lundi 21 mars 2016

SORTIR DU NUCLÉAIRE

    C'est de bonne logique : sortir de quelque part , c'est entrer dans autre chose .
On ne peut pas être à la fois dedans et dehors ; à part le cas extrême de Dieu le 
Père , on est ici ou là . Or donc (hors donc ?) , si nous sortons de l'aveuglante
clarté du nucléaire et piquons dans ce clair-obscur qu'on appelle pénombre et
dont l'icône a forme de bougie , c'est un voyage retour dans la nuit des temps ,
celle - immense - des chasseurs-cueilleurs inventeurs du feu , celle aussi où ,
après le coucher du soleil , un demi-jour puis l'obscurité porteuse de contes à
faire dresser les cheveux sur la tête investissaient les logis (là tremblaient à la
flamme le papier ultra-fin d'un Ancien Testament et les lamentations de Jérémie :
"Il m'a conduit et fait marcher dans les ténèbres et non dans la lumière") , celle
d'avant Joseph Swan , le type qui eut l'idée (lumineuse ?) de porter à incandes-
cence un fil de tungstène . Ce comme-back du sombre fera-t-il l'humanité plus
égale ? … non . Car nous , les pauvres , userons du brûle-jonc au suif de boeuf
quand l'or des nantis miroitera aux cierges en cire d'abeille à 200 dollars le kg .
La vie sera-t-elle plus aimable ? … non … Elle ne le sera ni plus ni moins … On
y verra à deux mètres au mieux . Les turpitudes lointaines nous seront épargnées
et les glorieuses actions de l'autre bout du monde inconnues . A moins qu'un crétin 
génial nous trouve un truc qui fera de chaque nuit un enchantement : l'éclairage
au ver luisant , par exemple .

dimanche 20 mars 2016

KRANT 54 . VAGUE À L'ÂME

    Autre souvenir . Sur une mer australe . Je croise le quartier-maître sur le pont et
voilà qu'il m'agrippe par la manche .

- Toms (c'est son nom ) : "T'attends quoi toi ?"
- Moi : "Lâche-moi Toms , qu'est-ce qui te prends !?"

    Et il me secoue et je vois son regard humide .

- Toms : "T'attends quoi ? … et moi , j'attends quoi ? … la fin du jour ? … la fin de
l'année ? …"

    Comme souvent dans ce genre de circonstance , un nuage passe , plein d'eau . Toms
le laisse filer par bâbord sans me quitter des yeux ; son souffle sent le kvas .

- Toms : "On attend que le soleil revienne ? … qu'est-ce que t'en penses ?"

    Ce que j'en pense , il s'en fiche . Il laisse tomber ses deux pognes sur son ciré .

- Toms : "Peut-être qu'on n'attend rien … les plantes attendent l'eau et la lumière … Hume
attend son corned-beef … on attend de savoir comment ça finit … le dénouement … la
fin des haricots (c'est une expression de chez nous ; comment la traduire en français ?) …
la venue du messie … le jugement dernier …"

    Une goélette diablement toilée croise notre route à un demi-mile . C'est un évènement
sur ces mers désertes et cependant Toms n'y prête aucune attention .

- Toms : "On attend de se réveiller … on attend des explications … on n'arrête pas
d'attendre … on attend …"

    Toms regarde nos pieds entre nous .

- Krant : "Vous deux ! … je vous attends au rapport !"

samedi 19 mars 2016

PARADIS 54 . LE MOT DE TROP

- Dieu : "Allo ?"
- Le Secrétaire Perpétuel : "Allo ! … à qui ai-je l'honneur ?"
- Dieu : "A … à … mais vous-mêmes , qui êtes-vous ?"
- Le S-P : "Le Secrétaire Perpétuel"
- Dieu : "Oh ! … je ne pensais pas vous avoir en direct … comment allez-vous ,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel ?"
- Le S-P : "Je vais le mieux possible … bah ! … il y a l'âge ! … que puis-je pour vous ?"
- Dieu : "Je voulais savoir … la rédaction du dictionnaire … c'est bien la mission de votre
Académie ?"
- Le S-P : "En effet , cher Monsieur , c'en est une"
- Dieu : "Vous arrive-t-il de supprimer un mot ?"
- Le S-P : "C'est rare … mais cela peut arriver …"
- Dieu : "A quelle occasion ?"
- Le S-P : "Un mot dont l'usage est archaïque , que plus personne n'emploie … que plus
personne ne comprend"
- Dieu : "Par exemple ?"
- Le S-P : "Baladinage"
- Dieu : "Très joli ! … qu'est-ce que c'est ? … comment dites-vous ?"
- Le S-P : "Baladinage … c'est … c'était un nom masculin … c'est une plaisanterie dans le
genre bouffon … plus personne n'emploie ce mot … alors , pourquoi le conserver dans
notre dictionnaire ? …"
- Dieu : "Dommage !"
- Le S-P : "Nous avons supprimé nigauder … c'est s'amuser à des riens … ou chapechute …
c'est un coup de bol provoqué par une négligence … chapechute , on trouve ça dans La
Fontaine ! … papalin est un partisan du pape … grenuche … etc … mais pourquoi cette
question , cher ami ?"
- Dieu : "Euh … il y a un mot que j'aimerais soumettre à votre expertise … à vrai dire ,
il correspond à une chose dont je suis l'auteur … le créateur , devrais-je dire … bien invo-
lontaire …"
- Le S-P : "………..?………. Je ne …"
- Dieu : "Une chose que j'ai créée le huitième jour … j'étais fatigué … une erreur dans les
dosages … un accident de laboratoire …"
- Le S-P : "Mais de quoi s'agit-il ? …"
- Dieu : "Vous n'imaginez pas , cher Secrétaire Perpétuel , comme je m'en veux ! … vous
devez … vous devez m'aider ..;"
- Le S-P : "… Cher Monsieur … en quoi puis-je …"
- Dieu : "Cependant , Monsieur le Secrétaire Perpétuel … la suppression d'un mot suppri-
me-t-elle la chose ?"
- Le S-P : "Certes non ! … nous avons supprimé exacteur mais pas ceux qui commettent
des exactions !"
- Dieu : "Nom de Dieu !"
- Le S-P : "Oh … cher ami … surveillez …
- Dieu : "Nom de nom de nom de Dieu !! … c'est foutu !"
- Le S-P : "Calmez-vous , palsambleu ! … quel est donc ce mot qu'il vous plairait voir
sortir de notre dictionnaire ?"
- Dieu : "… MAL …"

vendredi 18 mars 2016

COTE 137 . 52 . LE GUEN

    Perm' ...

    Sur le chemin qui nous éloignait du front mais où on n'était pas à l'abri d'une
marmite ennemie , Martial me proposa de faire un crochet , "par là" dit-il , en sor-
tant de sa poche un de ses plans foireux . Un de son village était artilleur sur nos
arrières .

- Moi : "Tu es sûr que c'est par là ?"
- Martial , air faussement surpris : "Oui … tu verras … Le Guen est un gars épatant …
il ne pense qu'à rire …"
- Moi : "Il est peut-être mort …"
- Martial : "Le Guen !? … mort !? … ah , ah !"

    Nous longeâmes ce qui avait été une forêt , traversâmes ce qui avait été un hameau
et débouchâmes sur un tertre dans un effroyable tintamarre . Trois pièces étaient à demi-
enterrées que chargeaient une quinzaine d'artilleurs . Les culasses étincelaient de fureur ,
elles ruaient . Il me sembla qu'elles bavaient . Elles éjectaient les douilles qui tintaient
dans les bizarres séquences de silence en tombant sur le sol . Les trois canons fumaient
et crachaient sur le ciel noir leurs ogives . La batterie résonnait comme un orgue . C'était
donc cela qu'on entendait battre derrière nos lignes comme le coeur de la guerre !

    Les obus à expédier étaient alignés sur des claies . Une poussière chaude sortait de
partout : des affuts , des tubes , des lumières , des culasses , du sol tremblant et des
artilleurs eux-mêmes . D'Ypres à Verdun , il pleuvait . Ici , pas une goutte n'aurait pu
toucher terre .

    Nous nous approchâmes de la première pièce . Un gars , couleur de craie , se tourna
vers nous .

- Martial , les mains en porte-voix : "Le Guen ?"
- Le gars fit un geste vague qui signifiait : 'Là-bas !"

    Là-bas , il y avait trois croix et un casque sur chacune . Sur l'une : "Ael Le Guen .
Caporal chef . 206e Régiment d'Artillerie"

- Martial : "Sacré nom d'un chien !! … Le Guen ! …"

TROIS MOUCHES 53 . LOVE AND CAR

    Quand nous arrivâmes au terrain , déjà les voitures étaient entassées sur les
bas-côtés de la route et offraient au soleil intense leurs carcasses brûlantes . "Quel
bordel !" s'exclama Berthe et , de la main qui ne tenait pas le volant , elle chassa
les trois mouches vermeilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux
de paille .

    Quand nous arrivâmes du côté du bordel , déjà trois merveilleuses en bas vermeils
offraient aux mains leur terrain brûlant . Un soleil intense s'était entassé sur les carcasses
des voitures et , sur la route , la paille des chapeaux à volants bourdonnait d'exclamations !

    En tenant le volant de notre voiture , Berthe sans bas s'offrait à mes mains . Elle avait un
côté intense comme un soleil brûlant . "Bordel , tu bourdonnes merveilleusement !"
s'exclama-t-elle quand nous arrivâmes par la route au terrain entassé de carcasses . Alors
elle chassa les mouches de son chapeau de paille .

mercredi 16 mars 2016

DESMOND 48 . WATERGATE

    21 Mars 1973 . Au moment où j'allais entrer dans le Bureau Ovale , j'entends
la voix du Président à travers la porte :
- "Nous pourrions avoir ça … vous pourriez avoir un million de dollars . Vous
pourriez l'avoir en liquide (in cash) . Je sais où cela pourrait être pris . Ce n'est pas
facile , mais ça pourrait être fait . Mais la question est : qui diable s'en chargerait ?
Une idée là-dessus ?"

    Je frappai .

- Le Président (très énervé) : "Come in !"

    J'entre . John Dean , le conseiller juridique , est affalé dans un fauteuil . Ses yeux
sont cernés .

- Le Président : "Ah , Desmond ! … j'ai besoin de vous … asseyez vous"

    Je salue Monsieur Dean et m'assois .

- Le Président : "J'ai … enfin , Monsieur Dean … John … (il désigne Monsieur Dean
du menton) … il a besoin d'une petite somme … euh … disons une somme rondelette ...
in cash …"
- Moi : "………….."
- Le Président : "Vous pourriez vous en charger ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … de quel montant ?"
- Le Président est debout derrière son bureau . Il me jauge du haut de son mètre quatre
vingt quatre . Un reliquat de whisky tourne dans le fond de son verre : "D'une certaine
somme …" . Il se tourne vers le conseiller : "Quelle somme , John ?"
- John Dean . Il s'est enfoncé un peu plus dans son fauteuil : "Pas mal d'argent …"
- Silence . Le Président vide son verre et le pose sur le plateau de son bureau : "… Un
sacré paquet de dollars … qu'en pensez-vous , Desmond ?"
- Moi : "Euh … Mister President … euh …"
- Le Président : "C'est que , Desmond , nous avons une sale histoire sur les bras"
- Moi : "…….?…….."
- Le Président : "Nous avons mis nos oreilles où nous n'aurions pas dû" . Au conseiller :
"Bon , John … hell ! … expliquez-lui !"
- John Dean . J'ai l'impression qu'il va disparaître sous son siège : "Ok , Desmond …
nous avons a big problem … something to nip in the bed (pour ceux qui ne savent pas
encore parler anglais : quelque chose à étouffer dans l'oeuf) … j'ai besoin de … en
liquide … de … de …"
- Moi : "… de un million de dollars , Monsieur le Conseiller ?"
- Yeux exorbités de mes deux interlocuteurs . Le Président : "Comment le savez-vous !?"
- Moi , modeste : "Oh … c'est mon métier , Mister President …"

LEBANON

    Lebanon est une ville incontestablement dynamique . Elle se trouve sur le Swan ,
une rivière qui rejoint le Missouri au niveau d'Oahe Reservoir dans l'ancienne réserve
indienne . Au 30e étage , derrière les stores translucides de mon bureau tirés sur les
écrans placés à contre-jour , l'immense plaine du nord se dilue dans d'innombrables
cours d'eau - Rabbit Creek , South et North Fork , Cannon Ball - jusqu'au point final
des Blacks Hills , ombre maigrelette à 150 miles ouest …

    Qui se souvient de Wolf Robe ?

    Les habitants de Lebanon ont tourné le dos à l'histoire . Il subsiste à l'angle de
Cheyenne Road et Dull Knife Avenue un musée de taille moyenne tenu par un employé
polyvalent : guichetier , gardien , guide et conservateur , au chômage technique . Personne ,
depuis des lustres , n'a franchi son portail , personne ne se soucierait de briser l'une de ses
vitrines crasseuses pour faire main basse sur trois plumes d'oiseau de paradis ou une tunique
miteuse , personne ne se préoccupe de savoir qui les a portées et pourquoi , et dans quelle
circonstance , et personne ne s'embarrasse d'enrichir les collections . Lebanon vit à l'heure
de l'intelligence artificielle . On s'obsède de combinatoire et d'heuristique , on s'absorbe
dans des systèmes experts .

    La géographie elle-même est abandonnée aux portes de la ville . Qu'importe ces plaines
du nord vides d'hommes et de connections puisqu'ici on communique par machines inter-
posées avec la terre entière ?

    Qui se souvient de Wolf Robe ? . Qui se souvient de sa tragique saga ?