samedi 17 août 2019

KRANT 175 . CACOPHONIE DES TROPIQUES

    Remonter un fleuve m'enchante …

    Nous avions mouillé l'ancre dans le lit profond de celui-ci , au creux d'un méandre ,
une sorte de bras mort à l'écart du flux . Une jungle épaisse nous cernait et il flottait sur
ce marigot une odeur d'humus . Je retrouvais la terre , une terre de l'autre hémisphère
mais c'était une terre . Les ramures d'arbres immenses battaient doucement l'air au-dessus
des passerelles . Je me rendis à la cuisine . Monsieur Lee avait jeté des graillons , des
épluchures et des miettes de pain sur le pont . Des oiseaux de tous plumages et de toutes
couleurs tournoyaient contre le franc-bord où chatoyait cette inhabituelle pitance . C'était
une bousculade si forcenée que Hume , vaincu par le bruit et la fureur , et aussi par le
nombre , s'enfuit en rasant la cloison de la coursive .

- "Hi-hi-hi" , fit Monsieur Lee en le voyant disparaître au coin de la dunette .

    Sitôt notre chat escamoté , le nuage multicolore s'abattit sur le pont , et de miettes ,
de graillons et d'épluchures il ne restait pas un souvenir quand cette furia regagna sa
volière au-dessus de nos têtes dans un claquement d'ailes . La frondaison surpeuplée se
mit à jouer mille partitions : ça sifflait , ça babillait , ça jasait et zizinulait . On tire-lirait
et on caquetait et on jouait du jabot dans une sauvage cacophonie .

    Monsieur Lee jeta un oignon haché dans la poêle à frire qui , d'un coup , grésilla .

- "Le chant de l'oignon" , dit-il . "Hi-hi-hi !" .

vendredi 16 août 2019

KRANT 174 . LES INNOCENTS

    Hume ronronnait sur les genoux du capitaine .

- Krant : "N'est-il pas heureux cet innocent ?
- Moi : "Innocent , Hume !? … capitaine , il y a dans cet animal de la fourberie !"
- Krant : "……….."
- Moi : "Pas plus tard que ce matin … un bout de lard dans la poêle à frire de Monsieur Lee !"
- Krant : "……….."
- Moi : "Un voleur , capitaine !"
- Krant , ne cessant de caresser son chat : "… double … conscient … fourbe … presque
humain …"
- Moi : "……?…."
- Krant : "Mais heureux … Hume regrette-t-il son larcin ?"
- Moi : "Pensez-vous , capitaine ! … ce chat est innocent !"
- Krant : "C'est bien ce que je disais"

jeudi 15 août 2019

DESMOND 108 . MOUSSE À RASER

    Nuit de réunions . Je suis éreinté . Il est cinq heures du matin . Le Président sort de
ses appartements , frais et dispos . Il n'a participé à aucune séance de travail . Je ne suis
pas rasé .

- "Desmond ! … vous avez une de ces mines ! … votre rasoir est en panne ?"
- Moi : "Quite sorry , Mister President ! … je sors de réunions et je …"
- Lui : "Des réunions la nuit !? … you're crazy ! … la nuit est faite pour dormir"
- Moi : "………"
- Lui : "Je vais vous filer mon blaireau et ma mousse à raser"
- Moi : "C'est que , Monsieur le Président , je me rase au rasoir électrique …
le coupe-choux , je risque de faire des …"
- Lui : "Voulez-vous que je demande à Pat de s'en occuper ?"
- Moi : "Pat !? … euh … Madame la Présidente ?"
- Lui : "Oui , c'est elle qui me fait la barbe tous les matins"
- Moi : "Non , non , je ne veux pas la …"
- Lui . Clin d'oeil : "Vous préférez que je demande à Maryline ? … elle fait ça très bien …
quand Pat est en tournée dans les hôpitaux ou qu'elle promeut je ne sais quelle oeuvre de
charité , c'est Maryline qui me rase"
- Moi : "Non , Monsieur le Président ! … surtout pas Maryline !"
- Lui : "Elle vous fait peur ?"
- Moi : "Non , non , pas du tout !"
- Lui : "Elle vous adore !"
- Moi : "Oui , je sais … enfin , je veux dire que …"
- Lui : "Maryline n'est-elle pas merveilleuse ?"
- Moi : "Oui , merveilleuse … absolument merveilleuse ! …"
- Lui : "N'est-elle pas sexuellement très désirable ?"
- Moi : "Euh … oui , c'est évident ! … sexuellement très … non … je voulais dire …"
- Lui : "I've seen through you , Desmond , you know ?" ("Je vous ai percé à jour") .

mercredi 14 août 2019

TROIS MOUCHES 162 . L'ORDRE DU JOUR

    Le 5 novembre , à peine une douzaine de jours avant que Lord Halifax vienne parler
de paix avec les allemands , Hitler avait confié aux chefs de ses armées comment il proje-
tait d'occuper par la force une partie de l'Europe . "Tu te rends compte !?" , dit Berthe en
sortant le nez de son livre et du chapeau de paille où bourdonnaient trois mouches ver-
meilles et merveilleuses .

    Le 5 novembre , des armées de mouches allemandes vermeilles et merveilleuses sorti-
rent du nez d'Hitler . Une douzaine vinrent occuper de force le chapeau de Lord Halifax .
"Nos chefs , te rends-tu compte" , dit Berthe "trois jours avant parlaient de paix et nous
avaient confié qu'elles projetaient de bourdonner sur une partie des pailles de l'Europe et
de ses livres !"

    Berthe dit : "Tu te rends compte ! : le 5 novembre , Hitler avait confié un livre à Lord
Halifax . On y parlait d'une paix sortie de son nez , de mouches bourdonnant sur les
pailles d'une partie de l'Europe , des merveilleuses occupations allemandes . Mais à peine
une douzaine de jours avant , il avait dans son chapeau la force de ses trois armées et les
projets de leurs chefs !"

mardi 13 août 2019

LA CÔTE AUX FIFRES

    Mon père ne pratiquait qu'un sport : le vélo . En amateur , car mon père n'était pas
un grand sportif . Parfois (pourquoi ?) , il m'emmenait avec lui . Ce jour-là - je devais
avoir 12 ans - le circuit qu'il avait choisi passait par la redoutable Côte aux Fifres ,
une ligne droite d'un bon kilomètre disjoignant à gauche un champ labouré , d'un bois
sombre , à droite , encombré de broussailles ; un pourcentage d'environ 4% . En bas
de la côte , mon père me décocha : "Essaie de me suivre !" , et il est parti , mains sur
les cocottes de freins , à toute vitesse . Je me suis d'abord accroché à sa roue mais peu
à peu , centimètre par centimètre , j'ai décroché . Je voyais ses reins chalouper , ses
hanches et ses épaules brimbaler et les muscles secs de ses mollets actionner le péda-
lier avec véhémence , dans un mouvement qui semblait celui - inaltérable - d'une
aiguille de chronomètre . Je devinais à ses coups de tête latéraux qu'il savait qu'il m'avait
lâché . Son rythme cependant baissa . Alors que je m'apprêtais , à bout de souffle ,
à couper mon effort , je le rattrapais insensiblement . M'attendait-il ? . Quand je l'eus
rejoint - mon boyau touchait presque le sien - je compris à sa respiration saccadée et au
dérèglement de son allure qu'il avait présumé de ses forces . J'avais dans la bouche le
goût du sang . Sans que j'y sois pour rien , le décalcomanie d'Abraham levant son
couteau sur son fils Isaac (je l'avais collé sur la couverture de mon cahier de religion à
côté du Buisson Ardent) se surimposa au goudron de la route . Il exigeait de moi un acte
surhumain . Je remontai le long de la roue arrière de mon père où cliquetait le dérailleur
à la recherche d'un pignon secourable . Mon père jetait par-dessus son épaule des coups
d'oeil incrédules : j'étais là et je le menaçais . Il tenta de se relancer mais les fibres de ses
muscles en avaient pris un coup . Moi , j'avais le mors aux dents . Je gagnais sur lui , le
pédalier , la fourche avant , sa forme profilée sur la forêt hostile , mon père s'époumonait ,
au bord de l'asphyxie . Il s'efforça encore de répliquer et se mit pitoyablement en danseuse .
Il disparut de mon angle visuel . Je l'entendis cracher . Je ne relâchai pas mon effort , je
fixais comme un damné le haut de la côte et plutôt mourir qu'il l'atteigne avant moi ! .
Quand j'arrivai là-haut , je posai les pieds par-terre , le cadre serré entre mes jambes
flageolantes . Mes genoux tremblaient . J'appuyais mes coudes sur le cintre de mon
guidon . Je bavais . Mes yeux voulaient sortir de leurs orbites . Mon coeur battait comme
un tam-tam  de brousse . Était-ce la forme de mon guidon ? : je cherchais dans le fossé
buissonneux  qui bordait la route , le bélier retenu par ses cornes et que j'allais offrir en
holocauste à la place de mon père . Mon père ! . Il arriva enfin et je n'osai le regarder
vraiment , mais assez pour voir son front luisant , son visage cramoisi , ses lèvres bour-
souflées . Debout sur ses pédales , zigzagant lentement en haut de la côte , il regarda ,
s'offrant ici , la ligne marcescente et lointaine des hêtres , car nous étions en automne .
Sans s'arrêter tout à fait , il fit demi-tour en me lançant : "On rentre !" . Je soulevai ma
potence pour mettre mon vélo dans l'autre sens . Déjà je voyais mon père prendre de la
vitesse dans la descente , en roue libre . Les pans de sa chemise flottaient autour de lui .

lundi 12 août 2019

PARADIS 112 . RHYTHM AND BLUES

    Dieu travaille . Il crée . Aujourd'hui , aux heures les plus chaudes du jour : le cèdre
("Le juste poussera comme un cèdre du Liban" Ps 91:13) . Il a un casque audio sur les
oreilles . Quelqu'un - Adam ou Ève ? - pose sa main sur son épaule . Dieu se retourne
(le lecteur n'a pas oublié que Dieu met le monde en oeuvre sur un tabouret pivotant .
On en trouve chez Ikea - le Kullaberg en pin noir par exemple pour 39€99 … 40€
quoi !) . Il ôte son casque . C'est Ève ! . "Ève ! … comment vas-tu , ma chérie !"
- Ève : "Ça va !" … . Elle saisit le casque : "Quès que c'est ?"
- Dieu : "Un casque audio … j'écoute de la musique , ça m'inspire"
- Ève : "C'est quoi la musique ?"
- Dieu : "C'est une invention de l'Homme … moi , j'ai créé le son et sa propagation sous
forme d'ondes … et j'ai créé l'ouïe , tu comprends ?"
- Ève ripotaille le casque : "Non , je comprends rien du tout"
- Dieu : "C'est pourquoi , ma chérie , tu entends le miaulement de ton chat , le bruissement
des feuilles quand il y a du vent , le chuintement de l'eau du ruisseau …"
- Ève : "C'est ça que t'écoutes avec ce machin ?"
- Dieu : "Non , Ève … ce que j'écoute avec ce machin comme tu dis , c'est la musique des
hommes"
- Ève : "Ils font de la musique ? … comme les feuilles des arbres ?"
- Dieu : "Certainement que ça leur a donné des idées … ils ont bricolé avec mes ondes et …"
- Ève : "Elle coupe Dieu et ses ondes : "Quès que t'écoutais , là ?"
- Dieu : "What'd I say"
- Ève ; "Ouotaïsé ?"
- Dieu applique l'un des écouteurs sur l'oreille d'Ève : "Écoute ! … c'est Ray Charles …
du rhythm and blues"
- Ève : "Rétcharls ? … du ritménblouse ?" . Elle écoute , puis elle remue doucement sur
un pied et sur l'autre , se déhanche , s'échauffe : "Super !" . Elle claque des doigts .
- Dieu : "Tu aimes ?"
- Ève : "Génial !" . Elle s'empare du casque et l'installe sur ses deux oreilles . Elle fredon-
ne en se dandinant : "Ouotaïsé , ouotaïsé , yé , yé , olraïte …" . Elle s'éloigne de Dieu à
pas chaloupés .
- Dieu : "Fais attention , Ève !"
- Ève : "Aïe ouana noraït noyé , ouotaïsé !"
- Dieu : "Ève !"
- Ève : "Comone , comone bébi !"
- Dieu : "Ève , attention !" . Mais Ève n'entend pas . Ève s'éloigne.
- Ève : "Ouot ? , ouot you sé ? , ouot ?"
- Dieu : "Ève !"
- Ève : "Oooo … oooo ! … whmmm … whm !"
- Dieu : "Attention , Ève !"
- Ève : "Ouane mortaïm ! yé !" . Le fil électrique se tend .
- Dieu : "Ève !"
- Ève . Le casque audio s'arrache de ses oreilles , griffant au passage ses adorables lobes :
"Aïeee !"
- Dieu : "Il y a un fil , Ève !" . Il montre la prise à côté de son établi … "On a besoin de
courant pour ce truc"
- Ève : "Tu pouvais pas le dire plus tôt ! . Elle se frotte les oreilles . "Ça fait mal !"
- Dieu se penche ("Ô Dieu , penche l'oreille vers moi , écoute ma parole !" Ps 17:6) et
ramasse le casque tombé sur le sol . "C'est la musique des hommes ! … on a besoin d'un fil !"

dimanche 11 août 2019

KRANT 173 . DESTIN

    On ramena à bord Toms ivre-mort . Sa lèvre supérieure était fendue et son oeil droit
poché . Krant le mit aux arrêts . Le lendemain , sur la passerelle , à l'aube :

- Krant : "Nous vivons deux vies …"
- Moi : "……..?…….."
- Krant : "Qu'en pensez-vous , chef ?"
- Moi : "Moi , capitaine , certes : je vis deux vies … une sur ces fichus océans … l'autre ,
si rare hélas , dans mon potager … avec ma petite mère …"
- Krant . Rictus : "Seriez-vous cette sorte d'amphibien ?"
- Moi : "……….."
- Krant : "… un paysan incarné dans un marin …"
- Moi : "……….."
- Krant : "L'incarnation est un mauvais tour … notre quartier-maître … si avide d'idéal …
de pureté … c'est cette épave que vous avez ramassée cette nuit …"

    Krant maintenant me regardait en souriant . Son sourire n'était pas bienveillant .
C'était un sourire triste et fataliste .