mardi 23 avril 2019

TROIS MOUCHES 152 . LE PASSEPORT (la transparence des choses)

    A la réception , en inscrivant son nom dans le registre et en remettant son passeport , 
Berthe demanda en français , en anglais , en allemand et encore en anglais , si le vieux 
Kronig , le directeur dont elle se rappelait si bien la grosse figure et la fausse jovialité , 
était toujours là . On lui répondit que non . Trois mouches vermeilles et merveilleuses 
bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .

    Trois mouches bourdonnaient contre le passeport que Berthe avait remis à Kronig , 
un allemand à la grosse jovialité . Dans son merveilleux anglais , elle lui demanda en 
inscrivant son nom sur le registre s'il se rappelait comme était vermeille la figure du 
directeur français sous son vieux chapeau de paille . Et c'est encore en anglais qu'il 
lui répondit que non .

    Berthe demanda à un gros anglais s'il se rappelait ce directeur jovial qui lui avait 
remis un faux passeport français . L'anglais répondit que son nom - Kronig - était 
inscrit sur le registre de la réception . Il était toujours là , vermeil et merveilleux , 
bourdonnant sous un chapeau de paille . C'était une vieille figure allemande .

samedi 20 avril 2019

KRANT 162 . LIRE

    Échapper à ce fichu rafiot . A la chaleur , au ronflement de ses chaudières …
J'avais dans ma cantine deux ou trois livres . Hors quarts , il m'arrivait de m'étendre
sur ma couchette et de lire . J'abandonnais mon corps à l'océan et je filais par une
orthogonale dans l'autre monde , celui de la rocambole . Ou peut-être , à la fin de
mon quart , m'étais-je jeté dans le fourneau de la chaudière et , chairs et os brûlés
pour le profit du grand commerce , mon esprit s'esquivait par le conduit de la che-
minée sous forme de suie , d'abord épaisse au moment de s'extraire puis roulant en
volutes grises , comme de la mousseline de plus en plus transparente , puis encore ,
se dissipant et au bout de notre sillage s'anéantissant … je me trouvais galopant dans
un sous-bois , perçant à la pointe de l'épée des ventres de brigands , embrassant les
pieds d'une reine ou , au mieux de ma forme , baisant au fond d'une grange les seins
fondants d'une bergère ...

jeudi 18 avril 2019

SPIN ENTIER

    Jules ne se sent pas bien . Il actionne la sonnette . Soeur Marie de la Croix accourt :
"Que se passe-t-il , Monsieur Jules ?"
- Jules : "Je crois que je vais mourir"
- Smdlc : "Taratata ! … vous voulez mourir maintenant ?"
- Jules : "Ma soeur , ce n'est pas que je veux mourir … c'est que je suis en train de
mourir !"
- Smdlc s'asseoit sur le bord du lit . Elle tape dans ses mains joyeusement et catapulte
sur les murs immaculés de la chambre son rire cristallin : "Mais , ce n'est pas le moment ,
Monsieur Jules ! …"
- Jules : "Ce n'est pas moi qui décide … je sens que je meurs … quelqu'un me tire par
les pieds … Dieu peut-être ?"
- Smdlc saisit le poignet de Jules . Elle le tance : "Cessez ces idioties , ça n'est pas drôle !"
- Jules : "Non , c'est vrai : ça n'est pas drôle"
- Smdlc se penche vers Jules : "Vous savez , j'ai les dernières nouvelles de la mécanique
quantique … pour changer de sujet … vous voulez savoir ?"
- Jules : "Euh …"
- Smdlc : "Vous savez que les photons , ces grains de lumière , sont des bosons …"
- Jules : "Ah ?"
- Smdlc : "Mais si ! … je vous l'ai dit mercredi , souvenez-vous !"
- Jules : "C'est possible … je ne m'en souviens pas"
- Smdlc : "Des bosons , c'est-à-dire des particules avec un spin entier , contrairement
aux grains de matière que sont les électrons , les quarks et les neutrinos"
- Jules : "Oui … c'est possible"
- Smdlc : "Ce n'est pas possible … c'est sûr … et bien , savez-vous ce que les chercheurs
viennent de démontrer ?"
- Jules : "Euh … non …"
- Smdlc : "Tenez-vous bien … dans certaines situations , les photons peuvent posséder
également un moment cinétique semi-entier ! … formidable , non ?"
- Jules : "………?………."
- Smdlc : "Et bien , Monsieur Jules , vous voulez toujours mourir ?"

mercredi 17 avril 2019

PARADIS 102 . SEMAILLES

    Adam est dans son champ . Il sème . Dieu survient comme survient Dieu en général
(il y a des cas particuliers) : sans prévenir .

- Adam sursaute : "Tu m'as fait peur ! … qu'est-ce que tu veux ? … tu ne vois pas que
je suis occupé ?"
- Dieu : "Tu entends cette petite voix ?"
- Adam : "Quelle voix ?"
- Dieu : "Ne fait pas l'idiot , Adam ! … cette voix , à l'intérieur de toi"
- Adam : "Je n'entends rien"
- Dieu : "Ne mens pas : je sais que tu l'entends"
- Adam , de mauvais gré : "Oui … parfois …"
- Dieu : "Non , Adam … elle t'accompagne à chaque minute de ta vie"
- Adam : "Qu'est-ce que tu veux savoir ? … tu veux savoir ce qu'elle me dit ?"
- Dieu glousse , puis : "Je ne veux rien savoir puisque je sais tout … n'inverse pas
les rôles !"
- Adam suspend son geste auguste .
- Dieu : "Elle cherche à te guider cette voix …"
- Adam se rembrunit .
- Dieu : "… elle t'indique le chemin à suivre .. le bon chemin …"
- Adam . Grognements . Il s'asseoit dans le sillon , aux pieds de Dieu mais il lui tourne
le dos .
- Dieu : "… chemin que - bien entendu - tu ne suis pas"
- Adam bougonne .
- Dieu : "Tu te trouves des excuses … mais la voix ne te laisse pas de repos …"
- Adam se relève et ramasse son sac de semences .
- Dieu : "Ne fais pas la sourde oreille , Adam … tu sais très bien que cette voix …"
- Adam hausse les épaules .
- Dieu : "… c'est la mienne"

mardi 16 avril 2019

DIVAGATIONS PASCALIENNES IX

    Néant et absence . Est-ce que l'absence de boîte à lettres au mur de ma maison
pourrait y faire venir du néant ? . Du néant de nouvelles , par exemple . Envoyées
par quelqu'un (ou quelqu'une) qui n'aurait idée ni de mon existence ni des nouvelles
que j'attends . Alors faudrait-il qu'une illusion de facteur ne vienne pas m'expliquer
pourquoi une boîte à lettres est absente au mur de ma maison .

lundi 15 avril 2019

DEUX DÉPUTÉS À LA BUVETTE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE

- L'un : "Mon vieux , le premier auditeur d'un orateur , c'est lui-même , vous êtes
d'accord , puisqu'il sait avant tout le monde ce qu'il va dire et que ce que l'auditoire
suppute avec une marge d'erreur , sa grammaire intérieure l'a déjà agencé . Au moins ,
dans le cas du véritable orateur . Laissons de côté l'aboyeur dont nous connaissons
trop d'exemples ! . Je ne parle pas non plus de l'orateur-lecteur de son texte , mais de
l'improvisateur dans le feu de l'action , du tribun enflammé par ses convictions …
imaginez ce train de mots circonvolant dans l'Aire de Broca d'Antiphon …"
- L'autre : "Qui ?"
- L'un : "Antiphon , un sophiste athénien … imaginez cette suite de mots s'ordonnant
dans les circonvolutions de son hémisphère gauche , avant - juste avant - qu'elle trans-
mute en paroles . Je suppose que cette suite a , pour Antiphon et par avance , force de
paroles , vous me suivez … mais en amont , qu'en est-il ? . Vous ne vous figurez quand
même pas qu'il a dans son cortex , en réserve , la totalité d'une de ses tétralogies ! .
L'idée générale , une sorte de brouillon … à la rigueur … qu'en pensez-vous ?"
- L'autre , après dix secondes de réflexion et l'ingurgitation de la phase finale de son
expresso : "Rien"

dimanche 14 avril 2019

DESMOND 99 . MONSIEUR MALRAUX

    Bureau Ovale . Dans quelques jours , le Président s'envole pour la Chine . Avant
ce voyage , il a tenu à rencontrer l'écrivain français André Malraux . Le Président me
raconte leur entretien :
- "70 ans et toujours brillant ! … he's very sharp ! (très vif !)"
- Moi : "Monsieur Malraux est un grand écrivain"
- Le Président : "Vous avez lu ses livres ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … "La Condition Humaine" , "L'Espoir" …
- Le Président : "Je n'en ai lu aucun … mais avant de le recevoir , Kissinger m'a prêté
"Les Anti-Mémoires" … je les ai parcourues en diagonale … très intéressant … j'ai lu
les passages sur les dirigeants chinois : Mao , Chou … j'ai bien fait , parce que … euh …"
- Moi : "………….."
- Le Président hésite : "Monsieur Malraux n'a-t-il pas un problème de … de …"
- Moi : ………?….."
- Le Président : "Comment dire ? … de … de … ne devrait-il pas consulter un
orthophoniste ?"
- Moi : "……..?….."
- Le Président : "Mon interprète n'a pas compris grand chose"
- Moi : "Qui était-ce , Monsieur le Président ? … si je puis me permettre "
- Le Président : "Faye … Faye Campbell … n'est-elle pas une excellente interprète ?"
- Moi : "C'est la meilleure , Monsieur le Président"
- Le Président : "Elle n'a rien compris … un gargouillis … et vos cours de français ne
m'ont pas aidé … pauvre Faye ! … elle a pleuré quand Monsieur Malraux est parti …
j'ai dû la consoler … ce Monsieur Malraux , what a strange man ! … très vif mais obscur
… agité …"
- Moi : "………….."
- Le Président appuie sur un bouton .
- Voix de Marilyne : "Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Je suis avec Desmond … pouvez-vous nous rejoindre , babe ?" . A moi ,
en attendant Marilyne : "Après notre conversation , Monsieur Malraux a absolument tenu
à rencontrer Marilyne en tête à tête . Ces Français ! (clin d'oeil) . Je suis curieux de savoir
de quoi ils ont parlé"
- Marilyne entre . Robe incarnat deuxième peau .
- Le Président : "Ah , Marilyne ! … Monsieur Malraux … dites-nous tout !"
- Marilyne : "Cet horrible chinois !"
- Le Président éberlué : "Chinois !? … qu'est-ce que vous racontez , Marilyne ?"
- Marilyne : "Je n'ai rien compris … je ne parle pas le chinois … je suis nulle en langues …
juste un peu de français"
- Le Président , les yeux écarquillés : "Mais , Marilyne , Monsieur Malraux n' pas pu
vous parler en chinois ! … il est français"
- Marilyne . A son tour interloquée : "Français !? … avec ces yeux bridés !?"
- Le Président , hilare : "Marilyne ! … ne faites pas l'idiote !"
- Marilyne : "Mais en quoi parlait-il ?"
- Le Président : "En français , je suppose … il tenait absolument à vous saluer …
il a vu votre photo dans les pages people de l'"Enquirer" … je lui ai dit que vous
connaissiez deux-trois mots de français …"
- Marilyne : "……?…….."
- Le Président : "Il ne vous a pas tripotée au moins ?"
- Marilyne : "Oh , Monsieur le Président !"