lundi 16 mars 2020

LE SOLDAT FERRARI 3

    Mes chers lecteurs , je vous ai narré les trente premières secondes de la vie du
Soldat Ferrari . A ce train-là , je vous commenterai son dernier souffle quand j'aurai
rendu le mien . Aussi  - parce qu'on peut abréger le temps de la fiction mais pas allonger
celui de la vraie vie - je prendrai quelques raccourcis . Vous dire par exemple que le
père Ferrari s'arracha finalement à sa torpeur et qu'il donna à son fils un prénom d'avenir :
Fortunato . Fortunato Ferrari ! . L'association de ce prénom et de ce patronyme ne
fleure- t-elle la réussite sociale ? . "FF !" . Qu'on imagine ces initiales brodées sur les
damas d'une riche maison , ou sur ses lourdes serviettes de table , celles qui encadrent
les vaisselles en porcelaine , bordent les verres en cristal et font un lit moelleux à l'argen-
terie gravée au même chiffre . Or , chez les Ferrari en 1807 , on mangeait avec les doigts
et on gardait les vaches . Le chemin qui allait de la bouse aux ors des palais est la voie
hypothétique que le père Ferrari , rêveur impénitent , traçait à son tout neuf rejeton .

jeudi 12 mars 2020

KRANT 203 . TRIANGLE

    Je n'ai jamais vu Hume sur les genoux de Monsieur Lee . S'asseoit-on sur ses propres
genoux ? . J'ai écrit quelque part dans mon journal que Hume et Monsieur Lee , probable-
ment , ne faisaient qu'un et , à dire vrai , Hume , Monsieur Lee et le torchon de Monsieur
Lee formaient une trinité : Hume , Monsieur Lee et son torchon , triangle équilatéral du
Kritik . D'un coup de torchon , Monsieur Lee chassait Hume de la planche à découper
"hi , hi , hi" comme on chasse une mauvaise pensée . M'approchant ce jour-là de la cui-
sine par 20° de gîte , j'entendis le "vroup !" du torchon et son inséparable "hi , hi , hi" .
Hume , poil hérissé et oreilles aplaties jaillit sur la tôle inclinée de la coursive puis , récu-
pérant à la seconde une conscience propre et bien qu'en posture inconfortable car le Kritik
gîtait de 20° , il se mit à se lécher le poil . J'entrai dans la cuisine en me tenant à la cloi-
son . Monsieur Lee , indifférent à la bande , fabriquait ses beignets . "Hume vous a-t-il
volé quelque chose ?" . Monsieur Lee , brandissant son torchon : "Nous avons essayé ! …
hi , hi , hi"

dimanche 8 mars 2020

KRANT 202 . TYPHON

    Le baromètre dégringolait ;

- Le timonier : "Qu'est-ce qui se passe là-bas ?"

    C'était en Mer de Chine . Il y avait sur l'horizon une boule noire bordée de bave
mais ici , le Kritik fendait des eaux de soie grise .

- "Typhon" , dit Krant .

    J'étais dans la timonerie . Je n'avais jamais vu ce que je voyais .

- Toms : "Que faisons-nous , capitaine ?"

    Krant regardait la chose devant nous et quand l'aiguille du baromètre se mit à chuter
dans son cadran , Hume , le chat du bord , quitta sa boîte et se réfugia sous la barre en
miaulant sourdement …

- Krant , sans quitter des yeux la boule noire qui roulait vers nous dans l'écume à toute
allure et déformait l'horizon : "C'est une vilaine affaire qui nous arrive" . A moi : "Chef !
… pleine puissance !"

    Je visitai ce jour-là un coin de l'enfer .

vendredi 6 mars 2020

COTE 137 . 148 . SYLLOGISME

    Pendant une courte période , il fut attaché à notre compagnie un aumônier jusqu'au-
boutiste . Une courte période parce que - très vite - ce fanatique est mort pour la France .

- Martial , au retour d'un assaut contre le Cote 137 , aussi absurde que meurtrier .
A l'aumônier : "L'abbé , où s'arrête l'Amour ?"
- "Là !" , rétorque l'aumônier en tendant une main enragée vers la Cote 137 .
- Martial , en jetant son casque au fond de la tranchée : "Dois-je comprendre que les boches
ne sont pas nos prochains ?"
- L'aumônier : "Mon fils , les boches ne sont pas nos prochains . Ce sont nos ennemis .
La preuve que les boches ne sont pas nos prochains , c'est que nous ne les aimons pas …
CQFD !"
- Martial au capitaine : "Ne s'agit-il pas là , mon capitaine d'un … d'un … comment avez
vous dit l'autre jour ?"
- Le capitaine : "Un syllogisme ? … pas tout à fait … pour qu'il y ait syllogisme , il faut trois propositions et il me semble que …"
- Martial : "Désolé , mon capitaine , il y en a bien trois dans ce que dit l'abbé : j'aime mon
prochain , or le boche n'est pas mon prochain , donc je n'aime pas le boche"
- Le capitaine : "Euh , oui , Martial … c'est exact , il me semble que c'est bien un syllogisme"
- Martial : "Vous paraît-il rigoureux ? … est-ce qu'on pourrait dire que c'est un raisonnement
purement formel et totalement éloigné de la réalité ?"
- Le capitaine : "Euh … que voulez-vous dire ?"
- Martial : "Rappelez-moi … le syllogisme est composé de deux trucs et d'une conclusion …
ces deux trucs , c'est ?"
- Le capitaine : "Deux prémisses et une conclusion"
- Martial : "L'une des prémisses de l'abbé est discutable : le boche n'est-il pas mon prochain ?
… à moins de cent mètres dans le même cloaque ? … à moi , il me semble plus prochain que
le général Tartempion qui se lime les ongles au Château de Chantilly"
- Le capitaine : "Martial , je vous interdis !"
- L'aumônier : "Mon capitaine ! … mettez immédiatement cet homme aux arrêts !"
- Le capitaine : "Vous l'abbé , fermez votre gueule !"

mercredi 4 mars 2020

ELLEN

    De toutes mes femmes , Ellen fut la plus volcanique . Elle venait d'une île . Laquelle ? .
Je n'en sais rien . Elle est toujours restée évasive là-dessus . Je vois , moi , un atoll , un
récif corallien , des cocotiers . Un ami bien informé - un géologue - m'a donné son avis .
Il est tout autre : Ellen serait native d'une zone de subduction , c'est ce que soutint cet ami
au cours d'un cocktail où j'avais été invité quelques jours après qu'Ellen et moi avions
rompu . "Une zone de subduction ?" , m'enquis-je . Lui , serrant contre sa cravate son
verre de whisky : "C'est l'endroit où deux plaques tectoniques convergent , comprends-tu ?" .
Moi , chopant une olive dans le plateau tourbillonnant d'un serveur : "Qu'est-ce qui te fait
dire ça ?" . Lui hausse les épaules : "Ellen , c'est évident ! … un prisme d'accrétion …" .
Moi : "Un quoi ?" . Cet ami savant : "Un prisme d'accrétion" . Moi , mais distraitement
car je venais de repérer près d'une plante verte une fille qui ne m'était pas inconnue :
"Qu'est-ce que c'est ?" . Lui : "La Barbade  , par exemple est un prisme d'accrétion …
ou Simeulue , à l'ouest de Sumatra" . Moi - le nom de cette fille allait me revenir - j'avais
failli l'épouser … avec son oeil de feuille morte . Le géologue : "Mais Ellen , je penche
pour la Barbade" . Ça commence par un I … une voyelle en tout cas … à moins que :
un H aspiré ? . Moi : "La Barbade , Ellen ?" . Lui : "A coup sûr , mon pote , la Barbade !" .
Elle regarde dans ma direction . Je plonge le nez dans ma coupe de champagne , protégé
par le crâne chauve du géologue . Est-ce que j'ai couché avec elle ? . Lui : "Qu'est-ce que
tu en penses ?" . Moi : "Je vais te le dire dans la pièce d'à côté" et je le pousse à travers
cette foule si dense . Fuyons ! .

mardi 3 mars 2020

TROIS MOUCHES 183 . LA MONTAGNE MAGIQUE ENCORE

    "Oui" , dit doucement Berthe après une pause car trois mouches vermeilles
et merveilleuses bourdonnaient contre son chapeau de paille . "J'aurais parfaitement
pu devenir médecin . Le canal galactophore . La lymphe des jambes … Cela m'inté-
resse beaucoup".

   Trois médecins en chapeau de paille s'intéressaient beaucoup aux canaux galacto-
phores de Berthe . "Et mes jambes merveilleuses ?" , dit-elle doucement … "après
une pause elles bourdonnent comme des mouches , deviennent vermeilles et - oui -
parfaitement lymphatiques ".

    Trois mouches lymphatiques s'intéressaient à son chapeau de paille et , doucement ,
à ses jambes . Après une pause , devenue vermeille , Berthe dit à son médecin :
"Ça bourdonne beaucoup dans mes canaux galactophores … oui , parfaitement …
c'est merveilleux !".

lundi 2 mars 2020

DESMOND 129 . BAINS DE SANG

- "Desmond , lisez-vous la Bible ?"

    Ceci se passe dans le bureau privé du Président . Maryline et moi sommes assis
en face du Président avec nos calepins sur les genoux , prêts à prendre des notes .
Le Président a ouvert un gros livre sur son bureau : la Bible .

- Moi : "La Bible ? … euh … non , Monsieur le Président , j'en ai bien peur"
- Le Président : "Vous devriez … et vous , Maryline ?"
- Maryline : "La Bible !? … my God , non ! … quelle horreur !"
- Le Président est atterré : "Une horreur !? … la Bible !?"
- Maryline : "Monsieur le Président … tout ce sexe répugnant : Lot et ses filles …
Jacob couche avec sa belle-fille … ce salaud d'Assalon viole les concubines de David
… les …"
- Le Président : "Si vous saviez , Maryline ! … à la Maison Blanche , il s'en est passé
de bonnes ! . Franklin , John , Lyndon s'en sont donnés à coeur joie !"
- Maryline est emportée par son sujet : "Et cette violence ! : Caïn et Abel … ces mas-
sacres …" . Elle cite de tête : "Maudit soit celui qui éloigne son épée du carnage" …
- Le Président l'interrompt : "Maryline ! … stop ! … où avez-vous lu ça ?"
- Maryline : "Jérémie 48.10" . Pendant que le Président compulse sa Bible à la recherche
du verset , Maryline se déchaîne : "Ils s'avancèrent contre Madian et ils tuèrent tous les
mâles … Nombres 31.7 … alors tu frapperas du tranchant de l'épée les habitants et tu
passeras le bétail au fil de l'épée … c'est dans le Deutéronome … 20.13-16 … vous en
voulez d'autres ? … Josué 6.20-24 : Ils tuèrent hommes et femmes , enfants et vieillards ,
jusqu'aux boeufs , aux brebis et aux ânes"
- Le Président lève les bras au ciel : "Please , please , Maryline ! … calmez-vous !"
- Maryline : "Je préfère Agatha Christie"
- Le Président : "Ma chère Maryline , je respecte votre choix mais , quand même ,
la Bible ! … quant à la violence …"

    On frappe . Le Président : "Comme in !" . C'est Henry Kissinger .

- "Hi , Henry … j'allais parler de vous"
- Kissinger : "De moi , Monsieur le Président ?"
- Le Président : "Oui … à propos de votre tapis de bombes sur les rizières du Cambodge
… où en êtes-vous ?"