lundi 18 mai 2020

ECHEC AUX DAMES

    Mon père était un bon joueur d'échecs . L'un des meilleurs du Comté mais ,
je ne  sais pas pourquoi - perdait-il ses moyens dans les grandes occasions ? -
il ne dépassa  jamais les quarts de finale des tournois qui se tenaient une fois
par an à X . A la maison , dans la bibliothèque , mon père m'enseignait les
principes et les coups classiques de ce jeu que je détestais autant que l'arithmétique .
"Il fallait jouer 2Cc6 ! … combien de fois te l'ai-je dit ! … tu ne m'écoutes pas ! …
tu ne fais pas attention ! … tu n'en fais qu'à ta tête ! … tu ne réfléchis pas ! …
le gambit du roi !? … tu te prends pour un grand maître ? … etc … etc …"

    Moi , je préférais les dames . J'étais bon . Je jouais à toute vitesse . Quelquefois
avec mon père , "ce jeu idiot" disait-il . Je le battais à plate couture . Il fonctionnait
avec son cerveau , moi avec ma moelle épinière . Il se perdait dans des combinaisons
infinies ; j'étais traversé d'arcs réflexes . Le temps s'abrogeait : la partie était un point
lumineux , elle se jouait en un éclair , à peine entamée , déjà conclue . Quand mon
père avançait un doigt indécis vers un pion , de l'autre côté du damier , je trépignais
à le voir tomber dans mes pièges irraisonnés . Une minuscule musaraigne tremblotante ,
mon père , et j'étais ce chat élastique et énorme fixant sa proie dans la fente longitu-
dinale de ma pupille et , comme projeté dans le temps bondissant , par avance la
démantibulant . Je terminais l'affaire par une cascade de clic-clic sur le damier sonore :
les pions noirs - les siens - se débandaient entre mes griffes pendant que l'armée des
beiges - les miens - triomphale et presque intacte , occupait le terrain . Mon père ,
apeuré comme une proie à qui , finalement , un chat dédaigneux aurait laissé la vie
sauve , se levait brusquement et piochait au hasard un livre dans les rayons de la
bibliothèque . "Range tout ça et laisse-moi !" , disait-il en feuilletant nerveusement son
bouquin . Un à un , je disposais méticuleusement (ma tension était retombée) chaque
pion noir dans le logement à fond incurvé , puis les pions beiges dans le leur , guettant
du coin de l'oeil mon père qui longeait la bibliothèque en ne lisant rien des pages qui
tournaillaient entre ses mains . Puis il s'arrêtait et ses yeux bleus de sicaire m'apostro-
phaient (car c'est eux qui parlaient) par-dessus les verres de sa monture demi-lune :
"Tu as bientôt fini ? … tu en mets un temps !"

dimanche 17 mai 2020

KRANT 215 . LE MASQUE

    L'océan palpitait de lumière et l'air avait cette douceur si rare en pleine mer . J'entrai
dans la cambuse de Monsieur Lee . Notre cuisinier me tournait le dos .

- Moi : "Bonjour , Monsieur Lee !"

    Monsieur Lee me fit face . Il portait un masque , un masque de chat .

- Moi : "…….?………"
- Monsieur Lee : "Bonjour Monsieur le chef mécanicien … n'est-ce pas une belle journée ?"
- Moi : "Ce masque , Monsieur Lee ?"
- Monsieur Lee : "Quel masque ? … de quoi parlez-vous ?"
- Moi : "Ce masque , Monsieur Lee … n'est-ce pas un chat ?"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi … êtes-vous encore dans vos rêves ? … quel masque ? …
quel chat ? …"

   Monsieur Lee se tourna vers son fourneau et je voyais maintenant sa natte :
"Voulez-vous un café , chef ? … il faut vous réveiller"

    Je sentis dans mon dos l'inhabituelle tiédeur de ce matin pendant que devant moi , entre
ses flancs de fonte , ronronnait le feu du fourneau .

- Moi : "Un masque de chat ?"

    Monsieur Lee revint vers moi avec une tasse dans une main , la cafetière brûlante dans
l'autre et , sous sa toque , le visage de tous les jours qui souriait pour l'éternité .

- Moi : "Ça alors , Monsieur Lee , j'aurais juré que … !?"
- Monsieur Lee : "Vous dormiez , chef … le sommeil est peuplé de chimères … ai-je l'air
d'un chat ?"

KRANT 214 . UNE PENSÉE D'AVANCE

- "A quoi pensez-vous , chef ?"

    Combien de fois cette question m'avait-elle frappé la nuque ? . A vrai dire , elle ne
me faisait plus sursauter …

- Moi : "A notre escale du Havre , capitaine"
- Krant : "Vous êtes donc là-bas … déjà …"
- Moi : "C'est que j'ai à y faire , capitaine … le charbon … quelques réparations ..."
- Krant , empoignant le bastingage : "Vous arpentez en ce moment un quai du Havre …
vous cherchez un charbonnier et un atelier qui conviendra …"
- Moi : "Oui , capitaine … c'est comme si j'étais déjà là-bas"
- Krant : "Et cependant nous venons à peine d'entrer dans ce bras de mer"

    Pour Krant , l'estuaire de la Seine , ce fleuve qui mène à la formidable ville française
de Paris , c'était un bras de mer , ni plus ni moins , sur les cartes une pénétration de houle
et d'embruns à l'intérieur des terres , un moyen de livrer la marchandise et peu importait
que ces eaux fussent celles de la Seine , du Zambèse ou du Yangsi Jiang .

- Krant : "Vous êtes un homme de futur … d'avenir … de projets …"
- Moi . Puisque Hume le chat du bord passait par là , je bravai l'ironie du capitaine :
"Certes , capitaine , je ne suis pas ce chat … je pense par avance"
- Krant : "Croyez-vous que ce chat , notre Hume , soit si stupide ?"
- Moi : "………?………"
- Krant : "A quoi pense-t-il ici et maintenant ?"
- Moi : "……………….."
- Krant : "… à sa pâtée … à celle que notre timonier , quand il pourra détacher ses mains
de la barre , lui servira dès que nous serons à quai … au Havre"


vendredi 15 mai 2020

LES LOUPS-GAROUS 3

    Résumé : Luis , à la poursuite de prétendus loups-garous , a arrêté son 4x4 sur
le bord de la piste . Il fait nuit . Il va ouvrir son carnet de notes .

    Un faix de rondins que l'herbe couleur de parse agriffait dans l'orbe brasillante
des phares lui fit un siège fortuit . Luis ouvrit son carnet dont la page de garde opaline
faseya au souffle chaud de l'harmattan . Aïe , mon dos ! … trop d'inspections sur des
routes défoncées (face camarde du pandémonium !) et trop de ripostes vermiculaires
aux brimbalements induits présageaient cette antienne déprimante : vertèbres moulues
(les cahots les avaient brésiller comme le cuir d'un vieux sofa) , ensellure dolente et ,
quintessence de ses maux : dilacération du nerf sciatique . De sa poche revolver , Luis
extirpa un flacon pour une soulageante libation , mais auparavant mâchouilla une fleur
d'hibiscus dont il aspira la lymphe cinabre , whisky et jus de bissap , concubitus conso-
latoire . Provisoirement anesthésié , Luis compulsa son carnet dont les feuillets tournail-
lèrent dans la pénombre spectrale comme un banc de poissons en ses battements nata-
toires .  Qu'avait-il écrit là , à la page 12 ? . Quelque chose à propos des lycantropes
anoures . Car il arrive qu'à potron-minet , on observe , clabaudant dans les andins leur
tourment , des loups-garous sans queue prêts à mettre flamberge au vent ! . Danger donc
si toutefois tel spécimen défectif vadrouillait sous les remparts suburbains . Soit dit en
passant , on sait qu'anoure ou caudal le lycantrope est d'humeur byzantine , ce qu'on
aperçoit clairement quand les chasseurs ayant crié hourvari sur leurs chiens , le loup-
garou apparie d'oiseuses subtilités aux nutations de sa tête . Luis assimila le suc médul-
laire (la substantifique moelle) de cette observation et , en ayant pris bonne note , il
remonta dans son automobile .

    Ces mots rares , quel plaisir !

                                                                                                      (à suivre …)

mercredi 13 mai 2020

ACCURRATS

    Il y aurait , parallèlement au nôtre , d'autres univers : ceux qui auraient pu advenir ou
ceux qui , peut-être , sont advenus en des mondes contigus . Ne peut-on conclure avec
raison que ces existences hypothétiques existent au moins comme hypothèses ?

    Ainsi , la ville d'Accurrats existe bel et bien dans notre univers , plantée sur la rive
droite de la Fairy River , à 30 miles de X , la capitale du Comté . Ses cent cheminées
grésillent à l'ombre d'un immense viaduc en pierre de taille , mais il s'en est fallu d'un
piétinement de mule , la mule d'Eli Conner , fondateur de la cité à l'existence historique-
ment attestée , qu'Accurrats connaisse un tout autre destin .

    Destin de bourgade assoupie , sur la rive gauche , entre les faibles ondoiements de
collines silencieuses , quelques chèvres malingres paissant entre les planches disjointes
de  baraquements peinturlurés à la va-vite : Kabrette - c'est la mule - mule bai brun au
fort caractère , refusa de traverser le gué de la Fairy River si maigrichonne en été ,
pourtant … Rien n'y fit : ni les objurgations , ni les coups de bâton .

    L'hiver passa , puis l'automne … Vint le printemps et les eaux de fonte virginales se
ruèrent dans la vallée . Eli devait se rendre à l'évidence : la Fairy River était infranchis-
sable .

    … et il s'installa définitivement sur la rive droite .

    L'or était de ce côté-là .


mardi 12 mai 2020

JULES 16 . UN TEMPS GÉNÉRALEMENT RESTREINT

    Soeur Marie de la Sainte Croix touche l'épaule de Jules . Il a les yeux grands ouverts
et fixes . Elle le secoue : "Monsieur Jules , Monsieur Jules !"

- Jules sursaute . Il revient dans son moi . Il l'avait quitté depuis un quart d'heure :
"Oh , que se passe-t-il !?"
- Smdlsc : Vous m'avez fait peur , Monsieur Jules ! … vous dormiez les yeux ouverts !"
- Jules : "Je ne dormais pas … j'avais , comment dire ? … je m'étais mis en dehors de moi"
- Smdlsc : "Ah ? … qu'entendez-vous par là ?"
- Jules : "Je réfléchissais"
- Smdlsc : "Regardez ce que je vous ai apporté … votre goûter" . Elle redresse Jules ,
le cale sur ses trois oreillers et pose le plateau sur la table de lit : thé , brioche , confiture
de framboise (cf plus haut) : "… et à quoi réfléchissiez-vous ?"
- Jules : "Au temps"
- Smdlsc : "Hier au réel , aujourd'hui au temps ! … juste ciel !"
- Jules : "Le temps ne s'écoule pas …"
- Smdlsc : "Vous avez parfaitement raison … le temps est une sorte de gelée de framboise"
- Jules : "Pourtant le passé existe … le présent existe , ça va de soi … mais le futur aussi ! …
ça défie le sens commun , non ?"
- Smdlsc : "Oui , ça défie le sens commun , mais pas la réalité"
- Jules : "Tout est écrit : le passé , le présent , le futur … est-ce possible ?"
- Smdlsc : "C'est ce que nous apprend Albert avec sa Relativité"
- Jules , le regard angoissé , agrippe le poignet de Soeur Marie de la Sainte Croix :
"Ma soeur , je dois vous avouer quelque chose"
- Smdlsc se penche vers Jules : "Je vous écoute"
- Jules : "Je suis bien aise de vivre dans l'illusion newtonienne"

lundi 11 mai 2020

HIBISCUS ROSA SINENSIS

    Partie de ping-pong chez Madame Delplanque , dans son garage . Elle joue mieux
que moi (beaucoup mieux !) . 2-12 . Elle sert . Ping-pong-ping-pong-ping-pong . Elle
tient sa raquette en porte-plume et m'inflige un side-spin "à la chinoise" impossible à
rattraper … ploc-ploc-ploc fait la balle sur le sol en ciment .

- Elle : "2-13 … Hibiscus Rosa Sinensis"
- Moi : "Hein ? … c'est à moi de servir ?"
- Elle contourne la table et tend la main "Donnez-moi votre raquette et ramassez la balle ,
là-bas …" Elle pointe l'index vers la tondeuse à gazon  "… derrière la tondeuse"
- Moi : "Mais … 2-13 … la partie n'est pas terminée ! … c'est à moi de servir … je peux
remonter !"
- Elle , impérieuse : "Donnez-moi cette raquette ! … vous n'avez aucune chance … je joue
en senior au MTT"
- Moi : "Au MTT ?"
- Elle : "Marcq-en-Baroeul-Tennis-de-Table … et nous devons faire notre valise … notre
avion , c'est dans une heure , à Lesquin"
- Moi : "Vous partez ?"
- Elle range les raquettes dans leur housse et la balle de celluloïd réintègre sa boîte de 6 :
"Nous partons … savez-vous qu'ils peuvent atteindre cinq mètres de haut ?"
- Moi . Je proteste : "Non-non-non ! … pas question ! … en Chine !? … vous rigolez ?"
- Elle me pousse hors du garage . J'entends derrière moi le grondement de la porte section-
nelle à quoi j'associe les trois cascades du Mont Luhan tombant du neuvième ciel comme
une Voie Lactée , telles que chantées par Li Bai dans un poème magnifique .
- Elle : "Li Bai , vous connaissez ?"
- Moi , boudeur : "C'est un poète de l'Epoque Tang"
- Toujours elle me pousse , dans l'allée de son jardin , vers sa maison bourgeoise , vers
notre valise et nos deux allers-retours : "Il a écrit un poème magnifique : les trois cascades
du Mont Luhan" . Elle cite : "De 3000 pieds , rapides , elles se jettent et descendent ,
droites comme des flèches …"
- Je complète , maussade : "… on dirait la Voie Lactée tombant du neuvième ciel"
- Elle , tapotant mon occiput : "L'Hibiscus de Chine … allons de ce pas admirer ses roses
pétales éclaboussés de perles d'eau …"