mercredi 30 mars 2016

SORTIR DE LA BOUGIE

    Quand on aura brûlé des tonnes de suif et de cire d'abeille , il faudra bien en sortir .
Non pas qu'il y aurait des risques à consumer de la bougie à haute dose et jusqu'à la
fin des temps - elle est quasi-inoffensive (elle rejette cependant son petit quota de salo-
peries ; nul n'est parfait) - mais l'humanité est ainsi faite qu'il lui faut changer ses tech-
niques et cette versatilité , elle l'appelle : progrès . Quand on en aura assez de lire les
Lamentations de Jérémie aux flammes vacillantes (cf épisode précédent) , un crétin -
ou une équipe prestigieuse de crétins - inventera une nouvelle manière de faire la lu-
mière car c'est une autre marotte des civilisations : y voir clair , même la nuit . L'éclai-
rage au ver luisant est une piste parmi d'autres . Elle a la faveur des poètes . L'utilisa-
tion massive des fanes de carotte en est une autre , à l'état de géniale intuition et qu'on
évoque pour mémoire , aucune expérimentation n'ayant été à ce jour mise en oeuvre et
aucune recherche systématique conduite à son propos ; ou cette révolution copernicienne
et top-secrète en germe dans les cerveaux d'hurluberlus hauts-gradés et Docteurs Fola-
mour : abandonner la production de lumens et - par voie chirurgicale ou médicamen-
teuse - optimiser la performance des cônes et des bâtonnets ! … et autres balivernes
d'apprentis-sorciers .

    Quoiqu'il y aurait une très mauvaise idée : revenir à cet outil des temps anciens ,
le nucléaire .

mardi 29 mars 2016

KRANT 56 . ALOUETTE

    S'il arrivait qu'une alouette de mer , au bout du rouleau , abatte sur notre pont ses ailes
exténuées , de peur que Hume lui règle son compte , Krant ordonnait que fut mise en lieu
sûr cette incarnation d'une terre à venir et l'oiseau mis en cage était posé sur la table à
cartes du capitaine .

    Krant s'occupait lui-même de remettre en état le volatile et Monsieur Lee l'assistait .
Hume faisait à ces occasions toilette et contrôle des coussinets sous la table à cartes ,
hypocrite et faussement indifférent au sauvetage qui s'accomplissait juste au-dessus de ses
crocs , au vrai concentré sur l'infime possibilité de passer les griffes entre les barreaux de
la cage .

    Quand la côte émergeait , droit devant - Hispaniola ou Mudugh ou Normandie -
Monsieur Lee portant l'alouette serrée sur sa poitrine allait au bout du gaillard d'avant et
fusait de ses paumes ouvertes l'oiseau restauré . Il filait par l'étrave et nous tous , arrêtés
dans nos travaux , suivions des yeux cette mélancolique échappée …

    C'était un rituel . A ce moment , Monsieur Lee qui s'acquittait de cette tâche dans un
geste sobre mais solennel était l'auspice et on attendait de lui des augures . Or , sa mission
achevée , il tournait vers l'équipage un visage souriant où l'exégète le plus doué aurait
perdu son latin .

    Nous rejoignions nos postes pour préparer le mouillage mais pendant que nous actionnions
nos corps dans ces procédures routinières , nous pensions à l'ambassadeur à plumes qui ,
là-bas , nous annonçait .

    Sur la passerelle de commandement , Krant s'attardait car il était le seul à voir sur la
basse ligne des côtes ce point minuscule .

lundi 28 mars 2016

PARADIS 56 . MOISSON

    Adam sonne à la porte de l'atelier (l'atelier du Créateur) .

- Dieu : "Adam !!? … ça fait un bail ! … je te croyais mort !"
- Adam : "Moi aussi … je te croyais mort … tu habites toujours ici ?"
- Dieu pointe de son doigt divin la plaque professionnelle qui brille de tout son cuivre :
"C'est marqué là … tu ne vois pas ?"
- Adam , vaguement penaud : "Si"
- Dieu : "Entre … assieds-toi … qu'est-ce que je te sers ?"
- Adam : "Une bière"
- Dieu : "Blonde , brune , ambrée ?"
- Adam : "Blonde … Kro … une 7.2 , si t'as"
- Dieu , fourrageant dans le frigo : "Qu'est-ce qui t'amène ?"
- Adam : "Je passais par là"
- Dieu . Il est debout , face à Adam qu'il domine de son étendue infinie . Dans la main
droite , celle qui tient les profondeurs de la terre (Psaume 95:4) , une Kro 7.2 ; dans
l'autre , la gauche , où les collines se fondent et les montagnes s'ébranlent (Nahum 1:5) ,
un verre tulipe humidifié : "Tu n'as pas bonne mine … tu ne t'es pas rasé ? … et qu'est-ce
que c'est que ces guenilles !?"
- Adam soupire : "J'ai un boulot fou … à la bourre … toujours …"
- Dieu verse la bière dans le verre incliné qu'il redresse doucement sous un dôme de
mousse : "A ta santé , Adam"
- Adam boit d'un trait . La mousse , comme au temps du Déluge l'écume sur les forêts
dévastées du Mont Ararat , s'accroche aux poils de sa barbe .
- Dieu : "Tu vois Ève de temps en temps ?"
- Adam : "Qui ?"
- Dieu : "Bon sang , Adam ! … Ève ! … ta compagne !"
- Adam , les yeux tournés à l'intérieur de sa tête à la recherche d'une Ève : "Ève ? …
Ève …" . Soudain : "Ève ! … non … pas le temps" . Il pose son verre vide sur la table .
- Dieu : "Une autre ?"
- Adam . Il se lève péniblement : "Non … c'est pas tout ça … j'ai la moisson … merci
pour la bière"

dimanche 27 mars 2016

COTE 137 . 54 . EST-CE POSSIBLE?

    Nous sommes relevés … A la tombée de la nuit , notre compagnie patauge dans les
ornières d'une de ces routes qui , hasardées et flottantes comme les pistes fourmilières ,
fournissent la chair à canon et recrachent à jets souffreteux leurs lots de survivants .

    A l'écart de ce chemin de croix , nous repérons une grange aux trois-quart effondrée .
Jadis , l'an dernier , dans une autre vie , il y avait une ferme mais nous ne sommes pas
d'accord . "Non , cette ferme aux murs gris , c'était plus loin " … "et moi , je te dis
qu'elle était là … il y avait un gros chêne …" … "Un chêne !? … quel chêne ? … ça
ressemble à quoi un chêne ? … ça ressemble à quoi un arbre ?"

    Nous enjambons des poutres fracassées . Au fond de ce fantôme de grange , une
dizaine de balles chamboulées et miraculeuses …

- Martial : "Je rêve !? … les gars , de la paille !" … il tâte : "De la paille sèche !" . Nous
nous jetons sur cette litière imprévue comme un troupeau de bovins et , sur-le-champ ,
nous nous endormons , sacs , capotes et Lebel mêlés .

    Je dors . Je dors . Une heure au moins . Je n'existe plus . Quelqu'un me secoue . C'est
Martial : "Vieux , viens voir ça …" . Il chuchote …
- Moi . Je grommelle : "…..??….. nom de Dieu , Martial … laisse-moi dormir !"
- Martial me secoue … me secoue … : "Un miracle je te dis … une apparition … je n'en
crois pas mes yeux !"
- Je roule sur le côté , paupières collées : "Tu m'emmerdes Martial ! … qu'est-ce que tu
racontes ? … tu as vu la Vierge Marie ?"
- Martial me secoue , me secoue : "Bien mieux que ça ! … viens ! … mais viens donc ! …"
J'ouvre les yeux . Martial est à quatre pattes . La flamme de son briquet le précède .
- Martial : "Suis-moi … c'est par là …" . Je me débarrasse de mon sac . Je me suis endormi
avec le sac sur le dos ! . A quatre pattes donc , derrière Martial .
- Martial : "Incroyable ! … j'en reviens pas ! … par là …" . Nous contournons les copains
enchevêtrés et leur ronflement communautaire . Martial rampe entre les balles de paille ,
s'engage dans un trou étroit qui semble déboucher sur une cavité plus large .
- Martial : "Le bon Dieu existe , vieux ! … merveilleux … jamais vu une chose pareille ! …
ou il y a si longtemps que j'ai oublié …"
- Moi . Je rigole : "Une femme ?"
- Martial : "Non … si … oui … si tu veux … oui … une femme !" . Il s'arrête de ramper .
Devant , des poussières de paille dansent le cake-walk à la lueur de la flamme .
- Martial : "Viens-là … regarde ça !" . Je me glisse à côté de lui . Une petite chatte blanche
nous regarde en clignant des yeux . Elle allaite quatre petits ...

samedi 26 mars 2016

TROIS MOUCHES 55 . QUARKS

    "Sais-tu qu'il existe six espèces de quarks et que chacune est caractérisée par une
saveur : up , down , étrangeté , charme , beauté et top ?" . Berthe lève le nez d'un livre
énorme . Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnent contre nos chapeaux
de paille .

    Quand Berthe lève le nez d'un énorme livre , son charme étrange bourdonne sous son
chapeau de paille comme les trois quarks caractéristiques de la beauté : up , down et top .
Savez-vous d'autre part qu'il existe six espèces de sa merveilleuse saveur ?

    "Sais-tu qu'il existe trois espèces de mouches : les vermeilles , les merveilleuses et les
bourdonnantes ?" dit Berthe , charmante sous son chapeau de paille . La beauté top de
son nez a la saveur caractéristique d'un énorme quark de six livres .

DESMOND 50 . LE FILOMENA

    Cabinet Room . Aile ouest de la Maison Blanche . Une réunion vient de se tenir .
Les Secrétaires et leurs adjoints ont quitté la pièce ; la grande table elliptique en acajou
me paraît immense (Elle l'est) . Nous sommes seuls , le Président et moi . Il est assis
à sa place et il m'invite à occuper celle du Secrétaire au Trésor .

- Le Président : "Pat m'apprend que vous dinez avec elle ce soir"
- Moi : "… Euh … oui , Monsieur le Président … c'est exact …"
- Lui : "A quelle heure ?"
- Moi : "… 20h … 20h je pense …"
- Lui : "Vous l'emmenez où ?"
- Moi : "… hum … Monsieur le Président … au Filomena Ristorante ..;"
- Lui : "Wisconsin Avenue ?"
- Moi : "Yes , Mister President"
- Lui . Il joint les mains devant sa bouche : "C'est un bon choix"
- Moi : "………………."
- Lui : "Leurs pizzas sont excellentes … les gnocchi della mamma sont pas mal … ils ont
un choix de sauce ..."
- Moi : "………………."
- Lui : "En entrée , je vous conseille le manicotti quatro formaggi … il est sublime"
- Moi : "………………."
- Lui : "… ou le polpette classico … avec du parmesan ..;"
- Moi : "………………."
- Lui : "Ils ont un ciro bianco tout à fait buvable … c'est un vin de Calabre"
- Moi : "………………."
- Lui : "Pour le dessert : chocolate truffle cake … c'est incontournable ..."
- Moi : "………………."
- Lui : "On peut y manger correctement pour 3,95 dollars , boissons comprises"
- Moi : "………………."
- Lui : "… et le service est inclus !"
- Moi : "… Pat … euh … Madame la Présidente … euh … vous l'avez déjà emmenée
au Filomena ?"
- Lui , écartant les bras : Grands dieux , non !! … nous détestons les restaurants italiens !"
- Moi : "Ah , zut ! … euh … mais ? … vous semblez connaître ..."
- Lui : "Desmond ! … les Services Secrets … à quoi croyez-vous que ça sert !?"

vendredi 25 mars 2016

DAGFRID

    C'est en Grèce que je l'ai rencontrée et c'est en Grèce que je l'ai épousée dix jours
plus tard . Ce voyage n'était pas une bonne idée . D'ailleurs , c'est en Suède que je de-
vais passer mes vacances avec mes parents . Mais les choses sont ainsi faites - et qui
ne voit qu'elles ne se font pas toujours comme nous l'avons prévu - que , cette année-
là , c'est en Grèce que j'ai planté ma tente et pas , comme d'habitude , en Suède . L'iro-
nie de l'affaire , c'est que Dagfrid est suédoise , que depuis toute petite elle passe l'été
dans un camping de Malmö , camping où mes parents louent tous les ans au mois d'août
le même mobil-home , camping où je n'ai jamais croisé Dagfrid . Et je tombe bêtement
amoureux de cette fille , ses tresses blondes , son teint rose , à Hykonos .