jeudi 28 avril 2016

CONFÉRENCE

    Étaient présents :
RD , chargé de mission au Cabinet du Ministre
NBS , son factotum
GM , Directeur financier de la CHL
EA , chargé de la gestion des agents
CD , de la DGSE
JMB , patron d'une Société Financière Luxembourgeoise dont j'ai oublié le nom
SB , membre d'un cabinet d'avocats implanté sur l'Ile de Man
FD , de la Division Nationale des Investigations Financières (DNIF)
JLP , adjoint du Secrétaire Général de la Défense Nationale
XX , sans titre et sans carte professionnelle , spécialiste des commissions occultes ,
mon patron direct
Moi , sous-fifre porte-valises

    Un seul homme ne fut pas présenté . Il se trouvait à la droite de RD . Il portait
des lunettes noires incongrues dans ce sous-sol mal éclairé ; on ne pouvait ignorer
qu'il était né dans la banlieue sud de Naples .

- RD : "Pas de notes … pas de commentaires … bien entendu , pas de rapports …
cette réunion n'a pas eu lieu"

    Puis il fit un compte rendu succint de l'opération et tira la conclusion .

- RD : "Conclusion … il faut l'éliminer"

    L'inconnu se pencha . Il cherchait quelque chose sous sa chaise . C'était un coffret
métallique qu'il posa sur la nappe en feutre vert , devant lui .

- XX : "L'éliminer ?"
- RD : "Ordre de qui vous savez"
- XX : "L'éliminer ! … l'éliminer ?"
- RD : "C'est cela"

    Je levai le doigt : "Éliminer qui ?"

    Tous maintenant me regardaient .

- RD . Il se mit à rire , sourcils arqués : "Vous avez dit : "Qui ?" !"
- RD , me regardant encore , mais sans rire ; "Vous , cher ami !"

mercredi 27 avril 2016

KRANT 60 . BYZANCE

    Krant détestait les mers intérieures . C'était un homme d'océans . Cependant , de
ces bosphores où nous propulsaient nos obligations commerciales et les hélices du
Kritik , il en est un que Krant franchissait avec plaisir : celui de Constantinople . A
son point le plus mince , ce détroit mesure à peine 2200 pieds et la circulation y est
affolante . Nous frôlions dans ce passage les palais en bois du Sultan et il semblait
qu'on allait toucher les lanternes de façade . Krant engageait le Kritik dans Haliç ,
la Corne d'Or , et nous abordions à Fener . Le capitaine m'ordonnait de mettre ma
tenue de grande sortie et lui-même apparaissait à la porte de sa cabine plus lustré
encore qu'à l'habitude .

- "Nous allons à terre"

    Monsieur Lee nous accompagnait et revêtait pour l'occasion dont il semblait
connaître le texte littéral son costume de mandarin . Nous faisions quelques pas dans
une rue perpendiculaire au quai où le Kritik avait ses amarres et nous trouvions à la
porte sculptée d'une luxueuse résidence . Monsieur Lee me glissait à l'oreille que nous
étions chez les Cantacuzène , vieille famille byzantine qui , jadis , avait dirigé les Pro-
vinces ottomanes de Moldavie et de Valachie , Provinces que j'aurais été incapable de
situer sur une carte . Krant tombait dans les bras de messieurs en redingote et baisait
les mains manucurées des dames . Je cachais les miennes dans mes poches car y sub-
sistaient des regrettables traces de cambouis . Aux plafonds d'or , brillaient des lustres
de tudieu mille bougies !

mardi 26 avril 2016

PARADIS 60 . ÉLISE

- Dieu , dans son atelier : "Ti-la-li-la-li-la-la"
- Ève : "Qu'est-ce que tu chantes ?"
- Dieu : "Lettre à Élise"
- Ève : "C'est une chanson ?"
- Dieu : "Si tu veux … un rondo en la mineur"
- Ève : "Quoi ?"
- Dieu : "On ne dit pas "quoi" , Ève ! … on dit : "je ne comprends pas , explique-
moi s'il te plaît"
- Ève : "D'accord … c'est quoi c'que tu chantes ?"
- Dieu . Il soupire : "La lettre à Élise"
- Ève : "C'est toi qui l'as créée ?"
- Dieu : "Non … mais j'ai créé le compositeur"
- Ève : "C'est quoi un compositeur ?"
- Dieu , d'humeur tautologique : "C'est un monsieur qui compose"
- Ève : "Comment qui s'appelle ?"
- Dieu : "Ludwig"
- Ève : "Oh , c'est un joli nom !"
- Dieu : "Tu aimes cette chanson ?" . Il reprend : "Ti-la-li-la-li-la-la …"
- Ève : "C'est Ludwig qui l'a créée ?"
- Dieu : "Oui … mais je suis l'inspirateur …"
- Ève : "Comme le jouet que m'a donné Adam ?"
- Dieu : "Qu'est-ce qu'il a encore fait celui-là ?"
- Ève : "Un truc marrant pour aspirer les minous"
- Dieu : "………..?……….."
- Ève : "Il l'a fait pour moi … je m'amuse bien tu sais … je vais dans les coins …
il m'a dit que c'est un jouet pour les filles"
- Dieu : "Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle connerie ?"
- Ève : "Oh ! … c'est un vilain mot ça !"
- Dieu . Bec cloué comme fut une triste nuit son fils , à Jerusalem .
- Ève : "Alors , cette Lettre à Élise , c'est pas toi … tu l'as juste aspirée ?"
- Dieu : "Oui … enfin , c'est plus compliqué …"
- Ève : "Je croyais que les musiques tu les faisais toi-même"
- Dieu : "Ève ! … je ne peux pas tout faire ! … j'inspire aussi , et les hommes font"
- Ève : "Adam , il aime bien la musique militaire"
- Dieu : "Ça ne m'étonne pas !"

lundi 25 avril 2016

COTE 137 . 58 . VERDUN

    De mars à août 1916 , nous vîmes passer dans un sens quantités de régiments :
le 327e de Valenciennes , le 62e de Lorient , le 2e zouaves , les 2e et 3e tirailleurs ,
et bien d'autres … on ne les revit jamais .

- Martial : "Mon capitaine … est-il possible qu'un régiment passe ici le 22 mai …
le 327e de Valenciennes par exemple … serait-il passé dans l'autre sens pendant
que je dormais ?"
- Le capitaine : "……………"
- Martial , à moi et à Bertin : "Tu dormais aussi ce jour-là ? … et toi Bertin ?"
- Moi : "…………"
- Bertin : "Bof …"
- Martial au capitaine . Martial à toute la tranchée : "Et le 62e de Lorient ? … et
le 2e zouaves ? … et le 2e et le 3e tirailleurs ? … capitaine ?"
- Le capitaine : "……………"
- Martial : "Où allaient-ils ces gars ?"
- Le capitaine : "A Verdun … je crois qu'ils allaient à Verdun"
- Martial : "Ils ont tellement aimé Verdun qu'ils sont restés là-bas … n'est-ce pas ,
capitaine ?"
- Le capitaine : "C'est probable , Martial ..;"

TROIS MOUCHES 59 . RELATIVITÉ GÉNÉRALE

    "La théorie de la Relativité Générale se fonde essentiellement sur la correspon-
dance numérique vérifiable et vérifiée de la masse inerte et de la masse pesante des
corps … c'est ce qu'écrit Einstein" , dis-je à Berthe tandis que trois mouches vermeil-
les et merveilleuses bourdonnaient contre son chapeau de paille .

    Je vérifiai que la masse pesante du merveilleux corps de Berthe correspondait à ce
qu'écrit Einstein dans sa théorie de la Relativité qui se fonde sur la masse inerte de
mouches bourdonnant par essence numérique autour de son chapeau de paille (en
général) .

    Einstein fondait devant le corps de Berthe en écrivant sa merveilleuse Relativité
quand trois mouches inertes à masse théorique bourdonnèrent contre son chapeau de
paille . "Cela me pèserait que leur masse correspondît à un nombre vérifié et vérifia-
ble en général" , dit-il .

dimanche 24 avril 2016

DESMOND 54 . MENDELSSOHN

- Le Président au téléphone : "Desmond , vous avez quelque chose ce soir ?"
- Moi : "Rien de particulier , Monsieur le Président"
- Lui : "Pat va au concert … ça me ferait plaisir que vous l'accompagniez … elle
vous adore , Desmond ! … et moi , la musique , je n'y comprends rien"
- Moi : "Je suis très honoré , Monsieur le Président … c'est un plaisir"
- Lui : "Mendelssohn , ça vous dit quelque chose ?"
- Moi : "Euh … oui … le musicien ou le philosophe ?"
- Lui : "Ah !? … parce qu'il y a un philosophe ?"
- Moi , un rien cuistre : "Moses , Monsieur le Président"
- Lui : "Là , je vous parle d'un musicien"
- Moi : "Félix"
- Lui : "C'est ça … vous le connaissez ? … un juif allemand avec un nom pareil , non ?"
- Moi : "Il était protestant , je crois"
- Lui : "Était ? … parce qu'il ne l'est plus ?"
- Moi : "C'est que … Monsieur le Président …"
- Lui : "Quoi , Desmond ? … vous savez , protestant , juif ou musulman , je m'en fous …
du moment que sa musique plaît à Pat … c'est romantique m'a-t-elle dit"
- Moi : "En effet , Monsieur le Président"
- Lui : "Un rêve en été , quelque chose comme ça"
- Moi : "Le songe d'une nuit d'été"
- lui : "C'est ça , Desmond ! … dites donc , vous vous y connaissez … toujours au fait de
l'actualité … rien ne vous échappe de toutes ces nouveautés ! … je vous admire Des-
mond … si , si …"
- Moi : "C'est que … Monsieur le Président … si je puis me permettre … Félix Men-
delssohn est …"
- Lui : "Desmond , Desmond ? je vous quitte … désolé … Spiro et Henry sont dans mon
bureau … vous savez : le Vietnam , encore le Vietnam , ce bourbier … amusez-vous
bien … et à la fin du spectacle , allez voir ce Monsieur Mendelssohn dans sa loge avec
Pat ! … elle en raffole !"

samedi 23 avril 2016

FLO

    J'exigeais de Flo qu'elle y voit clair en elle et je dois dire que - bien qu'à
contre-coeur - elle s'infligeait de fréquentes et douloureuses séances d'auto-
analyse . Contrairement à ce que j'affirmais , tout cela ne menait à rien car
voir clair en soi n'est pas le meilleur chemin pour atteindre le bonheur . Par
une belle soirée d'été (c'était je pense le 10 juillet 1992 à 20h30 juste après
le JT) , elle quitta le salon par la baie vitrée et termina son Orangina au fond
du jardin près du muret en briques . C'était , je le savais , l'une de ses stratégies
pour s'adonner à la clairvoyance . Quand elle revint , elle déclara que le papier
peint du salon ne correspondait plus du tout à notre relation de couple et
comme - par une obstination stupide et refus d'admettre que notre trajectoire
nous menait sur une voie de garage - je m'opposai à ce qu'elle y appliquât au
rouleau une peinture éclatante , elle fit ses valises et me laissa à mes examens
de conscience .