vendredi 9 mars 2018

LINGSTRÖM . VERSION V

    J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà
la rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac . Merde , merde et merde : il était vide ! …
j'avais oublié mon Lüger sur la table de la salle à manger … ou peut-être sur la tablette
du lavabo … ou sur la télé … dans la boîte à gants ! … merde ! ... dans la boîte à gants
de la voiture de Bill !! … j'avais dans ma poche le chargeur et , dans le chargeur , les
balles ! … merde !!! … je m'affalai sur le ventre et tapai du poing sur la dune … 15h40
… je me suis mis à pleurer … 15h50 … Lingström apparut , point minuscule à 2 kilo-
mètres au moins . Deux puces de sable sautaient à 10 centimètres de mon nez …
j'abattis une main rageuse sur ces deux idiotes … 16h10 … Lingström passa devant moi ,
à 50 mètres , puis s'éloigna avec son porte-documents sous le bras .

jeudi 8 mars 2018

DESMOND 83 . L'AVVOCATO

- Maryline au telephone : "Allo , Sucre d'Orge … un gars pour toi … sur la ligne 7 …"
- Moi : "Qui est-ce ?"
- Elle : "Un avocat"
- Moi : "Qui ?"
- Elle : "Connais pas … j'ai pas compris … un accent italien épouvantable …
Marlo Brando dans le Parrain … Galou … Galouchi … quelque chose comme ça"
- Moi : "Ok , Maryline" . Clic … bzz … re-clic .
- Voix très (très) grave et lente comme une coulée de lave semi-solide :
"Panfilo Gallucio … biongiorno …"
- Moi : "Bonjour , Maître … que puis-je ?"
- Gallucio : Vo ète il responsabile dé l'incéniratoré , no ?"
- Moi : "Oui , Maître , c'est bien moi"
- Lui : "É souis l'avvocato dé Bebe"
- Moi : "Bebe ?"
- Gallucio : "Bebe Rebozzo"
- Moi : "Ah !"
- Gallucio : "Vo sayé qué lé conversatione sone registrare , no ?"
- Moi : "Les conversations ? … enregistrées ? … elles le sont , Maître … en effet"
- Gallucio . Bruits de gorge inquiétants : "Vo savé qui c'est Bebe ?"
- Moi : "Oui , Maître … c'est un ami du Président"
- Gallucio : "Grande amico ! … è giusto" (silence)
- Moi : "Oui , Maître … alors ? … qu'est-ce que je peux …?"
- Gallucio : "Non parlo inglese … sa parla il francese ?"
- Moi : "En français ? … oui , je parle français … couramment"
- Gallucio (en français) : "Bebe é il Presidente sono stati assieme …"
- Moi (en français) : "Pardon … je ne comprends pas … Maître ! … francese , per favor !"
- Gallucio (en français) : "Scusi ! … il Presidente é Bebe … euh …"
- Moi : "Le Président et Monsieur Rebozzo … oui …"
- Gallucio (en français) : "Si … week-end à San Clemente … domenica scorsa"
- Moi (en français) : "En week-end à San Clemente … si … dimanche"
- Gallucio (e français) : "Si … é la banda magnetica … kaput … please …"
- Moi : "…………?…………"
- Gallucio (en français) : "Capisce ?"
- Moi (en français) : "Capiché ? … qu'est-ce qu… ?"
- Gallucio (en français) : Dobbiamo prendere una decisione , non capisci ?"
- Moi (en français) : "Euh … Maître … je ne comprends pas … moi pas comprendre …
no comprendere …"
- Gallucio (en français) : "Ciao !" . Clic .

mercredi 7 mars 2018

COTE 137 . 105 . DANS LA LUNE

    Sous ma capote , à l'abri d'une pluie lourde et dense , je lis .

- Martial se penche . Sa tête casquée , sa mâchoire pas rasée , ses yeux :
"Qu'est-ce que tu fous ?"
- Moi : "Je lis , Martial … ça se voit pas ?"
- Martial s'effondre à côté de moi et , de la même manière , rabat sa capote au-dessus
de son casque . Je sens son épaule contre la mienne : "Qu'est-ce que tu lis ?"
- Moi . Je retourne le livre : "Les premiers hommes dans la lune"
- Martial : "Montre !" … il me prend le livre des mains : "Dans la lune !? … qui c'est
qui a écrit ça ?"
- Moi : "Un anglais … Wells"
- Martial me rend le bouquin : "Dans la lune ! … tu te rends compte ?"
- Moi : "………………."
- Martial : "…….. dans la lune ………."
- Moi . Je me remets à la lecture .
- Martial : "Tu y crois ?"
- Moi , un peu agacé : "A quoi , Martial ?"
- Martial : "… aller dans la lune …"
- Moi : "C'est un roman , Martial … bien sûr qu'on n'ira jamais dans la lune !"
- Martial : "Qui sait ?"
- Moi : "Mais non , Martial … laisse-moi lire …"
- Martial : "Ils font quoi tes hommes dans la lune ?"
- Moi . Je soupire : "Ils ont découvert une civilisation souterraine … les sélénites"
- Martial : "Ils vivent sous terre ?"
- Moi : "Oui … dans cette histoire , ils vivent sous terre"
- Martial : "Un peu comme nous , quoi …"

DEUX CHANTS

    Deux chants d'inspiration tchoutchke  , après ma mise à la retraite .

    Le premier . "Vers la baie de Bouorkhaïa" :

   Je descends des Monts Ouroulgan
   Par le cours cristallin
   De l'extrême Omoloï
   Filant des ondes arctiques
   Aux écailles de truites .

    Mon harpon scintille et frappe .

    J'aurai à conter
    A mes petits enfants .




    Suivi de "Mon harpon" :

    La yourte pleine d'enfants .

    Ils m'écoutent et je conte :
    "Il était une fois …"

    Mais les larmes me viennent
    Et ma gorge se serre .

    Je ne descendrai plus les Monts Ouroulgan
    Par l'extrême Omoloï ,
    Ses truites ondulantes
    Aux écailles arctiques .

    Mon harpon est au portemanteaux ...

   
   

lundi 5 mars 2018

AMOS

    Amos avait trahi . Il se tenait en haut des marches du Palais et avait revêtu
l'aube blanche des sacrifiés . C'était une sorte d'aveu . Je montai vers lui , le
glaive à la main , résolu . Amos regardait à travers moi . Il était immobile et
ne fit rien pour se défendre . Quand je fus près de lui , je le frappai à la base
du cou et il n'y eut plus devant moi qu'une aveuglante clarté . Je me retournai :
un filet de sang carmin ruisselait sur le marbre jusqu'à l'esplanade . Je compris
que le traître , c'était moi .

TROIS MOUCHES 114 . NANTES

    Berthe prit le tram à la gare . Je l'attendais à la Station Cinquante Otages .
Elle descendit du wagon de queue dans le tourbillon d'une robe à fleurs . Je
l'enlaçai . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre
nos chapeaux de paille .

    Cinquante mouches tourbillonnaient dans le wagon de queue . Je savais
que Berthe m'attendait mais la gare enlaça le tram , otage de mon chapeau de
paille et de ses fleurs bourdonnantes .

    A la station de tram , j'attendais Berthe . Je l'enlaçai et nous tourbillonnions
dans sa robe quand les otages descendirent du wagon de queue . Ils étaient
cinquante . La gare bourdonnait comme des mouches à fleurs , vermeilles et
merveilleuses .

dimanche 4 mars 2018

KRANT 120 . LE NEZ DE BYBLOS

    Byblos était en vue .

    Nous avions quitté Saint Jean d'Acre la veille . Cette nuit-là , j'avais confié au capitaine
des bribes de mon enfance campagnarde .

- Krant : "Chef … pouvez-vous me décrire votre nez ?"
- Moi : "…………?……….."
- Krant : "Votre nez , chef … pouvez-vous le décrire ? … comment est-il fait ?"
- Moi , passant un doigt sur la fine arête de mon appendice : "Euh , capitaine … fin …
droit … un peu trop long …"
- Krant . Ses yeux allant des miens à mon nez : "Le croyez-vous ? … en êtes-vous sûr ?"
- Moi : "C'est que … capitaine … je ne vois jamais mon nez … dans le reflet de la timone-
rie , la nuit … ou par gros temps ... dans la glace du carré … parfois je surprends mon image
dans l'eau sale d'un port …"
- Krant : "N'est-ce pas étonnant ? … sur ce bateau , chacun connaît la forme de votre nez …
sur le pont … aux machines … de l'étrave à la poupe , il n'est pas un homme , pas un
mousse , qui ne connaisse la forme de votre nez et il n'a pas besoin de venir le toucher pour
en savoir les contours … tous , sauf vous …"
- Moi : "……………………."
- Krant : "Nous sommes invisibles à nous-mêmes"
- Moi : "……………………."
- Krant : "Byblos ne se voit pas … depuis l'ancien temps des phéniciens , Byblos voit
s'amarrer dans son port les navires de toute la Méditerranée , elle a vu les premières lettres
de l'alphabet sur les papyrus des marchands de Tyr , elle a vu s'échanger des blés , des
poteries contre des monnaies de Cyrène ou de Paphos … d'Abdère … elle a vu s'échouer
le corps d'un dieu égyptien , mais Byblos ne peut se voir elle-même …"
- Moi : "…………………….."
- Krant : "Chacun porte son monde , ses secrets , son enfance … mais vous connaissez
moins que tous la forme de votre nez …"
- Moi : "…………?…………"