Les habitants de cette ville avaient dressé un chapiteau sur la plage , près du port .
La fête était terminée . Trois lampions rouges étaient allumés qu'on avait oublié
d'éteindre . Tous , marins de passage et citoyens de l'endroit - c'était à Lorient ou
L'Orient - s'en étaient allés , les uns tenant les autres ou les autres au bras de femmes ,
ivres d'alcool , de fatigue et de chants . Les chaises étaient dérangées ou versées ,
emmêlées entre les tables rondes où flottaient , tachées de vin , les nappes blanches et
quelques verres roulaient encore , le cul couleur de lie . Vinc , resté seul , était monté
sur une table face à la marée montante et au ciel de cette nuit d'août . Monsieur Lee et
moi , assis dans un coin du chapiteau près des barriques vides , assistâmes à un concert
inopiné . Vinc , le grand Vinc , s'était coiffé d'un chapeau haut de forme abandonné par
un fêtard , il avait aux pieds ses sabots de marin , ses bretelles croisées sur celles de
l'accordéon retenaient un pantalon trop large et il avait roulé sur ses coudes les manches
de sa vareuse . Vinc était seul au monde , du moins le croyait-il mais , entouré de mille
danseurs , ne l'aurait-il pas été ? . Il se contorsionnait et battait des sabots la mesure ,
l'accordéon soufflait tout ce qu'il avait par ses anches métalliques , la voix éraillée de
Vinc l'accompagnait et , dans sa discordance , vous remuait l'âme plus qu'aucune har-
monie . La table que Vinc martyrisait était un piédestal et notre homme le centre d'une
spirale où se précipitait le monde : les étoiles , le petit diamant - Vénus scintillait à
l'oreille de Vinc - les muscles des avant-bras confondus dans l'écume croisée des vagues
minces qui touchaient maintenant les premiers pieux du chapiteau , les boutons nacrés
de l'instrument , le son léger du ressac lui-même et les vieux chants lettons , comme si le
tout tendait vers l'Un .
Cette construction de la Grande Unité s'effondra en même temps que la table qui avait
jusque-là supporté Vinc . Elles cédèrent toutes deux dans un zigzag tonitruant et Vinc
se trouva affalé entre les chaises , dans les plis d'une nappe blanche . J'allais m'élancer
pour le relever mais Monsieur Lee posa sa main sur mon bras : "Laisse-le ! Vinc dort
à présent !" et la poitrine de Monsieur Lee tressautait : "Hi-hi-hi ! …"
dimanche 11 décembre 2016
TROIS MOUCHES 73 . HEURE DE POINTE
Je déteste la foule et Berthe l'adore . Piétiner devant les magasins me déprime ,
poiroter dans un embouteillage m'exaspère . Je suis heureux hors de la ville quand
trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux de paille .
Quoi de plus exaspérant que trois bourdons dans un embouteillage ? . On les adore
hors de la ville , merveilleux et vermeils autour de nos poireaux , comme on déteste
la foule des mouches devant les magasins de chapeaux déprimants .
Berthe me déteste quand j'adore ces villes et leurs merveilleuses foules bourdonnantes
et heureuses . Alors , elle piétine mon chapeau et s'exaspère : "Ces magasins , ces em-
bouteillages , ça me déprime !"
poiroter dans un embouteillage m'exaspère . Je suis heureux hors de la ville quand
trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux de paille .
Quoi de plus exaspérant que trois bourdons dans un embouteillage ? . On les adore
hors de la ville , merveilleux et vermeils autour de nos poireaux , comme on déteste
la foule des mouches devant les magasins de chapeaux déprimants .
Berthe me déteste quand j'adore ces villes et leurs merveilleuses foules bourdonnantes
et heureuses . Alors , elle piétine mon chapeau et s'exaspère : "Ces magasins , ces em-
bouteillages , ça me déprime !"
samedi 10 décembre 2016
COTE 137 . 69 . 2017
- Martial : "Mon capitaine !"
- Le capitaine : "Je vous écoute , Martial"
- Martial : "En 2017 …"
- Le capitaine : "……?….. en 2017 ? … dans une centaine d'années ?"
- Martial : "Oui … en 2017 , dans une centaine d'années … à votre avis mon capitaine ,
en 2017 , le gens se souviendront de cette foutue guerre ?"
- Le capitaine : "Ça , Martial , ça m'étonnerait … en 2017 , la guerre ne sera plus à la
mode …"
- Martial : "Donc selon vous , mon capitaine , la guerre que nous faisons est la dernière"
- Le capitaine : "Oui , Martial , c'est la der des ders"
- Martial tapotant la nuque de Bertin : "Tu y crois toi , Bertin , à la der des ders ?"
- Bertin : "Bof"
- Martial : "Vous voyez , mon capitaine , Bertin n'y croit pas"
- Le capitaine : "Bertin a dit "bof"
- Martial : "Bof" , dans la langue de Bertin , ça veut dire … ça veut dire …"
- Le capitaine : "Ça veut dire ? …"
- Martial à Bertin : "Qu'est-ce que tu as voulu dire par "bof" ?"
- Bertin : "Bof"
- Martial : "Vous voyez , mon capitaine , il confirme"
- Le capitaine : "Et moi je vous dit , Martial , qu'il n'y aura plus jamais la guerre … jamais !"
- Martial : "……………………"
- Le capitaine comme furieux : "Jamais !"
- Martial : "Même une petite ?"
- Le capitaine : "Même une petite … vous croyez que ça nous amuse la guerre ?"
- Martial : "……………………"
- Le capitaine avec un mouvement d'épaule vers la tranchée d'en face : "Et eux … vous
croyez que ça les amuse ?"
- Martial , pensif : "Pourtant mon capitaine , avec les fridolins , ça fait trois ans qu'on y joue"
- Le capitaine : "Je vous écoute , Martial"
- Martial : "En 2017 …"
- Le capitaine : "……?….. en 2017 ? … dans une centaine d'années ?"
- Martial : "Oui … en 2017 , dans une centaine d'années … à votre avis mon capitaine ,
en 2017 , le gens se souviendront de cette foutue guerre ?"
- Le capitaine : "Ça , Martial , ça m'étonnerait … en 2017 , la guerre ne sera plus à la
mode …"
- Martial : "Donc selon vous , mon capitaine , la guerre que nous faisons est la dernière"
- Le capitaine : "Oui , Martial , c'est la der des ders"
- Martial tapotant la nuque de Bertin : "Tu y crois toi , Bertin , à la der des ders ?"
- Bertin : "Bof"
- Martial : "Vous voyez , mon capitaine , Bertin n'y croit pas"
- Le capitaine : "Bertin a dit "bof"
- Martial : "Bof" , dans la langue de Bertin , ça veut dire … ça veut dire …"
- Le capitaine : "Ça veut dire ? …"
- Martial à Bertin : "Qu'est-ce que tu as voulu dire par "bof" ?"
- Bertin : "Bof"
- Martial : "Vous voyez , mon capitaine , il confirme"
- Le capitaine : "Et moi je vous dit , Martial , qu'il n'y aura plus jamais la guerre … jamais !"
- Martial : "……………………"
- Le capitaine comme furieux : "Jamais !"
- Martial : "Même une petite ?"
- Le capitaine : "Même une petite … vous croyez que ça nous amuse la guerre ?"
- Martial : "……………………"
- Le capitaine avec un mouvement d'épaule vers la tranchée d'en face : "Et eux … vous
croyez que ça les amuse ?"
- Martial , pensif : "Pourtant mon capitaine , avec les fridolins , ça fait trois ans qu'on y joue"
jeudi 8 décembre 2016
AUDIENCE PONTIFICALE
- Moi : "Saint-Père , Dieu existe-t-il ?"
- JP II : "………………"
- Moi , au bout d'indénombrables secondes : "Saint-Père , dois-je répéter la question ?"
- JP II : "Non … je l'ai entendue"
- Moi : "………?……"
- JP II : "………………"
- Moi : "Alors ?"
- JP II : "Alors quoi ?"
- Moi : "… euh … Dieu existe-t-il Saint-Père ?"
- JP II : "C'est bien une question ?"
- Moi : "Oui … avec au bout une ponctuation en forme de piton à visser"
- JP II : "C'est ce que j'ai cru comprendre"
- Moi : "………………"
- JP II : "Il y avait un point d'interrogation ?"
- Moi : "Oui … un point d'interrogation … en principe , il y en a un au bout d'une question"
- JP II : "En principe … mais il y a des exceptions"
- Moi : "……….?……."
- JP II : "Il y a des questions sans point d'interrogation"
- Moi : "……….?……."
- JP II : "Les questions sans réponse"
FIN DE L'AUDIENCE
- JP II : "………………"
- Moi , au bout d'indénombrables secondes : "Saint-Père , dois-je répéter la question ?"
- JP II : "Non … je l'ai entendue"
- Moi : "………?……"
- JP II : "………………"
- Moi : "Alors ?"
- JP II : "Alors quoi ?"
- Moi : "… euh … Dieu existe-t-il Saint-Père ?"
- JP II : "C'est bien une question ?"
- Moi : "Oui … avec au bout une ponctuation en forme de piton à visser"
- JP II : "C'est ce que j'ai cru comprendre"
- Moi : "………………"
- JP II : "Il y avait un point d'interrogation ?"
- Moi : "Oui … un point d'interrogation … en principe , il y en a un au bout d'une question"
- JP II : "En principe … mais il y a des exceptions"
- Moi : "……….?……."
- JP II : "Il y a des questions sans point d'interrogation"
- Moi : "……….?……."
- JP II : "Les questions sans réponse"
FIN DE L'AUDIENCE
mercredi 7 décembre 2016
KRANT 75 . ROYALE CRÉATURE
L'Être qui , ce dimanche des rameaux , traversa un quai de Somalie chauffé à blanc
est innommable ; en ce sens qu'il n'y a pas de mot letton pour le nommer . Il sortit d'un
dock à l'est de ce port où nous venions de nouer nos aussières . La foule implorante
habituelle se pressait contre le franc-bord du Kritik : quêteurs d'embauche , marchands
de pacotille , raconteurs d'histoires incompréhensibles , petits voleurs et vendeuses de
charmes . Hommes , femmes , enfants tendaient vers la passerelle leur visage , leurs
mains , leurs trocs et un espoir si démesuré qu'il avait la forme du désespoir . Ce qui
venait vers nous par le milieu du quai n'avait pas de nom . Nous le rangeâmes dans
l'espèce mammifère quadrupède mais nous ne pouvions être plus précis dans sa classi-
fication . Le timonier cependant s'y essaya : "Un chat !" dit-il … "Un chat !?" dis-je
"sans pelage … et de cette taille !? … que vois-tu là un chat , timonier !" . L'Être (j'em-
ploie à dessein ce mot qui , en letton , évoque une présence plus qu'une réalité ) allait
par le milieu du quai et pas du tout comme un chat qui aurait , par prudence atavique et
méfiance du genre humain , rasé les murs de l'entrepôt et même , se serait ingénié à
trouver à l'intérieur des magasins et des lieux de stockage un chemin compliqué . Celui-
ci (était-ce un chat ?) était nu , sa peau avait la couleur de la cendre blanche , sa maigreur
confinait à la transparence , il était haut sur pattes , sa démarche était celle d'un sadhu
de l'Inde , d'une aristocratique pauvreté . A sa vue , la foule cessa de piailler et les bras
retombèrent le long des corps . On se poussa d'un côté sur la paroi du Kritik , de l'autre
contre le mur de l'entrepôt , les uns le dos collé à ces deux frontières indépassables ,
les autres les y comprimant et regardant par-dessus leur propre épaule l'étonnante
apparition . On se signait , on murmurait des prières , on tirait les chapelets . L'Être
passa au pied du Kritik sur un quai dégagé en son milieu , sans tourner la tête , sans
varier sa vitesse , comme s'il poussait devant lui le silence et comme s'il allait de l'autre
côté du port pour expier nos fautes . "Ça alors !" répétait le timonier … "Ça alors !" …
L'apparition s'éloignait sur le quai , on la suivait des yeux , on reprenait avec précaution
possession de l'espace et des femmes baisèrent le sol où il (elle ?) avait posé ses pattes .
Un sifflement venait du toit de la timonerie . J'y grimpai . Hume qui dormait tout à
l'heure sur la tôle brûlante avait les oreilles en arrière . Il était plat comme une faluche de
notre pays et sa queue avait triplé de volume .
- "Qui est-ce ?" demandai-je au petit homme qui ce jour-là nous servait d'interprète .
- "Roi-Chat" , dit-il ...
est innommable ; en ce sens qu'il n'y a pas de mot letton pour le nommer . Il sortit d'un
dock à l'est de ce port où nous venions de nouer nos aussières . La foule implorante
habituelle se pressait contre le franc-bord du Kritik : quêteurs d'embauche , marchands
de pacotille , raconteurs d'histoires incompréhensibles , petits voleurs et vendeuses de
charmes . Hommes , femmes , enfants tendaient vers la passerelle leur visage , leurs
mains , leurs trocs et un espoir si démesuré qu'il avait la forme du désespoir . Ce qui
venait vers nous par le milieu du quai n'avait pas de nom . Nous le rangeâmes dans
l'espèce mammifère quadrupède mais nous ne pouvions être plus précis dans sa classi-
fication . Le timonier cependant s'y essaya : "Un chat !" dit-il … "Un chat !?" dis-je
"sans pelage … et de cette taille !? … que vois-tu là un chat , timonier !" . L'Être (j'em-
ploie à dessein ce mot qui , en letton , évoque une présence plus qu'une réalité ) allait
par le milieu du quai et pas du tout comme un chat qui aurait , par prudence atavique et
méfiance du genre humain , rasé les murs de l'entrepôt et même , se serait ingénié à
trouver à l'intérieur des magasins et des lieux de stockage un chemin compliqué . Celui-
ci (était-ce un chat ?) était nu , sa peau avait la couleur de la cendre blanche , sa maigreur
confinait à la transparence , il était haut sur pattes , sa démarche était celle d'un sadhu
de l'Inde , d'une aristocratique pauvreté . A sa vue , la foule cessa de piailler et les bras
retombèrent le long des corps . On se poussa d'un côté sur la paroi du Kritik , de l'autre
contre le mur de l'entrepôt , les uns le dos collé à ces deux frontières indépassables ,
les autres les y comprimant et regardant par-dessus leur propre épaule l'étonnante
apparition . On se signait , on murmurait des prières , on tirait les chapelets . L'Être
passa au pied du Kritik sur un quai dégagé en son milieu , sans tourner la tête , sans
varier sa vitesse , comme s'il poussait devant lui le silence et comme s'il allait de l'autre
côté du port pour expier nos fautes . "Ça alors !" répétait le timonier … "Ça alors !" …
L'apparition s'éloignait sur le quai , on la suivait des yeux , on reprenait avec précaution
possession de l'espace et des femmes baisèrent le sol où il (elle ?) avait posé ses pattes .
Un sifflement venait du toit de la timonerie . J'y grimpai . Hume qui dormait tout à
l'heure sur la tôle brûlante avait les oreilles en arrière . Il était plat comme une faluche de
notre pays et sa queue avait triplé de volume .
- "Qui est-ce ?" demandai-je au petit homme qui ce jour-là nous servait d'interprète .
- "Roi-Chat" , dit-il ...
vendredi 2 décembre 2016
PARADIS 67 . LE GRAND LIVRE
Magnifique nuit de paradis . Dieu et Ève sont assis , le dos appuyé sur le mur
de l'atelier d'où sont sorties toutes créations . Voie lactée …
- Dieu : "Je leur ai fait un Livre . Il n'y a qu'à lire"
- Ève : "Quel livre ? … celui que tu m'as donné ? … Tintin au Congo ?"
- Dieu : "Non , Ève … je parle du Grand Livre de la Nature"
- Ève : "Tu l'as dans ta blotèque ?"
- Dieu : "Bi-bli-o-thèque , Ève ! … je te l'ai dit cent fois !"
- Ève : "Tu l'as ce livre ? … le Grand Livre de … de …"
- Dieu : "Le Grand Livre de la Nature … il suffit de regarder autour de toi et de lire"
- Ève . Sa tête pivote de l'est à l'ouest : "Je vois rien … où sont les pages ? … je vois
pas les lettres"
- Dieu : "Petite Ourse … Grande Ourse … Casiopée … regarde , Ève … là …
l'Étoile Polaire …"
- Ève : "C'est joli"
- Dieu : "C'est plus que joli ! … c'est ordonné !"
- Ève : "……?……."
- Dieu : "Tu vois ces milliards de petits points ?"
- Ève : "Pouh ! … oui … tu les as comptés ?"
- Dieu : "Oui … et chaque point a sa trajectoire … j'ai tout calculé"
- Ève , admirative : "Ouh-la-la !"
- Dieu : "S'ils se rendent pas compte qu'il y a de l'ordre là-dedans !"
- Ève : "Qui "ils" ?"
- Dieu : "Tes descendants … ils vont bien se dire qu'il y a un horloger , non ?"
- Ève : "J'sais pas … j'ai sommeil …" . Elle baille . "T'as quelle heure ?"
de l'atelier d'où sont sorties toutes créations . Voie lactée …
- Dieu : "Je leur ai fait un Livre . Il n'y a qu'à lire"
- Ève : "Quel livre ? … celui que tu m'as donné ? … Tintin au Congo ?"
- Dieu : "Non , Ève … je parle du Grand Livre de la Nature"
- Ève : "Tu l'as dans ta blotèque ?"
- Dieu : "Bi-bli-o-thèque , Ève ! … je te l'ai dit cent fois !"
- Ève : "Tu l'as ce livre ? … le Grand Livre de … de …"
- Dieu : "Le Grand Livre de la Nature … il suffit de regarder autour de toi et de lire"
- Ève . Sa tête pivote de l'est à l'ouest : "Je vois rien … où sont les pages ? … je vois
pas les lettres"
- Dieu : "Petite Ourse … Grande Ourse … Casiopée … regarde , Ève … là …
l'Étoile Polaire …"
- Ève : "C'est joli"
- Dieu : "C'est plus que joli ! … c'est ordonné !"
- Ève : "……?……."
- Dieu : "Tu vois ces milliards de petits points ?"
- Ève : "Pouh ! … oui … tu les as comptés ?"
- Dieu : "Oui … et chaque point a sa trajectoire … j'ai tout calculé"
- Ève , admirative : "Ouh-la-la !"
- Dieu : "S'ils se rendent pas compte qu'il y a de l'ordre là-dedans !"
- Ève : "Qui "ils" ?"
- Dieu : "Tes descendants … ils vont bien se dire qu'il y a un horloger , non ?"
- Ève : "J'sais pas … j'ai sommeil …" . Elle baille . "T'as quelle heure ?"
jeudi 1 décembre 2016
AINSI SOIT-IL . LA MORT DE GEERD
Les hommes creusaient : deux tas de cailloux montaient de chaque côté
du trou . Il avait cessé de battre le coeur de l'été , sauf peut-être à la fenêtre
du premier étage où tremblait un rideau de voile . Derrière le potager , les
éboulis encaissaient la vallée comme des lèvres au bord d'un dernier soupir .
Il était étendu sur notre lit , plus pâle que les draps . Une mouche bourdonnait .
Elle décrivait d'indéchiffrables zigzags puis se posait , instantanément silen-
cieuse , sur le front de Geerd , sur ses doigts croisés , sur la peau fine de sa
paupière fermée . Dehors , le fer des pelles heurtait la caillasse , râclait et
leur glas dissona jusqu'à ces quinze secondes en forme d'éternité : les hommes
ne creusaient plus . Ils regardaient le fond du trou . De la chambre , je voyais
leur torse et sous les chapeaux de paille leurs épaules nues où luisait la sueur .
Sur l'ourlet de l'oreiller , la mouche se frottait les pattes . Quand le destin , la
vie et la mort , comme des wagons un moment immobilisés sur les voies , se
raccrochèrent au temps , les deux hommes jetèrent leur outil et se hissèrent
hors de leur ouvrage . Ils traversèrent la terrasse et disparurent sous le balcon .
Aussitôt , leurs pas firent craquer le plancher .
du trou . Il avait cessé de battre le coeur de l'été , sauf peut-être à la fenêtre
du premier étage où tremblait un rideau de voile . Derrière le potager , les
éboulis encaissaient la vallée comme des lèvres au bord d'un dernier soupir .
Il était étendu sur notre lit , plus pâle que les draps . Une mouche bourdonnait .
Elle décrivait d'indéchiffrables zigzags puis se posait , instantanément silen-
cieuse , sur le front de Geerd , sur ses doigts croisés , sur la peau fine de sa
paupière fermée . Dehors , le fer des pelles heurtait la caillasse , râclait et
leur glas dissona jusqu'à ces quinze secondes en forme d'éternité : les hommes
ne creusaient plus . Ils regardaient le fond du trou . De la chambre , je voyais
leur torse et sous les chapeaux de paille leurs épaules nues où luisait la sueur .
Sur l'ourlet de l'oreiller , la mouche se frottait les pattes . Quand le destin , la
vie et la mort , comme des wagons un moment immobilisés sur les voies , se
raccrochèrent au temps , les deux hommes jetèrent leur outil et se hissèrent
hors de leur ouvrage . Ils traversèrent la terrasse et disparurent sous le balcon .
Aussitôt , leurs pas firent craquer le plancher .
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