dimanche 30 octobre 2016

DESMOND 60 . LE CORBEAU ET LE RENARD

    Bureau Ovale .

- Le Président : "Connaissez-vous La Fontaine ?"
- Moi : "Le poète français , Monsieur le Président ?"
- Lui . Il est affalé dans son fauteuil , noeud de cravate desserré … il déclame :
"Mister Corbeau , sur un arbre perché , tenait en son bec un fromage … vous
connaissez ?" . Il semble accablé .
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … c'est une fable"
- Lui : "Une fable !? … a pure invention ? … no , Desmond , it's pure actuality" .
Furieux , fixant le mur derrière moi : "je tenais dans mon bec un fromage !"
- Moi : "………..?……….."
- Lui : "…… et j'ai ouvert un large bec …"
- Moi : "………..?……….."
- Lui : "…… j'ai laissé tomber ma proie !" . Il soupire … "Chou … ce renard …
il m'a flatté …" . Puis se tournant mollement vers moi en tirant sur sa cravate :
"Il a vanté mon plumage" . Il soulève deux bras désolés "je ne me suis plus
senti de joie … j''ai voulu montrer ma belle voix … et j'ai laissé tomber ma proie …"
- Moi : "……………………"
- Lui , s'accoudant au bureau et levant un index professoral , il me regarde dans les
yeux : "Desmond , apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute !"
Il se lève et me raccompagne à la porte du Bureau Ovale où , me serrant le biceps :
"Desmond , cette leçon vaut bien un fromage !"

samedi 29 octobre 2016

LE ROI DES BELGES (suite) . LE DÉCRET E42

    Les autoroutes … les autoroutes belges infiniment éclairées , à toute heure du jour !
Moi , Couteau à Droite Ier , je décidai de les plonger dans le noir , non par souci d'éco-
nomie mais par amour de l'obscurité . Sortir de l'aveuglante clarté , c'était donc sortir du
nucléaire bien que je ne susse - et comment l'aurais-je sucé de mon pouce ? - quelle part
de lumière l'autoroute qui relie le Comté de Sailly lez Lannoy à la ville de Tournai (E42)
doit à l'impact des neutrons .

    J'ordonnai par le décret dit E42 que l'on démontât les autostrades et qu'on marteau-pi-
quât (cf Bescherelle : verbes du 1er groupe) leurs consternants enrobés ; qu'afin d'en finir
avec ces nuits blanches , on tronçonnât à leur base leurs milliers de lampadaires ; qu'on
pendît haut et court les entrepreneurs d'éclairage public et leurs sous-traitants . Ainsi
assurai-je à Eric de la Jonquille qui faisait la moue , nous ferons revivre la Belgique éter-
nelle , celle de l'Antiquité , des voies romaines , des chemins creux que les myrtilles
sauvages luisant de lampyres débordaient . Enfin , tonnai-je , taillons dans le vif Mon-
sieur le Grand Chambellan ; restaurons les nuits de la Belgique préhistorique , éclatantes
de lunes et de voies lactées !

    Je fis les gros yeux : approuvez ! . Mon Conseil trembla dans sa culotte et il approuva
(je ne lui demandai pas son avis) . Le Grand Chambellan parapha mais je flairai dans ce
consentement à contre-coeur les germes de la trahison . Renfrogné , il approcha de mon
trône l'encrier et la plume d'oie . "J'ai failli attendre" dis-je , royal . Et je signai .

    Je regagnai mes appartements de-fort-méchante-humeur . Astrid repassait mes che-
mises . "CAD-chéri (CAD , prononcer kâd , mon pseudo dans l'intimité) , ta couronne
est toute de travers , sais-tu ?" dit-elle en tendant vers mon front son fer Calor . Elle avait
raison : ma couronne était de guingois . Chère Astrid ! j'eus envie de la battre .

                                                                           (à suivre)

jeudi 27 octobre 2016

KRANT 72 . LE COPRIS ESPAGNOL

    Krant est l'homme de l'infiniment grand - le ciel , la mer - et je suis celui de l'infiniment
petit . Je dis un jour à Krant que l'infinité du monde se trouve dans une mare derrière chez
moi car le capitaine s'étonnait qu'on pût se cloîtrer pour la vie dans le périmètre de si
petites parcelles .

    Je l'entrepris sur le Copris Espagnol . Je lui décrivis l'insecte courtaud , le terrier de la
grosseur d'une pomme signalé par une taupinée , le travail de cet enfouisseur du crépus-
cule , tirant sa récolte par brassées et à reculons avant de disparaître sous terre , et là ,
dans son antre à fond plat et aux parois de terre fraîche inlassablement lissées en voûte ,
le Copris façonnant des gâteaux ovoïdes avec les débris amassés , circulaires , ellipsoïdes
ou aplatis comme nos pains lettons , le Copris copulant , les moeurs de la mère et com-
ment elle enfouit ses oeufs et comment elle s'occupe de sa progéniture et comment elle
sort de terre aux premières pluies d'automne … j'étais intarissable … capitaine ! …
un monde de la grosseur d'une pomme !

- Krant , haussant les sourcils : "Chef ! … il y a tout ça dans la mare derrière chez vous !?"
- Moi : "Sur la berge ou dans l'eau , capitaine ! … c'en est le milliardième !"

mercredi 26 octobre 2016

PARADIS 66 . DU GAZ DANS LA TRINITÉ

    Réunion au sommet , une sorte de conseil de famille : le Père , le Fils et le Saint-
Esprit se sont enfermés dans l'atelier de Dieu . Ça barde ! . Ève , petite curieuse ! ,
colle son oreille contre la porte .

- Le Saint-Esprit : "J'en ai plus qu'assez !"
- Le Père : "Tu t'énerves ! … tu prends la mouche pour deux fois rien ! …"
- Le Saint-Esprit : "Pour deux fois rien !?" . Il tape du poing sur l'établi et s'adresse
au fils : "Deux fois rien ! … qu'est-ce que t'en penses ?"
- Le Fils : "Moi ?"
- Le Saint-Esprit : "Ben oui , Toi ! … ça fait 2000 ans qu'ils t'ont lynché et …"
- Le Fils : "Non … c'était une crucifixion tout ce qu'il y a de légale …"
- Le Saint-Esprit : "Oui … enfin … c'est pareil"
- Le Fils : "Ah , non ! … c'est pas pareil ! … je t'assure … le lynchage , c'est sans
jugement régulier … moi , c'était réglo … le Grand-Prêtre Caïphe et le Sanhédrin …
ensuite , le Prétoire et le Gouverneur en personne : Ponce-Pilate ! … du point de vue
du droit , c'était ficelé … rien à dire !"
- Le Saint-Esprit : "Bon , ça va ! … tu vas pas nous faire un cours ! … le résultat , c'est
que t'en a pris plein la …"
- Le Père : "Surveille ton langage Esprit-Saint !"
- Le Saint-Esprit : "Mais enfin !!"
- Le Père : "Les hommes sont des enfants ! … comme dit Luc (23-34) : "Ils ne savent
pas ce qu'ils font !" … mon cher , pardonnons-leur"
- Le Saint-Esprit : "Facile à dire … d'autant que ton fils , tu l'as abandonné !"
- Le Fils : "Oui , c'est vrai , Père … pourquoi m'as-tu abandonné ? (Matthieu 27-46)"
- Le Père . Il lève les bras au ciel : "Mais je ne t'ai pas abandonné ! … je t'ai rapatrié !"
- Le Fils : "Oui , mais dans quel état !" . Il montre ses stigmates .
- Le Père au Saint-Esprit : "C'est facile les reproches … moi , tous les jours je suis aux
manettes ! … demande à Ève … qu'est-ce que tu fais , Toi ?"
- Le Saint-Esprit : "Au printemps , je …"
- Le Père : "Quoi , au printemps ?"
- Le Saint-Esprit : "Un aller-retour sur la terre déguisé en colombe ! … ou en langue de
feu (Actes 2:3) … je me tape les bouchons du week-end de la Pentecôte … un des plus
meurtriers de l'année !"
- Le Père : "C'est pas tout ça … finalement , qu'est-ce qu'on fait ?"
- Le Saint-Esprit . Il s'approche du Tableau de Commande et pose son index virtuel sur
le bouton d'extinction : "J'appuie sur OFF"

mardi 25 octobre 2016

L'ABBÉ TONIÈRES 14 . DES CATHÉDRALES ET DU BIEN-FONDÉ DE LEUR ÉRECTION

- Jeanne-Marie à l'abbé : "Quelle belle église ! … immense !"

    L'abbé et Jeanne-Marie sont sur le parvis de Notre-Dame de Paris .

- L'abbé : "Ceci n'est pas une église , Jeanne-Marie … ceci est une cathédrale …"
- J-M : "Une cathédrale ! … elle est immense"
- L'abbé , haussant les épaules : "Forcément ! … c'est fait pour …"
- J-M : "C'est fait pour ?"
- L'abbé : "On a besoin d'énormes cathédrales"
- J-M : "Pourquoi pas des petites ?"
- L'abbé . Il lève les yeux au ciel et se signe : "Il eut fallu que le mensonge fut petit"
- J-M : "Le mensonge ? … quel mensonge ?"
- L'abbé : "Le mensonge avec un M majuscule … les petits mensonges ne valent pas
qu'on construise des petites cathédrales … la Sainte Église y perdrait bêtement son
pognon … tandis qu'un gros mensonge , ça justifie une grosse cathédrale … c'est
comptable … c'est de bonne guerre financière … vous me suivez ?"
- J-M . Elle pleurniche : "Non … je ne comprends pas"
- L'abbé . Il re-hausse les épaules : "Ça ne m'étonne pas … aussi ne m'esquinterai-je
pas à vous expliquer"

LE ROI DES BELGES (suite) . L'AUDIENCE

    Il (Jacques Brel Ier) m'attendait juché sur son trône . C'était un ouvrage en or massif
incrusté de pierres fines : agates , épidotes rouges , opales de feu , topazes ; la rampe
dispersait les reflets noirs de quelques jaspes . Je gravis les marches : j'en comptai
septante . Jacques Brel Ier me tendit sa main où brillait l'anneau papal . Au moment où
j'allais la baiser , mon téléphone portable sonna : c'était Eric de la Jonquille , mon Grand
Chambellan : "Il est arrivé dans la Cour du Palais 30 m3 de téléphones filaires . Qu'en
fais-je ?". J'hésitai . J'avais au bord des lèvres mon petit déjeuner (on servait au Sweet
Home Roma des petits déjeuners copieux et indigestes . Ça , combiné à l'escalade du
trône !) , la main de Jacques Brel Ier à portée de lèvres et , à l'oreille , ce souci incessant
de mon règne : que faire des téléphones filaires ? . C'est dans ces situations où des pres-
sions qui n'ont rien à voir entre elles s'accumulent que le Grand Homme se révèle .
"N'avons-nous quelque place à décorer , Monsieur le Grand Chambellan ?" . Je fis à
Jacques Brel Ier un signe de la main en guise d'excuse car je savais son temps aussi
précieux que le mien . "Sire" dit le Grand Chambellan , "toutes les places de Votre
Royaume sont dotées d'une statue équestre à votre effigie". Une idée géniale me vint
(d'où viennent-elles ces idées géniales ?) ; je m'adressai au Pape : "Une statue de Votre
Sainteté sur la Grand Place de Bruxelles , à côté de la mienne ? … c'est une idée
chouette , non ?" . Jacques Brel Ier : "Chouette ? … mon fils , en quoi sera-t-elle faite ?"
Moi : "En téléphones filaires compressés … c'est tendance" . Jacques Brel Ier : "J'ai
beaucoup mieux … une trouvaille post-moderniste … un retour aux matériaux antiques :
le vinyle … compressons le vinyle … qu'en pensez-vous ?" . Moi : "……?…….." .
Jacques Brel Ier : "J'ai dans ma discothèque , à Castel Gandolfo , par mon Saint Patron
la version du "Port d'Amsterdam" en 6512 langues … je suis las de l'écouter … ces
33 tours m'encombrent … mais avant que je vous donne l'adresse , baisez donc mon
anneau … je fatigue avec le bras tendu" . Moi , baisant l'améthyste : "Avec ou sans
cheval ?" . Jacques Brel Ier : "Quel cheval ?" . Moi : "Votre statue … équestre ou en
pied ?"

    Ce projet grandiose resta dans les cartons car , à peine avais-je quitté les marbres lustrés
du Vatican que Notre Saint Père le Pape Jacques Brel Ier rendait l'âme , victime du coryza
qui sévissait à Rome .

dimanche 23 octobre 2016

KRANT 71 . VENTE AUX ENCHÈRES

    L'histoire du Kritik sous le long règne de Krant - sa deuxième vie - commence comme
une farce dans un bassin de radoub du port français de Dieppe , à l'ombre des grues bana-
nières et elle serait comique si elle n'avait livré nos deux soutiers aux travaux forcés . Le
Kritik appartenait aux Douanes depuis que cette administration l'avait saisi au large des
côtes avec une cargaison illicite et les lenteurs de la justice s'étaient combinées à l'action de
la rouille pour faire de ce bâtiment une apparence d'épave . Enfin , il fut mis à l'encan .

    Deux marins lettons , pauvres hères et ivres comme il se doit , poussèrent les enchères
jusqu'à la somme ronde de 100.000 francs-or . Bien entendu les deux hommes n'avaient
pas le premier sou et on les mit au trou . Ils arguèrent qu'ils n'entendaient rien à la langue si
compliquée de la France et qu'au demeurant , ils étaient saouls et ne savaient pas compter .
Le consul que nous avons en place dans cette ville pria les armateurs lettons qu'ils se subs-
tituassent à leurs compatriotes pour le paiement du prix , qu'ils effaçassent pour la bonne
réputation de notre nation cette regrettable folle enchère et qu'ils sauvegardassent ainsi les
facilités portuaires et commerciales qu'on leur avait accordées ; ce que fit l'un d'eux , de
Koenigsberg , qui exigea cependant que les deux hommes lui fussent livrés et qu'ils exer-
çassent , en réparation de leur faute , sur ce navire et à titre gratuit , le métier de soutier
jusqu'au jour de leur retraite . Cet armateur avait calculé sur la base du salaire minimum
que , s'ils payaient , ils auraient remboursé le prix exorbitant qu'on lui demandait pour
cette épave vers le mois de mars 2010 ! . Les deux malheureux acceptèrent le marché
car ils préféraient trimer dans une soute pour des clous que se ronger les sangs dans un
cul de basse fosse .

    Le Kritik fut remorqué à Koenigsberg où on le réarma. La Compagnie des Armateurs
engagea un jeune capitaine tout juste sorti de l'école et qui cherchait un commandement :
Krant .