiques . Aspersions , rires et jurons en
dialecte haut-letton traversaient la moiteur insupportable du jour . Nous étions
presque nus .

    De la passerelle de navigation , Krant observait cette scène burlesque . Le fan-
tôme de sourire qui déportait le tuyau de sa pipe dans l'angle de sa bouche valait
consentement à de tels débordements . Le capitaine portait sa tenue habituelle - la
même sous toutes les latitudes - à peine avait-il troqué les bottes pour une impeccable
paire de chaussures en toile blanche . Noeud de cravate serré, casquette droite , boutons
astiqués , plis nets , pas traces d'auréoles , comme si la vapeur tropicale l'exemptait de
ses lourdeurs .

    Quand le capitaine quitta la passerelle , chacun sut qu'il devait regagner son poste .
Nous abordions ce couloir qui sépare l'archipel et la Grande Sumatra . Krant m'inter-
pela alors que je contournais le château par tribord avec ma queue de triton sous le
bras . Il était sur le passavant , au-dessus de moi , devant la porte de sa cabine .

- "Pensez-vous , chef , qu'un letton sait ce qu'il vient de passer ?"
- "Sûr , capitaine … l'équateur !"
- J'entends bien ... c'est un mot … est-ce qu'un letton a jamais regardé une carte …
ou une mappemonde ?"
- "J'en doute , capitaine …"
- "Je vous le dis , chef (il brandissait une pipe prophétique) … ce que nos lettons ont
franchi n'est qu'une promesse de cuite … celle qu'ils tiendront cette nuit au port ……
à Padang …"
- "Interdirez-vous la bordée , capitaine ?"
- Krant me tourna le dos et poussa la porte de sa cabine . "Non … les hommes perçoivent
le monde par le gosier …"

samedi 22 novembre 2014

PARADIS 18 . DRÜCKER

    Au 7e jour , Dieu se reposa de toute son oeuvre .

    Pendant qu'Il dormait , l'Homme prit les choses en mains . Il débita,
arracha , débroussailla , tronçonna , pompa , compacta , nivela , décortiqua ,
exfolia , désinsectisa , perfora , sonda , concassa , tritura , suça , desherba ,
pulvérisa , pelleta , excava , bétonna , débarda , chaluta , carotta , défibra ,
exhuma , défonça , démantibula , défricha , extirpa , bouscula , chassa ,
dessala , assécha , déboisa , déblaya et remblaya , défolia , incendia ,
chamboula , déchiqueta , essarta , charria , désossa , amoncela , salopa ,
tritura , piocha , gratta , dragua , effeuilla , chambarda , tassa , fouilla ,
démoustiqua , endigua …

    Il fit cela les 8° - 9° - 10° - 11° - 12° et 13° jours . Au 14° jour , l'Homme
alluma sa TV car c'était "Vivement Dimanche" avec Michel Drücker ; Il pria
Dieu de reprendre Sa Création .

    Alors Dieu dit : "Ça va pas la tête !?"

vendredi 21 novembre 2014

CHOI-NAM N'EST PAS LÀ

    Que l'absence aurait sur la présence un léger excédent de réalité ,
telle est la thèse qu'avancent les nuages et le quadrilatère de lumière
entrés dans cet ordre par la fenêtre ouverte de Choi-nam Yang . La
forme de Choi-nam , le parfum de Choi-nam , l'air déplacé par Choi-
nam , les fleurs peintes sur le mur par Choi-nam sont plus de présence
que Choi-nam . A l'inverse et ailleurs , hors de notre perception , il
n'est pas impossible que la présence de Choi-nam excède son défaut
d'être de quelques paroles plaisantes ...

COTE 137 . 16 . NINI

    Retour de permission .

    Martial déroule une affiche : le moulin Rouge , Nini Patte en l'Air , presque nue .

- Martial : "Mon capitaine !"

    Le capitaine passe la tête hors de son abri .

- Martial : "Ai pensé à vous mon capitaine … pour agrémenter votre casemate …
regardez-moi ça … Nini Patte en l'Air !"
- Le capitaine (Les lazaristes l'ont éduqué) : "Martial , vous n'y pensez pas !? …
cette créature chez moi !?"
- Martial , retournant l'affiche vers lui : "Mince , mon capitaine !! … elle ne vous
plaît pas !? … comment c'est-y possible ? … mince ! … ces flotteurs … ces hanches …
ces gambettes ! …"
- Le capitaine : "C'est un poste de commandement , ici ! … pas un bouge ! …" . Et
il disparaît .

- Martial s'asseoit . Il enroule son affiche : "Bon … ben … qu'est-ce qu'on va faire
de toi , ma belle ?" . Puis il file à demi-courbé dans la tranchée car les abeilles enne-
mies bourdonnent . Il emmène Nini et ses plumes sous son bras .

- Retour de Martial avec une planche et trois clous . A moi : "Voilà qui fera l'affaire
mon vieux" . Il fiche la planche dans la boue et l'enfonce à coups de pince à barbelés .
Nini Patte en l'Air ou la Beauté dans notre tranchée .

    Minuit . Il se met à pleuvoir .

- Martial : "Merde ! … Nini !"
- Et Martial tambourine à la porte du capitaine : "Mon capitaine , mon capitaine ,
réveillez-vous … il y a là une dame toute nue … mon capitaine ! … il pleut ! …"
- Le capitaine , de l'intérieur : "Faites-la entrer Martial !"

JULES 1 . L'HOSPICE

    A 80 ans , Jules se décida à vendre sa maison et - par voie de conséquence -
sa bibliothèque . Il n'emporta à l'hospice qu'un seul livre . Son entourage conjec-
tura . Certains penchaient pour une oeuvre russe , "Les Frères Karamazov" ou
"Guerre et Paix" , d'autres pour "Les Sept Boules de Cristal" , d'autres encore
-plus aventureux - pensaient que le best-seller d'Hervé Bazin "Lève-toi et marche"
était jouable . Or , cette littérature de haut vol , Jules la vendit pour son poids de
papier . Le livre qu'il glissa entre ses chemises et ses slips avant de fermer la porte
de sa maison vide était une brochure chiffonnée et piquée de marque-pages : "La
Chimie expliquée aux nuls" . De l'hydrogène , du carbone et de l'oxygène , Jules
pressentait que son corps était imbibé mais qu'en était-il de l'azote , du sodium , du
chlore , du magnésium et des acides aminés ? … N'entrait-il du calcium dans la com-
position de son squelette et du fer dans son sang ? . Dès qu'il aurait posé sa valise sur
le châlit et sa brosse à dents sur la tablette en porcelaine , il se promit de relire le cha-
pitre relatif au rôle du phosphore dans l'excitation des tissus nerveux . Demain , si
les Soeurs de la Charité lui accordaient une permission de sortie , il irait à la librairie
de la Grand-Place pour acheter "La Physique Quantique pour les nuls" afin d'appro-
cher les plus fines particules de son être .

jeudi 20 novembre 2014

ROANOKE

Pas de papiers gras .

Pas - quelle horreur ! - de merdes de chiens , pas de chiens pour les faire et pas de
trottoirs pour les poser car à Roanoke - Alabama - il n'y a pas de piétons ; on cir-
cule en voitures .

Pas de pauvres , pas d'étrangers , pas de petites coupures .

Maisons blanches .

De style .

Gazons de genre anglais , verts sans complexes et tirés au cordeau . Arrosage auto-
matique , on puise dans le réservoir de Cordell Hull . A Roanoke , le ciel est bleu
toute l'année mais , à la Saint Médart , on convoque les nuages du golfe pour rem-
plir les nappes , ce qu'ils font avec une ponctuelle bonne volonté .

On travaille sur écrans . Ni sueur , ni courbatures … jouissance est ici maître-mot .

Dollars .

Personnel stylé , trié sur le volet .
Employés municipaux suréquipés / surpayés .
Police et vigiles à fort coefficient intellectuel .

Haies géométriques .

Temple et pasteur .

Tennis - Piscines - Bronzage - Jus d'orange .

Chimiothérapie sans ostentation .

Enfants propres .

Sexe à l'horizon .