mercredi 14 février 2018

DESMOND 82 . LES GÉRANIUMS 4

    Transcription d'une communication téléphonique marquée : enregistrée à la
demande du Président . Classée : confidentiel . N°60213 . Destinataire unique :
le Président . Interlocuteurs : le Président , le responsable de l'incinérateur Desmond X.

- Le Président : "Alors Desmond ?"
- Desmond X. : "Monsieur le Président ?"
- Le P. : "L'affaire des géraniums … Henry …"
- DX : "Oh , Monsieur le Président … ça n'a pas …"
- Le P. : "Ça n'a rien donné ?"
- DX : "Non"
- Le P. (silence 15 secondes) : "Pourquoi ?"
- DX : "Je … je ne sais pas , Monsieur le Président … le Secrétaire d'État n'a pas eu …
euh … comment dire ? …"
- Le P. : "Précisez , Desmond"
- DX : "Il avait l'air de … de …"
- Le P. : "Vous l'avez vu ?"
- DX : "Je l'ai eu au téléphone … c'est lui qui m'a appelé"
- Le P. (silence 10 secondes) : "Il vous a donné une raison ?"
- DX : "Non"
- Le P. (silence 5 secondes) : "Mais ne vous en faites pas , Desmond … vous n'y êtes pour
rien"
- DX : "………………"
- Le P. : "Pat ne vous en veut pas"
- DX : "………………"
- Le P. : "Desmond ? … vous êtes là ?"
- DX : "Oui , Monsieur le président"
- Le P. : "Je disais : Pat ne vous en veut pas … elle est juste déçue …"
- DX : "Ah … je suis désolé …"
- Le P. : "Je crois savoir … je veux dire : la raison … pourquoi Henry … mais c'est confi-
dentiel (silence 8 secondes) … les paupières , Desmond"
- DX : "Les paupières !?"
- Le P. : "Dermatite d'origine allergique"
- DX : "……….?………"
- Le P. : "Henry est allergique aux géraniums"
- DX : "……………….."
- Le P. : "Quite confidential , Desmond …" (clic)

mardi 13 février 2018

DESMOND 81 . LES GÉRANIUMS 3

    Transcription d'une conversation dans le Bureau Ovale . N°52780 . Classée :
confidentiel , à détruire après lecture . Interlocuteurs : le Président , le Secrétaire
d'État Henry K. , le responsable de l'incinérateur Desmond X.

- Le Président : "Je vous ai réuni pour l'affaire que vous savez"
- Henry K. : "Cette conversation est-elle enregistrée , Monsieur le Président ?"
- Le P. : "Vous le savez bien , Henry : elle l'est"
- Le P. : "Desmond … votre point de vue …"
- Desmond X. : "Mon point de vue ?"
- Le P. : "Oui , Desmond ! … à propos des géraniums … c'est l'objet de cette réunion ,
non ?"
- DX : "Euh … oui … oui , Monsieur le Président"
- (Craquement de fauteuil . Clappement caractéristique des chaussures Christian Dior
du Seccrétaire d'État)
- Le P. : "What's happening , Henry ?"
- (Ouverture brutale d'une porte … la porte principale du Bureau Ovale ? … puis
silence 5 secondes)
- HK : "Je vérifie , Mister President (fermeture retenue de la même porte)
- (Silence interrogateur 7 secondes)
- HK (clap-clap-clap Christian Dior) : "Je vérifie que personne n'écoute aux portes ,
Mister President" (craquement de fauteuil . Henry K. s'est rassis)
- Le P. : "OK , Henry … bon , Desmond , ces géraniums ?"
- DX : "Euh … Monsieur le Président … Pat … euh … enfin … votre épouse …"
- (Craquement de fauteuil . Le Secrétaire s'est relevé . Chaussures Christian Dior sur
un rapide clap-clap-clap-clap-clap-clap . Il traverse le Bureau Ovale … se dirige vers
l'une des trois portes-fenêtres qui donnent sur la Roseraie . Claquement de clinche .
Grincement . Il ouvre une des baies)
- Le P. : "Henry ! … nous allons prendre froid , out of pity !"
- HK (fermeture de la baie . Re-grincement) : "Miter President … j'ai cru voir une ombre"
- Le P. : "Henry ! … don't be so suspicious ! … il y a les Services de Sécurité ! … please ,
sit down ! … keep quiet !"
- HK (clap-clap-clap-clap-clap-clap . Craquement de siège) : "Pouvez-vous arrêter le
magnéto , Mister President ? … ceci est tout à fait confidentiel !"
- Le P. : "Henry ! … c'est classifié confidentiel à détruire ! … Desmond s'en occupe ! …
it's his job !"
- HK (on devine qu'il joint les mains) : "Please , Mister President ! … arrêtez ce magnéto !"
- Le P. : "OK Henry ! … just as you like ! …" (Clic)

                                                                                             (à suivre …)

lundi 12 février 2018

TROIS MOUCHES 111 . BORD DE RIVIÈRE

    Un poisson aux écailles jaunes et noires sauta hors de l'eau . Il frétillait
près de Berthe et cherchait désespérément l'oxygène quand trois mouches
vermeilles et merveilleuses vinrent bourdonner contre nos chapeaux de
paille .

    Trois poissons aux écailles vermeilles cherchaient Berthe . Ils bourdonnaient
de noir désespoir car elle , merveilleuse , frétillait hors de l'eau sous son chapeau
de paille .

    Berthe était désespérée ; elle me cherchait . J'avais sauté dans l'eau noire où
frétillaient des poissons merveilleux paillés d'oxygène . Contre les écailles jaunes
de mon chapeau , trois mouches vermeilles bourdonnaient .

dimanche 11 février 2018

KRANT 117 . CIMETIÈRE MARIN

    Parfois , nous cherchâmes un passage sous des soleils implacables .
Nous longions des côtes instables , sans amers ni balises , où l'on se repérait
à la kyrielle des épaves . Le capitaine , l'oeil vissé à sa lorgnette , égrenait
une nécrologie : "Le Talisman , cargo norvégien … l'Hermès , aviso …
le Ville de Tanger , vraquier … et celui-là : le Sylphe …" et pour chacun de
ces squelettes , Krant murmurait la date du naufrage . Le torse déporté au-dessus
de la barre , le timonier jaugeait les hauts-fonds en jurant : "Tudieu , capitaine ,
nous allons toucher !" . Où était donc ce port fantôme - Rabigh ou Masturah -
et la passe qui se trouvait là cinq ans plus tôt et qui , aujourd'hui , accablée par
le vent d'Arabie , était ensablée ? . La moitié des hommes , y compris ceux qui
avaient quartier-libre , étaient massés sur le bastingage tribord et ils scrutaient
sous la visière aveuglée de leurs mains la ligne de ces ergs stériles . Mes méca-
niciens , à demi-nus - leurs corps fumaient autant que les chaudières - maintenaient
le Kritik à vitesse réduite et moi , leur officier , l'oreille collée au chadburn , comme
au ciel rempli d'éclairs celle de Moïse , j'attendais l'ordre de Dieu le Père : "Stoppez
les machines !" ...

samedi 10 février 2018

COTE 137 . 104 . LE CANON-MARINE

    Cette nuit , malgré ses efforts obstinés , la pluie ne peut plus nous atteindre . Un canon
lourd de 380mm balance ses obus derrière la ligne de front pour détruire des ouvrages for-
tifiés . Entre les éclairs et les phénoménales détonations , nos estimations terrifiées : 5kms
… 2kms … 500m … Un grand rideau s'est ouvert sur un orchestre titanesque et tonitruant .
L'ennemi est devant nous et l'enfer dans notre dos . Selon le capitaine - c'est ce qu'il nous
apprend à Martial et à moi en hurlant dans nos oreilles , d'où tient-il cette information ? -
ce doit être un canon à chargement rapide , du genre marine , stationné sur une voie ferrée
à plus de 20kms ! . En principe , nous , dans notre tranchée , nous ne craignons rien , sauf
… sauf si l'abruti de wachtmeister qui commande la batterie se met à tirer trop court …

- Martial beugle dans mon cou : "Tu as remarqué ?"
- Moi . Je l'agrippe . Je pose mon oreille contre sa bouche : "Quoi ?"
- Martial : "Tu as remarqué ? … il ne pleut plus !"
- Moi : "Quoi ? … qu'est-ce que …"
- Martial . Il s'égosille : "Il ne pleut plus !!"

    Je regarde le ciel qui fulgure . Comment les gouttes pourraient-elles tomber dans ce
tohu-bohu ? . Ça bourdonne là-haut ! … le boulevard d'une ville démentielle … du 380 …
des obus de 750kgs ! … faites mon Dieu que ce con n'aille pas commander d'abaisser la
ligne de mire !

    Bourdonnement sur bourdonnement , ça défile . Soudain , un chuintement : celui-là est
pour nous ! . Nous rentrons la tête dans les épaules , nous essayons d'entrer minuscules
dans nos casques et fourrons nos nez dans la boue … dans une seconde , nous n'existerons
plus … plus de nous … plus de moi … fin de la guerre ici … l'éternité … il explose à 50m
… une vague de terre s'élève , une lueur aveuglante , nous sommes projetés les uns contre
les autres et à demi-enfouis .

    Silence .

    A 20kms , méfiant (on a peut-être repéré sa position) , le canon se replie sur sa voie ferrée .

- Martial crache de la terre et me plaque une main boueuse sur le visage : "Ah , quel con !"
- Moi : "Martial ! … ta main ! … merde , lâche moi !"
- Martial : "Le con !"
- Moi : "Quel con !? … ta main , Martial !"
- Martial . Je suis couché sur le dos et je devine entre les doigts de sa main qui me crampon-
nent le front son visage indigné : "Cet artilleur de malheur ! … il a failli nous avoir !!"
- Moi , enfin libéré : "Idiot ! … ce con fait son boulot !"

PARADIS 83 . OÙ SE NICHE LE DIABLE ?

- Dieu : "Adam ! … qu'est-ce qu'il t'a fait ce pissenlit !?"
- Adam : "Il n'a rien à faire là !"

    Dieu et Adam se parlent par-dessus la clôture du Paradis comme font deux voisins qui
se trouvent inopinément dans leur jardin et , n'ayant rien à se dire , se disent quand même
quelque chose . Décrivons ces jardins . Ils sont radicalement différents : l'un à l'harmonie
florissante - tout y pousse dans un semblant de désordre - l'autre au contraire tiré au cor-
deau , symétrique et conventionnel , où règnent l'ordre et le gravier . Adam jardine . Après
sa dure journée de laboureur , il s'adonne à ce passe-temps sympathique et d'apparence
inoffensive . Il tient propres ses plate-bandes au bord d'allées ajustées au millimètre . Her-
bicides , insecticides , fongicides , fertilisants , nitrates , phosphates , potasse ……. pour
l'heure , lesté d'un pulvérisateur à dos double pompe , il règle son compte à un pissenlit
qui , sans vergogne , s'est installé au milieu d'une allée .

- Dieu : "Diable ! … tu n'y vas pas de main morte !"
- Adam , pulvérisant : "Diable !? … le Diable existe ?"
- Dieu : "Oui … tout autant que Moi"
- Adam . Il concentre son jet d'acide dichlorophénoxyacétique sur l'infortuné pissenlit :
"Je ne l'ai jamais rencontré !"
- Dieu : "Tu as peut-être mal regardé …"
- Adam secoue la tête : "Non … non , je l'aurais reconnu" . Le pissenlit , à bout de résistance ,
couche sur le gravier son capitule d'or .
- Dieu : "C'est curieux , je le vois … là … maintenant … à l'oeuvre"
- Adam se retourne : "Qui ? … il n'y a personne"
- Dieu : "Pourquoi te retournes-tu ?"
- Adam : "………..?…………"
- Dieu : "Je le vois , Adam ! … le Diable , je le vois !"
- Adam , se souvenant que le Diable est un ange déchu , lève les yeux au ciel mais , là non
plus , il n'y a personne : "Il n'y a personne"
- Dieu : "Adam ! … tu ne peux pas le voir avec les yeux … mais il crève les miens !"

    Et Dieu s'en retourne au Paradis .

jeudi 8 février 2018

DESMOND 80 . LES GÉRANIUMS 2

    Transcription d'une communication téléphonique prioritaire . N° 52774 . Classée :
confidentiel . Interlocuteurs : le Secrétaire d'État Henry K. et le responsable de l'inciné-
rateur : Desmond X.

- HK (acrimonieux) : "Hullo , Desmond … qu'est-ce que c'est que cette histoire de géra-
niums ?"
- DX : "Euh … Monsieur le Secrétaire d'État ..."
- HK : "Abrégez , Desmond ! …" (bruits de tiroirs . Le Secrétaire d'État doit chercher
quelque chose dans son bureau) .
- DX : "C'est-à-dire que …"
- HK : "Je vous écoute … allez au fait"
- DX : "Euh … j'ai pensé …"
- HK : "Vous pensez , Desmond ?" (craquement de siège . Il semble que HK se soit levé)
- DX : "Pat ... elle …"
- HK : "Pat !? … qu'est-ce qu'elle vient faire …" (des pas . Le Secrétaire piétine autour de
son bureau)
- DX : "Et bien , Monsieur le Secrétaire d'État … hier , Pat …"
- HK : "Hier !? … elle était à San Clemente hier" (bruissements de papiers. Le Secrétaire
cherche un document … ou son stylo … ou … sur son bureau)
- DX : "Précisemment , Monsieur le Secrétaire d'État , elle était à …"
- HK : "A San Clemente , Desmond ! … je viens de vous le dire … (re-craquement de
siège . Henry s'est rassis) "Alors ?"
- DX : "Je voulais vous en parler … le Président m'a …"
- HK : "Qu'est-ce qu'il vous a dit ?" (re-re-craquement de siège . Il s'est relevé . Bruits de
pas)
- DX : "Il m'a conseillé de …"
- HK : "… de m'en parler" (re-bruissements de papiers)
- DX : "De vous en parler , en effet"
- HK (bruissements de papiers) : "Vous savez que cette conversation est enregistrée ?"
- DX : "Non … non , Monsieur le Secrétaire d'État … en … enregistrée !?"
- HK : "Donc , on use de la bande , là ! ..; (quelque chose tombe sur le parquet) "Shit !"
- DX : "Pour les géraniums … euh …"
- HK : "Une autre fois , Desmond … je dois appeler Chou …" (clic)

                                                                                                      (à suivre …)