samedi 24 mai 2014

ENFIN

J'ai grossi .

C'est l'âge .

Fini le temps où je grimpais aux arbres ,
Fini celui des amours .

Je suis à l'aise dans ma vaste anatomie
Où j'aime à me perdre .

Je m'oblige à l'immobilité ,
Je m'astreins au confort ,
Je choisis les fauteuils profonds .

Mon lieu privilégié est la véranda ,
En été , à midi ,
Comme centre de gravité du monde
Quand la fusion nucléaire bat son plein ,
Que son rayonnement traverse mes tissus
Et pénètre mes os .

Jamais je ne mourrai .

Impassibilité , éternité ,
Le temps , en vérité , n'existe pas .

Autour de mes refuges ,
On se précipite , on s'affole , on court .

Moi , je ne bouge pas .

C'est inutile .
Le temps est un attrape-nigaud .

Finis aussi les jeux idiots .
Tout cela m'ennuie
Et le chapardage
Est un sport que je ne pratique plus .

Même les oiseaux m'indiffèrent
( Dieu sait comme ils m'ont passionné ! )

Le soir , je suis en pleine forme .
Je saute sur les genoux de mon maître harassé ...

TROU NOIR

En toi , l'extrême gravité
Des lumières effondrées .

Nul rayonnement aux si denses horizons ,
Nul quantum .

J'attends pourtant de toi
Un signal faible .

vendredi 16 mai 2014

COTE 137 . 6 . LE PRISONNIER

En mars 1917 , il nous tomba entre les mains un officier allemand .
C'était un colonel ; il fut de toute la guerre notre plus belle prise . Comme il
parlait deux mots de boche , le capitaine chargea Martial de l'interroger ; et ,
comme il sembla au capitaine que ce colonel était de haut lignage - Von Kekelberg
lut-il sur ses papiers militaires - il prêta sa casemate pour l'instruction et il pressa
Martial de rester poli . Martial ferma la porte en fer . Dans la tranchée , sous cette
pluie qui ne prendrait fin qu'avec la guerre , nous nous étions groupés derrière
le capitaine pour savoir comment notre camarade allait tirer les vers du nez de ce
prussien …
D'abord Martial l'injuria . C'est ce que nous déduisîmes du ton car Martial
hurlait et frappait du poing sur la table . A un charabia teuton , Martial mêlait
des expressions tout à fait françaises et des plus ordurières . L'autre répondait avec
calme et peu de mots . Puis la conversation - car l'interrogatoire tournait à la conver-
sation - s'apaisa et les répliques s'équilibrèrent . Au bout de dix minutes , nous
entendîmes le rire de Martial , suivi de près par celui de Von Kekelberg … un
bouchon sauta - prosit ! - et des verres s'entrechoquèrent …
Martial ouvrit la porte . Il était hilare .
- Martial : "Il a parlé , capitaine !"
- Le capitaine : "Qu'a-t-il dit ?"
- Martial : "Il demeure en Basse-Saxe … il tient une ferme comme moi et n'est
point noble … trente têtes de bétail … des laitières … un peu de céréales … sa
femme s'appelle Hilda … il a trois filles : 16 , 8 et 6 ans … blondes … il passe
ses vacances à Saint Jean de Luz … il préfère Saint Jean de Luz à Verdun …
et le bordeaux aux vins d'Alsace … capitaine ! : votre champagne est de première
bourre !" .
- Le capitaine : "Martial ! … avec des gars comme vous , on va peut-être gagner
cette foutue guerre" .
La 52e compagnie a éclaté de rire .

jeudi 15 mai 2014

AEL EST MORT

Quai des Indes .

Qui avait l'oreille attentive ( et qui n'avait pas l'oreille attentive
ce 20 janvier à 11h30 ? ) attrapait les dernières vibrations de la
voix éraillée d'Ael , vendeur de poissons à la criée ; elle crissait
comme un saphir sur la spirale centripète d'un disque vinyle et
elle aurait tourné ad vitam aeternam autour des comptoirs de la
halle si quelqu'un ou un cancer de la gorge n'avait décollé le
bras de la platine . Une flotille de chalutiers s'empressait main-
tenant dans la passe de Gâvres et , doublant la tour-balise des
Trois Pierres , elle beugla par cent cornes . Ael Jouanic était
dans sa tombe depuis moins d'une heure et la bêche du fossoyeur
encore plantée dans la terre fraîche ...


mercredi 14 mai 2014

KAMIKAZE 1

Le dimanche à l'aube , j'avais pris l'habitude de lire un passage de la Bible sur
le pont d'envol . J'allais vers l'avant , au-delà du parc où , ailes pliées , sont
stationnés les appareils . A cette heure , la superstructure est déserte et , ce jour-
là , il faisait beau temps sur le Pacifique sud . Je méditais Jérémie L XX 28-58 :
- "Ainsi parle yahvé Sabaot …"
J'entendis son subtil bourdonnement . Il était très haut , comme un éclat de métal …
- "Le large rempart de Babylone …"
Nos sirènes se mirent à meugler et nos hauts-parleurs à vociférer "Attack … attack !"
- "… sera rasé totalement …"
Le Zéro passa à 30 mètres au-dessus du pont par le travers et je vis que le pilote me
regardait .
- "et ses hautes portes seront brûlées …"
L'avion ne portait aucune arme parce que l'arme , c'était lui : kamikaze ! . Les
mitrailleurs sortaient par les écoutilles et couraient vers leur poste .
- "Ainsi les peuples travaillent pour le néant …"
Le pilote fit un virage pour revenir vers nous au ras de l'eau . Les tracés de balles
convergeaient vers lui … "Attack , attack !" . Le cockpit explosa , puis une aile
se détacha ; le Zéro se désintégra à 20 mètres de notre étrave et je vis le corps du
kamikaze dans une gerbe de flammes .
- "… et les nations peinent pour le feu " .

mardi 13 mai 2014

PARADIS 7 . ALPHABET

Ève est assise sur un tabouret dans l'atelier du Bon Dieu . Lui met la dernière
main au Minotaure Typhée , un gros coléoptère noir .
- Ève : "C'est quoi ton p'tit nom ?"
- Dieu : "C'est imprononçable …"
- Ève : "On peut pas l'dire ? … Peut-être , ça s'écrit ?"
- Dieu : "Oui , Ève … si tu veux , je peux l'écrire sur le sable … mais tu ne sais
pas lire …"
- Ève : "Non , mais montre moi …"
Dieu saisit une tige filetée et trace sur le sable de l'atelier : Y H W H
- Ève : "C'est joli … mais comment ça se prononce ?"
- Dieu : "Je t'ai dit Ève … mon nom est imprononçable … nul ne peut dire mon nom"
- Ève : "Comment je t'appelle alors ?"
- Dieu : "Dieu ! … tu m'appelles Dieu , comme d'habitude" . Il se remet au travail et
microsoude un trident sur le corselet du minotaure ( c'est un mâle ) .
- Ève : "J'aimerais bien t'appeler par ton p'tit nom" . Elle est limite boudeuse .
- Dieu , concentré car le montage est hyper délicat : "C'est impossible … je n'ai pas
inventé les voyelles … trop de boulot !…"
- Ève : "Les voyelles ? … c'est quoi les voyelles ?"
- Dieu . Il se redresse et décrit des cercles explicatifs avec son chalumeau : "Les voyelles ,
Ève , c'est des sons et des signes … tu sais , c'est très compliqué … moi-même , je m'y
perds …"
- Ève : ………………………….
- Dieu : "Tu as remarqué comme tu produits un son différent suivant la forme de ta
bouche" … il démontre : "aaeeiioouu … essaye !"
- Ève : "aaeeiioouu …aaeeiiiooouuu…aaeeiiiooouuu …aaaaeeeeeiiiiioooooouuuuuu …"
- Dieu : "Oh , oh , stop … Ève , stop !"
- Ève : "C'est amusant !"
- Dieu : "C'est amusant et c'est des voyelles"
- Ève : "A quoi ça sert ?"
- Dieu : "A raccrocher les consonnes entre elles … les consonnes , elles sont au point " .
Il ouvre un tiroir de l'établi … "J'en ai plein là-dedans"
- Ève : "Y en a combien ?"
- Dieu : "20"
- Ève : "Avec les voyelles , ça fait 25 …"
- Dieu : "Tu sais compter ? " . Fataliste : "Tu m'as encore piqué une pomme !"
- Ève : "Et le i grec ?"
- Dieu : "C'est quoi çà ?"

LETTRE DU NORDESTE

Mon nom est Joào Matos . Je survis à Ipupiarà . Est-ce qu'on peut parler
d'un village à propos d'Ipupiarà ? . Est-ce qu'un village n'est pas ramassé
autour d'un lieu de culte , ou d'une fontaine ou - prosaïquement - d'un bar ?
où la communauté se retrouve dans la supplication , la purification ou l'alcool ?

Or , à Ipupiarà , il n'y a ni église , ni source et pas même un établissement où ,
pour un quart de peso et un verre de cachaça , noyer sa tristesse d'exister …
Pas de centre et pas de rues non plus . L'habitat est diffus . On ne vit pas
ensemble mais chacun pour soi , dans la promiscuité familiale et animale
des baraques où s'entassent la nuit progéniture et bovins , au milieu des
sables accablants du sertào . Le bouvier mène chaque matin son cheptel
famélique à pâturer dans la caatinga et si - par quelles suites absurdes de
conjectures ? - il croise un voyageur , il ne lui adresse ni parole ni salut ,
car nul n'est bienvenu à Ipupiarà ; et cette façon inhospitalière est bien la
seule action solidaire que le caboclo , lorsqu'il se présentera devant Lui ,
pourra déposer entre les mains du Bon Jésus , car on n'incite personne à
rester ici , non que la brousse infinie soit impartageable mais parce qu'on
n'en réchappe que sous un tas de cailloux ainsi qu'en témoignent les croix
qui jalonnent les chemins de travail .