samedi 6 octobre 2018

MARIA 1

    New York . Harrison Street . 3 juillet 1930 . Concours de chant . 17h . 32° à l'ombre .
"Les résultats !" hurle Talbott Parker , l'animateur . Il agite , agite , sa manche roulée ,
son avant-bras , agite très haut dans le courant d'air étouffant d'Harrison Street le papier
blanc plié en quatre sur le nom de celle "celle , Mesdames et Messieurs , que notre presti-
gieux jury …" avant-bras maintenant tendu à l'horizontale et le papier blanc agité vers
des dames et des messieurs d'âge très mûr , ils s'éventent , ils sont pressés d'en finir mais
témoignent par leurs sourires approbatifs qu'ils sont le prestigieux jury (qui a entendu
l'ange ? : personne) et que c'est de leur débat et de leurs controverses secrètes que résulte
le verdict , "celle que notre jury a élue parmi les cinquante talentueuses jeunes filles …
elles ont si bien chanté ces demoiselles , on les applaudit !" , les cinquante concurrentes
alignées en un cordon convulsif face au jury , de l'autre côté de l'estrade . Le papier blanc
tourne dans le ciel , au bout du bras de Parker . Il enferme dans sa blancheur terrible un
nom , le nom d'une seule (incognito mais déjà paré de gloire) et les espoirs et illusions de
toutes les autres . Cinquante paires d'yeux suivent , exorbités , la zigzagante et aléatoire
trajectoire du papier blanc . Parker sort de la poche de sa chemise une paire de lunettes .
D'un coup sec du poignet , il écarte les branches puis il ajuste sur son nez cet instrument
optique de la révélation . Les choses et les êtres , alors , suspendent leurs productions :
la foule des parents , amis et voisins son brouhaha , les hauts-parleurs leurs grésillements ,
ses vibrations le métro aérien , sur un lampadaire un couple de pigeons ses roucoulements ,
les postes de radio dans les appartements les plus élevés leurs sinueuses et instables récep-
tions , la chaleur son rayonnement et l'univers lui-même son bruit fossile . Toutefois relève-
t-on l'aboiement lointain d'un teckel arlequin dans l'ondoyant voilage d'un sixième étage ,
sanctionné par une porte claquée . Silence donc dans Harrison Street , enfin …

                                                                                                       (à suivre …)

vendredi 5 octobre 2018

LA COMTESSE

Moi ,
Comtesse Amélie de la Folye ,
Blasonnée d'azur à trois roseaux d'or rangés en pal
Et chargés d'une merlette de sable ,
Admets que le temps a passé .

Sur ma jeunesse ,
Sur mon rimmel (London . Stay Matte . 7€99 le tube)

Aussi sur mon château de Saint-André-les-Vergers (10120 . Aube) ,
Délabré .

C'est pour me consoler que ,
Les jours de fête ,
J'orne mon bibi d'une coiffe burlesque en plumes noires et rouges
(15€25 TTC . Déguiz Fêtes . Offres d'hiver : - 50%)

Total : 15€61 , remise comprise .

jeudi 4 octobre 2018

TROIS MOUCHES 136 . RÉCEPTION CHEZ TONIO KROGER

    Quand trois mouches vermeilles et merveilleuses se mirent à bourdonner contre nos
chapeaux de paille , la musique se tut . Il y eut une pause et l'on passa des rafraîchisse-
ments . Le commis principal s'empressait en personne , avec un plateau de salade aux
harengs , et servait les dames . Devant Berthe il mit même un genou en terre en lui pré-
sentant la petite coupe , ce qui la fit rougir de plaisir .

    Berthe servait les rafraîchissements aux dames dans des coupes vermeilles avec pailles .
Elle avait de la terre sur les genoux , ce qui la fit rougir . Elle présenta même le plateau
au commis principal en personne . Une petite musique se mit à bourdonner et trois mou-
ches qui passaient s'empressèrent autour de la salade de harengs . Il y eut une pause et ,
de plaisir , nous nous tûmes et mîmes nos chapeaux .

    La musique bourdonnante des mouches fit une pause . Quand elles se turent , le commis
principal s'empressa autour des dames et de leurs chapeaux . C'est avec plaisir que Berthe
lui présenta ses merveilleux genoux quand il passa devant elle chargé d'un plateau de
rafraîchissements avec pailles , de salades et de petites coupes en terre où les harengs eux-
mêmes se mirent à rougir .

mercredi 3 octobre 2018

KRANT 143 . SOUCIS , BAUME AU COEUR

    Il y a sur les océans des lieux cousins germains de nos terrains vagues , mais ceux-là
aussi éloignés des continents que ceux-ci sont au coeur de nos villes , si intriqués qu'on
les a oubliés et abandonnés aux ronces . Entre deux courants ou deux familles de vent
sont ces espaces marins où il ne se passe rien et où il n'y a à faire qu'à attendre . On bas-
cule d'un système dans un autre comme un pendule au bout de son oscillation , quand
mouvement et temps s'annulent . A certains êtres , l'inaction est insupportable et l'absence
de préoccupations , la porte ouverte à l'angoisse .

    Toms était prostré sur un banc de la coursive .

- Moi : "Toms , as-tu des soucis ?"
- Lui : "Non … j'aimerais tant en avoir …"
- Moi "……..?…….."
- Lui : "… je m'ennuie … je n'ai rien à faire … qu'est-ce que je peux faire ?"
- Moi : "Dans deux jours ça ira mieux … nous serons à Saint-Georges … un tas de
tracas t'attendent là-bas …"
- Toms , maussade : "…………."
- Moi , à court d'arguments : "Dors !"
- Toms : "Dormir !? … c'est comme mourir …"
- Moi : "…….?……."
- Toms : "Sais-tu que nous allons mourir ?"
- Moi : "Toms ! … est-ce un souci ?"
- Toms : "Non … c'est le contraire d'un souci … l'angoisse"
- Moi : "…….?……."
- Toms . Il soupire : "Qu'est-ce que je pourrais bien faire ? …"

mardi 2 octobre 2018

LE PÈRE DE MIKE : NEIL

Imaginez la photo .

Ici , en robe de chambre ,
Dans la maison qu'il a construite de ses propres mains
A l'embouchure de la Rivière au Sable
(Lac Huron . Michigan)

Sur la table basse ,
Une théière et une tasse en porcelaine de Chine .
C'est pour Neil un rituel :
Le thé avant la toilette .

Rien de bien passionnant dans sa vie ,
A part qu'il fut le premier homme à poser le pied sur la lune …

Mike a pris cette photo
Avec un Hasselblad Lunar Mahogany Hand Grip .

lundi 1 octobre 2018

VUE SUR MER

Les bords de mer ,
Ce sont ces inévitables bateaux .

Au loin . Ennui .

Quand ils passent
Sur la ligne qu'on appelle horizon ,
Chargés dont ne sait qui
Dont ne sait quoi

Pareils d'un jour sur l'autre

Et puis un soir ,
A la fin du mois d'août ,
Les vacances sont finies .

DESMOND 87 . ARLINGTON 3

- "Donc , comme je vous le disais hier , Pat est allée vendredi au marché aux puces
d'Arlington …"

   Je marche aux côtés du Président . Il m'a convoqué dans le Parc Lafayette ("A cause
des micros")  provisoirement et pour l'occasion interdit au public .

- Lui : "C'est bien vendredi , n'est-ce pas ?"
- Moi : "Euh … Monsieur le Président … il me semble que c'est le samedi … le premier
samedi de chaque mois"
- Lui . Il s'arrête : "Vous êtes sûr ?" . Puis , visant un point à l'extrémité du Parc : "Heck !
… Gerald !" .

    Effectivement , le Vice-Président vient vers nous avec son large et perpétuel sourire .

- Le Président : "He's a real nuisance ! … no way to be quiet !"
- Le Vice-Président , à dix mètres : "Hi , Mister President ! … hi , Desmond !"
- Le Président , sourire glacial : "Hello Gerald"
- Moi : "Bonjour , Monsieur le Vice-Président"
- Le V-P : "Monsieur le Président , vous n'avez pas oublié ?"
- Le Président : "Oublié quoi , Gerald ?"
- Le V-P : "Leonid …"
- Le Président : "Quoi , Leonid ?"
- Le V-P : "Son anniversaire … c'est aujourd'hui … 6 décembre …"
- Le Président , exaspéré : "Gerald , are you kidding me with this ?" (Pour les non-
anglophones : "Vous vous foutez de moi ou quoi ?")
- Le Vice-Président pâlit : "Did I say something stupid ?"
- Le Président : "Yeah ! … a bullshit ! … the gregorian calendar , does it mean anything
to you ?"
- Le V-P : "Uh … no …"
- Le Président : "L'anniversaire de ce bastard , c'est le 19 décembre , mon vieux …
depuis 1918 !"
- Le V-P : "Le 19 décembre ?"
- Le Président : "Pas de boulette avec Leonid , hein ! … pas envie de déclencher une
guerre mondiale !"

    Nous laissons le Vice-Président panteler au milieu de l'allée .

- Le Président , pour lui-même et un peu pour moi : "What a bloody stupid Vice-President !"
- Moi : "…………"
- Lui : "Revenons-en à Pat … elle est allée vendredi au marché aux puces d'Arlington …
et devinez Desmond ce qu'elle a acheté ?"
- Moi : "Euh …"
- Lui : "Vous ne devinerez jamais … ne cherchez pas … vous savez dans quelle histoire
nous sommes …"
- Moi : "……?….."
- Lui . Il s'arrête et pose sa main sur mon avant-bras . Il est livide : "Un magnétophone !!"