mercredi 22 janvier 2020

DESMOND 124 . CONDOLÉANCES

    Le Président passe la tête par la porte de mon bureau :

- "Desmond , êtes-vous très occupé ?"
- Moi : "Monsieur le Président … euh … je travaille sur le contrôle des prix et des salaires …
l'inflation …"
- Lui : "C'est important ?"
- Moi : "Monsieur Connally m'a demandé de m'en occuper"
- Lui : "Vous y entendez quelque chose ?"
- Moi : "Euh … un peu … oui …"
- Lui : "Dieu soit loué ! … parce que lui n'y comprend rien … moi non plus d'ailleurs"
- Moi : "………."
- Lui : "Puis-je , néanmoins , vous extraire de ce pensum ?"
- Moi : "Oui , bien entendu , Monsieur le Président … que puis-je faire ?"
- Lui entre dans le bureau et saisit une chaise sur le dossier de laquelle j'ai laissé traîner
un T-shirt suant imprimé d'un "Incredible Bongo Band" orange fluo - le T-shirt de mon
jogging matinal - et sous laquelle transpire une paire de chaussures non moins odorante .
- Moi . Je me lève précipitamment : "Permettez , Monsieur le Président … je suis désolé …
je n'ai pas eu le …"
- Lui m'interrompt : "Laissez , Desmond ! … comme disent les Français : "à la … à la
bonne … comment disent-ils ?"
- Moi . Je jette mon T-shirt et mes chaussures dans un coin du bureau : "A la bonne
franquette , Monsieur le Président"
- Lui , en s'asseyant : "Ne perdez pas votre temps avec cette histoire de contrôle des prix .
J'ai là quelque chose d'important et d'urgent … prenez , cher Desmond , un papier à
l'en-tête de la Maison Blanche et un stylo"
- Tout ça est à portée de ma main .
- Lui . Il a croisé les jambes et croisé les mains autour de son genou : "Vous le savez :
Frédéric nous a quitté"
- Moi : "Frédéric ?"
- Lui : "Oui … le 14 janvier … hier"
- Moi : "Il travaillait ici ? "
- Lui , estomaqué : "Ici !? … Desmond , vous n'y pensez pas ! … un Luxembourg-Schwerin
de la lignée de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Beck !! … travailler ici !?" . Il éclate de rire
et se tape sur les cuisses : "Desmond , vous avez un humour impayable ! … ah , ah , ah ! ..."
- Moi : "Monsieur le Président , je …"
- Lui se fige soudain , pose un avant-bras sur mon bureau et me regarde dans les yeux :
"Excusez-moi , Desmond , ça n'est pas drôle"
- Moi : "……….."
- Lui : "Le Roi du Danemark est mort hier … faut que j'écrive à Ingrid … vous n'avez
jamais rencontré Frédéric IX ?"

mardi 21 janvier 2020

PARADIS 124 . LE PRINCIPE D'INCERTITUDE

    Dieu est dans son Atelier . Il travaille à sa Création . Car la Création ne s'est pas faite
en six jours comme l'ont écrit les rédacteurs d'un certain Livre . Elle se fait au jour le jour .
Le téléphone sonne . Dieu décroche :

- "Allo , ici Dieu … qui parle ?"
- "Albert"
- "Albert !? …" . D'émotion , Dieu avale sa salive … "Albert ? … ça fait un bail que
j'attends votre appel"
- "Je suis désolé … c'est un appel que je remets au lendemain depuis si longtemps ! …
ce matin , je regardais le soleil se lever par la fenêtre de mon bureau de l'Institute for
Advanced Study" à Princeton … quelle rationalité ! … quelle cohérence ! … je me suis
dit : "Albert , il faut que tu l'appelles !"
- Dieu : "Rationalité … cohérence … mon cher Albert , je ne vous le fait pas dire !"
- Albert : "Ce qui est magnifique , c'est que tout cela soit compréhensible"
- Dieu : "Euh … oui … j'ai pourtant beaucoup hésité … l'intelligibilité ou le chaos …
le hasard ou la nécessité … je vous avoue que le coup de dés m'a tenté"
- Albert : "Vous avez fait un bon choix"
- Dieu : "Croyez-vous ?"
- Albert : J'en suis convaincu … mais …"
- Dieu : "Mais ? … il y a un mais ?"
- Albert : "Un hic"
- Dieu : "Quel hic ?"
- Albert : "La physique quantique … l'indétermination … l'incertitude …"
- Dieu : "Ça , mon vieux , c'est la dernière barrière … faut bien que je me protège !"

mercredi 15 janvier 2020

KRANT 192 . LES HOMMES DE MER

    Gros temps …

    Ma vie file dans les coursives au son claqué des tôles , emportée par l'infinité des
vagues et des courants irrévocables . Je sens en m'agrippant à la main-courante le regard
mi-ironique mi-étonné du capitaine , pur marin , posé sur mon chancelant profil de paysan .
Son regard tombe de la passerelle supérieure et me pousse dans le dos avec le grain de
pluie , incertain , gitant et heurtant des épaules les cloisons . Monsieur Lee , à travers la
vapeur de son hublot voit venir mon ciré jaune jeté d'un bord à l'autre des passages .
Je suis , dit-il en hoquetant de rire , comme un laboureur guidant l'araire tractée par
un fantôme . Que puis-je objecter à ces hommes de mer ? ...

dimanche 12 janvier 2020

TROIS MOUCHES 177 . A LA PROMENADE (Verlaine)

Berthe ,

Le ciel pâle et les arbres si grêles
Semblent sourire à ton costume clair
Qui va flottant léger avec des airs
De nonchalance et des mouvements d'ailes

Et le vent doux ride l'humble bassin ,
Et la lueur du soleil qu'atténue
L'ombre des bas tilleuls de l'avenue
Nous parvient bleue et mourante à dessein .

Trois mouches vermeilles et merveilleuses
Bourdonnent contre ton chapeau de paille .

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Berthe , si pâle ,
Semble mourante , merveilleusement
Et d'humbles mouches - trois -
Flottent vermeilles à l'ombre de son sourire .

A dessein , les arbres , dans leurs costumes grêles ,
Atténuent les lueurs qui , nonchalantes ,
Nous parviennent du bas de l'avenue .

Les mouvements d'ailes des tilleuls
Rident le bleu du ciel
Et vont , légers , comme un vent clair .

Contre le bassin
L'air bourdonne de soleil
Et de chapeaux de paille .

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A l'ombre de son chapeau de paille
Berthe , si grêle dans le vent pâle
Et si nonchalante
Semble flotter dans son costume clair .

C'est à dessein que son sourire
Nous parvient avec des mouvements d'ailes atténués
Contre le ciel vermeil et merveilleux .

Sur le bassin
Où bourdonnent trois mouches bleues ,
Les arbres - des tilleuls -
Rident avec un air léger
L'humble lueur du soleil qui meurt ,
Doucement ,
Au bas de l'avenue .

vendredi 10 janvier 2020

KRANT 191 . ATLANTIQUE NORD

    C'était un temps de giboulées . Aux éclairs de lumière splendides succédaient
des nuages noirs comme des corbillards . Leurs tentures gonflées de vent du nord
passaient en travers du Kritik et jetaient sur notre pont des couronnes d'écume .
"L'Atlantique nord … le plus beau des océans" marmonnait le capitaine . Je me
tenais derrière lui sur la passerelle . Nos cirés luisaient et une porte de fer quelque
part battait . "Allons prendre le café" disait Krant et nous nous trouvions par légère
gite dans la salle des cartes où , de la cafetière de Monsieur Lee , coulait dans nos
tasses un jus noir et brûlant . Hume , roulé en boule , dormait sur un coussin . Des
coursives nous parvenaient les premières voix du matin , encore enrouées de sommeil .

mercredi 8 janvier 2020

COTE 137 . 143 . DE CÉZAC

    Visite inopinée : un général de division . Branle-bas de combat : la compagnie se met
en ligne tant bien que mal , poilue et crottée . Un général fichtrement astiqué , suivi par
deux personnages : l'un , un colonel deux fois plus grand que le général , regard de cendre
et longue barbe noire , enveloppant son supérieur dans une ombre immense ; l'autre ,
un lieutenant-colonel aux cheveux jaunes , suit ce duo à quelques pas , mains jointes
derrière le dos . Les trois hommes font halte au milieu de la tranchée . Nous tournons la
tête vers le petit général , sec , du genre glorieux , automatique et saccadé , portant
comme un manteau jeté sur ses épaules étroites l'ombre concentrique du colonel . Le cou
de ce héros minuscule oscille et se dévisse vers la droite , puis vers la gauche , le visage
serti d'un oeil dur bleu porcelaine , avant qu'une voix extraordinairement haut perchée
diffuse dans l'atmosphère embrumée - il bruine - la promesse d'une victoire prochaine .
Le lieutenant-colonel se tient en retrait , couvant le petit triomphateur comme s'il l'avait
fabriqué de ses mains . Puis le trio nous quitte aussi subitement qu'il est apparu , le général
en tête avec son pas mécanique , suivi d'aussi près qu'il est possible par le colonel à la
barbe stupéfiante et , à deux mètres , par le lieutenant-colonel à la couronne d'or et aux
mains jointes sur les reins , dans une attitude dont on peut dire qu'elle est celle d'un
créateur ayant exhibé sa créature . La triade galonnée disparaît dans un claquement de
portières , celles d'une voiture à chenillettes . Alors , Martial :

- "Qui était ce général , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Général De Cézac"
- Martial : "Mais qui l'accompagnait ? … n'était-ce pas Mange-Feu ?"
- Le capitaine : "Mange-Feu ?"
- Martial : "Ce grand diable de colonel …"
- Le capitaine : "…….?………"
- Martial : "Et l'autre … le lieutenant-colonel aux cheveux d'or … c'était Geppetto !"
- Le capitaine : "Geppetto ? … je ne connais pas le nom de ces deux-là … comment
dites-vous ? : Geppetto et … ?"
- Martial : "Mange-Feu et Geppetto"
- Le capitaine : "…….?………."
- Martial : "N'avez-vous pas remarqué comme Mange-Feu serrait de près le général ?"
- Le capitaine : "Euh … oui … mais …"
- Martial : "Il tirait les ficelles … c'est le marionnettiste … et l'autre , c'est Geppetto le
menuisier"
- Le capitaine : "Le menuisier ? … qu'est-ce que vous racontez , Martial ? … encore
une de vos calembredaines !"
- Martial : "Et le général … avez-vous vu ? … quand il a parlé de victoire prochaine …
avez-vous vu comme son nez s'est allongé ?"
- Le capitaine : "Son nez ?"
- Martial : "Comment s'appelle ce général ? … De Cézac , avez-vous dit , mon capitaine
… moi , je pense que c'est le général Pinocchio !"

vendredi 3 janvier 2020

AUTRE PHOTO

    Autre (rare) photo de mon père . Photo prise par ma mère , je suppose . Elle avait
un petit Kodak . Photo en noir et blanc , écornée , à bord dentelé . Mon père en gros
plan . On ne voit que son visage , de trois-quarts . Et on ne voit qu'un oeil bleu pâle
(gris sur la photo) fixant le photographe . Mais ce qui me frappe dans ce cliché , c'est
l'esquisse d'un sourire . Or , mon père ne souriait jamais . Comme si l'objectif avait saisi
quelque chose d'imperceptible . Quelque chose qui , ni avant que ma mère (je suppose
que c'était elle) appuie sur le déclencheur , ni après , n'était détectable . Qu'est-ce que
c'était ? . J'ai souvent regardé cette photo . Ma soeur est de dos , derrière mon père .
On ne voit que sa chevelure et encore , à moitié hors du cadre . Moi , on me voit en
pied , à gauche , loin , debout sur un rocher , pratiquement au garde-à-vous . L'Océan
Atlantique est derrière , surexposé et invisible . Qu'est-ce que c'est ce sourire sublimi-
nal ? . Pourquoi ? . Qu'est-ce qui se passait dans la tête de mon père , est-ce que quelque
chose lui avait échappé , lui , si secret , si fermé à double tour, quelque chose aussitôt
ressaisi mais que l'obturateur , dans sa vitesse instantanée , avait capté . Ou quelque
chose que peut-être lui-même n'avait pas reconnu ou trop tard et qui , maintenant ,
tant qu'existerait cet album photos - j'ai 72 ans - entre les mains de mes héritiers , expo-
serait sa même pose énigmatique . Pourquoi ma mère qui a tant jeté de photos - "elles
ne valent rien !" disait-elle en en faisant des confettis , car elle avait des prétentions
d'artiste - a-t-elle gardé celle-ci , techniquement médiocre ? . Je me suis même demandé
si ce sourire furtif n'avait pas à voir avec celui qu'on voit sur le visage d'un nourrisson
quand il veut maintenir sa mère à proximité , ou si c'était une convergence exception-
nelle et quasi-miraculeuse de la douce lumière du jour , de l'odeur poivrée des algues ,
du rose très vif des armerias qui tapissent le rivage où fut prise la photo et de la voix
aimante de maman - "le petit oiseau va sortir !" - qui avait déclenché ce microscopique
ondoiement des zygomatiques de mon père , à son insu . Point d'interrogation .