mercredi 8 février 2017

DESMOND 64 . POKER

    Pour se délasser , le Président organise des parties de poker . Ses partenaires
habituels sont John Dean , le Conseiller Juridique , Maryline , le Chef de Cabinet
Bob Haldeman et , bien entendu , Dear Henry . Je suis parfois invité pour mon
malheur à me joindre à eux . C'est ainsi qu'en 1973 , en pleine tourmente du
Watergate , je faillis perdre la moitié de mon salaire mensuel .

- Le Président . Sourire carnassier : "Cher Desmond ! … c'est dur , hein !?"
- Moi , penaud : "Je … je …"
- Maryline , compatissante : "Mon pauvre chou !"
- Le Président : "Vous avez été beaucoup trop prudent dans cette partie … froussard …
pas assez belliqueux … pas assez retors … vous êtes un gentil , Desmond … c'est pour
ça qu'on vous aime"
- John Dean , pouffant et écrasant son mégot dans un cendrier : "Et pour ça qu'on aime
vous avoir à notre table ..."
- Dear Henry rassemble les cartes et les jetons : "Desmond est un idéaliste , Monsieur
le Président"
- Bob Haldeman , empochant la moitié de mon petit salaire : "C'est en forgeant qu'on
devient forgeron"
- Maryline , sardonique : "… et c'est en faisant de la plomberie qu'on devient plombier"

    Stupeur dans le Cabinet Room . C'est dans cette pièce de l'Aile Ouest que se déroulent
les parties de poker .

- Le Président : "Maryline ! … qu'est-ce qui vous prend !? … que voulez-vous dire ?"
- Maryline , en parfaite (plus-que-parfaite) ingénue : "Je trouve ça amusant … j'aurais pu
dire : c'est en espionnant qu'on devient espion .. ou : c'est en trichant qu'on devient
tricheur … ou …"
- Le Président , blanc de rage contenue : "Suffit , Maryline ! … arrêtez ça immediately !"

    John Dean et Bob Haldeman sont blêmes . Dear Henry tire paisiblement sur son cigare .
Je voudrais rentrer sous terre .

- Le Président à Bob Haldeman : "Bob ! … rendez son argent à Desmond … Henry a raison,
c'est un bleu … nous , nous faisons de la politique … Desmond est un innocent … nous ,
nous jouons au poker à longueur de journée"

KRANT 82 . PATUSAN

    Nous devions retrouver Jim à Patusan , à l'intérieur des terres . Nous avions engagé
le Kritik sur le fleuve et c'est peu de dire que le timonier était tendu car l'engravage sur
un banc de sable eut été fatal . Il n'y a pas ici de marée et un bateau échoué l'est pour
l'éternité . Krant cependant avait pris ce risque pour le respect de la parole donnée : il
avait promis à Jim de charger sa récolte de café et de la négocier à Kalimantan . Pour-
quoi un blanc s'était-il exilé au coeur de la jungle , nul ne le savait sauf Krant qui - selon
Monsieur Lee - tenait l'histoire d'un certain Marlow .

    Nous ne devions plus être loin quand , après un méandre , des pirogues , comme ensor-
celées , surgirent de berges touffues . Chacune était propulsée par une dizaine de pagayeurs
et portait le même nombre de guerriers brandissant boucliers et javelines . Dans les narines
de ces sauvages étaient fichées deux dents de porc (c'est ce que j'appris plus tard) , leurs
visages couverts d'argile et noircis au charbon de bois étaient auréolés de plumes de poule ,
sur leurs poitrines me dit en souriant Monsieur Lee était peint le motif nuit-ngit qui suggère
la guerre mais aussi la protection .

    Bientôt , ces pirogues rapides furent à nos bords , de chaque côté , et les guerriers se
mirent à chanter . "Sacrebleu" , dit le timonier agrippé à la barre , "nous allons finir dans
une casserole !" et Hume crachait une colère ancestrale . C'était un chant à deux voix qui
se répondaient en écho , quand un son familier , tâtonnant et cherchant son chemin , vint
se glisser entre elles . C'était Vinc . Il avait décroché son accordéon et , assis à la poupe
du Kritik , il communiait , les yeux tournés vers le ciel . Un guerrier qui devait être le chef
puisqu'il arborait une coiffe ornée des plumes de l'oiseau de paradis tendit son javelot vers
un Vinc que je crus d'emblée transpercé : "Gathé wong langit !" répétait-il . "Grand homme
du vent" traduisit Monsieur Lee à mon oreille . Je regardai cet échalas de Vinc , mince
comme un soufflet de son instrument .

    Ainsi fûmes-nous escortés jusqu'à une rive dégagée parsemée de huttes . Un minuscule
point blanc nous faisait signe et derrière lui il y avait l'immense mur de la frondaison .

    Je me tournai vers Monsieur Lee: "Monsieur Lee ! … vous parlez aussi le javanais !?"

- "Pas très bien" , répondit-il .

lundi 6 février 2017

TROIS MOUCHES 77 . LE TRAVERS DU TORT

    "Tu parles à tort et à travers" dis-je à Berthe . Il faisait chaud et trois mouches
vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    "Si la paille parlait , elle bourdonnerait" . C'était Berthe . Trois mouches chaudes
disaient le tort et le travers de nos chapeaux .

    Berthe parlait à travers mon chapeau de paille . Elle disait qu'elle avait chaud ,
que j'avais tort et que trois mouches bourdonnaient .

dimanche 5 février 2017

COTE 137 . 73 . A QUOI ÇA SERT DE SE DONNER DU MAL ?

    L'enfer …

    L'artillerie allemande pilonne notre position . Même la pluie ne peut plus tomber .
C'est un orage de fer : l'air gronde et se déchire , traversé d'éclairs et d'horribles siffle-
ments . Du 305 ou du 390 . Ça vous perfore les tympans , ça vous troue la terre et vous
l'expédie dans le ciel et la terre retombe sur nos casques par giclées . Les remblais cèdent
sous d'énormes pressions , les chevaux de frise se tordent et les barbelés sont emportés .
Nous sommes tassés au fond de la tranchée . Une ombre , a demi courbée , longe le boyau
et m'agrippe : c'est Martial . Son casque heurte le mien . Aux mouvements de ses lèvres ,
je comprends qu'il hurle quelque chose et il tend le bras vers l'abri qui nous sert de cantine .
Mais , dans ce chaos , il n'y a que le diable pour entendre . Martial rampe vers le capitaine
appuyé sur le parapet , jumelles fixées sur la cote 137 . Le capitaine s'attend à une attaque
au sol . Martial s'abat sur lui en vociférant . Le capitaine ne comprend pas ; il le repousse .
Un obus de 305 poinçonne la terre à moins de 40 mètres . Nous rentrons la tête dans les
épaules , c'est fini … la guerre prend fin ici et nous prenons en travers de nos capotes une
vague de terre . Martial est à quatre pattes ; il secoue des gars à droite . Tirs de mortier .
Un rideau vert se lève devant la tranchée . Le capitaine se tourne vers nous , main sur le
visage . Gaz ! . Nous décrochons nos masques et nous jetons sur ce qui reste du remblai ,
baïonnette au canon . Nos mitrailleurs tirent au hasard dans le nuage puant ; les machines
tressautent sur leur trépied mais dans ce tolu-bohu leur tac-tac est inaudible .

    L'attaque est repoussée . L'artillerie ennemie se tait et un silence féroce s'installe sur
la ligne de front . Un gars gémit à gauche ; un autre sanglote et la pluie recommence à
tomber . Nous sommes pétrifiés , sourds , noircis de terre , collés dans le fond de la tran-
chée . Seul , Martial est debout ; il nous fait face :

- "Merde les gars … ça fait une heure que je vous appelle !! … j'ai fait une soupe au potiron
du tonnerre de Dieu ! … brûlante … elle est froide maintenant ! … ah , merde !"

vendredi 3 février 2017

LA VILLE DE BOUILLON

    Bouillon … quel ennui , quel spleen , quel blues ! . J'y ai pourtant écrit mes plus
beaux poèmes ; je veux dire: ceux que j'étais capable d'engendrer au mieux de ma
forme et qui ont plu à ces lecteurs étranges de l'arrondissement de Neuchâteau . A
toutes les octaves , j'ai chanté les sortilèges de la Semois :

    "Ô Semois , tes eaux noires convient le mauvais oeil
      A faire de mon âme un fabuleux cercueil"

    On savait lire à cette époque , même les alexandrins les plus poussifs et les plus
abscons . A petit talent , petit succès , grâce à quoi l'imprimerie Bouriaud qui mit en
forme mon ouvrage reporta de quinze jours son dépôt de bilan .

    C'est la seule fortune littéraire dont je puisse me targuer . Mes essais philosophiques ,
nettement plus proches du génie , sont restés à l'état de colis postaux . Aucun éditeur
n'en a jamais publié une ligne . Ma "Critique de la Conception Husserlienne de la
Logique Pure" est un manuscrit de 3000 pages raturées , annotées et pleine de repentirs ,
enfermé dans mes tiroirs et qui n'en sort que la nuit quand des illuminations foudroyantes
me jettent hors de mon clic-clac vers les sommets de l'abstraction .

    Mais qui , à Bouillon , s'intéresse à la définition des lois idéales de la pensée logique ? .
On peut rencontrer un public local pour les pauvres charmes de la Semois , mais qui , à
Bouillon , se préoccupe de la signification régulatrice et impérative des lois formelles ?

    Il y a des villes ouvertes qui n'étouffent pas le génie . Namur par exemple . Mais c'est
à 22 kilomètres et j'ai horreur des voyages .

jeudi 2 février 2017

PARADIS 70 . SILLONS

- Dieu à Adam qui , soufflant et s'essoufflant , pousse son araire dans le premier sillon
de sa journée : "Salut Adam ! … tu sembles souffrir … je me trompe ?"
- Adam lâche son outil et s'arrête . Il essuie la sueur qui dégoutte de son front . A Dieu ,
à contre-coeur : "Salut"
- Dieu : "Tu m'as l'air épuisé"
- Adam , reprenant le mancheron de sa charrue : "Non , ça va …"
- Dieu pointe un doigt accusateur vers un lièvre percé d'une flèche à la lisière du champ :
"C'est toi qui a fait ça ?"
- Adam , haussant les épaules : "Faut bien manger"

    Dieu et sa créature marchent maintenant côte à côte , l'un idéalement confortable sur
l'aimable sentier qui borde le champ , pendant que l'autre claudique dans le désordre de
son chantier .
- Dieu : "Tu veux savoir ce qui ne va pas dans cette affaire ?"
- Adam , entre deux expirations exténuées : "Quelle affaire ?"
- Dieu : "Le travail"
- Adam , hors d'haleine : "Le travail ? … y a un problème avec le travail ?" . Agressif :
"Dis toujours"
- Dieu : "Ton corps a ses limites"
- Adam : "………?………."
- Dieu : "Moi , je n'en ai pas"

    Adam est arrivé au bout de son champ . Il entreprend de retourner la charrue pour
tracer un second sillon parallèle au premier .
- Dieu : "Bon courage , Adam !" . Il s'éloigne en chantonnant : "Je suis ici et là … je suis
de toute éternité … je sais tout … j'ai puissance sur tout …la-la-la …"
- Adam s'est arrêté . Il s'appuie sur son araire pour reprendre son souffle . Dieu disparaît
en sautillant sur le chemin de l'Eden . Adam entend son murmure lointain : "Omniprésent …
omniscient … je suis omnipotent … tralala …"
- Adam remet le soc au centre du sillon . Il maugrée : "Vantard ! … moi , je suis omnivore !"

mercredi 1 février 2017

SOUVENIRS

    Ma soeur Irène était ma préférée . Je dis "était" parce qu'elle n'est plus . Je l'ai
trouvée morte dans son galetas de Dona Marta à la veille du Carnaval de 1970 ,
un Mercredi des Cendres . Overdose a dit le docteur ; le 45 tours du Star Spangled
Banner de Jimi Hendrix tournait sur le pick up , pour personne . En 1929 , Irène
avait huit ans , moi dix , et elle était la reine de la samba . Cicada de Deus était notre
quartier , c'est là que nous habitions . Papa tenait un bar en planches et tôle ondulée ,
avec maman . J'ai les larmes aux yeux quand je pense à ces dimanches où ils organi-
saient des rodas . Irène avait un déhanché sauvage ; elle avait le kiff et ça épatait les
voyous des morros quand cette gamine replète déboulait sur la piste . A quinze ans ,
elle s'est tirée avec un mameluco . Elle est partie vivre à Dona Marta , sur les hauteurs
et c'est là qu'elle s'est mise à la cocaïne . D'abord en freebase ou en parachute , après
en speed-ball avec l'héroïne . Ça m'a fichu un coup quand je l'ai vue chasser le dragon ,
à respirer des vapeurs sur un petit réchaud . Une vraie débandade .

    J'aurai bientôt 80 ans . Je suis riche . Les cariocas me respectent . J'ai un appartement
rua Garcia d'Avila , la rue chic d'Ipanema . Il faut dire que ma salle de musculation me
rapporte pas mal d'argent .