dimanche 15 novembre 2015

DESMOND 36 . POURQUOI PAS ELLE ?

- Par la ligne directe qui me relie au Président : "Desmond ? … puis-je vous déranger
cinq minutes ?"
- Moi : "Bien entendu , Monsieur le Président"
- Lui : "Montez , mon cher Desmond … Bureau Ovale … je suis avec William et
Nigel … nous avons besoin de votre avis"

    William et Nigel sont les conseillers économiques du Président .

- Moi : "Oui , Monsieur le Président … je suis dans votre bureau dans un instant"

    Je monte quatre à quatre par l'escalier A .

- Le Président : "Entrez , Desmond … entrez !"
- Le Président , William , Nigel : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Mister President … bonjour , Messieurs"
- Le Président à William et Nigel : "Je vous présente Desmond … Desmond brûle nos
saloperies à l'incinérateur … un homme précieux …"
- Le Président se tourne vers moi : "Desmond , nous avons besoin de votre avis"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Lui : "Nous allons contrôler les prix et les salaires"
- Moi : "…………..?……….."
- Lui : "Temporairement … c'est bien cela , Nigel ?"
- Nigel : "Yes , Mister President"
- Le Président à moi : "… et nous autorisons le dollar à flotter par rapport aux autres
monnaies … je ne dis pas de bêtises , William ?"
- William : "Non , Mister President … c'est bien cela … nous mettons fin à la converti-
bilié du dollar en or"
- Le Président à moi : "C'est pour faire baisser l'inflation … vous y comprenez quelque
chose , Desmond ?"
- Moi : "… euh , Monsieur le Président … vous savez … l'économie … ce n'est pas
vraiment ma spécialité … je …"
- Lui . Il me coupe : "Ne vous excusez pas , Desmond … mes compétences dans ce
domaine sont nulles … je ne sais même pas rendre la monnaie ! …"
- Moi : "…………………."
- Lui : "Nous avons consulté hier un expert"
- Moi : "…………………."
- Lui : "… ou , plus exactement , une experte …"
- Moi : "Une femme , Monsieur le Président !?"
- Lui : "Une femme … ça vous étonne … ou peut-être estimez-vous , Desmond , qu'une
femme ne peut pas être experte !?" (rires)
- Moi : "Non , Monsieur le Président … loin de moi …"
- Lui : "Une française"
- Moi : "Une française !?"
- Lui : "Vous en faites une tête , Desmond !"
- Moi : "………………….."
- Lui : "Vous , le francophone de la Maison Blanche , vous devez la connaître … nous
voulons savoir ce que vous pensez d'elle … si ses avis sont pertinents … on nous a dit
le plus grand bien"
- Moi : "Comment s'appelle-t-elle , Mister President , si je puis me permettre"
- Lui : "Madame Soleil"

vendredi 13 novembre 2015

LA MORT DU COMTE

    Le Comte de Suscinio ordonna qu'on le transportât sur la grève . Un archer
anglais lui avait percé le foie et , si l'organe s'était reconstitué à force de viandes
faisandées , la plaie était infectée et les rebouteux avouèrent à ce guerrier couturé
de partout que cette fois ils ne le tireraient pas d'affaire et que son interlocuteur ,
désormais , c'était Celui qui - dans Son omnipotence - défait ce qu'Il a fait …

    On confectionna donc une litière sur un double brancard et on traversa la demi-
lieue de marais qui sépare le château du cordon dunaire . Le Comte se fit déposer
près d'un bouquet de cristes , où le sable est sec . Il commanda à ses porteurs qu'ils
s'éloignassent , le laissassent en paix et se tussent (la pertinence de ces subjonctifs
imparfaits lui parut sujette à caution) ; qu'aussi ils vérifiassent (ils étaient payés
pour ça) que quelque anglais ne rôdait parmi les joncs qui vint lui gâcher ces
moments ultimes .

    Quand il ferma les paupières , il sentit contre elles la douce chaleur du soleil
d'automne . Il se concentra sur le fracas du ressac . La vague s'écrasait à l'est puis ,
en même temps qu'elle refluait là-bas dans la pente en emportant les graviers , elle
s'ourlait devant lui et s'abattait en chuintant entre les bras du brancard et cette
spiration se répercutait par le fond vers l'ouest dans un roulement de galets suivi d'un
silence majestueux , comme une suspension d'être en forme d'entrée dans l'au-delà ,
avant qu'une autre vague , à l'est , venue de la nuit des temps , s'affale dans l'écume .

    Le Comte comprit que cette porte , il ne devait pas la louper . Entre la douzième
et la treizième onde , il s'arracha de son corps pour l'éternité .

KRANT 42 . UN PROFESSIONNEL

    Par inadvertance (il nous semblait pourtant que nous avions pris garde) , nous avions
embarqué dans le port de Shangaï un passager indésirable . C'était un rat de taille
respectable attiré par la cargaison de riz que nous venions de charger . Je le vis traverser
la salle des machines . Il échappa de peu au tisonnier du mécano en second et se réfugia
derrière la chaudière en un lieu inaccessible . Mon mécano tenta de le déloger mais le
tisonnier était trop court . J'essayai avec un tube de fer mais la chaudière faisait un coude
et nous nous échinâmes en pure perte pendant un bon quart d'heure . Je montai à l'échelle
de fer et par l'écoutille je criai :

- "Hume ! … viens donc par ici , sacrebleu ! …"

    On sait qu'un chat est maître de son destin et le nôtre , de surcroît marin , l'était plus
qu'aucun de sa race et de sa profession . Je savais que Hume , roulé en boule en un point
inconnu du Kritik , m'avait entendu et qu'en vieux frère il donnerait suite à ma requête .
Mais fallait-il que ce personnage , ses moustaches et ses rayures se fissent désirer …

    Dix minutes plus tard , j'étais avec mes deux mécanos et mon chauffeur impuissants à
débucher l'intrus quand apparut en majesté et sorti de nulle part notre chat . Nous nous
écartâmes mains sur les hanches et lui fîmes une sorte de haie d'honneur car Hume prenait
la direction des opérations . Il inspecta les deux sorties possibles , renifla l'une et l'autre
avec nonchalance et économie , sans geste inutile ni supputation oiseuse , comme la leçon
d'un maître à des élèves sottement agités . Puis Hume se posta près du septième piston
Stirling , attestant qu'en bonne logique , il n'y avait pas d'autre endroit où fermer le piège .

    Il sembla s'endormir .

    Quand le rat , abusé par le silence revenu , risqua une sortie , notre chat bondit , lui cassa
la nuque et le déposa à nos pieds . Puis il s'en fut sans se retourner et plein de dédain .

    Je racontai l'affaire au capitaine .

- Krant : "Ignoriez-vous , chef , que sur ce bateau , il n'est pas meilleur professionnel que
ce chat-là ?"


jeudi 12 novembre 2015

PARADIS 42 . MOLÈNE NOIRE

- Ève . Elle entre dans l'atelier de Dieu et s'approche de l'établi : "Qu'est-ce que tu fais ?"
- Dieu : "Une fleur"
- Ève : "Elle sera jolie ?"
- Dieu relève sur son front divin ses lunettes de soudeur et toise Ève , nue jusqu'au bout
des ongles : "Elle le sera mais tu seras toujours ma plus belle fleur , ma chérie !"
- Ève se trémousse : "Merci … c'est gentil … mais comment l'appelleras-tu celle-ci ?"
- Dieu , revenant aux pièces détachées éparpillées sur son plan de création : "Verbascum
Nigrum … c'est du latin … en clair : Molène Noire"
- Ève, rêveuse : "Molène Noire" … elle répète : "Molène Noire …"
- Dieu saisit une étamine de Verbascum Nigrum avec une pince à épiler et la place sous
sa lampe-loupe : "Tu vois , Ève , ces longs poils violets … je vais les fixer sur le filet des
étamines … j'en mettrai aussi sur la tige …"
- Ève : "Où est-ce que tu vas chercher tout ça ? … t'as une imagination d'enfer !"
- Dieu : "Ève !! … surveille ton langage !"
- Ève : "J'aurais jamais inventé un truc pareil … une fleur aussi super !"
- Dieu , modeste : "Je suis un artiste" … il retourne une feuille : "Les fleurs sont vert
pâle en-dessous … j'avais d'abord pensé à bleu turquoise mais ça jurait avec le violet …
les feuilles supérieures seront longuement pétiolées et les inférieures presque sessiles …
la fleur sera jaune vif et elle portera cinq étamines ornées de ces poils violacés … qu'en
penses-tu ?"
- Ève . Elle est penchée sur l'épaule de Dieu et regarde à travers la lampe-loupe : "C'est
dingue !" … puis , se redressant : "Quand est-ce que tu re-crées des bonbons au miel ?"

COTE 137 . 40 . CAFÉ

    Bertin faisait le meilleur café du monde . Un mystère alchimique . Comment faisait-il ?

- Martial , soufflant sur son quart : "Bertin , tu fais le meilleur café du monde !"
- Le capitaine . Il souffle sur son quart : "C'est vrai , Bertin , vous êtes un as !"

    Le gros Bertin se dandine .

- Martial : "Comment fais-tu ?"
- Bertin . C'était un timide … un modeste … : "Bof … bof …"
- Martial : "Bof … bof … c'est tout ce que tu sais dire …"
- Bertin : "Bof … je fais du café …"
- Martial : "… Le meilleur du monde !"

    Ça bardait du côté de Montrepont .

- Le capitaine . Il se tourne dans la direction de Montrepont et boit une gorgée du café de
Bertin : "Excellent … un nectar …"

    D'énormes volutes de fumée noire se lèvent sur le village . La terre tremble .

- Martial , regardant aussi vers Montrepont : "Nom de Dieu , Bertin , comment fais-tu un
pareil café ?"
- Bertin , derrière les deux autres , manoeuvrant la cafetière : "… Bof …"
- Martial : "T'as un secret ?"
- Bertin : "…………………"
- Martial ; "Dis-nous , Bertin … qu'on sache … si demain tu disparaissais !"
- Bertin : "…………………."
- Martial : "Si les boches sentent ça , hein mon capitaine … ils vont se ramener …"
- Bertin et le capitaine : "…………………."
- Martial : "Qu'est-ce que tu mets dedans ?"
- Bertin : "J'y crache un coup"
- Martial se retournant d'un coup vers Bertin : "Hein !!?"
- Bertin , souriant à peine : "Bof … j'y crache un peu ..;"
- Martial : "Mon capitaine ! … vous entendez !?"
- Le capitaine indéfectiblement tourné vers Montrepont : "Vous croyez à cette fable ,
Martial ? … vous êtes un naïf … hein , Bertin ?"
- Bertin : "… Bof …"

mercredi 11 novembre 2015

TROIS MOUCHES 41 . ACCIDENT SUR LA RN 42

    Notre chauffeur roulait trop vite . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . Quand je vis à cent mètres un
platane centenaire , je saisis le genou de Berthe et criai : "Ralentissez , nom de
Dieu !"

    Trois mouches centenaires bourdonnaient contre le genou de Berthe . Notre 
chauffeur cria sur nos chapeaux de paille : "Dieu est merveilleux !" . C'était vrai
d'autant que nous roulions à plus de cent vers un platane vermeil …

    Notre chauffeur , centenaire vermeil , ralentit : il avait vu le genou de Berthe
où bourdonnaient cent mouches de paille . "Quelle est merveilleuse !" dit-il en
roulant son chapeau . Alors le dieu des platanes nous saisit .

DESMOND 35 . PING-PONG

    Je croise le Secrétaire d'État Kissinger dans le couloir de la machine à déchiqueter :

- Lui : "Hi , Desmond !"
- Moi : "Bonjour , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Desmond … à tout hasard … vous y connaissez quelque chose en ping-pong ?"
- Moi : "… euh … j'ai pratiqué ce sport … en amateur , Monsieur le Secrétaire d'État"
- Lui : "Ah !? … vous étiez bon ?"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État … moyen …"
- Lui : "Je vous connais , Desmond … toujours modeste … donc , vous étiez bon …
extrêmement bon , I presume !"
- Il me prend par le bras et m'entraîne : "Vous tombez à pic ! … allons voir le Président …
vous êtes l'homme qu'il nous faut !"
- Moi : "……….?…………"

    Le Secrétaire d'État m'introduit dans le Bureau Ovale . Le Président lève le nez de son
signataire : "Ah , Desmond ! … que me vaut le plaisir ?"
- Dear Henry : "Nous cherchions un pongiste … j'en tiens un de haut vol , Mister President !"
- Moi : "Oh , Monsieur le Secrétaire d'État ! … juste moyen ! …"

    Le Président recule son fauteuil , se renverse sur le dossier , croise haut les jambes et me
considère avec un sourire de dents blanches : "Ce Desmond , quel cachotier ! … fermez la
porte , Henry … ceci est une réunion informelle et secrète … asseyez-vous , Desmond …"

    Dear Henry ferme la porte , je m'asseois face au Président . Le Secrétaire d'État se tient
maintenant debout à sa droite . Le Président s'esclaffe : "Nous cherchons depuis dix jours
un pongiste sachant tenir sa langue … nous avons ratissé les trois-quarts des États et nous
en avions un à l'étage du dessous !"
- Moi : "…………?…………."
- Le Président : "… bon … Desmond … je vous expose le problème … les chinois …"