mercredi 19 septembre 2018

L'ÉTÉ VIII

L'été
Par soleil interposé ,
Nous envoie ses herbes en général vertes ,
Ses crachats en général jaunes
Et toutes sortes de lettres de l'alphabet
Dans le désordre , bien entendu
Parce qu'on n'est pas l'été pour rien .

Surtout pas
Pour faire de l'ordre !

Points de suspension …

Le soir
(Sur fond rose car le soleil se couche) ,
L'été
Encore un peu , égaye nos massifs .

PARADIS 90 . C9H8O4

    Dieu est assis devant son établi . Il pose ses lunettes de lecture (car Dieu , tout Dieu
soit-il , utilise des lunettes . Il est presbyte comme on l'est statistiquement vers 43 ans ,
alors Dieu , vous pensez ! , Dieu , éternel , à vrai dire jamais né , a dépassé l'âge de
43 ans depuis la nuit des temps) à côté d'un journal déplié entre l'étau et le serre-tubes .
Dans l'étau : un cactus du genre Pereskia (Pereskia Aculeata ou groseiller des Barbades)
en construction (= en phase de création) . Mais , pour le moment , Dieu se soucie des
nouvelles les plus fraîches :

- Dieu . Il bougonne : "Marre de tout ça ! … marre !" et il frappe le journal du dos de la
main .
- Ève , en pleine action dans un hamac . Dieu lui a confectionné cet appareil pour qu'elle
se repose de ne rien faire . Nous sommes avant la Chute , avant le coup de la pomme
quand la femme n'était pas rivée à ses fourneaux , asservie à des tâches ménagères ou
accouchant dans la douleur d'une marmaille délurée : "T'en as marre de quoi ?"
- Dieu : "De l'Homme"
- Ève : "D'Adam ?"
- Dieu : "D'Adam et de ses descendants"
- Ève : "C'est quoi des descendants ?"
- Dieu pose son front dans le creux de ses mains : "Ève , excuse-moi … j'ai mal à la tête
… ce que fait l'Homme ! … c'est inadmissible …"
- Ève : "Tu veux un cachet d'aspirine ?"
- Dieu . Il extrait de ses paumes deux yeux rougis de fatigue : "Un quoi ?"
- Ève : "Un cachet d'aspirine"
- Dieu pivote sur son tabouret (plus exactement , il fait pivoter son tabouret . On se
souvient que le tabouret de Dieu est monté sur une vis sans fin ce qui l'autorise , en un
clin d'oeil , de signifier Sa Présence ou Son Absence) : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Ève : "L'aspirine ? … c'est un médicament … on en prend quand on a mal …"
- Dieu : "Tu en prends ?"
- Ève : "Non … j'ai jamais mal … mais Adam quelquefois … quand il a trop travaillé à
la sueur de son front"
- Dieu : "Comment as-tu dit ?"
- Ève : "As-pi-ri-ne"
- Dieu : "Qui a inventé ça ?"
- Ève : "L'Homme"

lundi 17 septembre 2018

LES LAMPOURDES DE MAGELLAN

    Elle est folle . Et je suis fou de la suivre . Elle progresse devant moi , ouvrant une
brèche dans ce fouillis végétal à coups de machette . "Han-han !" . Je ne vois d'elle
que ses mollets piqués de moustiques et où sont roulées des chaussettes de montagne ,
et la paire de Pataugas (j'ai les mêmes) que nous avons achetée à Puerta Natales .
Qu'est-ce que nous faisons ici , en Patagonie ? . Elle faisait de la balançoire dans son
jardin de Marcq en Baroeul (59) (je la poussais) quand elle s'avisa du haut d'un battement
extrême de son mouvement pendulaire qu'une de ses plates-bandes exposée mi-ombre
manquait de couvre-sol . Elle m'ordonna de ralentir la cadence et quand elle fut revenue
sur terre entre mes bras , elle me souffla dans l'oreille : "Lampourdes de Magellan …
c'est un couvre-sol à feuillage persistant … il fleurit rouge en été" . Et nous prîmes deux
allers-retours pour Puerto-Natales . Depuis que nous avions laissé le 4x4 au pied de la
pente , nous avions à peine progressé de 50 mètres ! . En plus d'une heure ! . Je compre-
nais maintenant le sourire de la fille de Hertz sous-tendu de déboires : "Ce secteur est
difficile d'accès" . Je m'assis , épuisé , dépité , pendant qu'elle sabrait la muraille
lianescente .
- "Savez-vous ce que coûte ce voyage ?" .
- "Non … han-han ! … . ".
- "L'avion , l'hôtel , la voiture , les Pataugas , l'équipement … les cartes postales ?" .
- Elle se retourna , coupe-coupe brandi : "Nous n'avons pas acheté de cartes postales ! ".
- "Je plaisantais … savez-vous ce que ça coûte , notre expédition ?" .
- "Je ne sais pas , et je m'en fous … han-han ! …" .
- "Des … comment dites-vous ? … ce que nous cherchons … des Lam … des Lam …" .
- "Des Lampourdes de Magellan … han-han ! … Acrena Buchananii … han-han ! …" .
- "On en trouve dans toutes les jardineries … à Jardiland par exemple" .
- "Han-han !" .

CHAMP D'HONNEUR

    A Biaches (Somme) , quand , à 19h45 le 9 juillet 1916 , devant le fortin ,
la balle d'une mitrailleuse Maxim me perfora l'os frontal , j'eus la vision
éphémère de mon nom imprimé dans le ciment d'un monument glorieux
parmi les noms familiers de copains de l'école primaire (Colombé-le-sec .
Aube) , rangés de haut en bas par ordre alphabétique et d'une haie de vieil-
lards chargés de drapeaux , de médailles militaires et d'une nostalgie de l'enfer ,
dans un silence en rotation lente et qui serrait le coeur ; j'allais toucher le sol ,
le sol de France , qui cependant se dérobait lorsqu'un jeune homme emboucha
sa trompette : je tournoyai et sombrai dans le pavillon d'une sonnerie aux morts .

samedi 15 septembre 2018

CHICK

Chick a horreur qu'on le photographie …

Même Mike , son meilleur ami
(Enfants , ils pêchaient le crapet-soleil
A l'embouchure de la Rivière au Sable
Lac Huron . Etat du Michigan)
N'a jamais pu le prendre en photos .

Sauf une fois , en 1966 ,
(Kodak Instamatic 50)
Quand Chick enregistrait au piano
"Tones for Joan's bones" .

vendredi 14 septembre 2018

MIKE 2

Quand il a le cafard
Et que le temps est clément sur le lac
(Huron . Etat du Michigan) ,
Mike sort son vieux Kodak ,
Un Brownie Reflex .

Il me fait asseoir sur un banc ,
Toujours le même ,
A l'embouchure de la Rivière au Sable .

Puis il recule de deux ou trois mètres
Et me demande de ne pas bouger ,
Surtout ne pas bouger ! ,
Et de sourire .

Je souris ,
Presque immobile ...

jeudi 13 septembre 2018

TROIS MOUCHES 133 . OSSIP E. MANDELSTAM

   "L'été , à Terioki , il y avait des fêtes enfantines . Dieu que tout cela était absurde ,
quand on y pense ! . De petits collégiens et des cadets dans leurs vestes ajustées , saluant
cérémonieusement des demoiselles montées en graine , dansaient le pas de quatre et le
pas des patineurs tandis que trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient
contre nos chapeaux de paille" . Ainsi parla Berthe ce soir là .

    C'était l'été . Contre les pailles montées en graine , des mouches vermeilles bourdon-
naient . Ce soir-là , à Terioki , il y avait une fête enfantine où Berthe dansait . Des petits
cadets en vestes de cérémonie parlaient de son chapeau tandis que quatre demoiselles
et trois collégiens-patineurs - quand on y pense , absurdement ajustés à leurs pas - la
saluèrent . Dieu , que tout cela était merveilleux !

    Des mouches en vestes de pailles vermeilles saluent de leur bourdon - Dieu que cela est
merveilleux quand on y pense ! - les collégiens , des demoiselles au pas cérémonieux et
des cadets montés en graine quand ils patinent le soir , ou Berthe qui , sous son petit chapeau absurdement ajusté , danse quand c'est l'été . Je parle là des trois ou quatre fêtes enfantines
à Terioki .