C'est au relevé d'un quart , vers trois heures du matin qu'un mousse trouva
Monsieur Lee mort sur sa couchette .
A six heures , Krant fit mouiller une ancre flottante et le Kritik s'immobilisa en
pleine mer , dans une brume épaisse comme du lait . A l'est , une lueur rosâtre
annonçait la venue imperturbable d'un nouveau jour ; elle éclairait la peau de nos
joues et la peau de nos fronts comme s'il y circulait une eau allongée d'un peu de sang .
Krant rassembla l'équipage sur le pont puis deux hommes poussèrent la civière où
reposait le corps de Monsieur Lee cousu dans un linceul blanc .
La mer autour de nous était un voile gris animé de longs ondoiements . Elle expirait
un dernier souffle ; le linceul frissonna et il nous sembla qu'à l'intérieur de son enveloppe ,
Monsieur Lee faisait avec sa main un signe d'adieu .
Les deux hommes amenèrent le chariot jusqu'à l'ouverture du bastingage où on appuie
à quai l'échelle de coupée . Sans que Krant l'eut commandé , nous nous alignâmes sur
quatre rangs impeccables , les mousses devant et touchant presque le linceul , puis nous
- officiers - et derrière , les hommes d'équipage dans l'ordre hiérarchique .
Krant était debout près de la civière et il avait empoigné l'un des brancards .
Il parla par phrases coupées de silences car le capitaine est un maître dans la discipline
des cordes vocales : "Monsieur Lee , où sommes-nous ? ……. en mer de Chine diront
les cartographes ……. par 12°17 de latitude nord et 114°21 de longitude …………...
en réalité , nous ne sommes nulle part ………. n'est-ce pas , Monsieur Lee ? ………...
où êtes-vous en ce moment ? …"
Krant poussa le brancard de la civière vers le haut - il était serein - et Monsieur Lee
plongea , comme Hume quelques jours avant lui .
mardi 24 novembre 2015
PARADIS 45 . LES CONTRAIRES
- Dieu : "Sais-tu , Ève , que toute chose a son contraire ?"
- Ève : "…………?……….. T'as des bonbons ?"
- Dieu : "C'est une question d'équilibre …"
- Ève : "Des au miel ?"
- Dieu : "Premier tiroir à gauche … tu manges trop de bonbons , Ève … tu as
grossi ou je me trompe ?"
- Ève , élusive et farfouillant dans le tiroir : "Qu'est-ce que tu disais sur les contraires …
j'ai rien compris …"
- Dieu : "Toute chose a son contraire" . Dieu regarde les fesses d'Ève . Elle a grossi …
"La coccinelle se régale de pucerons mais de quoi vivrait-elle si je n'avais pas créé ces
bestioles … manger ou être mangé … pluie-soleil … ami-ennemi … chasseur-chassé …
jour-nuit … amour-haine … utile-nuisible ..;"
- Ève, toute en sucée : "Rudement bons !"
- Dieu : "Ève ! … tu m'écoutes ?"
- Ève : "Oui … les coccinelles …"
- Dieu : "Contraires … antithèses … oppositions … et Moi , au-dessus de la mêlée :
Semblable … Même … Un …"
- Ève : "………….?………….."
- Dieu : "Je me trompe … le Créateur a un contraire …"
- Ève : "C'est qui ?"
- Dieu , dans un soupir : "L'Homme … ce bousilleur …"
- Ève : "…………?……….. T'as des bonbons ?"
- Dieu : "C'est une question d'équilibre …"
- Ève : "Des au miel ?"
- Dieu : "Premier tiroir à gauche … tu manges trop de bonbons , Ève … tu as
grossi ou je me trompe ?"
- Ève , élusive et farfouillant dans le tiroir : "Qu'est-ce que tu disais sur les contraires …
j'ai rien compris …"
- Dieu : "Toute chose a son contraire" . Dieu regarde les fesses d'Ève . Elle a grossi …
"La coccinelle se régale de pucerons mais de quoi vivrait-elle si je n'avais pas créé ces
bestioles … manger ou être mangé … pluie-soleil … ami-ennemi … chasseur-chassé …
jour-nuit … amour-haine … utile-nuisible ..;"
- Ève, toute en sucée : "Rudement bons !"
- Dieu : "Ève ! … tu m'écoutes ?"
- Ève : "Oui … les coccinelles …"
- Dieu : "Contraires … antithèses … oppositions … et Moi , au-dessus de la mêlée :
Semblable … Même … Un …"
- Ève : "………….?………….."
- Dieu : "Je me trompe … le Créateur a un contraire …"
- Ève : "C'est qui ?"
- Dieu , dans un soupir : "L'Homme … ce bousilleur …"
lundi 23 novembre 2015
COTE 137 . 43 . AU FOND DU TROU
Je ne voyais plus que le ciel noir . Il était sans étoiles et avait la forme d'un
entonnoir . J'étais au fond , aspiré dans son tube , embourbé jusqu'à la taille .
Il pleuvait . Des barbelés avaient croché ma capote . Ils avaient planté leurs
pointes dans mon épaule et s'ingéniaient à m'enfoncer un peu plus . J'avais les
pieds joints dans un bruit de succion . Il pleuvait . Je m'enfonçais . D'autres
avaient fini comme ça . Je criai mais qui bombardait Montrepont ? .Je m'en-
fonçais et on bombardait Montrepont . A quoi bon ? . Je m'enfonçais jusqu'aux
aisselles . Mort au champ d'honneur . Porté disparu . On trouverait mes os en
labourant . Je criai . La lune , extraordinaire et brève , apparut dans un déchi-
rement . Je lachai mon Lebel . J'eus envie de dormir .
- "Alors , vieux frère … on prend un bain ?"
C'était Martial … Martial et Bertin .
entonnoir . J'étais au fond , aspiré dans son tube , embourbé jusqu'à la taille .
Il pleuvait . Des barbelés avaient croché ma capote . Ils avaient planté leurs
pointes dans mon épaule et s'ingéniaient à m'enfoncer un peu plus . J'avais les
pieds joints dans un bruit de succion . Il pleuvait . Je m'enfonçais . D'autres
avaient fini comme ça . Je criai mais qui bombardait Montrepont ? .Je m'en-
fonçais et on bombardait Montrepont . A quoi bon ? . Je m'enfonçais jusqu'aux
aisselles . Mort au champ d'honneur . Porté disparu . On trouverait mes os en
labourant . Je criai . La lune , extraordinaire et brève , apparut dans un déchi-
rement . Je lachai mon Lebel . J'eus envie de dormir .
- "Alors , vieux frère … on prend un bain ?"
C'était Martial … Martial et Bertin .
TROIS MOUCHES 44 . UNE FRONTIÈRE GRECQUE
"Le poste -frontière est là" dit Berthe , et elle posa l'ongle cramoisi de
son index sur le pli de la carte . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Dans cinq minutes , nous
entrerons en Grèce" ajouta-t-elle du bout des lèvres .
Le poste bourdonnait . Berthe posa sur ses lèvres un index à trois plis
et le bout de son ongle cramoisi : "Chut !" ; cinq mouches frontalières
entraient en Grèce .
"La Grèce est un ongle au bout d'un index de paille" dit Berthe en
posant sur mon chapeau ses lèvres cramoisies . "C'est si vrai" ajoutai-je
"que sa carte bourdonne entre les plis de cinq postes-frontières !"
son index sur le pli de la carte . Trois mouches vermeilles et merveilleuses
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . "Dans cinq minutes , nous
entrerons en Grèce" ajouta-t-elle du bout des lèvres .
Le poste bourdonnait . Berthe posa sur ses lèvres un index à trois plis
et le bout de son ongle cramoisi : "Chut !" ; cinq mouches frontalières
entraient en Grèce .
"La Grèce est un ongle au bout d'un index de paille" dit Berthe en
posant sur mon chapeau ses lèvres cramoisies . "C'est si vrai" ajoutai-je
"que sa carte bourdonne entre les plis de cinq postes-frontières !"
MONICA
Monica m'oppose souvent - je le vois à sa manière de s'asseoir
dans le couloir et de croiser les bras comme si toutes les choses
étaient définitives et que , quoique nous fassions , nous n'y pouvions
rien changer même si d'aventure (c'est une éventualité hautement
spéculative , dit-elle) les choses vacillaient sur leur base et venaient
perturber le cours paisible qui fait que notre vie est notre vie et pas
celle de nos voisins , si peu aventureuse et si éloignée de ce que ,
jeunes mariés et encore étudiants , nous avions rêvé - qu'elle ne voit
pas pourquoi nous changerions la moquette du salon .
dans le couloir et de croiser les bras comme si toutes les choses
étaient définitives et que , quoique nous fassions , nous n'y pouvions
rien changer même si d'aventure (c'est une éventualité hautement
spéculative , dit-elle) les choses vacillaient sur leur base et venaient
perturber le cours paisible qui fait que notre vie est notre vie et pas
celle de nos voisins , si peu aventureuse et si éloignée de ce que ,
jeunes mariés et encore étudiants , nous avions rêvé - qu'elle ne voit
pas pourquoi nous changerions la moquette du salon .
dimanche 22 novembre 2015
DESMOND 38 . GERALD
- "Allo , Desmond ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Le Président : "Montez , Desmond … que je vous présente"
Je monte . J'entre dans le Bureau Ovale . Ils sont trois .
- Le Président : "Ah , Desmond … vous connaissez Henry , dear Henry …
je vous présente Gerald notre nouveau Vice"
- Moi : "Honoré , Monsieur le Vice-Président"
- Le Président à Gerald : "Gerald … Desmond , le responsable de l'incinérateur"
- Gerald : "L'incinérateur ?"
- Le Président . Il lève les yeux au ciel : "Ben oui , Gerald … tous ces papiers ,
ces microfilms , ces bandes magnétiques … toutes ces saloperies à brûler !"
- Gerald : "Ces saloperies ?"
- Le Président , interloqué : "Quoi , quelles saloperies ?" . Il se tourne vers Henry
"Vous l'avez mis au parfum , Henry ?"
- Dear Henry : "I gave him a gentle hint , Mister President … je lui ai parlé à mots
couverts"
- Le Président : "Trop couverts , Henry … je vous avais prévenu" . A Gerald : "Enfin ,
Gerald , vous savez bien … la politique …"
- Gerald : "La politique ?"
- Le Président : "Vous savez ce que c'est … Gerald !" . A moi : "Expliquez-lui , Desmond"
- Moi : "Euh … Monsieur le Vice-Président … comprenez-vous , tout ce qu'on écrit …
- Le Président : "Tout ce qu'on écrit , Gerald"
- Moi : "… tout ce qu'on entend …"
- Le Président : "Gerald … tout ce qu'on entend"
- Moi : "… tout ce qu'on écoute et qu'on enregistre …"
- Le Président : "Ce qu'on écoute et qu'on enregistre , Gerald"
- Moi : "Tout cela et bien d'autres choses , Monsieur le Vice-Président …"
- Le Président : "… bien d'autres choses , Gerald"
- Moi : "… ne doivent pas …"
- Le Président : "… tomber dans des oreilles ou sous des yeux innocents … compris , Gerald ?"
- Gerald : "I'm afraid not , Mister President …"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Le Président : "Montez , Desmond … que je vous présente"
Je monte . J'entre dans le Bureau Ovale . Ils sont trois .
- Le Président : "Ah , Desmond … vous connaissez Henry , dear Henry …
je vous présente Gerald notre nouveau Vice"
- Moi : "Honoré , Monsieur le Vice-Président"
- Le Président à Gerald : "Gerald … Desmond , le responsable de l'incinérateur"
- Gerald : "L'incinérateur ?"
- Le Président . Il lève les yeux au ciel : "Ben oui , Gerald … tous ces papiers ,
ces microfilms , ces bandes magnétiques … toutes ces saloperies à brûler !"
- Gerald : "Ces saloperies ?"
- Le Président , interloqué : "Quoi , quelles saloperies ?" . Il se tourne vers Henry
"Vous l'avez mis au parfum , Henry ?"
- Dear Henry : "I gave him a gentle hint , Mister President … je lui ai parlé à mots
couverts"
- Le Président : "Trop couverts , Henry … je vous avais prévenu" . A Gerald : "Enfin ,
Gerald , vous savez bien … la politique …"
- Gerald : "La politique ?"
- Le Président : "Vous savez ce que c'est … Gerald !" . A moi : "Expliquez-lui , Desmond"
- Moi : "Euh … Monsieur le Vice-Président … comprenez-vous , tout ce qu'on écrit …
- Le Président : "Tout ce qu'on écrit , Gerald"
- Moi : "… tout ce qu'on entend …"
- Le Président : "Gerald … tout ce qu'on entend"
- Moi : "… tout ce qu'on écoute et qu'on enregistre …"
- Le Président : "Ce qu'on écoute et qu'on enregistre , Gerald"
- Moi : "Tout cela et bien d'autres choses , Monsieur le Vice-Président …"
- Le Président : "… bien d'autres choses , Gerald"
- Moi : "… ne doivent pas …"
- Le Président : "… tomber dans des oreilles ou sous des yeux innocents … compris , Gerald ?"
- Gerald : "I'm afraid not , Mister President …"
RÈGLEMENT DE COMPTES EN PATAGONIE
Ça y est .
J'ai descendu Luciano Marquez .
Ça devait arriver … une balle en pleine tête … je lui avais pourtant interdit
d'approcher … il était à moins de trois mètres de mes barbelés …
… Je sais … à trois mètres , c'est chez lui … mais ses intentions étaient mauvaises …
Crois-moi .
Qu'est-ce qu'il faisait à trois mètres de la clôture quand sa propriété court sur douze
lignes de crêtes ? … je vais te le dire : ce gars-là n'en avait jamais assez … une clô-
ture , ça lui tournait les tripes !
Il n'était pas armé qu'ils disent ! … et la tenaille qu'il avait dans les mains , c'était quoi ?"
Je l'ai pas loupé . A trois mètres , je pouvais pas …
Je l'ai laissé là-bas … pas question que je mette un pied chez lui … j'ai du respect pour
la propriété , moi … Marquez , il a bien assez de peons pour l'enterrer …
Allez va … te fais pas de soucis .
J'ai descendu Luciano Marquez .
Ça devait arriver … une balle en pleine tête … je lui avais pourtant interdit
d'approcher … il était à moins de trois mètres de mes barbelés …
… Je sais … à trois mètres , c'est chez lui … mais ses intentions étaient mauvaises …
Crois-moi .
Qu'est-ce qu'il faisait à trois mètres de la clôture quand sa propriété court sur douze
lignes de crêtes ? … je vais te le dire : ce gars-là n'en avait jamais assez … une clô-
ture , ça lui tournait les tripes !
Il n'était pas armé qu'ils disent ! … et la tenaille qu'il avait dans les mains , c'était quoi ?"
Je l'ai pas loupé . A trois mètres , je pouvais pas …
Je l'ai laissé là-bas … pas question que je mette un pied chez lui … j'ai du respect pour
la propriété , moi … Marquez , il a bien assez de peons pour l'enterrer …
Allez va … te fais pas de soucis .
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