lundi 23 juillet 2018

DIPLAZIUM LAFFANIANUM

    Ile Saint David . Bermudes . Aéroport International LF. Wade . Agence Hertz .
1212 Kindley Field Road . La fille nous tend les clés : "Qui conduit ?" . Moi : "Moi" .
Contact . En route pour Spanish Point , pépinière de Tulo Valley . Elle m'a tanné
pendant des mois au téléphone . Je décrochais et j'entendais sa voix : "Madame
Delplanque … ici , Madame Delplanque ! … je sais que vous êtes là ! … répondez !".
Je reposais le combiné . Finalement , j'ai craqué : "Qu'est-ce que vous voulez ?" .
"Les Bermudes … j'ai les billets . Deux allers-retours" . "Les Bermudes ?" . Madame
Delplanque : "Les Bermudes … un paradis !" … Moi : "Un paradis fiscal … vous
avez des économies ?" . "Ne soyez pas idiot … j'ai claqué mes derniers dollars dans
ces billets" . Moi : "Alors ?" . Elle : "Diplazium Laffanianum" . Moi : "…….?…….." .
Elle : "Qu'est-ce que vous en dites ?" . Moi : "Rien … comment avez-vous dit ?" .
Elle répète : "Diplazium Laffanianum" . Moi : "…….?…….." . Elle : "C'est une fougère
… unique … endémique des Bermudes , mais on ne la trouve plus à l'état sauvage …
il en existe deux à la pépinière de Tulo Valley" . Moi : "Où ?" . "A la pépinière de Tulo
Valley … aux Bermudes , pardi … nous avons rendez-vous avec Kimberly M. Burch" .
Moi : "Qui ?" . "Kimberly M. Burch … vous êtes sourd ?" . "Qui est Kimberly
M. machin ?" . "Le conservateur … ou la conservatrice … il … elle a une drôle de voix …
entre les deux …" . Pink Beach . South Road . Nous approchons . Moi : "Parions :
Kimberly , homme ou une femme ?" . Madame Delplanque : "Qu'est-ce que ça fout ?" …
puis , lyrique : "Ah … Diplazium Laffanianum !"

dimanche 22 juillet 2018

KRANT 139 . MAUVAIS VENT

- "Le vent se lève"

    Nous venions de doubler Black Rock quand la voix lugubre de Toms franchit le col
relevé de ma vareuse .

- Moi : "Et quoi , Toms ! … que le vent se lève , est-ce si grave ?"
- Toms : "Ça l'est … il vient de loin … c'est qu'il a à dire … de l'autre côté de la terre
comme si quelque chose finissait … ou une fenêtre se fermait pour l'éternité … que
quelqu'un expirait là-bas …"
- Moi : "……………"
- Toms : "Ceux qui meurent chez nous … pendant que nous usons nos vies sur ce rafiot"
- Moi : "Tu n'es bien nulle part , Toms … ni ici , ni là-bas … laisse donc les nôtres mourir
chez nous … ce vent , c'est une combinaison de phénomènes , ni plus , ni moins …"
- Toms , riant d'un rire mauvais : "Comment peux-tu croire à ces sornettes !"
- Moi : "La météorologie est une science , Toms … le capitaine m'a dit ..."
- Toms , m'interrompant : "Le capitaine dit ce qu'il veut … moi je sais que le vent parle …
il suffit de l'écouter … et ce qu'il me dit là , en ce moment , c'est que le vieux Karlis …
tu sais … celui qui tient l'auberge sur la darse n°5 … l'ancêtre … vient de casser sa pipe"

    Deux mois plus tard , Toms et moi nous recueillîmes sur la tombe du vieil aubergiste .

samedi 21 juillet 2018

L'ÉTÉ VI

    Sur l'or des épis , l'été s'étire
    Quand , sur la route
    (Voie romaine jadis) ,
    Ignorant ce refrain millénaire ,
    Des automobiles muettes
    S'évaporent dans l'éclat du jour .

    On se rend au boulot ,
    Malgré l'été ,
    Comme les fourmis , noires et aptères ,
    Sur leurs pistes hormonales .

    L'été s'en fout :
    Il s'étire ,
    Confortable ,
    Sur l'or des épis .

COTE 137 . 111 . LE LIT

- Martial : "Un lit !!"
- Moi : "Un lit !!"

    Le capitaine nous a envoyé , Martial et moi , en patrouille au village de Montrepont .
Un village , c'est une façon de parler : il y a eu un village de Montrepont , mais c'était
avant . Avant la guerre . Aujourd'hui , l'endroit où nous patrouillons est une tranche de
l'atmosphère où il y a eu un village avec une église , une mairie , un café , peut-être une
fontaine ou un calvaire , des fermes , des pâtures , des vergers , un champ de foire , des
paysans , un curé et ce village avait un nom : Montrepont . Le capitaine : voir si , à Mon-
trepont , il y aurait pas des boches avec des mauvaises intentions . Non , mon capitaine ,
là où était Montrepont , il n'y a plus rien , sauf … sauf un lit !!

- Martial , s'exclamant à la manière chuchotée des patrouilleurs : "Un lit !!"
- Moi , en habituel rabat-joie : "Il y manque un pied"

    Nous nous approchons , courbés en deux , et nous agenouillons près de cet objet
estropié mais miraculeux .

- Martial : "Avec un matelas … crin-laine"
- Moi : "Il est crevé … la bourre lui sort par la panse !"
- Martial rembourre le matelas : "Écoute , vieux , c'est un lit … éventré , à trois pattes ,
mais c'est un lit !"
- Moi . Il pleut faiblement . Je tâte la toile : "Et tout humide !"

    A part le grondement d'une canonnade lointaine , c'est le silence .

- Martial : "Quelle aubaine !"
- Moi : "……..?………"
- Martial : "Tu te rends compte ?"
- Moi : "Quoi , Martial ? … quelle aubaine ?"
- Martial : "Vieux … un somme … on va faire un somme"
- Moi : "Tu es fou , Martial ! … entre les lignes ? … ça fourmille de boches !"
- Martial : "Il n'y a personne … tu vois bien" . Il se jette sur le lit qui bascule sur son pied
manquant et s'installe en chien de fusil : "Allez , viens ! … il y a de la place pour deux !"
- Moi : "Martial ! … tu es complètement fou !" . Je tourne la tête vers tout ce qui pourrait
dissimuler un fridolin : "Descends de là , nom de Dieu !"
- Martial : "Viens , je te dis ! … qu'est-ce qu'on est bien !" . Il me tire par la capote :
"Viens faire dodo !"
- Moi : "Pas question ! … tirons-nous d'ici !"
- Martial : "Laisse-moi" . Et ce crétin ferme les yeux et ce crétin se met à ronfler .

    J'attends … cinq minutes … dix minutes … le Lebel pointé vers la brume qui s'est levée
sur la cote 137 . Cet enfoiré de Martial dort à poings fermés . Soudain : "Ach ! …" et des
cliquetis . J'agrippe Martial : "Foutons le camp !"

- Martial grogne et se frotte les yeux : "Où je suis ? … qu'est-ce qui se passe ? … qu'est-ce
que tu veux ?"
- Moi : "Foutons le camp !"

    Sur le chemin du retour , je l'engueule : "Ils étaient à vingt mètres !"

    Dans la tranchée . Le capitaine nous attend :
- "Alors , Montrepont ?"
- Martial : "Mon capitaine … il y a longtemps que je n'ai pas si bien dormi !"
- Le capitaine : "……….?…….."

jeudi 19 juillet 2018

DIEU POUR LES NULS

    Soeur Marie de la Croix s'apprête à sortir de la chambre de Jules . Elle porte un plateau .
Sur le plateau : un bol vide - il a contenu un velouté de chou-fleur au citron , cerfeuil et
Caprice des Dieux - et un verre , vide également - il contenait de l'eau où efferveçait un
cachet d'aspirine . A côté de ce bol et de ce verre vides , une boîte d'aspirine 100 où manque
un comprimé ; il en reste vingt-neuf .

- Jules : "L'effet Aharonov-Bohm , ça vous dit quelque chose ?"
- Smdlc . Elle s'arrête sur le seuil de la porte et se retourne vers Jules , allongé sur son lit
médicalisé : "Doux Jésus ! … bien entendu … c'est un phénomène quantique"
- Jules : "Mais encore …"
- Smdlc . Elle revient sur ses pas et pose le plateau sur la table de chevet : "Il décrit le para-
doxe suivant …"
- Jules : "Je vous écoute , ma soeur"
- Smdlc . Elle s'asseoit sur le lit , joint les mains sous son menton , lève les yeux au ciel et
psalmodie : "L'effet Aharonov-Bohm démontre qu'un champ magnétique peut affecter une
région de l'espace à distance , le potentiel vecteur n'ayant pas disparu !"
- Jules : "……..?……."
- Smdlc . Elle regarde Jules avec un immense sourire . Elle a retrouvé son registre de voix
habituel (soprano) : "Étonnant , non !? … l'auriez vous cru ?"
- Jules . Il se retourne contre le mur : "Ma soeur , je ne crois plus en rien !"
- Smdlc . Elle pose une main apaisante sur l'épaule de Jules : "Monsieur Jules … voulez-
vous un autre cachet d'aspirine ?"
- Jules : "Je veux bien …"
- Smdlc : "………………."
- Jules : "Ni en Dieu … ni à la physique quantique …"

mercredi 18 juillet 2018

AUBE (10)

    J'aime les déserts .

    Dans le département de l'Aube (10) ,
    Nous n'en avons pas ,
    Sauf à considérer
    Que la Région Champagne-Ardenne
    En est un ...

TROIS MOUCHES 131 . LE BRUIT DU TEMPS

    Berthe est dans mes bras . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent
contre nos chapeaux de paille . Je me rappelle fort bien des mortes années de la Russie ,
les années quatre-vingt dix , leur lent glissement , leur calme maladif , leur extrême
provincialisme , cette anse d'eau dormante , dernier refuge du siècle agonisant .

    Trois , quatre , dix , vingt mouches agonisent dans mes bras . Vermeilles et merveil-
leuses , elles glissent dans l'anse de la mort . Derniers bourdonnements , extrême calme
des pailles maladives et Berthe qui se rappelle : les provinces endormies de Russie , les
lentes eaux du siècle , le refuge des années .

    Dernières années d'un siècle merveilleux . Je me rappelle fort bien cette Russie extrême
et maladive , le chapeau de Berthe dont les pailles vermeilles glissaient lentement . Elle
dormait . Vingt-quatre ans qu'elle se réfugiait dans mes bras comme dans une anse aux
eaux calmes qui , cependant , bourdonnaient comme des mouches à l'agonie .