samedi 10 août 2019

KRANT 172 . SITUATION DU NÉANT

    La lune énorme semblait posée sur le désert . Les grandes dunes filaient derrière nous ,
leur ombre jaune parallèle à notre sillage . Nous étions dans le ventre de nos mères …

- Toms : "Ne sommes-nous pas bien , vieux ?"
- Moi : "Si , Toms …"
- Toms : "Je ne pense à rien …"
- Moi : "………….."
- Toms : "Et toi … à quoi penses-tu ? …"
- Moi : "… à rien …"
- Toms : "Crois-tu que nous existons ?"
- Moi : "……………"
- Toms : "Je pense que nous n'existons pas"
- Moi : "Tu le penses ?"
- Toms : "Aussi vrai que je m'appelle Toms et que je suis quartier-maître sur ce foutu
morceau de tôles par 18° de latitude sud et 10° de longitude est !"

vendredi 9 août 2019

DESMOND 107 . COMPATIBILITÉ

- "Qu'est-ce que vous êtes , Desmond ?"

    Convocation du Président dans la Map Room . J'entre . Il est assis à une table en acajou
(c'est fou ce qu'il y a d'acajou à la Maison Blanche !) . Il feuillette un magazine .

- Moi : "Qu'est-ce que je suis , Monsieur le Président ?"
- Lui : "Moi , je suis capricorne : honnête , fidèle à la parole donnée … le capricorne est
un  battant … et vous ?"
- Moi : "Euh … scorpion , Monsieur le Président"
- Lui : "Scorpion , signe d'eau … capricorne , signe de terre"
- Moi : "…….?…….."
- Lui : "Voyons" . Il compulse sa revue . "Ah ! … scorpion : émotif , sensitif , intuitif …
vous vous reconnaissez , Desmond ? : émotif-sensitif-intuitif … ça explique pourquoi j'ai
tant besoin de vous : je n'ai aucune de ces caractéristiques"
- Moi : "……………."
- Lui tourne et tourne les pages et , brusquement , il s'arrête de feuilleter et , tout en lissant
le bord de la page avec son pouce : "Intéressant : compatibilité amoureuse scorpion-
capricorne" . Il me jette un coup d'oeil par-dessus ses lunettes : "M'aimez-vous , Desmond ?"
- Moi : "Euh , Monsieur le Président … euh … je vous aime bien"
- Lui lit pour lui-même puis , gouailleur : "Écoutez ça , Desmond : au lit , le capricorne
n'aime pas avoir à faire des efforts … c'est au scorpion de prendre les choses en main …
ah , ah , ah !"
- Moi : "…………….."
- Lui : "Ça tombe bien !" . Il jette le revue sur le plateau de la table.
- Moi : "………?……."
- Lui croise les jambes , ôte ses lunettes dont il entrecroise nerveusement les branches :
"Demain , je dois bombarder des villages et des rizières au Cambodge … vous pouvez
vous en occuper ?"

jeudi 8 août 2019

TROIS MOUCHES 161 . LES PAPILLONS D'AUTRES RIVAGES

   Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille .
Sur le chèvrefeuille surplombant le dossier sculpté d'un banc , Berthe m'indiqua un visiteur
d'une espèce rare , une splendide créature jaune pâle avec des taches noires et des créne-
lures bleues , et un ocelle sur chaque queue noire bordée de jaune de chrome .

    La pâle créature à queue noire et splendides ocelles sculptée sur le dossier d'un banc aux
crénelures bleues émerveilla le visiteur au chapeau d'une espèce rare dont les pailles jaunes
étaient bordées de noir . Alors Berthe m'indiqua les taches vermeilles qui surplombaient le
chèvrefeuille et bourdonnaient de mouches .

    Une splendide créature , espèce rare ! , merveilleusement sculptée , surplombait notre
banc . J'indiquai à Berthe que chaque queue du chapeau vermeil de la visiteuse , bordée
de pailles jaune de chrome tachait d'ocelles bleu pâle le chèvrefeuille où bourdonnaient
trois mouches noires , et les crénelures de notre dossier .

mardi 6 août 2019

SUR LE PARAPET

    J'avais 14 ans . Nous étions assis , mon père et moi , sur le parapet d'une digue ;
celle de X . Je ne sais pas ce qui m'a pris . C'est sorti tout seul comme si je n'y étais
pour rien . J'ai demandé à mon père à brûle-pourpoint : "Pourquoi y a-t-il quelque
chose ?" . Nous ne nous regardions pas . Nous étions côte à côte , les yeux absorbés
dans ce lointain égal que composent un horizon idéal , une mer grise et une migration
vers l'est de nuages pressés . Mon père n'a pas répondu mais j'ai détecté dans les cin-
quante centimètres qui nous séparaient , sans la sentir réellement , une impalpable per-
turbation de l'air . Sous nos pieds qui ballaient dans le vide , la mer charriait ses galets
comme une bourrique , avec une inépuisable constance . La digue , derrière nous ,
était pratiquement déserte : les vacanciers avaient quitté X . Nous étions en septembre
et on pressentait que l'automne serait pluvieux . Sur le front de mer , à quelques
exceptions , on avait cadenassé la grille des perrons et fermé les volets . "Qu'est-ce que
tu veux dire ?" , dit subitement mon père . "Ben oui" , répétai-je "pourquoi il y a quel-
que chose ? … les choses , elles pourraient ne pas être là …" . Il me sembla que mes
paroles , absurdes , furent emportées dans le flux vaporeux des nuages . Mon père
retira ses lunettes , les tint entre son visage et la clarté déclinante du jour pour vérifier
qu'aucune poussière et qu'aucune trace de doigt n'en affectait la transparence avant de
les replacer sur son nez puis il soupira en haussant les épaules : "Qu'est-ce que tu
racontes !?" .

lundi 5 août 2019

PARADIS 111 . ZUT !

- Adam : "Mon Dieu , mon Dieu !" . Le Premier Homme est à genoux dans son champ .
Il examine son araire : le mancheron est brisé au niveau du sep . "Mon Dieu !' , serine-t-il .
- Aussitôt , Dieu paraît , car Dieu vient au secours de ses créatures : "Tu m'as appelé ,
Adam ?"
- Adam . Qui lui casse les pieds au beau milieu de ce déboire technique ? . Puis , identifiant
le Créateur : "Ah , c'est toi ! … non , je ne t'ai pas appelé"
- Dieu : "Adam , je ne suis pas fou ! … j'ai bien entendu : mon Dieu , mon Dieu !"
- Adam maugrée : "J'ai dit ça ?"
- Dieu : "Tu l'as dit !"
- Adam se détourne du (prétendu) concepteur de toutes choses et replonge dans ces finitudes mécaniques . Il grommelle : "C'est une façon de parler : mon Dieu ! … j'aurais pu dire : nom
d'un chien ! … nom d'une pipe ! … morbleu ! … par Toutatis ! … rogntujdu ! … ou merde !"
- Dieu : "Merde !? … connais pas …"
- Adam , s'efforçant de dégager le soc du sillon : "Oui : merde ! … ou foutre ! … ou damn it !
… ou scheisse ! … ou …"
- Dieu , débordé par ce flot : "……?…….."
- Adam : "… ou zut ! …"
- Dieu : "Zut !?"
- Adam , accroupi et serrant le soc entre ses mains glaiseuses , pivote des épaules vers Dieu
et , à son corps défendant (c'est pas le moment d'argumenter) avance une justification psy-
chologique : "Ça soulage"
- Dieu : "Je ne vois pas en quoi ces expressions - je suppose que ce sont des jurons , ils n'ont
pas cours au Paradis … comment ces jurons vont te secourir"
- Adam , haletant , extrait enfin le soc : "Merde ! … ou zut ! … c'est pour évacuer la colère"
- Dieu : "Toujours est-il que tu m'appelais !"
- Adam : "Détrompe-toi ! … je ne comptais pas sur toi : tu n'y connais rien en araire …
tu n'y connais rien en agriculture"
- Dieu : "…..!?….."
- Adam : "L'araire , c'est moi ! … c'est mon invention … tu n'as rien à voir là-dedans …
laisse-moi tranquille !"
- Dieu s'en va , en sifflotant .

dimanche 4 août 2019

COTE 137 . 131 . LA COMMUNALE

- Martial : "En deux ans de guerre , de combien avons-nous progressé , mon capitaine ?"
- Le capitaine regarde vers nos arrières : "Je pense que notre première tranchée se trou-
vait quelque part par là … à environ 50 mètres … pourquoi cette question ?"
- Martial : "Rien … c'est pour savoir"
- Le capitaine : "…………."
- Martial : "Berlin , mon capitaine , c'est loin ?"
- Le capitaine : A vue de nez : 900 kilomètres … pourquoi ?"
- Martial : "J'ai besoin de ces chiffres … ils sont les données de mon problème . Je profite
de cette accalmie pour réviser mes leçons d'arithmétique de la communale" . Martial tire
de sa capote un de ses calepins et , s'appuyant au parados , il se met à griffonner avec un
moignon de crayon . Comme une canonnade reprend sur le fantôme de Montrepont , nous
ne prêtons plus attention à lui . Dix minutes plus tard :
- Martial : "5.517 !"
- Moi : "Qu'est-ce que tu dis ?"
- Martial , brandissant triomphalement son calepin : "5.517 , mon capitaine !"
- Le capitaine : "5.517 ? … 5.517 quoi ?"
- Martial : "Si je n'ai pas fait d'erreur de calcul , en 5.517 nous serons à Berlin !"
- Le capitaine et moi : "……..?………"
- Martial nous tend son calepin : "Mes devoirs de vacances , mon capitaine"
- Le capitaine et moi regardons les gribouillis que Martial nous met sous le nez .
Des colonnes , des chiffres et des ratures .
- Martial , fièrement : "J'ai converti les mètres en kilomètres … mètres , décamètres ,
hectomètres et kilomètres … c'est bien ça ? … il n'y a pas d'erreur mon capitaine ? …
c'est comme l'expliquait Monsieur Leveugle"
- Le capitaine : "Monsieur Leveugle ?"
- Martial : "Mon instituteur à la communale … et ça" nous explique-t-il en tapant de la
mine du crayon sur un incompréhensible barbouillage , c'est une règle de 3"
- Le capitaine et moi : "………?………"
- Martial : "Très compliqué la règle de 3 … mais je crois que c'est bon … vérifiez , mon
capitaine" , et il lui tend son calepin et commente son raisonnement : "Si en 2 ans , nous
avons progressé de 50 m , en un an , je divise par 2 et pour 900 km , soit 900.000 m …
vous suivez , mon capitaine ? … et j'ajoute à 1917 … ça fait 5.517 ! … nous serons …
les descendants de nos descendants seront à Berlin en l'an 5.517 ! … rendez-vous compte ,
mon capitaine !?"
- Le capitaine : "Euh … oui … ça paraît bon" . Puis , rendant son calepin à Martial :
"Mais qui vous parle , Martial , d'aller à Berlin ?"

vendredi 2 août 2019

KRANT 171 . UNE HUMEUR DE LA NATURE

    Des orages , j'en ai subis des formidables …

    Belem . Delta de Para . Nous avions amarré le Kritik dans ce port . L'orage , secoué
de lueurs , est arrivé par la mer , tambourinant à des miles . Les dockers , poisseux de
sueur , le montraient du doigt comme quelque chose d'extraordinaire . Ils tournaient leur
visage vers nous et nous devinions ce qu'exprimait leur dialecte indien : que le ciel allait
nous tomber sur la tête . L'orage avançait vers Belem enroulé dans un immense manteau
noir , bas sur l'horizon d'abord puis prenant de la hauteur et révélant sa véritable taille
avant d'aborder le continent comme pour l'écraser de plus haut . La mer , devant lui ,
dans un dernier éclat de soleil , se mit à cracher l'écume et les frondaisons de la jungle à
rugir comme si une contagion de férocité avait gagné la nature .

- Le timonier jaillit de sa cabine et , regardant l'énorme masse furieuse s'abattre sur le
delta : "Crénom , cette enclume va nous écrabouiller !"

    Le Kritik se mit à tirer sur ses filins et à cogner ses bordages sur les poutres du quai
car la mer s'était engouffrée dans le fleuve . Le soleil cligna une dernière fois avant
l'apocalypse . Les cymbales du ciel sonnaient , les grosses caisses faisaient trembler nos
entrailles . Il semblait que notre navire voulait fuir , tendant à mort les amarres puis ,
revenant en force sur les pontons comme s'il allait les chevaucher . Le déluge avec tout
le ciel tomba sur le port . Des gouttes , longues et dures comme des lances de cristal
frappèrent le quai et le pont du Kritik . Elle rebondissaient si haut qu'il semblait qu'elles
remontaient dans le tolu-bohu du nuage . La foudre battait la jungle alentours . Des
branches arrachées volaient , les toiles goudronnées des entrepôts s'accrochaient à leurs
pieux et leurs lambeaux , comme des oiseaux sombres , passaient en travers de nos mâts
de charge . Une de nos aussières céda et il n'y avait plus personne à terre à qui en jeter .
Il n'y avait rien à faire que prier que le Diable s'éloigne avec ses tambours .

    C'est ce qu'il fit . C'était comme après le passage d'une fanfare . Le soleil revint ,
paisible , comme s'il se levait . Les dockers , sortis dont ne sait quel abri , reprirent leur
travail . Les pierres du quai étaient presque sèches .

- Moi : "C'était Lucifer !"
- Krant : "C'était un orage …"