Anne-Carole fut l'une de mes épouses . Elle séparait , prétendait-elle , les ténèbres
de la lumière , besogne opiniâtre qu'elle poursuivait en continu jusque dans notre lit .
Elle pesait en toutes choses le pour et le contre , elle évaluait les avantages et les
inconvénients de chaque décision , décomposait en infinies parties la moindre de mes
objections , décortiquait nos projets à la recherche des points obscurs qui rendaient leur
réalisation illusoire , alléguant que ceci n'était pas conforme au bon sens , que cela
risquait - si l'on n'y prenait garde - de provoquer quelque désagrément , voire de virer
au drame , quoique , en prenant la chose sous une autre perspective … et je voyais de
profil son joli buste appuyé sur une pile d'oreillers et ses doigts touchant ses lèvres
quand une nouvelle supputation venait inscrire une ombre menaçante dans son
soliloque et qu'elle se mettait en demeure de couper en huit ce qui l'était déjà en quatre .
Et moi , je finissais par m'endormir . En dix ans de vie commune , jamais nous ne
changeâmes le papier peint de la salle à manger .
vendredi 14 décembre 2018
jeudi 13 décembre 2018
MONIA
Elle est brune et je préfère les blondes . Elle a le port altier et j'aime , moi , le cou
dodu des femmes rondes . Elle est cultivée et j'abhorre chez les femmes la culture .
Je suis laid et je parle à tort et à travers . Mais elle m'aime . Qu'y faire ? . Je supporte
depuis vingt ans son amour , ses baisers , ses arguments , ses démonstrations et ses
syllogismes sans failles . Puis-je fuir ? . Je ne le peux pas . Il y a des femmes-pièges
et des pièges en fil de soie . Le sien , enduit de phéromone , m'encercle . L'écho de
mes mouvements vibre sur l'élégante géométrie de sa toile . Elle sait où je suis , où
me trouver , elle sait ce que je pense , il n'y a qu'une chose que j'ai su lui cacher :
c'est que je ne l'aime pas .
dodu des femmes rondes . Elle est cultivée et j'abhorre chez les femmes la culture .
Je suis laid et je parle à tort et à travers . Mais elle m'aime . Qu'y faire ? . Je supporte
depuis vingt ans son amour , ses baisers , ses arguments , ses démonstrations et ses
syllogismes sans failles . Puis-je fuir ? . Je ne le peux pas . Il y a des femmes-pièges
et des pièges en fil de soie . Le sien , enduit de phéromone , m'encercle . L'écho de
mes mouvements vibre sur l'élégante géométrie de sa toile . Elle sait où je suis , où
me trouver , elle sait ce que je pense , il n'y a qu'une chose que j'ai su lui cacher :
c'est que je ne l'aime pas .
mercredi 12 décembre 2018
KRANT 150 . TOHU-BOHU DU GRAND COMMERCE
Nous avions posé les bordages du Kritik contre un quai d'Heiligenhafen . Nos
madriers - ceux qui se trouveraient demain dans nos soutes - étaient là-bas , posés
sur des cales , mais les grues chargeaient devant nous un vraquier . Nous étions - loi
des ports actifs - contraints à l'attente . Krant avait tiré sur la passerelle une chaise du
carré . Il était assis . Hume était sur ses genoux et j'étais , appuyé sur la cloison , à côté
du capitaine . A terre , en-dessous de nous , une foule sans nombre bougeait et
palabrait , s'invectivait dans toutes sortes de parlers , gutturaux , angles et saxons ,
ornés d'accents , ou des langues mornes et sans timbre , gribouillait des contrats ,
faisait sur des bouts de papier des additions rapides et des comptes prometteurs , tirait
des plans sur la comète , bâtissait des châteaux en Espagne , escomptait des profits
aussi mirifiques que rapides , échangeait des monnaies , donnait des ordres , autorisait ,
signait , conseillait , menaçait , vantait ses produits , surestimait sa cargaison , disputait
à un autre chien une tête de hareng , entrait la main de l'un sur l'épaule de l'autre dans
une taverne du port, concluait devant un verre de bière , criait , protestait de sa bonne
foi , crachait sur le pavé sa chique , tombait dans les bras d'un camarade oublié ,
proposait ses services , louait sa force ou son corps car roulait sur des hanches la
grande affaire du sexe . Ce brouhaha montait jusqu'à nous avec ses couleurs , sa
sueur et ses odeurs et il semblait qu'on allait le hisser par-dessus le bastingage comme
un grand poisson vif et luisant , indomptable , impossible à maîtriser mais cependant
pris à l'hameçon .
- Krant : "Qu'est-ce que vous pensez de ceci ?"
Les oreilles de Hume , frangées de poil vibrionnants , étaient alertées , tournées
vers le tolu-bohu .
- Moi : "A quoi devrais-je penser , capitaine ?"
- Krant , tendant sa pipe vers le quai : "Que pensez-vous de cette multitude ? …
ce chaos … est-ce qu'on peut y comprendre quelque chose ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Est-ce qu'il y a dans tout cela un fil conducteur ? … quelque chose que
nous ne voyons pas et qui nous crève les yeux …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "N'est-ce pas la vie ?"
madriers - ceux qui se trouveraient demain dans nos soutes - étaient là-bas , posés
sur des cales , mais les grues chargeaient devant nous un vraquier . Nous étions - loi
des ports actifs - contraints à l'attente . Krant avait tiré sur la passerelle une chaise du
carré . Il était assis . Hume était sur ses genoux et j'étais , appuyé sur la cloison , à côté
du capitaine . A terre , en-dessous de nous , une foule sans nombre bougeait et
palabrait , s'invectivait dans toutes sortes de parlers , gutturaux , angles et saxons ,
ornés d'accents , ou des langues mornes et sans timbre , gribouillait des contrats ,
faisait sur des bouts de papier des additions rapides et des comptes prometteurs , tirait
des plans sur la comète , bâtissait des châteaux en Espagne , escomptait des profits
aussi mirifiques que rapides , échangeait des monnaies , donnait des ordres , autorisait ,
signait , conseillait , menaçait , vantait ses produits , surestimait sa cargaison , disputait
à un autre chien une tête de hareng , entrait la main de l'un sur l'épaule de l'autre dans
une taverne du port, concluait devant un verre de bière , criait , protestait de sa bonne
foi , crachait sur le pavé sa chique , tombait dans les bras d'un camarade oublié ,
proposait ses services , louait sa force ou son corps car roulait sur des hanches la
grande affaire du sexe . Ce brouhaha montait jusqu'à nous avec ses couleurs , sa
sueur et ses odeurs et il semblait qu'on allait le hisser par-dessus le bastingage comme
un grand poisson vif et luisant , indomptable , impossible à maîtriser mais cependant
pris à l'hameçon .
- Krant : "Qu'est-ce que vous pensez de ceci ?"
Les oreilles de Hume , frangées de poil vibrionnants , étaient alertées , tournées
vers le tolu-bohu .
- Moi : "A quoi devrais-je penser , capitaine ?"
- Krant , tendant sa pipe vers le quai : "Que pensez-vous de cette multitude ? …
ce chaos … est-ce qu'on peut y comprendre quelque chose ?"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "Est-ce qu'il y a dans tout cela un fil conducteur ? … quelque chose que
nous ne voyons pas et qui nous crève les yeux …"
- Moi : "……..?………"
- Krant : "N'est-ce pas la vie ?"
mardi 11 décembre 2018
TROIS MOUCHES 142 . UN ÉTÉ À GRASSE (OU À CANNES ?) Berberova souligne
On aurait dit qu'elle était en porcelaine , alors que moi j'avais l'impression d'être en
fonte , à mon grand dépit . Vêtue de robes légères , bleu clair et blanches , Berthe était
particulièrement jolie en été , au bord de la mer à Cannes ou sur la terrasse de la maison
à Grasse quand trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille .
Au bord de la maison de Grasse (ou Cannes ?) , la mer était en porcelaine , particu-
lièrement claire et bleue en été , en dépit des mouches qu'on aurait dit en fonte . Elles
bourdonnaient sur la terrasse contre la jolie robe blanche dont Berthe s'était vêtue et
j'avais , moi , l'impression merveilleuse que la paille de son grand chapeau était légère .
Une mer de fonte . Et Berthe dans sa jolie robe au bord de la terrasse . Elle m'émer-
veillait au grand dépit de trois mouches bleu porcelaine qui imprimaient la paille claire
de son chapeau . On aurait dit qu'elles étaient vêtues d'un été blanc et léger ; elles bour-
donnaient particulièrement contre la maison de Grasse (ou Cannes ?) .
fonte , à mon grand dépit . Vêtue de robes légères , bleu clair et blanches , Berthe était
particulièrement jolie en été , au bord de la mer à Cannes ou sur la terrasse de la maison
à Grasse quand trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos
chapeaux de paille .
Au bord de la maison de Grasse (ou Cannes ?) , la mer était en porcelaine , particu-
lièrement claire et bleue en été , en dépit des mouches qu'on aurait dit en fonte . Elles
bourdonnaient sur la terrasse contre la jolie robe blanche dont Berthe s'était vêtue et
j'avais , moi , l'impression merveilleuse que la paille de son grand chapeau était légère .
Une mer de fonte . Et Berthe dans sa jolie robe au bord de la terrasse . Elle m'émer-
veillait au grand dépit de trois mouches bleu porcelaine qui imprimaient la paille claire
de son chapeau . On aurait dit qu'elles étaient vêtues d'un été blanc et léger ; elles bour-
donnaient particulièrement contre la maison de Grasse (ou Cannes ?) .
lundi 10 décembre 2018
PARADIS 95 . UN TROU NOIR ÉGARÉ
- Ève fouine dans les tiroirs de l'établi : 'T'as pu des bonbons Haribo ? … tu sais …
ceux que j'aime bien : les Dragibus ."
- Dieu est à son bureau , plongé dans des calculs complexes (vitesse orbitale et rotation
rétrograde de Vénus) . Distraitement : "Non , Ève … je n'en ai plus … tu les as tous
mangés"
- Ève : "Oh ! … qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu , sans se retourner mais d'une inlassable patience : "Tu as trouvé quelque chose ?"
- Ève : "Oui , regarde !" . Elle tient un petit carnet entre le pouce et l'index , à hauteur
des yeux . Elle le tient comme on tient , avec méfiance et un peu de dégoût , une chose
étrange dont on ignore comment elle s'est trouvée là . Par exemple : un crapaud entre les
draps d'un lit .
- Dieu se retourne : "Qu'est-ce que c'est ? … oh , nom de … !" . Il se lève "Mon carnet !
… je le cherche partout !" . C'est un carnet vert marbré de noir . "Où l'as-tu trouvé ?"
- Ève désigne le tiroir ouvert : "Là … tu l'avais perdu ?"
- Dieu : "Oui … oh , que je suis content !" . Il le prend des mains d'Ève , le pose sur
l'établi et caresse sa couverture .
- Ève : "C'est quoi ?"
- Dieu . De son index , il souligne le titre : "Sagittarius A"
- Ève : "Quès que c'est ?"
- Dieu : "C'est un carnet que j'ai perdu … après le Big-Bang … qu'est-ce qu'il faisait
dans ce tiroir ? … ah , je suis content !"
- Ève : "Pourquoi que t'es content ?"
- Dieu : "Parce que , Ève , j'ai là-dedans le calcul des ondes radio au centre de la
Voie Lactée ! … comprends-tu ?"
- Ève : "Non"
- Dieu : "Ça ne m'étonne pas …"
ceux que j'aime bien : les Dragibus ."
- Dieu est à son bureau , plongé dans des calculs complexes (vitesse orbitale et rotation
rétrograde de Vénus) . Distraitement : "Non , Ève … je n'en ai plus … tu les as tous
mangés"
- Ève : "Oh ! … qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu , sans se retourner mais d'une inlassable patience : "Tu as trouvé quelque chose ?"
- Ève : "Oui , regarde !" . Elle tient un petit carnet entre le pouce et l'index , à hauteur
des yeux . Elle le tient comme on tient , avec méfiance et un peu de dégoût , une chose
étrange dont on ignore comment elle s'est trouvée là . Par exemple : un crapaud entre les
draps d'un lit .
- Dieu se retourne : "Qu'est-ce que c'est ? … oh , nom de … !" . Il se lève "Mon carnet !
… je le cherche partout !" . C'est un carnet vert marbré de noir . "Où l'as-tu trouvé ?"
- Ève désigne le tiroir ouvert : "Là … tu l'avais perdu ?"
- Dieu : "Oui … oh , que je suis content !" . Il le prend des mains d'Ève , le pose sur
l'établi et caresse sa couverture .
- Ève : "C'est quoi ?"
- Dieu . De son index , il souligne le titre : "Sagittarius A"
- Ève : "Quès que c'est ?"
- Dieu : "C'est un carnet que j'ai perdu … après le Big-Bang … qu'est-ce qu'il faisait
dans ce tiroir ? … ah , je suis content !"
- Ève : "Pourquoi que t'es content ?"
- Dieu : "Parce que , Ève , j'ai là-dedans le calcul des ondes radio au centre de la
Voie Lactée ! … comprends-tu ?"
- Ève : "Non"
- Dieu : "Ça ne m'étonne pas …"
dimanche 9 décembre 2018
COTE 137 . 116 . VON KLÜCK
Martial et moi sommes de permission . Nous avons pris le train pour Paris mais ,
à la gare de Crécy-la-Chapelle , Martial est descendu sur le quai : "Vieux , allons
voir les arbres , les champs , les fleurs ! … Paris peut attendre , non ?" . Et voilà
qu'au lieu de boire une bière à la terrasse d'un bistro de Montmartre , nous flânons
entre deux haies d'aubépine et caressons le museau des vaches aux abords de
Crécy-la-Chapelle . Martial est intarissable . Tout à coup :
- "Tu sais à quoi j'ai rêvé la nuit dernière ?"
- Moi : "Non , Martial … dis-moi"
- Lui : "J'ai rêvé que j'étais en patrouille et que je capturais le général Von Klück …
je le ramenais dans la tranchée" . Martial glousse ; "La tête du capitaine !"
- Moi : "Quel drôle de rêve !"
Vient vers nous sur le même sentier un homme moustachu , la cinquantaine , avec
un fusil de chasse en bandoulière . Un paysan du coin , supposai-je ou , peut-être ,
le garde-chasse , rubicond , ventru et bonhomme , portant casquette … oui , le
garde-chasse …
- Martial : "Ça alors !? … regarde qui vient !"
- Moi : "Tu le connais ?"
- Lui : "Bien entendu que je le connais ! … c'est Von Klück !"
- Moi : "…….?………"
L'homme s'approche . Il s'apprête à nous saluer . Saluer deux braves poilus retour
du front . Il touche sa casquette et sourit . Martial va droit sur lui : Hände hoch !" .
L'homme se fige , bouche bée . Il recule d'un pas . Martial saisit la bandoulière et tire
dessus , faisant tournoyer le malheureux . Il s'empare du fusil . L'homme recule d'un
autre pas mais Martial est sur lui . Il hurle : "Hände hoch ! … toi pas comprendre
allemand ?"
- Moi : "Martial ! … qu'est-ce qui te prend ? … tu es fou !?"
- L'homme : "Mais … Monsieur !" . Martial pointe le fusil de chasse sur la panse de
l'infortuné .
- Martial : "Ah , ah ! … Von Klück ! … lève les bras ! … schnell !"
- L'homme : "Mais …"
- Moi : "Arrête , Martial !"
- Martial : "Mains sur la tête ! … toi être fait , Von Klück !"
L'homme met les mains sur la tête . Sa casquette est à terre . Il recule , le canon de
son propre fusil enfoncé dans le bide .
- Martial : "Papier" (en allemand) … toi donner papiers !"
- L'homme : "Mais , mais …"
- Moi . J'attrape Martial par la manche : "Martial , arrête !"
- Martial soudain débonnaire , à l'homme : "C'est une blague , vieux … baisse les bras" .
Il lui rend son fusil et ramasse la casquette .
- L'homme , livide : "Mais , mais … qu'est-ce …"
- Martial lui tire la moustache : "Toi pas ressembler à Von Klück … toi pas prussien …
toi pas avoir l'air méchant … Von Klück plus mince … Von Klück hargneux …
non , toi pas être Von Klück"
- Moi . J'entraîne Martial : "Allez , viens ! … ça suffit !"
Nous nous éloignons . Nous laissons le pauvre gars pantelant sur le bord du chemin ,
le fusil dans une main , la casquette dans l'autre .
- Martial se retourne : "Bien le bonjour à Guillaume !"
à la gare de Crécy-la-Chapelle , Martial est descendu sur le quai : "Vieux , allons
voir les arbres , les champs , les fleurs ! … Paris peut attendre , non ?" . Et voilà
qu'au lieu de boire une bière à la terrasse d'un bistro de Montmartre , nous flânons
entre deux haies d'aubépine et caressons le museau des vaches aux abords de
Crécy-la-Chapelle . Martial est intarissable . Tout à coup :
- "Tu sais à quoi j'ai rêvé la nuit dernière ?"
- Moi : "Non , Martial … dis-moi"
- Lui : "J'ai rêvé que j'étais en patrouille et que je capturais le général Von Klück …
je le ramenais dans la tranchée" . Martial glousse ; "La tête du capitaine !"
- Moi : "Quel drôle de rêve !"
Vient vers nous sur le même sentier un homme moustachu , la cinquantaine , avec
un fusil de chasse en bandoulière . Un paysan du coin , supposai-je ou , peut-être ,
le garde-chasse , rubicond , ventru et bonhomme , portant casquette … oui , le
garde-chasse …
- Martial : "Ça alors !? … regarde qui vient !"
- Moi : "Tu le connais ?"
- Lui : "Bien entendu que je le connais ! … c'est Von Klück !"
- Moi : "…….?………"
L'homme s'approche . Il s'apprête à nous saluer . Saluer deux braves poilus retour
du front . Il touche sa casquette et sourit . Martial va droit sur lui : Hände hoch !" .
L'homme se fige , bouche bée . Il recule d'un pas . Martial saisit la bandoulière et tire
dessus , faisant tournoyer le malheureux . Il s'empare du fusil . L'homme recule d'un
autre pas mais Martial est sur lui . Il hurle : "Hände hoch ! … toi pas comprendre
allemand ?"
- Moi : "Martial ! … qu'est-ce qui te prend ? … tu es fou !?"
- L'homme : "Mais … Monsieur !" . Martial pointe le fusil de chasse sur la panse de
l'infortuné .
- Martial : "Ah , ah ! … Von Klück ! … lève les bras ! … schnell !"
- L'homme : "Mais …"
- Moi : "Arrête , Martial !"
- Martial : "Mains sur la tête ! … toi être fait , Von Klück !"
L'homme met les mains sur la tête . Sa casquette est à terre . Il recule , le canon de
son propre fusil enfoncé dans le bide .
- Martial : "Papier" (en allemand) … toi donner papiers !"
- L'homme : "Mais , mais …"
- Moi . J'attrape Martial par la manche : "Martial , arrête !"
- Martial soudain débonnaire , à l'homme : "C'est une blague , vieux … baisse les bras" .
Il lui rend son fusil et ramasse la casquette .
- L'homme , livide : "Mais , mais … qu'est-ce …"
- Martial lui tire la moustache : "Toi pas ressembler à Von Klück … toi pas prussien …
toi pas avoir l'air méchant … Von Klück plus mince … Von Klück hargneux …
non , toi pas être Von Klück"
- Moi . J'entraîne Martial : "Allez , viens ! … ça suffit !"
Nous nous éloignons . Nous laissons le pauvre gars pantelant sur le bord du chemin ,
le fusil dans une main , la casquette dans l'autre .
- Martial se retourne : "Bien le bonjour à Guillaume !"
samedi 8 décembre 2018
MARIAGE CHEZ DES APICULTEURS
Elle a mis sa robe à rayures d'abeille et mes parents , pour l'occasion (si rares occasions !)
ont délaissé leurs ruches ; aussi , l'air frémit-il comme un gâteau de miel . Comme Papa et
Maman sont beaux dans leur habit de cérémonie qu'ils arborent avec une modestie d'api-
culteurs ! . "Sous les meilleurs auspices" , voilà , dit mon père , féru d'antiquités romaines ,
comment s'annonce la soirée . Et , de fait , nous avons tout pour être heureux ; sauf que ,
sous le large bord de mon chapeau noir , stagne , légère mais entêtante , si peu perceptible
qu'elle semble une illusion mais plus j'essaie de la chasser , plus elle se tapit et s'installe
comme une fausse teigne dans l'obscurité d'un rucher , menace dérisoire et se faisant toute
petite pour le paraître , et j'entrevoie sans l'avouer qu'un jour elle me tuera : une odeur
de renard mort .
- Moi , chuchotant à son oreille : "Sens-tu ?"
- Elle prend la main que j'ai posée sur son épaule : "Tes parents …" . Elle rit de son petit
rire moqueur . "Ils sentent le miel , tu sais bien …"
- Moi : "Non , c'est autre chose … cette odeur fade"
- Elle , rassurante et sombre : "Ce n'est rien , mon chéri … l'odeur d'un renard mort …"
Ah , sur les épaules de belle-maman , ce col à la rousseur pathétique !
ont délaissé leurs ruches ; aussi , l'air frémit-il comme un gâteau de miel . Comme Papa et
Maman sont beaux dans leur habit de cérémonie qu'ils arborent avec une modestie d'api-
culteurs ! . "Sous les meilleurs auspices" , voilà , dit mon père , féru d'antiquités romaines ,
comment s'annonce la soirée . Et , de fait , nous avons tout pour être heureux ; sauf que ,
sous le large bord de mon chapeau noir , stagne , légère mais entêtante , si peu perceptible
qu'elle semble une illusion mais plus j'essaie de la chasser , plus elle se tapit et s'installe
comme une fausse teigne dans l'obscurité d'un rucher , menace dérisoire et se faisant toute
petite pour le paraître , et j'entrevoie sans l'avouer qu'un jour elle me tuera : une odeur
de renard mort .
- Moi , chuchotant à son oreille : "Sens-tu ?"
- Elle prend la main que j'ai posée sur son épaule : "Tes parents …" . Elle rit de son petit
rire moqueur . "Ils sentent le miel , tu sais bien …"
- Moi : "Non , c'est autre chose … cette odeur fade"
- Elle , rassurante et sombre : "Ce n'est rien , mon chéri … l'odeur d'un renard mort …"
Ah , sur les épaules de belle-maman , ce col à la rousseur pathétique !
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