Belle lumière de Toussaint . Koenigsberg est en vue . Vinc se tient debout
à la pointe extrême du Kritik , face à notre ville , comme une figure de proue .
De la timonerie où je me trouve avant de descendre dans la salle des machines
pour les ultimes manoeuvres , je regarde notre accordéoniste marin et je l'aime
- et à ce moment , tout l'équipage aime Vinc - comme si , avant de serrer dans
nos bras nos femmes , nos enfants et moi, ma petite mère , c'est Vinc que nous
voudrions serrer contre nos vareuses mouillées et l'embrasser jusqu'à l'étouffer .
C'est un chant de retrouvailles . Il glisse contre les bastingages , les effleure ,
leste et aérien , se faufile sous le pont par les écoutilles , toutes ouvertes , par la
porte de la timonerie et tous , soudain redevenus lettons , fredonnons ce chant
de retour .
- Toms , moqueur , au timonier : "Tu pleures , jeune fille ?"
- Le timonier : "Sacrebleu , je ne pleure pas ! … c'est la mer qui me sort par
les yeux ! …"
dimanche 9 février 2020
NOTRE-DAME DE LA ROUTE
Nous marchâmes jusqu'au point de rupture . Nous tentâmes de percer nos ampoules
avec les aiguilles stériles que l'abbé avait dans son sac , et le résultat fut que cette marche
débile tourna en Golgotha . Quand enfin nous parvînmes à Saint-Croix sur Aizier ,
Jeanne-Marie s'assit sur la bordure du trottoir et déclara qu'elle n'irait pas plus loin ;
que ce pèlerinage était une foutue saloperie de bordel de merde (sic) et que ses cierges ,
Saint Jacques pouvait se les mettre au trou du balle (re-sic) . Nous la priâmes de modérer
la forme mais nous spéculâmes cependant sur le fond de ses propos . (Comme elle était
assise sur le bord du trottoir et qu'elle avait été mal éduquée par les Soeurs du Sacré-
Coeur de Jésus , je voyais sa culotte) . Qu'est-ce que Saint Jacques ferait avec ses cierges
au trou de balle , dit l'abbé et ce pèlerinage était-il vraiment une saloperie de bordel de
merde ?
Guy-Antoine suggéra que nous nous en remîmes à Notre-Dame de la Route , mais
c'était trop tard : Jeanne-Marie avait perdu la foi .
Cette nuit-là , Jeanne-Marie et moi couchâmes dans le même sac et le lendemain ,
nous tous de la troupe et l'abbé fûmes sur le quai de la gare de Sainte-Croix . Quand le
train s'éloigna , emportant une Jeanne-Marie ressuscitée , nous récitâmes un Avé .
avec les aiguilles stériles que l'abbé avait dans son sac , et le résultat fut que cette marche
débile tourna en Golgotha . Quand enfin nous parvînmes à Saint-Croix sur Aizier ,
Jeanne-Marie s'assit sur la bordure du trottoir et déclara qu'elle n'irait pas plus loin ;
que ce pèlerinage était une foutue saloperie de bordel de merde (sic) et que ses cierges ,
Saint Jacques pouvait se les mettre au trou du balle (re-sic) . Nous la priâmes de modérer
la forme mais nous spéculâmes cependant sur le fond de ses propos . (Comme elle était
assise sur le bord du trottoir et qu'elle avait été mal éduquée par les Soeurs du Sacré-
Coeur de Jésus , je voyais sa culotte) . Qu'est-ce que Saint Jacques ferait avec ses cierges
au trou de balle , dit l'abbé et ce pèlerinage était-il vraiment une saloperie de bordel de
merde ?
Guy-Antoine suggéra que nous nous en remîmes à Notre-Dame de la Route , mais
c'était trop tard : Jeanne-Marie avait perdu la foi .
Cette nuit-là , Jeanne-Marie et moi couchâmes dans le même sac et le lendemain ,
nous tous de la troupe et l'abbé fûmes sur le quai de la gare de Sainte-Croix . Quand le
train s'éloigna , emportant une Jeanne-Marie ressuscitée , nous récitâmes un Avé .
L'AFFÛT
A deux cent mètres ! . Ils étaient deux . Peut-être trois . "Trois !" , dit Simon
à voix basse . "Nom de Dieu !" . J'épaulai . Les formes entrèrent dans la brume
qui transpirait du marais . Simon posa sa main sur mon épaule : "Attends !" …
Je sentis son haleine chargée d'hydromel . Autant je ne supporte pas cette odeur
au lit , autant ici , dans cette nuit de marbre , elle convoquait le souvenir rassurant
de nos amours petites bourgeoises . Pourtant , je n'en menais pas large . "Simon !
… où qu'ils sont ?" … "Attends !" , répéta Simon et une nouvelle bolée d'hydromel
passa sous mes narines , dans l'air glacé . Je baissai le canon du fusil et , des yeux ,
je fouillai le brouillard . "Attends !" . Les doigts de Simon m'enserraient la nuque .
Il me demandait si intensément d'attendre encore un peu , si près de mon oreille et
si faiblement que son haleine s'était réduite à un filet de miel et de vinaigre , presque
délicat .
C'est à ce moment qu'un cri inhumain jaillit d'un hallier , à moins de dix mètres
sur la gauche .
à voix basse . "Nom de Dieu !" . J'épaulai . Les formes entrèrent dans la brume
qui transpirait du marais . Simon posa sa main sur mon épaule : "Attends !" …
Je sentis son haleine chargée d'hydromel . Autant je ne supporte pas cette odeur
au lit , autant ici , dans cette nuit de marbre , elle convoquait le souvenir rassurant
de nos amours petites bourgeoises . Pourtant , je n'en menais pas large . "Simon !
… où qu'ils sont ?" … "Attends !" , répéta Simon et une nouvelle bolée d'hydromel
passa sous mes narines , dans l'air glacé . Je baissai le canon du fusil et , des yeux ,
je fouillai le brouillard . "Attends !" . Les doigts de Simon m'enserraient la nuque .
Il me demandait si intensément d'attendre encore un peu , si près de mon oreille et
si faiblement que son haleine s'était réduite à un filet de miel et de vinaigre , presque
délicat .
C'est à ce moment qu'un cri inhumain jaillit d'un hallier , à moins de dix mètres
sur la gauche .
samedi 8 février 2020
TROIS MOUCHES 180 . AU CABARET VERT (Rimbaud)
Depuis huit jours , j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins . J'entrais à Charleroi .
"Au Cabaret Vert" je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fut à moitié froid .
Berthe était là .
Trois mouches vermeilles et merveilleuses
Bourdonnaient contre son chapeau de paille .
______________________________________
Berthe était à Charleroi avec mes trois tartines .
Elle avait déchiré la paille de son merveilleux chapeau
Et ses bottines vermeilles sur les cailloux du chemin .
Il faisait à moitié froid .
Quand j'entrai "Au Cabaret Vert"
Je lui demandai si les mouches bourdonnaient
Depuis huit jours sur le beurre et le jambon .
_______________________________________
En huit jours , les mouches de Charleroi
Étaient entrées dans le jambon de nos tartines
Comme dans du beurre . Elles étaient moitié vertes
Et vermeilles . Elles s'émerveillaient des cailloux
Du chemin et bourdonnaient de nos bottines
A la paille de nos chapeaux .
Au cabaret , Berthe me demanda si j'avais froid .
Aux cailloux des chemins . J'entrais à Charleroi .
"Au Cabaret Vert" je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fut à moitié froid .
Berthe était là .
Trois mouches vermeilles et merveilleuses
Bourdonnaient contre son chapeau de paille .
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Berthe était à Charleroi avec mes trois tartines .
Elle avait déchiré la paille de son merveilleux chapeau
Et ses bottines vermeilles sur les cailloux du chemin .
Il faisait à moitié froid .
Quand j'entrai "Au Cabaret Vert"
Je lui demandai si les mouches bourdonnaient
Depuis huit jours sur le beurre et le jambon .
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En huit jours , les mouches de Charleroi
Étaient entrées dans le jambon de nos tartines
Comme dans du beurre . Elles étaient moitié vertes
Et vermeilles . Elles s'émerveillaient des cailloux
Du chemin et bourdonnaient de nos bottines
A la paille de nos chapeaux .
Au cabaret , Berthe me demanda si j'avais froid .
DESMOND 126 . FAUCILLE ET MARTEAU
Mardi 19 juin . La veille , le Président a reçu Brejnev à la Maison Blanche . Ce mardi , il a convoqué dans le Bureau Ovale le Vice-Président et une partie du Cabinet : Henry K. le Secrétaire d'État , Monsieur Schlessinger Secrétaire à la Défense , Monsieur F. B. Dent du Commerce , George P. Shultz du Trésor . J'assiste à la conférence . Le Président appuie sur le bouton du téléphone qui le relie directement à sa secrétaire : Maryline .
- "Marilyne , ma cocotte , soyez gentille … faites-nous un café … nous sommes …" .
Il compte : "Nous sommes six"
- Cinq minutes plus tard , Maryline paraît porteuse d'un plateau avec six tasses et des
gâteaux . Elle est juchée sur une sensationnelle paire de chaussures à talons - au moins
dix centimètres ! - ensachée dans une seconde peau d'un rouge ardent .
- Six regards mâles se braquent à l'instant sur cette stimulante apparition .
- Le Président , après dix secondes d'un irrésistible émoi (il déglutit deux fois) : "Dites-
moi , Maryline … ce rouge … ça me fait penser à quelque chose … n'est-ce pas le rouge
des Défenseurs de la Révolution Populaire … et le rouge d'une certaine Armée ?"
- Maryline , la bouche en coeur : "Je n'en sais rien , Monsieur le Président … elle vous
plaît ?"
- Le Président : "Énormément , Maryline … énormément …" et , se tournant vers nous :
"… et elle plaît aussi à ces messieurs"
- Maryline se penche pour poser le plateau sur le Wilson Desk , nous plongeant tous les six
dans le monde merveilleux et si complexe de la féminité (y a-t-il des mots pour la dire ?) ,
puis , virevoltant sur ses aiguilles , elle nous tourne le dos : "Je reviens avec le café !" .
Et nous suivons la balance envoûtante de ses hanches (et du reste) .
- Le Président : "Stop , Maryline !"
- Maryline s'arrête comme si le Président avait appuyé sur "Pause", entre deux pas , la
jambe droite déjà projetée en avant et l'autre en sublime décalage offrant à nos regards
un mollet fuselé .
- Le Président : "Qu'est-ce que vous avez là ?"
- Maryline , en arrêt sur image , de dos entre deux pas , et fixant par-dessus la rondeur
de son épaule , de son oeil cerné d'un nuage bleu , notre aréopage costumé :
"Qu'est-ce que j'ai là ? … où ? …"
- Le Président : "Là … là sur votre … euh … sur votre …"
- Nous tendons le cou vers sa … vers son …
- Maryline : "Sur ma fesse ?"
- Le Président : "Euh … oui … juste là …"
- Maryline : "Vous ne voyez pas ? … j'aime beaucoup"
- Kissinger écarte son cigare de ses lèvres : "Monsieur le Président … c'est un marteau et
une faucille"
- Le Président : "Je le vois bien , Henry , que c'est un marteau et une faucille ! … j'ai des
yeux comme vous !"
- Maryline , toujours figée dans sa pose suavement torse : "C'est joli , non ?"
-Le Président : "Maryline … ne me dites pas que vous avez acheté cette robe dans une
boutique de Washington … sur Pensylvania Avenue , à deux pas de la Maison Blanche !?
… on vous l'a offerte !"
- Maryline , toujours immobile et délicieusement exposée : "Oui … votre ami !"
- Le Président : "Mon ami !? … non , pas lui !?"
- Maryline : "Si … Leonid … il est si gentil !"
- "Marilyne , ma cocotte , soyez gentille … faites-nous un café … nous sommes …" .
Il compte : "Nous sommes six"
- Cinq minutes plus tard , Maryline paraît porteuse d'un plateau avec six tasses et des
gâteaux . Elle est juchée sur une sensationnelle paire de chaussures à talons - au moins
dix centimètres ! - ensachée dans une seconde peau d'un rouge ardent .
- Six regards mâles se braquent à l'instant sur cette stimulante apparition .
- Le Président , après dix secondes d'un irrésistible émoi (il déglutit deux fois) : "Dites-
moi , Maryline … ce rouge … ça me fait penser à quelque chose … n'est-ce pas le rouge
des Défenseurs de la Révolution Populaire … et le rouge d'une certaine Armée ?"
- Maryline , la bouche en coeur : "Je n'en sais rien , Monsieur le Président … elle vous
plaît ?"
- Le Président : "Énormément , Maryline … énormément …" et , se tournant vers nous :
"… et elle plaît aussi à ces messieurs"
- Maryline se penche pour poser le plateau sur le Wilson Desk , nous plongeant tous les six
dans le monde merveilleux et si complexe de la féminité (y a-t-il des mots pour la dire ?) ,
puis , virevoltant sur ses aiguilles , elle nous tourne le dos : "Je reviens avec le café !" .
Et nous suivons la balance envoûtante de ses hanches (et du reste) .
- Le Président : "Stop , Maryline !"
- Maryline s'arrête comme si le Président avait appuyé sur "Pause", entre deux pas , la
jambe droite déjà projetée en avant et l'autre en sublime décalage offrant à nos regards
un mollet fuselé .
- Le Président : "Qu'est-ce que vous avez là ?"
- Maryline , en arrêt sur image , de dos entre deux pas , et fixant par-dessus la rondeur
de son épaule , de son oeil cerné d'un nuage bleu , notre aréopage costumé :
"Qu'est-ce que j'ai là ? … où ? …"
- Le Président : "Là … là sur votre … euh … sur votre …"
- Nous tendons le cou vers sa … vers son …
- Maryline : "Sur ma fesse ?"
- Le Président : "Euh … oui … juste là …"
- Maryline : "Vous ne voyez pas ? … j'aime beaucoup"
- Kissinger écarte son cigare de ses lèvres : "Monsieur le Président … c'est un marteau et
une faucille"
- Le Président : "Je le vois bien , Henry , que c'est un marteau et une faucille ! … j'ai des
yeux comme vous !"
- Maryline , toujours figée dans sa pose suavement torse : "C'est joli , non ?"
-Le Président : "Maryline … ne me dites pas que vous avez acheté cette robe dans une
boutique de Washington … sur Pensylvania Avenue , à deux pas de la Maison Blanche !?
… on vous l'a offerte !"
- Maryline , toujours immobile et délicieusement exposée : "Oui … votre ami !"
- Le Président : "Mon ami !? … non , pas lui !?"
- Maryline : "Si … Leonid … il est si gentil !"
mercredi 5 février 2020
PARADIS 126 . TOUTES LES CHOSES QUE JE SAIS
- Adam : "Je sais des tas de choses …"
- Dieu : "N'exagère pas ! … tu en sais quelques-unes"
- Adam : "Je sais que la terre est plate , qu'elle a la forme d'un disque , qu'elle tient dans
l'éther sur un coussin d'air …"
- Dieu : "Oh , oh !"
- Adam : "… qu'un océan l'entoure … infranchissable"
- Dieu : "Que sais-tu encore ?"
- Adam : "… qu'elle est au centre du monde … qu'elle a 1000 ans …"
- Dieu : "Quelle science , mon ami !"
- Adam : "Que le soleil est une énorme boule de feu … que parfois il se cache derrière
les nuages … que le soir il tombe dans la mer …"
- Dieu : "Adam , Adam ! … c'est vrai , tu sais pas mal de choses , mais …"
- Adam : "Je sais ce qu'est un cercle … je sais que 2 et 2 font 4 et 7x8 : 56"
- Dieu : "Écoute-moi !"
- Adam : "Je sais qu'il y a sur la lune des lièvres … et peut-être des crapauds … je sais que …"
- Dieu : "Adam !"
- Adam : "Quand le ciel tonne , c'est que quelqu'un là-haut secoue sa barbe"
- Dieu : "…….?……."
- Adam : "Je sais faire du feu"
- Dieu : "……………"
- Adam : "Je sais mesurer le temps"
- Dieu : "Adam , s'il te plaît !"
- Adam : "Quoi ? … qu'est-ce qui a ?"
- Dieu : "Adam ! … en somme tu te rapproches de moi"
- Adam : "……?……."
- Dieu : "Tu accèdes à l'intelligible"
- Adam : "……?……."
- Dieu : "Tu te rapproches de moi … mais d'un milliardième de milliardième de milliardième
de presque rien … et avec pas mal de détours !"
- Dieu : "N'exagère pas ! … tu en sais quelques-unes"
- Adam : "Je sais que la terre est plate , qu'elle a la forme d'un disque , qu'elle tient dans
l'éther sur un coussin d'air …"
- Dieu : "Oh , oh !"
- Adam : "… qu'un océan l'entoure … infranchissable"
- Dieu : "Que sais-tu encore ?"
- Adam : "… qu'elle est au centre du monde … qu'elle a 1000 ans …"
- Dieu : "Quelle science , mon ami !"
- Adam : "Que le soleil est une énorme boule de feu … que parfois il se cache derrière
les nuages … que le soir il tombe dans la mer …"
- Dieu : "Adam , Adam ! … c'est vrai , tu sais pas mal de choses , mais …"
- Adam : "Je sais ce qu'est un cercle … je sais que 2 et 2 font 4 et 7x8 : 56"
- Dieu : "Écoute-moi !"
- Adam : "Je sais qu'il y a sur la lune des lièvres … et peut-être des crapauds … je sais que …"
- Dieu : "Adam !"
- Adam : "Quand le ciel tonne , c'est que quelqu'un là-haut secoue sa barbe"
- Dieu : "…….?……."
- Adam : "Je sais faire du feu"
- Dieu : "……………"
- Adam : "Je sais mesurer le temps"
- Dieu : "Adam , s'il te plaît !"
- Adam : "Quoi ? … qu'est-ce qui a ?"
- Dieu : "Adam ! … en somme tu te rapproches de moi"
- Adam : "……?……."
- Dieu : "Tu accèdes à l'intelligible"
- Adam : "……?……."
- Dieu : "Tu te rapproches de moi … mais d'un milliardième de milliardième de milliardième
de presque rien … et avec pas mal de détours !"
mardi 4 février 2020
COTE 137 . 145 . DANS LA TOILE
Soleil et même chaleur sur le front ! . Martial , en bras de chemise progresse par sauts
de puce en tête de notre petite colonne . Il progresse courbé car la Cote 137 n'est pas loin ,
truffée d'habiles tireurs dont les Mauser à cinq cartouches font dans nos rangs des morts
pour la France . Prudence extrême … Nous attendons un signe de notre camarade avant
de nous élancer , un par un , de fossés en trous et de trous en replis de terrain , comme
des rats furtifs , pour le rallier dans sa position avancée . Je ferme la marche . Je surveille
nos arrières . Ce matin , nous nous sommes portés volontaires pour une patrouille sur
Montrepont . A cause du beau temps , Martial était intenable et notre capitaine n'a pas eu
le coeur de lui refuser cette balade périlleuse . Quatre hommes . Martial , le plus expéri-
menté et le plus sagace de la compagnie , moi , son meilleur ami et deux bleus que nous
chapeautons : Plouvier et le pauvre Idaszek qui sera tué deux mois plus tard . Nous nous
déplaçons dans un silence presque total , sauf cette canonnade lointaine et ininterrompue
qui sera pendant toute la guerre le fond sonore de notre existence parce qu'aucun de nous
ne doit oublier que quelque part quelqu'un s'acharne à anéantir quelqu'autre . Nous par-
venons aux abords du cimetière où subsiste comme unique forme verticale la moitié d'un
mur au bord d'un fossé . C'est là que , tout à coup , nous voyons Martial s'effondrer ,
vingt mètres devant nous . Nous n'avons pas entendu de détonation . Je me précipite ,
m'attendant confusément à subir le même sort , et lui tombe sur le dos . "T'es cinglé !" ,
marmotte-t-il furieux … "… ccchhhut ! …"
- Moi . Toute cette scène dramatique en chuchotis et murmures car le fridolin et sa gâchette
d'élite sont à l'affût à moins de 300 mètres : "Tu m'as fait une de ces peurs ! … j'ai cru qu'ils
t'avaient eu"
- Martial : "Ccchhhut !"
- Moi . Je fais signe aux deux autres . Ils sortent de leur trou et zigzaguent jusqu'à nous
comme nous le leur avons appris : "Pourquoi chut , Martial ? … qu'est-ce qu'il y a ?" …
et je regarde devant , vers la Cote 137 , inquiet , car la masse agglutinée que nous formons
dans ce fossé est du pain béni pour Friedrich , hier tranquille sabotier de Basse-Saxe ,
aujourd'hui , par la grâce des armes à feu , sanguinaire collectionneur de scalps et champion
toutes catégories de son régiment .
- Martial : "Regarde !" . Il me montre un buisson qui s'entête à pousser dans l'enfer de
Montrepont .
- Moi , toujours sur son dos : "Quoi , Martial ? … tirons-nous d'ici ! …"
- Martial : "Là ! … et arrête de remuer !"
Entre les brindilles du buisson , une épeire jaune et noire a tendu sa toile . Quatre
insectes innocents s'y débattent . Elle , infiniment cruelle , se balance et s'apprête à
bondir …
- Moi : "Nom de Dieu , Martial ! … tirons-nous d'ici je te dis !"
de puce en tête de notre petite colonne . Il progresse courbé car la Cote 137 n'est pas loin ,
truffée d'habiles tireurs dont les Mauser à cinq cartouches font dans nos rangs des morts
pour la France . Prudence extrême … Nous attendons un signe de notre camarade avant
de nous élancer , un par un , de fossés en trous et de trous en replis de terrain , comme
des rats furtifs , pour le rallier dans sa position avancée . Je ferme la marche . Je surveille
nos arrières . Ce matin , nous nous sommes portés volontaires pour une patrouille sur
Montrepont . A cause du beau temps , Martial était intenable et notre capitaine n'a pas eu
le coeur de lui refuser cette balade périlleuse . Quatre hommes . Martial , le plus expéri-
menté et le plus sagace de la compagnie , moi , son meilleur ami et deux bleus que nous
chapeautons : Plouvier et le pauvre Idaszek qui sera tué deux mois plus tard . Nous nous
déplaçons dans un silence presque total , sauf cette canonnade lointaine et ininterrompue
qui sera pendant toute la guerre le fond sonore de notre existence parce qu'aucun de nous
ne doit oublier que quelque part quelqu'un s'acharne à anéantir quelqu'autre . Nous par-
venons aux abords du cimetière où subsiste comme unique forme verticale la moitié d'un
mur au bord d'un fossé . C'est là que , tout à coup , nous voyons Martial s'effondrer ,
vingt mètres devant nous . Nous n'avons pas entendu de détonation . Je me précipite ,
m'attendant confusément à subir le même sort , et lui tombe sur le dos . "T'es cinglé !" ,
marmotte-t-il furieux … "… ccchhhut ! …"
- Moi . Toute cette scène dramatique en chuchotis et murmures car le fridolin et sa gâchette
d'élite sont à l'affût à moins de 300 mètres : "Tu m'as fait une de ces peurs ! … j'ai cru qu'ils
t'avaient eu"
- Martial : "Ccchhhut !"
- Moi . Je fais signe aux deux autres . Ils sortent de leur trou et zigzaguent jusqu'à nous
comme nous le leur avons appris : "Pourquoi chut , Martial ? … qu'est-ce qu'il y a ?" …
et je regarde devant , vers la Cote 137 , inquiet , car la masse agglutinée que nous formons
dans ce fossé est du pain béni pour Friedrich , hier tranquille sabotier de Basse-Saxe ,
aujourd'hui , par la grâce des armes à feu , sanguinaire collectionneur de scalps et champion
toutes catégories de son régiment .
- Martial : "Regarde !" . Il me montre un buisson qui s'entête à pousser dans l'enfer de
Montrepont .
- Moi , toujours sur son dos : "Quoi , Martial ? … tirons-nous d'ici ! …"
- Martial : "Là ! … et arrête de remuer !"
Entre les brindilles du buisson , une épeire jaune et noire a tendu sa toile . Quatre
insectes innocents s'y débattent . Elle , infiniment cruelle , se balance et s'apprête à
bondir …
- Moi : "Nom de Dieu , Martial ! … tirons-nous d'ici je te dis !"
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