vendredi 7 décembre 2018

L'ATTENTE

    Fort à parier qu'elle attend quelqu'un , mais peut-être vient-il d'apparaître ce
quelqu'un - ou cette quelqu'une - sous le passage arqué des charmilles , essoufflé(e?) ,
car il (elle?) est  en retard , on avait dit midi , non ? , il s'excusera (ou elle) , tu n'as pas
idée cette circulation ! ou , Machin , cet importun , ou , tu sais ce que c'est les affaires ! ,
il lui baisera la  main , elle lui baisera les joues , il ou elle s'assoiera , ils se regarderont ,
elle droit dans les  yeux avec le sourire de celle qui ne croit pas aux excuses , eux , l'oeil
vagabond , chercheront dans les tables alentours des raisons de croire à leur fable , puis
il lui prendra les doigts ou elle lui fera la moue pour - ma chérie , ne m'en veux pas -
et elle , gracieuse , posera son menton entre ses mains ; parleront-ils d'amour , de biens
immobiliers (un héritage?) , de "L'Inconnu du Nord-Express" qu'il faut avoir lu abso-
lument , proposera-t-il un apéritif - pour me faire pardonner - Martini ? ou elle , Super
Étoile ou Coquelicot quand le garçon , noeud papillon : et pour ces (Messieurs ?)-Dames ?

jeudi 6 décembre 2018

KRANT 149 . RÊVE ET RÉALITÉ

    Ce que j'ai vu - les entrepôts de Zonguldak , les pauvres hères de Liverpool ,
les palmiers de Broken Bay - j'aurais pu l'imaginer . Je me serais épargné ces milliers
de miles marins , ces mers sans fin et ces escales puantes . Mais je devais gagner ma
vie et il y a fort à parier que j'aurais , binant mon potager , imaginé autre chose et
j'aurais fait un autre voyage .

    Voilà ce que je disais ce soir-là au capitaine , comme nous dominions la foule
criarde de Manakara , accoudés au bastingage du Kritik .

- Krant : "Vous êtes un rêveur , chef !"

    A la porte d'un baraquement , deux indigènes étaient au bord d'en venir aux mains .
L'un ,  à demi-nu , découvrait une dentition féroce et disproportionnée ; l'autre agitait
au-dessus de son maigre corps des bras si mobiles qu'on aurait dit les pattes d'une
araignée . Leurs paroles étaient noyées dans le flot des milliers d'autres proférées par
des centaines de langues roulant les R contre leurs dents , crachées par d'innombrables
gosiers , articulées par le claquement des lèvres de cette humanité affairée et qui frap-
paient la coque du Kritik comme un clapot .

- Moi : "Ces deux-là se disputent une femme"
- Krant , sourcils arqués : "Qu'en savez-vous ?"
- Moi : "Je n'en sais rien , capitaine … peut-être s'agit-il d'une dette … un conflit com-
mercial … ou une histoire de famille … mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a
une femme là-dessous …"

    Un attroupement s'était formé . Les deux gesticulaient . Autour on riait ou on cherchait
à comprendre . Soudain , l'un des protagonistes plongea le bras derrière la cloison du
baraquement et en extirpa une jeune fille voilée qu'il jeta aux pieds de l'autre avant de
quitter la place en invoquant les cieux et la malédiction .

- Krant : "Vous aviez raison , chef … c'est une femme … vous rêvez juste …
les voyages que vous auriez imaginés en binant votre potager sont ceux que vous avez
faits … croyez-moi …"

DESMOND 93 . L'ART DE CONJUGUER

    Octobre 1972 . Bureau Ovale . Je donne son cours de français au Président . Il a
 ouvert devant lui le Bescherelle que je lui ai offert .

- Le Président : "La grammaire française ouvre des perspectives enthousiasmantes , non ?"
- Moi : "Euh … que voulez-vous dire , Monsieur le Président ? … à quoi pensez-vous ?"
- Lui : "La conjugaison … la nôtre n'est pas à la hauteur" dit-il en tapotant son "Art de
conjuguer" … peut-être que je me trompe , Desmond … le spécialiste c'est vous …"
- Moi : "……….."
- Lui : "J'étais dans mon lit cette nuit … je n'arrivais pas à dormir … Pat ronfle et les négo-
ciations sur la limitation des armes stratégiques tournent en rond … alors , j'ai feuilleté mon
Bescherelle … c'est extraordinaire ! … ces temps … ces modes … ces formes …"
- Moi : "……….."
- Lui : "Je dois avouer que je m'y perds … ces français sont devilishly (diablement)
compliqués ! … mais quelle maestria !"
- Moi : "……….."
- Lui . Il tourne les pages : "Ceci par exemple : le futur antérieur ! … vous connaissez !"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … oui …"
- Lui : "Bien sûr , suis-je bête ! … nous n'avons pas ce truc-la chez nous …"
- Moi : "C'est exact , Monsieur le Président … ce temps n'existe pas dans la langue
anglaise"
- Lui : "Rendez-vous compte : si j'ai bien compris , ça permet de considérer comme
accompli un événement qui ne s'est pas encore produit ! … it's fantastic !"
- Moi : "……….."
- Lui : "Par exemple : dans quinze jours , je serai élu pour un deuxième mandat !"
- Moi : "……….."
- Lui . Il brandit son Bescherelle : "Damn'it , Desmond ! … on devrait leur piquer l'idée
aux frenchies !"

mardi 4 décembre 2018

TROIS MOUCHES 141 . CREVAISON A GREENVILLE ("Entre eux" . R.F)

    Il y a eu cette crevaison qui nous a surpris tous trois au milieu du pont sur le Mississipi ,
à Greenville . Là-haut , au-dessus du fleuve . Ma mère est restée dans la voiture et mon
père est sorti changer le pneu ; elle me serrait si fort que je n'arrivais plus à respirer .
Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Trois mouches ont surpris ma mère au milieu du pont , au-dessus du fleuve qui bour-
donnait comme un pneu crevé . Le Mississipi serrait si fort Greenville que mon père est
sorti de la voiture pour changer de chapeau . Là-haut , les pailles vermeilles n'arrivaient
plus à respirer .

    Le Mississipi respirait contre la voiture de mon père . Il nous serrait si fort que ma
mère sortit et changea le pneu crevé . Là-haut , trois mouches vermeilles restées au milieu
du pont de Greenville bourdonnaient comme un fleuve sur nos chapeaux de paille .

lundi 3 décembre 2018

PARADIS 94 . BABEL

- "Professeur Baratine ? … ici Dieu … Dieu le Père …"
- "Buongiorno"
- "Buongiorno , Monsieur le Professeur … dites-moi … il y a une chose qui me
turlupine …"
- "Si"
- "Peut-être pouvez-vous m'éclairer"
- "Si"
- "Je ne suis pas spécialiste en la matière … c'est une des choses indépendantes
de Ma Volonté …"
- "Qual è il problema adesso ?"
- "Les langues"
- "Lingue … si …"
- "Moi-même je n'en parle couramment qu'une … une sorte de latin compréhensible
par tous"
- "Si"
- "J'apprends qu'il y a de par le monde environ 5000 langues ! … voire plus ! …"
- "Esatto"
- "C'est stupéfiant !!"
- "Si"
- "Quelle est la cause de ce désordre , Professeur ?"
- "Non è un disastro"
- "Excusez-moi , Professeur , je ne parle pas un mot d'italien !"
- Le Professeur , en latin : "Probe novamus omnes turbationem peccato importatam
in homines ipsius congruentiam" *
- "You're right , Professor !"
- "Haben sie sonst noch fragen ?"
- "No , gratias"
- "Speek je nederlands ?"
- "Een betje"
- "Zweeds ?"
- "Jag gör det . Au revoir , Professeur et encore merci"
- "Non c'é di che"
- "My tailor is rich !"

* Pour ceux qui ont perdu leur latin : "Nous connaissons bien le désordre que le péché
a introduit dans l'harmonie de l'être humain"


dimanche 2 décembre 2018

COTE 137 . 115 . HOMOLOGIE

    Patrouille . Avec Martial . Patrouille et trouille . Je ne m'y ferai jamais .

- "Tu as remarqué ?" , dit Martial
- Moi : "Quoi ?"
- Lui : "Patrouille …"
- Moi : "Quoi , patrouille ?"
- lui : "Patrouille et trouille … tu as remarqué ?"
- Moi : "Oui"

    Nous nous asseyons au fond d'un trou , pas loin de la cote 137 . Les gouttes d''une
pluie lourde font sur la boue des impacts ronds .

- Martial : "J'ai un truc pour la trouille"
- Moi . Je claque des dents . De froid . De peur . De tension : "Tu crois que c'est l'endroit
pour … on ferait mieux de …"
- Lui : "Laisse-moi t'expliquer"
- Moi : "……….."
- Lui : "Patrouille et trouille ont une similitude regrettable , tu l'admets ?"
- Moi : "Oui … bon … alors ?"
- Lui : "Quand tu prononces l'un , tu penses à l'autre … et vice-versa"
- Moi : "Oui … peut-être …"
- Lui . Il a posé son fusil en travers de ses genoux : "J'ai un truc"
- Moi : "…..?….."
- Lui : "Ça t'intéresse ?"
- Moi : "Non … enfin , oui …"
- Lui : "Il suffit de changer les mots … trouver des nouvelles ressemblances"
- Moi : "Bon , Martial … grouille ! … on va se faire repérer"
- Lui : "Une patrouille , c'est quoi ? … est-ce qu'on peut remplacer "patrouille" par un
autre mot ? … par exemple : "ronde" … "faire une ronde" … c'est à peu près la même
chose , non ?"
- Moi : "Oui … et alors ? … qu'est-ce que ça change ?"
- Lui : "Comment qu'est-ce que ça change !? … ça change tout !"
- Moi : "Je ne vois pas"
- Lui : "Ronde" , ça te fait penser à quoi ?"
- Moi : "A rien … allez , viens ! … tirons-nous d'ici !"

    Nous nous levons péniblement , sucés par la boue . Je me hisse au bord du cratère .
Martial me suit .

- "Moi" , dit-il "ça me fait penser à "blonde" .

samedi 1 décembre 2018

LES AMIS DU CONSERVATOIRE

C'était une idée de Mike ;

La température était descendue à moins 35° ,
Pourquoi pas une photo de groupe sur le lac
(Huron . Etat du Michigan)
A l'embouchure de la Rivière au Sable ?

Mes amis du Conservatoire étaient d'accord
Et même enthousiastes
Mais nous avons attendu Mike
Au moins une demi-heure .

Quand il s'est pointé avec un Rolleiflex 6x6
A 2 objectifs et visée par-dessus
Nous étions transis , et si transis
Que nous n'eûmes pas le courage de le maudire .