jeudi 12 novembre 2015

COTE 137 . 40 . CAFÉ

    Bertin faisait le meilleur café du monde . Un mystère alchimique . Comment faisait-il ?

- Martial , soufflant sur son quart : "Bertin , tu fais le meilleur café du monde !"
- Le capitaine . Il souffle sur son quart : "C'est vrai , Bertin , vous êtes un as !"

    Le gros Bertin se dandine .

- Martial : "Comment fais-tu ?"
- Bertin . C'était un timide … un modeste … : "Bof … bof …"
- Martial : "Bof … bof … c'est tout ce que tu sais dire …"
- Bertin : "Bof … je fais du café …"
- Martial : "… Le meilleur du monde !"

    Ça bardait du côté de Montrepont .

- Le capitaine . Il se tourne dans la direction de Montrepont et boit une gorgée du café de
Bertin : "Excellent … un nectar …"

    D'énormes volutes de fumée noire se lèvent sur le village . La terre tremble .

- Martial , regardant aussi vers Montrepont : "Nom de Dieu , Bertin , comment fais-tu un
pareil café ?"
- Bertin , derrière les deux autres , manoeuvrant la cafetière : "… Bof …"
- Martial : "T'as un secret ?"
- Bertin : "…………………"
- Martial ; "Dis-nous , Bertin … qu'on sache … si demain tu disparaissais !"
- Bertin : "…………………."
- Martial : "Si les boches sentent ça , hein mon capitaine … ils vont se ramener …"
- Bertin et le capitaine : "…………………."
- Martial : "Qu'est-ce que tu mets dedans ?"
- Bertin : "J'y crache un coup"
- Martial se retournant d'un coup vers Bertin : "Hein !!?"
- Bertin , souriant à peine : "Bof … j'y crache un peu ..;"
- Martial : "Mon capitaine ! … vous entendez !?"
- Le capitaine indéfectiblement tourné vers Montrepont : "Vous croyez à cette fable ,
Martial ? … vous êtes un naïf … hein , Bertin ?"
- Bertin : "… Bof …"

mercredi 11 novembre 2015

TROIS MOUCHES 41 . ACCIDENT SUR LA RN 42

    Notre chauffeur roulait trop vite . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Quand je vis à cent mètres un
platane centenaire , je saisis le genou de Berthe et criai : "Ralentissez , nom de
Dieu !"

    Trois mouches centenaires bourdonnaient contre le genou de Berthe . Notre 
chauffeur cria sur nos chapeaux de paille : "Dieu est merveilleux !" . C'était vrai
d'autant que nous roulions à plus de cent vers un platane vermeil …

    Notre chauffeur , centenaire vermeil , ralentit : il avait vu le genou de Berthe
où bourdonnaient cent mouches de paille . "Quelle est merveilleuse !" dit-il en
roulant son chapeau . Alors le dieu des platanes nous saisit .

DESMOND 35 . PING-PONG

    Je croise le Secrétaire d'État Kissinger dans le couloir de la machine à déchiqueter :

- Lui : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Desmond … à tout hasard … vous y connaissez quelque chose en ping-pong ?"
- Moi : "… euh … j'ai pratiqué ce sport … en amateur , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Ah !? … vous étiez bon ?"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État … moyen …"
- Lui : "Je vous connais , Desmond … toujours modeste … donc , vous étiez bon …
extrêmement bon , I presume !"
- Il me prend par le bras et m'entraîne : "Vous tombez à pic ! … allons voir le Président …
vous êtes l'homme qu'il nous faut !"
- Moi : "……….?…………"

    Le Secrétaire d'État m'introduit dans le Bureau Ovale . Le Président lève le nez de son
signataire : "Ah , Desmond ! … que me vaut le plaisir ?"
- Dear Henry : "Nous cherchions un pongiste … j'en tiens un de haut vol , Mister President !"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État ! … juste moyen ! …"

    Le Président recule son fauteuil , se renverse sur le dossier , croise haut les jambes et me
considère avec un sourire de dents blanches : "Ce Desmond , quel cachotier ! … fermez la
porte , Henry … ceci est une réunion informelle et secrète … asseyez-vous , Desmond …"

    Dear Henry ferme la porte , je m'asseois face au Président . Le Secrétaire d'État se tient
maintenant debout à sa droite . Le Président s'esclaffe : "Nous cherchons depuis dix jours
un pongiste sachant tenir sa langue … nous avons ratissé les trois-quarts des États et nous
en avions un à l'étage du dessous !"
- Moi : "…………?…………."
- Le Président : "… bon … Desmond … je vous expose le problème … les chinois …"

mercredi 21 octobre 2015

SHIPROCK

    C'est une ville tumultueuse ; la vie n'y est pas facile . Shiprock pèse de plus de
ferraille automobile que de chair humaine et si la viande palpite encore ,
c'est dans une membrane de fer ou échantillonnée dans des poches de sang .
Aucun être - pas un chat , pas un chien et à plus forte raison pas un être humain -
ne respire ici l'air sauvage de Blanca Peak qui portait jadis l'incantation des indiens
navajos . L'air qui circule dans votre chambre d'hôtel - Holiday Inn Express
Farmingtonbloomfield - est climatisé . On le mesure en BTU/h .

    A Shiprock , toute manifestation de la nature est filtrée ; et ce qu'on fait à l'air ,
on le fait à l'eau et aux végétaux . L'eau puisée dans les méandres préhistoriques de
San Juan jaillit déminéralisée de votre robinet et les haricots figés dans la sauce des
saladières réfrigérées sont le blême souvenir des fèves apaches .

    Que dire des sourdes consonnes fricatives de la vieille langue autochtone dont la
spiration aurait jadis râvi vos oreilles par pure résonance et traversent de nos jours
des systèmes amplifiés ?

KRANT 41 . HUME

    Si je me souviens bien , nous fîmes la connaissance de Hume dans un port dalmate ,
Sibenik , ou peut-être était-ce Trogir un peu plus au sud . Il se présenta au pied de la
passerelle , non comme hère en quête d'embauche ou candidat à l'émigration , mais
comme Monsieur Lee quelques années plus tard , en forme contournée et unique d'une
pièce qui manquerait à un puzzle . Le timonier , jaloux de son territoire et qui - par
inclination - eut bien pissé aux quatre bords du Kritik , voulut le chasser .

 - Krant cependant : "Eh quoi , timonier ! … laissez donc monter ce chat … ne voyez-
vous pas qu'entre tous ces bateaux à quai , il a choisi le nôtre !?"
 - Le timonier : "Ce chat ? … cette sale bête !? … cette sale bête a choisi notre bateau ,
capitaine !?"
- Krant . Il tirait sur sa pipe : "Ne suis-je pas maître à bord , timonier ?"
- Le timonier : "Sûr , capitaine ! … vous l'êtes ! … après Dieu ..."
- Krant : "Vous avez mille fois raison , timonier … après Dieu …"

    Krant fit à ce point un long silence que personne et le timonier lui-même , homme
effronté , n'aurait eu l'audace de couper . Il reprit : "Or ce chat , timonier , est une
métamorphose de Dieu"
- Le timonier : "Une quoi , capitaine ? … vous vous moquez !"
- Krant : "Certes non , timonier … ce chat est Dieu en personne … laissez-le passer …
et donnez-lui à manger le meilleur morceau …"

    Hume monta sans se presser par l'échelle de coupée , la queue portée à la verticale
comme un sceptre et le timonier - bien qu'il grommelât entre ses chicots : "Tudieu , une
sale bête de chat à bord !" - recula de deux pas par déférence obligée . Ainsi Hume
quittait sa terre natale pour de bon mais aussi la terre ferme car jamais il ne remit les
pattes sur un quai d'accostage . Dans les ports innombrables du monde où nous abor-
dâmes , c'est de la passerelle de commandement qu'il considérait les villes pullulantes
derrière leurs docks : Liverpool , Darwin , Liepaja , Chah Bahar , Tchao Tcheou , et
il n'était pas besoin qu'il incarnât ses rayures par leurs ruelles pour connaître qu'elles
puaient . Son oeil était d'un dieu , indifférent à sa propre création .

- Krant : "Timonier … vous aussi êtes une part de Dieu … l'ignorez-vous ? …"
- Le timonier : "Moi , capitaine ? … ah , ah ! … une part de Dieu !? … mais je suis un
mécréant ! … le diable en personne ! …"
- Krant : "Le diable lui-même , timonier , est une forme de Dieu …"

mardi 20 octobre 2015

PARADIS 41 . BONBONS OU PISSENLITS , IL FAUT CHOISIR

- Ève : "T'as pas des bonbons ?"
- Dieu . Il regarde Ève , nue dans l'embrasure de la porte : "Dis , Ève …
tu n'aurais pas grossi ?"
- Ève : "………………."
- Dieu : "Tu manges trop de bonbons"
- Ève : "………………."
- Dieu : "Tu devrais faire du sport"
- Ève : "Du sport ?"
- Dieu : "Oui … courir par exemple …"
- Ève : "Pour aller où ?"
- Dieu : "Nulle part … simplement courir"
- Ève : "Je suis pas pressée ! … je vais doucement … j'ai tout mon temps …"
- Dieu : "Si tu ne veux pas courir , il faut manger moins de bonbons"
- Ève : "…………?……….. alors là ! … je vois pas le rapport !"
- Dieu : "ou manger du pissenlit … le pissenlit c'est plein de vitamines et d'oligo-
elements … ça nettoie le corps … je te fais une soupe si tu veux"
- Ève : "Pouah ! … ça doit être dégueulasse !"
- Dieu : "Ne dis pas ça avant d'avoir goûté … et n'emploie pas ces vilains mots ! …
tu préfères une infusion ?"
- Ève : "T'as pas des bonbons ?"

lundi 19 octobre 2015

COTE 137 . 39 . GRUBIZZA

    Nous creusions un nouveau boyau sous une pluie qui tombait par morceaux .
Sur le front de taille , nous mîmes à jour les semelles d'une paire de bottes à un
demi-mètre de la surface .

- Martial : "Ou une andouille a perdu ses bottes ou il y a quelqu'un dedans …"

    Nous avons gratté la terre autour puis Martial en a tiré une d'un coup sec ; il l'a
retournée et l'a secouée . Un paquet de gadoue et l'éclat jaunâtre de bouts d'os .

- Martial : "Il y a quelqu'un dedans"

    Nous avons dégagé à coups de pioche un squelette complet dans son uniforme
de poilu . Les morceaux étaient tenus par la terre collante . Nous avons tiré le cada-
vre et l'avons posé sur le fond du boyau .

- Martial : "Il y a longtemps que t'es là , vieux frère … depuis le début de la guerre …
t'as plus que les os …"

    Martial s'est penché , a fouillé , a sorti les papiers militaires . En mauvais état mais
lisibles .

- Martial : "… Merde …"
- Nous : "………….?…………"
- Martial . Il regarde le squelette : "Grubizza … c'est Grubizza …" . A moi : "… Gru-
bizza , tu te souviens ?"
- Moi : "… Grubizza ? … merde … Grubizza …"
- Martial : "Il y a bien deux ans , non ? …" . Il crie : "Mon capitaine !"

    Le capitaine nous rejoint au fond du boyau , plié en deux pour échapper aux frelons …
il regarde le macchabée : "Qu'est-ce que … ?"
- Martial assis . Il montre les papiers : "Grubizza … vous vous souvenez ? … porté
disparu … merde …"
- Le capitaine : "Oui , je me souviens … un polonais …"

    Des bouts collés par la glaise … des orbites pleines de terre … un casque rouillé …
la capote : des bandelettes de momie .

- Martial . Il regarde les papiers : "C'est Grubizza … merde …"