mardi 27 décembre 2016

TROIS MOUCHES 74 . ATLANTIC CITY

    Trois mouches vermeilles et merveilleuses bourdonnaient coutre nos chapeaux
de paille . Les serveuses du drive-in étaient chaussées de patins à roulettes . Elles
nous apportaient à toute allure des plateaux-repas et les passaient par la vitre baissée
de la Ford que j'avais louée à Atlantic City .

    A Atlantic City , Berthe avait loué une Ford . Elle roulait à toute allure , vitres
baissées , et la paille de nos chapeaux bourdonnait si merveilleusement que les ser-
veuses du drive-in nous apportèrent des plateaux de mouches .

    Berthe m'avait loué chapeau et chaussures et c'est en Ford qu'elle m'apporta d'un
drive-in d'Atlantic City un plateau-repas si bourdonnant de mouches qu'une serveuse
à merveilleuse allure me roula un patin par la vitre baissée .

COTE 137. 70 VERSIFICATION

    Ce matin , nous avons subi un bombardement sévère et toute la journée nous avons
manié la pelle-pioche pour restaurer la tranchée . Il pleut . Martial est assis sous une
bâche à côté de deux sénégalais morts pour la France . Un de ses nombreux carnets
est posé sur ses cuisses .

- Martial , à la cantonnade : "Une rime en "lai" ?"
- Moi : "Mulet"
- Le capitaine : "Fair-play"
- Bertin : "Gobelet"
- Moi : "Articuler"
- Le capitaine : "Gilet"
- Bertin : "Poulet"
- Moi : "Reflet"
- Le capitaine : "Palais"
- Bertin : "Remblai"
- Martial : "Remblai ! … bravo Bertin … le mot qu'il fallait …"
- Nous (le capitaine , Bertin et moi) : "…………..?………….."
- Martial : "… et une en "rie" ?"
- Moi : "Ahuri"
- Le capitaine : "Bain-Marie"
- Bertin : "Otarie"
- Moi : "Céleri"
- Le capitaine : "Diphtérie"
- Bertin : "Prairie"
- Moi : "Scierie"
- Le capitaine : "Souris"
- Bertin : "Barbarie"
- Martial : "Barbarie ! … merci Bertin !"
- Le capitaine : "A quoi rime tout ceci , Martial ? … si j'ose dire …"
- Martial : "C'est un poème , mon capitaine … j'écris un poème … en alexandrins …"
- Le capitaine : "En l'honneur de quoi ?"
- Martial . Geste du menton vers les deux cadavres : "En l'honneur de ces deux-là …
"remblai" , ça rime avec "sénégalais" … c'est dans le remblai qu'on les a retrouvés ce
matin … et "barbarie" , ça rime avec "saloperie"

dimanche 25 décembre 2016

KRANT 78 . DÉDALE

    La mer semble au terrien un espace ouvert . Elle est pour le commandant
d'un navire un labyrinthe ; les côtes , les écueils , les archipels , les détroits ,
les môles sont ses formes palpables ; il en est d'autres plus subtiles : courants ,
vents contraires , alizés , mais aussi les impératifs et contraintes du commerce :
délais de livraison , cours du charbon , salaires , droits de douane , moral de
l'équipage . Telles sont les galeries de la mer ; telle son abstruse bibliothèque .

    Le marin , disait Krant , est ce minotaure en sursis et Thésée l'impitoyable
océan qui , une nuit , aura sa peau . L'astrolabe , la boussole , le renard de na-
vigation et les cartes marines sont les fils d'Ariane des hommes de mer . Krant
ajoutait en me défiant qu'on voyage plus clairement derrière Koenigsberg par
les chemins tortueux et encombrés de ronciers que sur la Mer de Tasmanie .

samedi 24 décembre 2016

LE PARDON EN DIX LEÇONS . TENTH LESSON

    Il me faut pardonner . Je comprends aujourd'hui qu'il me faut pardonner .
Le bénéficiaire de mon pardon n'est pas le Duc de Worcester . Je faisais fausse
route : le Duc n'a rien à gagner avec mon pardon . Le malade , c'est moi . Le mal
n'est pas en lui ; il est en moi . En somme , dans ces affaires , l'offenseur flanque
à la tête de l'offensé et dans un même paquet l'offense , la rancune et le remède
qui va avec : le pardon . C'est à l'offensé de s'administrer la purge . Demain ,
j'aurai pardonné au Duc . Je rejoindrai mes contemporains dans le flot du temps
et de la bonne santé ! … Alleluia ! …

                                                                FIN

vendredi 23 décembre 2016

LE PARDON EN DIX LEÇONS . NINTH LESSON

    Peut-être aurais-je dû contre-attaquer . Cher Duc , je suis si gros , si flasque ,
si mou et d'aussi peu de poids que j'orbite loin des jolies femmes mais vous , si
petit et si dur de coeur , les femmes ne vous voient pas dans leur ciel car ce au-
tour de quoi vous tournez est votre nombril … Après une telle estocade , qu'y
aurait-il eu à pardonner ? . Pardonne-t-on à un homme à terre ?

    Ou tendre l'autre joue ? . To offer my other cheek also ? . En cette déplorable
nuit du bal de l'Amirauté , pourquoi n'ai-je pas tendu au Duc ma joue gauche ? .
La droite était encore marquée de sa main . Le cercle des rieurs s'était mis à tour-
ner autour de moi avec les lustres et le stuc doré des plafonds . C'est à ce moment
que j'aurais dû … au lieu de quoi (instead) , je fermai les yeux . Avais-je entendu
ce que j'avais entendu ? . La rancune , petit pois au coeur de mon coeur allait
m'emporter fou de rage hors de la salle de bal dans un claquement de portes . La
colère , Seigneur Jésus , arme des faibles ! … Je n'aurais pas dû … Il fallait tendre
l'autre joue et désarçonner l'offenseur . Mais j'ai laissé ma rancune grossir , grossir ,
jusqu'à m'étouffer . L'insulte porte deux poisons : elle-même et la rancune subsé-
quente . C'est avant que la deuxième s'enfle d'amertume que j'aurais dû tendre la
joue ! … C'est trop tard ! ...

jeudi 22 décembre 2016

LE PARDON EN DIX LEÇONS . EIGHTH LESSON

    Les propos offensants du Duc sont des sandales de plomb ! …
Que ne m'assieds-je au bord du chemin pour les délier ? . Elles ralentissent
ma vie ; j'avance moins vite que mes contemporains . Ai-je jamais éprouvé
autant qu'aujourd'hui l'effroyable empire du temps ? . La tyrannie de la mé-
moire ? . J'aspire à l'innocence du ver de terre , conscient de sa seule contrac-
tion , oublieux du fer qui , par mégarde et cousine candeur , vient de le cou-
per en deux , mais tendu par son quotient tronconique vers un destin de ha-
sards . Si j'étais un lombric , l'affront de Worcester se serait dissous dans une
éprouvette d'indifférence . Or , je ne suis pas insensible . Je n'ai pas la peau
dure ; Seigneur , je n'ai pas la peau assez dure ! ...

mercredi 21 décembre 2016

LE PARDON EN DIX LEÇONS . SEVENTH LESSON

    Le vrai pardon épuise la rancune . Moi seul , l'offensé , puis pardonner
et dans le même temps la rancune m'échappe . Comment l'éteindre ? … J'aurai
beau pardonner au Duc , comment ne plus lui en vouloir ? . Un simulacre de
pardon , voilà ce que sera mon pardon . Quelqu'un a-t-il pu en quelque temps ou
quelque lieu pardonner à son offenseur et clouer le bec à sa rancune ? . La chose
paraît au-dessus de nos forces . Peut-être est-elle à la mesure du saint or moi ,
Bishop of Canterbury , ne suis qu'un pauvre pécheur , de surcroît gros et flasque
et prêtant le flanc à un Duc insolent , un peu versé dans la science de Monsieur
Newton . Que ce Duc ait décrit ma trajectoire comme celle d'une planète de peu
de masse , l'idée est plaisante et , ma foi , pas mal trouvée . Elle n'en est pas moins
inexcusable et , j'allais dire , impardonnable . Comment imaginer qu'à la seconde
où j'aurai absous le Duc , ma rancune s'éteindra comme une flamme soufflée ? .
Pardonné , le Duc ira à ses affaires le coeur léger pendant que moi , Bishop , à
genoux et solitaire dans ma grand-nef , je remuerai au fond de mon estomac un
reliquat de fiel indigérable . En somme , qui pardonne se punit !