vendredi 23 novembre 2018

KRANT 147 . AFRIQUE À VENDRE … PRIX BAS

    Quand l'indigène jetait l'anneau de notre aussière , elle claquait dans l'eau du port comme
un coup de machette . Il me semblait que nous lâchions un continent . N'étions-nous pas
amarrés à l'Afrique , à Banjul , à ses entrepôts minables que dominait le château du Kritik ? .
L'homme rapetissait à travers le rideau de la mousson . Il était immobile , comme étonné
d'avoir libéré par ce geste minuscule une pareille masse d'acier . Je doutais cependant que
le Kritik se fut mis en mouvement . Il me semblait au contraire que c'était l'Afrique qui
dérivait en emportant sur son quai le docker , les entrepôts et l'énorme mur de la jungle .
L'homme n'agitait pas la main , je le voyais maintenant longer les filins alignés , indifférent
au déluge , parti pour un voyage sans retour car il était peu probable que nous abordions à
Banjul avant la fin des temps , petit homme solitaire parti sans baluchon avec son continent
dévasté .

    Cette vision avait de quoi serrer le coeur car nous emportions dans nos cales le trésor des
Wolof .

DESMOND 90 . LE MESSAGER

    On gratte à la porte de mon bureau . Un chien ? … je me lève , j'ouvre la porte :

- "Checkers !" . C'est Checkers , l'épagneul du Président . Il me fait la fête . J'adore ce chien
et il m'adore . "Checkers ! qu'est-ce que tu fais là ?" . Je bêtifie : "Gentil chien-chien … il
vient dire bonjour à son po-pote Desmond !" . Lui halète , jappe , tourne en rond , remue la
queue , renverse ma corbeille à papier , pose ses pattes sur mon costard . Je le câline , je le
papouille .
- "Qu'est-ce qu'il a là mon chien-chien ?" . Une sorte de pochette est accrochée à son collier :
"Hein , Checkers , c'est quoi ce truc ?"
- "Desmond !" . Je me retourne . Le Président se tient dans l'embrasure de la porte .
- "Oh , Monsieur le Président … Checkers me rend visite"
- "Détrompez-vous , Desmond ! … il est en service commandé"
- "Comment cela , Monsieur le Président ?"
- "Je lui ai demandé d'aller vous voir … mission accomplie … vas voir notre ami Desmond !
… et il y est allé tout droit … c'était un test"
- "Monsieur le Président , il y a plus de cent pièces à la Maison Blanche et Checkers n'est
jamais venu ici ! … comment …"
- "Checkers est un chien très intelligent … si j'avais envoyé Gerald , il se serait perdu dans
les couloirs"
- Moi : "……………."
- "Desmond , vous n'avez rien remarqué ?"
- "Oui , Monsieur le Président … cette pochette , qu'est-ce que c'est ?"
- "Vous n'avez pas regardé à l'intérieur ?"
- "Non , je ne me suis pas permis"
- "Ouvrez , Desmond , ouvrez ! … Checkers est mon nouveau mode de communication …
une sorte de pigeon voyageur d'intérieur"
- Je me penche . J'ouvre la pochette . Elle contient un papier plié en quatre .
- "Et bien , lisez Desmond !"
- Je déplie le papier . Je reconnais l'écriture présidentielle : Desmond , voulez-vous monter ?
J'ai à vous parler . Signature .
- Lui : "Alors ?"
- "Euh , Monsieur le Président … pourquoi pas par le téléphone ?"
- Le Président fait signe à Checkers de sortir : "Oh , Desmond ! … les lignes téléphoniques
sont sur écoutes , vous savez bien !"

mercredi 21 novembre 2018

TROIS MOUCHES 139 . TIGRE EN PAPIER

    Berthe fume en silence . Les panneaux publicitaires clignotent et s'éteignent le long du
périphérique . Un premier train de banlieue glisse au milieu d'éclairs et trois mouches ver-
meilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux de paille . Je lui tapote la
nuque , sous les cheveux .

    Merveilleuses mouches de banlieue ! . Elles glissent le long du périphérique comme un
train d'éclairs , clignotent au milieu des panneaux publicitaires et s'éteignent . Nous nous
tapotons la nuque car , sous nos chapeaux de paille , nos cheveux bourdonnent . Berthe
fume en silence .

    Le bourdon d'une mouche vermeille s'est éteint avec le premier train de banlieue . Berthe
fume . Les merveilleux panneaux publicitaires glissent le long du périphérique et clignotent
sur sa nuque comme de silencieux éclairs . Sous mon chapeau de paille , je me tapote les
cheveux .

BOULE DE GUI

    En plus , il y a du vent . Plus nous montons , plus le peuplier oscille . Elle est au-dessus
de moi . Son harnais est relié au mien par une corde et un système compliqué de mousque-
tons . Mais il n'y a rien à faire : j'ai le vertige . Dix mètres en-dessous , le toit blanc de l'Opel
que nous avons louée à l'agence Hertz de Göteborg ressemble à un mouchoir de poche .
J'étreins l'arbre . "Ecartez-vous du tronc , nom d'une pipe ! … il n'y a pas de raisons d'avoir
peur … il n'y a pas de danger … assurez vos griffes ! …" Pour être assurées , elles le sont , profondément plantées dans l'écorce de ce foutu peuplier . Ce que je vois d'elle - Madame
Delplanque - au-dessus de moi , sont , dans l'ordre où ils se présentent : ses chaussures de
sécurité , ses jambes encore pas mal pour son âge , son short , la tronçonneuse thermique
Oregon accrochée dans son dos , ses lunettes protectrices et son casque . Elle semble parfai-
tement à l'aise , assise sur la corde de rappel . D'où tient-elle cette audace ? . Peut-être de
ses séances d'escarpolette dans son jardin de Marcq-en-Baroeul … "Les plantes épiphytes ,
vous savez ce que c'est ?" . Elle a ouvert un livre . Je le reconnais : "La fabuleuse odyssée
des plantes" par Lucile Allorge-Boiteau (700 pages . 29€) . Je lui ai offert l'an dernier .
"Oui , je sais ce que c'est" , dis-je le menton collé au peuplier . Elle veut reprendre l'ascen-
sion . La corde qui nous relie se tend . "Il y en a une  belle plus haut" . "Pourquoi avez-vous
besoin d'aller plus haut ? . Pourquoi d'ailleurs venir en Suède ? … des boules de gui , il y en
a plein nos belles campagnes ! … moi , je veux descendre" . J'ajoute : "Ce matériel d'élagage
(note : acheté au Flying Tiger de Göteborg) nous a coûté un paquet de couronnes (note : le 6
novembre 2018 à 17h51 , une couronne suédoise valait 0,097€) … j'en ai plus qu'assez ! …
et vous voulez ramener une de ces boules à Marcq-en-Baroeul ! … par Air France !?" (Göte-
borg-Landvette/Roissy-Charles de Gaulle)

lundi 19 novembre 2018

COTE 137 . 113 . PATATES

    C'est du gros . Le sol tremble sous nos pieds . "Du 420" , juge le capitaine … Qu'est-ce
qui leur prend aux boches ?

- Martial : "Qu'est-ce qui leur prend , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Je n'en sais rien , Martial"
- Martial : "Qu'est-ce qu'ils visent ?"
- Le capitaine : "C'est derrière nous … à un kilomètre …"
- Martial : "A un kilomètre ? … il n'y a rien à écrabouiller avec du 420 à un kilomètre …
pas de fortifications , pas de paisible village …"
- Le capitaine : "Il y a nos roulantes , nos pommes de terre … ils veulent nous affamer"
- Martial : "Nos roulantes !? … nos casseroles et nos pommes de terre avec du 420 !?"
- Le capitaine : "Rassurez-vous … ils perdent leur temps et leurs obus … nos roulantes ,
on les a changées de place … on s'y attendait … elles sont plus à l'ouest"
- Martial : "Qu'est-ce que vous en pensez , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Je pense que c'est de bonne guerre … les pommes de terre , c'est essentiel …
autant que les munitions"
- Martial : "D'accord , mais qu'est-ce que vous en pensez ?"
- Le capitaine : "Qu'est-ce que je pense de quoi ?"
- Martial : "Ce gâchis … ce gâchis des compétences"
- Depuis le début de ce dialogue , le capitaine n'a pas relâché son observation binoculaire
de la cote 137 : "Ce gâchis ? … quel gâchis ? … quelles compétences ? … je ne comprends
pas"
- Martial : "Cette batterie qui pilonne nos arrières … où est-ce qu'elle est ?"
- Le capitaine : "A 20 kilomètres … à peu près ..;"
- Martial : "Mazette ! … à 20 kilomètres !"
- Le capitaine : "……………."
- Martial : "Faut faire des grandes études pour être artilleur ?"
- Le capitaine : "Faut faire l'école d'artillerie … la leur est prestigieuse … une des meilleures
… la meilleure du monde … l'artillerie lourde surtout"
- Martial : "C'est pour ça que je parlais de gâchis … de gâchis des compétences"
- Le capitaine se tourne vers Martial : "Que voulez-vous dire ?"
- Martial : "Faire de si grandes études dans une si prestigieuse école … la meilleure du monde
… pour faire de la purée !"

vendredi 16 novembre 2018

CLAUDIA

Claudia en 1973 .
(Imagine , lecteur , Claudia en 1973)
Pellicule noir et blanc
Ilford Delta 400 Professionnal ,
Papier baryté spécial .

C'était à Los Angeles , si je me souviens bien .
L'appareil de Mike :
Un Pentax ES Reflex mono-objectif .
Il était équipé d'un obturateur électronique
Entièrement automatique ;
Le premier au monde .

Mike l'avait expliqué à Claudia …

Elle s'en foutait .

KRANT 146 . HONORONS-LE

    Dans l'unique configuration d'une lune pleine levée à l'arrière du Kritik et dans son
axe strict , on pouvait voir Monsieur Lee à la poupe , tourné vers l'éclat de notre satellite .
Hume l'accompagnait , la queue tournée vers le ciel . Monsieur Lee portait en cette excep-
tionnelle occasion une tenue de cérémonie ; c'est ainsi que je qualifiais la chasuble brodée
qu'il passait par-dessus sa tenue de cuistot . Il tenait dans ses mains jointes une bougie d'où
s'échappait une fumée jaunâtre qui dérivait en parallèle à celle de mes chaudières et à
notre sillage d'écume . Monsieur Lee s'agenouillait sur le pont puis , caressant Hume d'une
main , il lui présentait de l'autre la bougie . Hume la reniflait avec ce qui semblait une ex-
trêve prudence quoiqu'elle fut mêlée de dévotion . Une fois pénétré de la solennité de
l'instant , il s'asseyait à côté du Grand Prêtre . Monsieur Lee levait trois fois la minuscule
flamme vers la lune puis il la soufflait et jetait la bougie à la mer .

- "Adorez-vous la lune , Monsieur Lee ?" , osai-je demander une de ces nuits .
- "Nullement" , répondit Monsieur Lee … "Je n'adore ni dieux ni astres"
- Moi : "Mais ? …"
- Monsieur Lee : "J'honore le soleil"
- Moi : "N'est-ce pas la lune ?"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi ! … qui dans la lune reflète sa lumière ?"