vendredi 25 mars 2016

DAGFRID

    C'est en Grèce que je l'ai rencontrée et c'est en Grèce que je l'ai épousée dix jours
plus tard . Ce voyage n'était pas une bonne idée . D'ailleurs , c'est en Suède que je de-
vais passer mes vacances avec mes parents . Mais les choses sont ainsi faites - et qui
ne voit qu'elles ne se font pas toujours comme nous l'avons prévu - que , cette année-
là , c'est en Grèce que j'ai planté ma tente et pas , comme d'habitude , en Suède . L'iro-
nie de l'affaire , c'est que Dagfrid est suédoise , que depuis toute petite elle passe l'été
dans un camping de Malmö , camping où mes parents louent tous les ans au mois d'août
le même mobil-home , camping où je n'ai jamais croisé Dagfrid . Et je tombe bêtement
amoureux de cette fille , ses tresses blondes , son teint rose , à Hykonos .

jeudi 24 mars 2016

KRANT 55 . MAMBUCABA

    Nous étions attendu le lendemain à Angra Dos Reis . Au lieu de mouiller dans
la baie de la grande île , passablement chahutée ce soir-là , nous engageâmes le Kritik
dans l'embouchure de la rivière Mambucaba où le capitaine savait trouver un petit
hâvre du même nom : Mambucaba .

    J'aimais ces escales insolites et celle-ci l'était plus qu'aucune autre . C'était un lieu à
l'abandon , juste à l'écart du mouvement et des flux de commerce . On voyait au-delà
du ponton-grue branlant où tant bien que mal nous avions assuré le Kritik les flots gris
acier de l'Atlantique . Mais ici , l'eau stagnait depuis le Déluge , la jungle descendue de
la sierra avait investi les membrures d'un cargo à demi-coulé et une végétation crypto-
gamique en venait à bout à force de patientes moisissures . Dans une gargote de fond
de port , trois indiens jouaient aux dominos à la lueur d'une paire de lampions où des
insectes autochtones s'acharnaient à se brûler les ailes . Et pourtant , de ce cloaque
montait le soupir désinvolte de la paix . Je décidai de descendre sur le ponton et d'y
faire quelques pas , les mains dans les poches . Deux ombres m'avaient précédé :
Monsieur Lee et Hume étaient assis l'un à côté de l'autre au bout de cet édifice délabré .

PARADIS 55 . L'ÉTRANGER


    Dieu est assis sur son tabouret d'atelier , épaules basses comme si lui pesait la masse
des créatures . Il a enfoui ses mains dans le plastron de sa salopette . Sur l'établi : une
Grande Cigale (Lyristes Plebejus) en cours de montage . Ève se tient derrière le Créa-
teur ; elle a posé une paume tendre sur la nuque divine .

- Ève : "Tu déprim' ?"
- Dieu : "Ma pauvre Ève ! … ça ne va pas fort … un étranger … je suis un étranger …
tu sais ce que c'est ? … non , tu ne sais pas … c'est un type qui survit derrière une fron-
tière … une frontière , Ève ! … douane ! zoll ! papier ! … dehors , l'étranger , on ne
passe pas … pas de ça chez nous ! … barbelés , check point , chevaux de frise , tout le
tintoin … je suis un étranger … on ne veut plus de moi là-bas … (soupir) … tu as des
nouvelles d'Adam ? … non , bien entendu … aux champs avec son araire … son trac-
teur … son trépan à fouiller le sous-sol à la recherche de je ne sais quoi … à abattre mes
arbres … à saloper mes rivières … la mer … ses pesticides … sûr de lui … moi , homme ,
je sais faire … do it yourself … pas besoin d'un créateur … effacé , Dieu est mort … pire
que mort ... un étranger , Ève , s'il passe la frontière sans papier , on met la main dessus ,
on le secoue et on le jette dans un camp … après , on le fout à la porte et on lui dit de ne
pas se repointer , sinon … ou on le garde pour l'exploiter , ça lui apprendra à venir nous
casser les … moi , rien … je n'existe plus … n'ai jamais existé … ne suis plus un problè-
me … je suis une fable , une invention … une menterie pour bigotes … tu comprends ,
Ève ?"
- Ève : "J'ai rien compris du tout !"
- Dieu . Il se lève en s'agrippant à l'établi : "Bon , je termine cette Grande Cigale et ,
ouste , au lit ! … je suis crevé"

mercredi 23 mars 2016

COTE 137 . 53 . SOLEIL

    Il y eut en 1917 une éclaircie d'un quart d'heure . La pluie cessa de tomber et la lumière
fut … Stupéfaits , les artilleurs des deux bords se figèrent au pied de leur affut , les bras
chargés d'obus . Sourd et vide , tel nous apparut le monde . A l'intérieur de ces minutes
pétrifiées on aurait , sur la ligne de front , perçu un claquement de dents . Pas un bruis-
sement de feuilles . De feuilles , il n'y en avait plus . Pas de branches et pas d'arbres où
les accrocher , pas un chant d'oiseaux , pas de frondaisons où percher , trouver pitance
et faire son nid … Pas l'écho d'une fête villageoise car Montrecourt s'était enfoncé dans
la boue … pas de beuglements , pas d'angélus …

    De vie ? : un reliquat au fond du cloaque , rats et poilus , et ceux-ci les yeux plissés
regardaient le soleil comme des cauchemardeurs au sortir de leur rêve .

- Martial chuchotant à mon oreille : "Qu'est-ce qu'il nous fait celui-là ? … de quoi qui se
mêle ? …"
- Moi , sur le même murmure : "De qui parles-tu ?"
- Martial : "……………….."
- Moi : "………….?………"
- Martial , furieux : "On l'a pas invité !!"
- Moi : "De qui parles-tu , bon sang !?"
- Martial : "Du soleil , pardi !!"

    Dieu merci , un sombre nuage vint fermer cette parenthèse imbécile . Les ténèbres
rapetissèrent le monde à sa tragique taille pendant qu'une eau réparatrice rafraîchissait
nos capotes . Nos artilleurs et ceux d'en-face enfournèrent leurs outils de destruction .

    A chacun son métier ...

TROS MOUCHES 54 . BRIGADES ROUGES


    Berthe dormait à poings fermés ; trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdon-
naient contre mon chapeau de paille . Quand la berline s'engagea dans la rue Garibaldi ,
mon coeur s'emballa . Le fanion , le long capot , les mains gantées du chauffeur et les
vitres teintées frôlèrent la façade de l'hôtel où , au premier étage , j'étais assis au bord du
lit défoncé . Le détonateur tremblait entre mes doigts ; encore cent mètres et c'en serait
fini …

    Le chauffeur dormait à l'hôtel Garibaldi , au premier étage . La rue était défoncée et
les berlines qui n'en finissaient pas d'y engager leur capot faisaient trembler son lit et les
vitres de la façade . Son coeur bourdonnait comme une mouche dans un poing fermé .
A cent mètres , Berthe , les mains gantées , déballait un fanion et un détonateur de son
chapeau de paille .

    Elle dormait à poings fermés sur un lit défoncé , au premier étage . Trois mouches frô-
laient mes mains gantées où bourdonnait un détonateur . Quand le chauffeur y engagea
la berline aux vitres teintées , la rue Garibaldi trembla sur cent mètres et c'en fut fini de la
façade de l'hôtel et de Berthe . J'emballai son coeur , ses longs doigts merveilleux et son
chapeau de paille dans un fanion vermeil .

mardi 22 mars 2016

DESMOND 49 . LES POMPIDOU

    Bureau Ovale . Je suis assis en face du Président . Il me tend une feuille de
papier en travers  du bureau .

- "Lisez ça , Desmond !"

    Je prends la feuille .

- "C'est le discours que je dois prononcer ce soir dans la Yellow Oval Room …
lisez ! … je reçois les Pompidou"

    Je lis le manuscrit raturé du Président . C'est désolant de platitude et bourré de lieux
communs .

- Le Président : "Alors ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … bien … c'est très bien …"
- Lui : "Vous trouvez ?"
- Moi : "Euh … hem … oui , Mister President … très bon ..."
- Lui : "Bien ! … enfin une bonne nouvelle ! … Alexander est de votre avis … il trouve
ce discours très bon"
- Moi : "Hum … oui"
- Lui : "Henry aussi … il a changé quelques trucs … vous savez comme il est !"
- Moi : "………………"
- Lui : "… et Gerald est emballé"
- Moi : "………………"
- Lui : "C'est donc ok , Desmond … vous trouvez ça bon ?"
- Moi : "C'est …"
- Lui . Il m'interrompt d'un geste de la main , pose ses pieds sur le plateau du bureau et
regarde le plafond : "Je vais vous donner mon avis , Desmond !"
- Moi : " …….?……."
- Lui . Il se tourne vers moi : "Ce discours est navrant ! … désolant de platitude et bourré
de lieux communs …"
- Moi : "…….!?……."
- Lui : "Foutez-le dans la corbeille à papiers ! … et écrivez-moi quelque chose d'intelligent ,
Desmond … avant ce soir … 20 heures"

lundi 21 mars 2016

GRAMMAIRE APPLIQUÉE

    Quand ils vont au feu , les pompiers de Vernon sont assis sous la grande échelle et
ils posent leur casque sur leurs genoux . Je suis l'un d'entre eux , le plus jeune et le moins
amoché , à la 9e place . De l'histoire de notre brigade , trois épisodes resteront dans les
mémoires .

    En 1962 , l'incendie du Prisunic . Nous ne pûmes sauver qu'une partie du personnel et
des clients . Bocher , notre camarade , y perdit une jambe . Il implora le chirurgien pour
qu'il lui laissât le genou , mais c'était impossible : il lui fit de la cuisse un moignon .

    L'usine Chimaco brûla en 1971 . Le sinistre semblait maîtrisé quand une cuve d'acide
chlorhydrique explosa . Le souffle emporta la jambe gauche de Gilard qu'on amputa au-
dessus du genou ; c'était une habitude .

    Bien que pensionnés à 100% , Bocher et Gilard sont toujours des nôtres en tant que vo-
lontaires . Unijambistes mais expérimentés , ils occupent sans démériter les places 10 et 11
sous la grande échelle . Quand nous avons nos casques sur nos genoux , chacun d'eux a le
sien sur le sien ou , comme dirait Bled , quand les pompiers ont leur casque sur leurs ge-
noux , Bocher et Gilard ont le leur sur le leur .

    Lebasque est sans conteste le plus infortuné d'entre nous . Il a perdu ses deux jambes et
la moitié de ses cuisses quand le balcon du cinéma Le Régent s'est effondré . Le Régent a
pris feu en 1975 lors d' une projection en technicolor du film "Des poux pour une poignée
de bijoux" . Par bonheur , c'était ce jour-là à Vernon le marché annuel "aux hiboux" . Le
projectionniste et la placeuse furent les seules victimes . Il n'y avait pas un spectateur et la
dame-pipi était en congé de maternité : deux morts et ce pauvre Lebasque . Par compassion
(au feu , il est inexploitable) , le brigadier lui a accordé la 12e place sous la grande échelle
Pendant que les pompiers posent leur casque sur leurs genoux , Bocher et Gilard posent le
leur sur leur genou et Lebasque pose le sien à côté de lui ou sur son fauteuil roulant .

    Hier , nous sommes intervenus sur un feu de poulailler . Nous dirigions la lance sur le
foyer . Bocher et Gilard manoeuvraient la motopompe . Pendant que nous étions occupés ,
des gosses - cruelle engeance ; pour sûr , ceux qui avaient mis le feu au poulailler - ont
encerclé la grande échelle où Lebasque était assis , à la place n° 12 . Ils lui ont jeté des
cailloux , des choux et des joujoux démantibulés . Les enfants n'aiment pas les handicapés
et , spécialement , les culs-de-jatte .