jeudi 21 janvier 2016

DESMOND 43 . CIA

- "Vous comprenez , Desmond , ces gars-là sont des clowns qui lisent les journaux !"

    Le Président tempête . Il est debout et , en me parlant , il tripote les rapports posés
sur son bureau . Moi aussi je suis debout , face à lui .

- Moi : "Monsieur le Président … de qui parlez-vous ? … si je puis me permettre ..."
- Le Président : "Desmond ! … vous me demandez qui ? … enfin , Desmond ! … ces
types de la CIA … ce qu'ils pensent m'apprendre , mon laitier le sait !"
- Moi : "……………….."
- Le Président . Il s'asseoit , ou plutôt : il se laisse tomber dans son fauteuil : "… et je ne
parle pas des opérations secrètes à l'étranger ! … vous connaissez la dernière ?"
- Moi : "Euh … non , Monsieur le Président"
- Le Président , stupéfait : "Vous êtes pourtant le destructeur des potins … vous ne savez
pas ? … ils ont tenté de recruter un chanteur français !"
- Moi : "Un chanteur français , Monsieur le président !?"
- Le Président : "Oui … devinez qui ?"
- Moi : "Frank Alamo ? … Gilbert Bécaud … Hugues Auffray ?"
- Le Président : "Non … non …" . Il chante : "La-la-la … vous reconnaissez ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Président …"
- Le Président : "… une fille comme toi …" . Il chante : "La-la-la … et ça , ça vous dit
quelque chose !? … Desmond !"
- Moi : "… N… non …"
- Le Président : "Dis-moi oui … Desmond , vous êtes nul !" . Il chante : "La-la-la"
- Moi : "… je suis désolé , Monsieur le Président"
- Le Président : "C'est le Mashed Potatoes ! … un tube , Desmond ! … et l'auteur , c'est … ?"
- Moi : "Vraiment , je ne vois pas , Monsieur le Président"
- Le Président : "Lucky Blondo ! … le rock français ! … la voix de velours !"
- Moi : "I'm sorry , Mister President … je ne connais pas ce monsieur …"
- Le Président , abasourdi : "Desmond ! … une des plus grandes stars françaises ! … vous
n'aimez pas la musique ?"
- Moi : "Monsieur le Président , je suis un fan de musique … j'en écoute tous les soirs"
- Le Président : "… mais pas celle-là … vous c'est Bach … Mozart ! … vous êtes snob ,
Desmond !"
- Moi : "………………"
- Le Président : "Ces cons ont essayé de le recruter …"
- Moi : "Dans quel but , Monsieur le Président ?"
- Le Président . Il hausse les épaules : "On leur demande de recruter … alors , ils recrutent !"

NIKI

    Niki est une boîte …

    J'ai beau l'interroger , elle reste fermée .

    J'essaie de rentrer dans son jeu , rien à faire : elle est fermée
de l'intérieur . Chaque matin , elle s'asseoit devant moi dans
un coin du salon , m'infligeant l'incompréhensible présence
de son fard à paupières (Eye tint obsidian de Giorgio Armani).

    "Niki , Niki ! …" , répondra-t-elle jamais ?

mardi 19 janvier 2016

SALE TEMPS

    Les nuages du week-end furent d'incontestables nuages bas mais de quel genre
et , dans leur genre , de quelle variété ? . Le premier qui se présenta , poussé par un
fort vent d'ouest , me sembla un cumulus congestus des plus classiques , conforme
à la photo 1 de la page 26 , puisque son extension verticale était forte et ses protubé-
rences avaient l'apparence de dômes . Je fis part à Simone de mes supputations …
Elle m'arracha le livre des mains et haussa les épaules . Ça , un cumulus congestus !?
et son regard sardonique allait de l'incarnation de nuage qui nous passait dessus à la
photo 1 de la page 26 . Elle objecta (Simone fait de l'objection un système) en tapo-
tant du dos de la main la photo 2 de la page 27 qu'on avait affaire ici à un cumulus
mediocris … jamais de la vie à un congestus ! …et que si j'inaugurais ma nouvelle
science avec une erreur aussi manifeste ! … mais bien sûr , un médiocris ! … où
avais-je vu des convections thermiques d'air chaud ? … un 14 novembre ! … pour-
quoi pas pendant que j'y étais un strato-cumulus stratiformis ou … ah , ah ! … un
altocumulus lenticularis ! … non , non … mediocris … cumulus mediocris … et
Simone me colla le livre ouvert en travers de l'estomac . Que c'est joli les nuages dans
le ciel mais il y a sur le sol les feuilles tombées des arbres et , dans l'abri de jardin , un
râteau parfaitement adapté à mes deux bras … que si je voulais bien faire parenthèses
de mes impayables rêveries … Je contrattaquai par le biais de la mécanique céleste …
qu'au bout d'une révolution tropique on est revenu au point de la mort des feuilles …
mortes de mort cyclique … on n'allait pas les ramasser et les raccrocher aux branches …
sommes-nous condamnés à la nécessité comme la bernache sur les routes de Sibérie ?
n'y a-t-il pas quelque part une tangente à ce temps rotatif ? …les nuages par exemple ,
congestus ou mediocris ! … leur majestueuse échappée … je clouai le bec à Simone .
Mais , bien que victorieux sur le plan théorique , j'empoignai le râteau pour la besogne
équinoxiale et , de la journée , je ne levai plus le nez . Passèrent sur mes arbres dévastés
des cumuli de toutes formes .

lundi 18 janvier 2016

KRANT 48 . LOCKE

    A la retraite , Krant (mais pouvait-il remplacer Hume ?) adopta un chat .

    Son nom était Loch ; c'est ainsi que je l'orthographiais quand j'écrivais
mon journal . Mais , vérification faite à la source , le capitaine m'apprit que
son chat portait le nom d'un ami à lui , mort et enterré depuis à peu près
trois siècles (!?) et fondateur de l'école sensualiste : Locke .

    Je lui demandai ce qu'on pouvait bien enseigner dans une telle école car ,
pour moi , une école est faite pour apprendre à lire et à compter .

- Krant : "Pensez-vous , chef , que l'idée de Beau est innée ?"
- Moi : "Euh , capitaine … je sais quand un bateau est beau … un nuage …
un coucher de soleil … une belle fille , je sais reconnaître ..;"
- Krant : "Alors , vous êtes de l'école sensualiste ..."

    Et il me laissa en plan sur la darse n°5 ; Locke , le chat noir était sur ses talons ...

dimanche 17 janvier 2016

PARADIS 48 . MAUVAISE NOUVELLE

    Dieu ne donne plus signe de vie … Ève frappe à la porte de son atelier .

- "Di-Di , tu es là ?" . Elle est inquiète . Pas de réponse . Elle actionne le loquet :
le vide résonne . La porte est fermée de l'intérieur . Ève tambourine .
- "Di-Di , réponds-moi !" . Elle fait le tour de l'atelier . Des herbes coupantes et
des vilaines ronces ont envahi les parterres . Les volets , derrière , sont pareil fermés .
Ève secoue les vantaux : "Di-Di ! … Di-Di ! … Di-Di !"
- Retour à la porte d'entrée . Elle prête l'oreille au silence des espaces infinis . Un
bruit à l'intérieur . "Di-Di ? … tu es là ?" . Glissement de savates .
- Ève : "Ouvre-moi !"

    Bruit de serrure . Chaîne de sécurité . Dans l'entrebâillement , un visage blafard ,
barbe hirsute … voix blanche :
- Dieu : "Qui va là ?"
- Ève : "Mais c'est moi Di-Di ! … ça va pas ?"
- Dieu reconnaît sa créature . Soupir : "Ève …" . Il libère la chaîne et , sans ouvrir
la porte , il regagne le lit-pliant où il dort depuis une éternité . "Entre !"
- Ève entre . Capharnaüm . Désordre . Accablement . Vaisselle pas faite . Lessive
pas faite . Poussières pas faites . Création à l'arrêt . Dieu s'est recouché , en chien de
fusil , tourné vers le mur .
- Ève : "T'es malade ?"
- Dieu . Il bougonne : "T'as pas lu les nouvelles ?"
- Ève : "Non … je sais pas lire …"
- Dieu . Il marmonne .
- Ève : "Qu'est-ce que tu dis ? … j'ai pas compris"
- Dieu : "Adam"
- Ève : "Adam ? … qu'est-ce qu'il a fait ?"
- Dieu , se retournant à moitié : "Il a rien fait … il a dit quelque chose … il l'a même
écrit …"
- Ève : "Qu'est-ce qu'il a écrit ? … dis-moi …"
- Dieu : "Dieu est mort …"

samedi 16 janvier 2016

DESMOND 42 . DEUX MINUTES

- "Ah , mon cher Desmond … une fois de plus , vous allez me sauver la vie !"

    Le Président me rattrape dans le couloir qui mène à l'ascenseur de l'incinérateur .

- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Lui : "J'ai dans une demi-heure une réunion avec la crème de la physique fonda-
mentale … Desmond … je dois vous avouer que j'ai du mal avec la règle de trois"
- Moi : "Monsieur le Président … c'est assez simple … je peux vous expliquer"
- Lui : "Non , Desmond … pas le temps … une autre fois … la règle de trois peut
attendre … pouvez-vous m'exposer en deux minutes chrono les tenants et les
aboutissants de la relativité générale ?"
- Moi : "…….?…… Mister President !? … deux minutes , c'est un peu court"
- Lui : "… dans les grandes lignes , Desmond !"
- Moi . Je pose sur la moquette les documents à détruire : "Je dois avant toute chose
vous parler d'une des conclusions de la théorie de Maxwell"
- Lui : "… Maxwell ? … jamais entendu parler …"
- Moi : "La vitesse de la lumière , Mister President , est égale à 300.000 km/s quel
que soit le mouvement de celui qui l'observe"
- Lui . Il fronce les sourcils : "Vous voulez dire que la vitesse de la lumière est
constante ?"
- Moi : "Yes , Mister President … la loi d'addition des vitesses de Galilée ne vaut pas
pour la lumière !"
- Lui : "…………….?……………"
- Moi : "A partir de là , Einstein a introduit le concept d'espace-temps"
- Lui : "Ah , l'espace-temps … j'ai vu ça à la télé … dans des films de science-fiction !"
- Moi : "L'espace et le temps sont impossibles à démêler , Monsieur le Président …"
- Lui . Il consulte sa montre : "Il vous reste une minute , Desmond et je file … la
réunion est à 200 mètres par le couloir C et ces gars-là sont à l'heure !"

vendredi 15 janvier 2016

COTE 137 . 46 . NOS MÉDAILLES

    Un général vint . Il en venait parfois dans notre tranchée .

    On nous fit nettoyer le boyau de fond en comble . Nous le débarassâmes de ce qui
l'encombrait : des ferrailles tordues , des sacs de sable éventrés , des éclats d'obus , des
rats gazés , des restes humains et des cadavres entiers . Mais il pleuvait , et quoique nous
eussions pelleté jusqu'à l'arrivée du général , notre tranchée n'avait rien du Boulevard
Malesherbes . C'était un cloaque et nous ne pûmes dérouler le tapis rouge .

    Ce général était un grand homme sec , impeccable sur lui , moustache gominée et le
torse jeté en arrière . Une automobile à chenilles le déposa au bord de la casemate . Nous
étions alignés dans la tranchée . Le général nous passa en revue . Sur chacun il fixait son
beau regard bleu et hochait la tête d'un air grave et entendu : nous étions entre braves ...

    Un obus de 105 passa très haut . Le général rentra la tête dans ses épaules luxueusement
galonnées et il ferma les yeux . Nous ne bougeâmes pas d'un poil car nous savions à
l'oreille que cet obus n'était pas pour nous mais peut-être (et probablement) destiné à nos
artilleurs . Le général reprit sa progression dans un bruit de succion . Il tenait ses gants
serrés derrière le dos .

    Une marmite passa nettement plus bas en sifflant gravement . Le général s'accroupit au
fond de la tranchée . Il lâcha ses gants et mit les deux mains sur sa tête . Nul ne cilla ni ne
tressaillit car , dans cette octave , la marmite était une erreur de tir et elle s'écraserait 500
mètres derrière nos lignes . Le général se releva , fit demi-tour , ne ramassa pas ses beaux
gants de peau , salua promptement notre capitaine et s'engouffra dans son auto-chenilles .
Nous remarquâmes que le fond de sa culotte était tâché de boue .

    Martial sortit de la tranchée et se mit à courir derrière l'automobile qui s'éloignait en
cahotant . Il criait :
    "Mon général , mon général ! … nos médailles , nos médailles !? … vous oubliez nos
médailles !"