mardi 31 octobre 2017

PARADIS 77 . CHIGNON-BANANE

    Sur les bords de l'Euphrate ( pour les profanes , l'Euphrate est le quatrième fleuve
du Paradis . Gn 2 , 8-14) .

    Dieu est assis sur la berge à l'ombre d'un palmier . Elle se coiffe . Elle façonne un
chignon sur sa nuque .

- Dieu : "Qu'est-ce que tu fais ?"
- Ève : "Un chignon- banane … c'est la it-coiffure de l'année" . Elle se penche : "Je
me vois dans le fleuve … c'est rigolo ! …"
- Dieu : "L'effet-miroir … ce que tu vois , c'est une image … ce n'est pas la vraie Ève"
- Ève : "Si … c'est moi" . Elle se re-penche pour vérifier .
- Dieu : "C'est ton reflet … c'est toi et c'est pas toi"
- Ève se redresse . Elle ruisselle de l'eau du fleuve .
- Dieu , pour lui-même : "Nom de (?) … qu'elle est belle !" . Se reprenant : "L'image
réfléchie , c'est une idée à moi … les hommes sont en train de me la piquer"
- Ève : "………….."
- Dieu : "D'abord , ils ont inventé le miroir … plus besoin de l'eau des fleuves … c'était
un début … puis la chambre noire … la photographie" . Ses épaules s'affaissent .
- Ève , les bras levés et pliés derrière la nuque . Elle parachève son chignon . Dans ce
mouvement , ses petits seins se sont dressés vers Dieu .
- Dieu , en lui-même : "Dieu (c'est moi) , quelle merveille !"
- Ève : "T'as pas une épingle ?"
- Dieu : "Non …"
- Ève : "Zut !"
- Dieu . Il reprend le fil de son morne bilan : "… et , aujourd'hui , l'Homme , non
content de se passer de l'eau des fleuves , tente d'échapper à ma création"
- Ève : "Comment je fais sans épingle ?"
- Dieu : "… d'échapper à ma création et à moi"
- Ève regagne la berge en tenant son chignon .
- Dieu : "L'Homme met au point un système imparable : la réalité virtuelle !"
- Ève est désormais debout près de Dieu . Elle s'ébroue en maintenant sa coiffure contre
sa nuque : "Réalité virtuelle ? … c'est un oxymore , non ?"
- Dieu : "Un quoi ?"
- Ève : "T'as vraiment pas d'épingle ?"

lundi 30 octobre 2017

KRANT 105 . ENTRE COEUR ET POUMONS

    Que Hume et Monsieur Lee fussent morts et cependant apparussent dans des
épisodes postérieurs à leur décès , ceci est l'effet de l'illusion qu'on appelle le temps .
Car le temps est une aberration comme la position de l'Étoile Polaire qui - m'enseigna
le capitaine Krant - n'est pas là où elle est dans le ciel mais à quelques degrés de sa
position apparente en raison , m'expliquait-il , de la vitesse de la lumière et de la rota-
tion de la terre sur elle-même . Aussi semblai-je apprendre aux trop rares lecteurs de
mes récits de voyages que le chat Hume et Monsieur Lee pussent être morts et néan-
moins vivre . D'autant qu'à ce temps objectif s'en combine un autre , tenant non plus
à l'esprit mais à l'âme , qu'on nomme mémoire , cette sorte de cabinet à multiples tiroirs
comme celui d'acajou où le capitaine enferme le journal de bord et les cartes marines
de l'autre hémisphère , pour l'heure inutiles . Chacun de nous possède entre le coeur et
les poumons ce genre de meuble pourvu d'une serrure et chacun tient , pendue à son
cou , la clé et tire de ce coffre , au gré fantasque de ses rêveries , tel épisode et derrière
celui-là , tel autre qu'il avait oublié .

LES SENTIERS DE LA GLOIRE

    Le type était plus fort que moi . Je ne voyais plus rien . D'entrée de jeu , ce salaud
m'avait explosé les arcades . En passant l'éponge sur mes coupures , Marcel a dit :
'T'en fais pas …"

    Au deuxième , j'ai fait comme il a dit . Je me suis contenté de défendre en blocage
neutre , garde de trois-quarts de face , les deux gants devant le visage et les coudes
serrés . Je me protégeais d'un orage de directs et de jabs mais j'eus droit à une série
d'uppercuts comme je n'en avais jamais encaissés . Marcel a dit : "T'en fais pas"

    Je ne savais plus si c'était le type qui tournait autour de moi ou les gradins brandis
de poings . Un direct du gauche a passé ma défense et mes lèvres ont éclaté . Je me suis
retrouvé dans les cordes sanglantes d'un combat de chiens . Les néons entraient dans ma
tête par l'oeil droit . L'arbitre m'a compté 6 . Quand je me suis relevé , l'autre s'est préci-
pité pour m'achever . Une femme criait : "Tue-le !" . Marcel a dit : "Ça va … t'en fais pas"

    J'ai pris un uppercut au foie à l'entame du quatrième et une salve de crochets dans les
côtes . Ma langue était énorme et chaque coup contre mes gants expulsait de ma bouche
des filets de bave . J'essayais de suivre l'autre . "Fais gaffe , c'est un gaucher" m'a dit
Marcel en m'aérant .

    Tu parles que j'avais remarqué . Le type se démenait dans un sens pas normal . Derrière
mes gants et l'ombre enflée de mon nez , je voyais par éclairs son oeil furibard , à longueur
d'allonge . Sa droite heurtait mes barrières pendant que son gauche m'écrasait les viscères .
"C'est bien … continue comme ça …"

    C'est au sixième que mon oreille s'est mise à siffler . Les néons ont viré au noir . Un gars
s'est installé derrière moi , avec deux caisses claires , trois timbales , des cymbales et une
grosse caisse . "C'est quoi ce cirque ?" j'ai dit … "Allez , allez !" criait Marcel .

    Le final du Boléro . L'orchestre au complet mais à l'envers , fixé au plafond du stadium ,
entre les néons noirs . En tout petit , la femme vociférait "Tue-le !" et le type tapait sur ses
caisses . Marcel : "C'est tout bon !"

    Le ring avait versé sur le côté . Je tombais dans les cordes et je rebondissais et , à l'inté-
rieur , je descendais dans mes genoux comme dans les bois d'un vieux pliant . Claudio
Abado me compta 5 . Je crachai mon protège-dents . Marcel ne disait rien .

    "Tue-le !" . Une voix de fillette . L'autre haletait . Mes pieds entraient dans un béton pas
sec . En gros , les gens m'aimaient . J'entendais leurs voix au-dessus de la surface . La cou-
leur verte avait passé sur tout . "il est cuit" … Marcel .

    Des coups pas forts . Il pleuvra demain . L'autre m'entoure de ses gants . Nous mêlons
nos poings . Qui nous sépare de sueurs collantes ? . Sa tête posée contre moi . Comme un
chaton . Contre mes genoux . Je marche un peu . Jolie campagne . Je tiens les cordes .
Mon coeur voudrait sortir …

    Un type lève mon bras et hurle à mon oreille : "Champion poids moyen des Deux-Sèvres !"

samedi 28 octobre 2017

DÉCRÉPITUDE DE MARZÜK (2e partie)

    En toute ville tonitruante , c'est le bruit qu'elle fait qui couvre le craquement de ses
fondations . Marzük avait vécu richement du grand commerce terrestre mais des voies
maritimes concurrentes étaient ouvertes . Des Venise et des Bruges , des Raguse et
Trébizonde menaient de nouvelles danses . Les plus avisés des habitants , sous prétexte
de prendre des vacances ou de fuir les pollutions nuisibles à leurs poumons délicats ,
quittèrent la ville sans tapage . L'avenir était ailleurs , sur les côtes mirifiques et , a ce
sujet , il n'était nul besoin d'affranchir les naïfs .

    Car une foule de crève-la-faim et de petits épargnants se pressaient aux portes de
Marzük , mirage du désert , pour obtenir un droit d'entrée , un travail et un permis de
construire . Cela se payait d'or et la ville , qui courait sans le savoir à la faillite , s'enri-
chissait . Mais l'or qu'elle entassait dans ses coffres n'était plus l'or d'antan : c'était un
or qui ne produisait rien ; un or stérile . On continua à bâtir en hauteur et , doucement ,
Marzük s'enfonçait dans le sable . On autorisa les pauvres à construire sur les remparts ;
c'est ce qu'ils firent avec les moyens du bord , formant une banlieue oisive (le travail
s'était mis à manquer) et volontiers hargneuse . On négligea la propreté des rues . Pour
contrebalancer la baisse des rentrées fiscales , l'Administration se débarrassa d'une partie
de sa milice et des services de la voierie . L'insécurité gagnait en même temps que la
crasse , mais toujours , aux portes de la ville , on voulait entrer ; on voulait avoir sa part
du gâteau sans entendre que la tourtière sonnait le creux .

    On divisa les palais en appartements HLM , sur les remparts on remplaça les loge-
ments insalubres par des mobil-homes empilables , on combla les niveaux inférieurs
pour construire toujours plus haut et toujours plus mal . Quand enfin on se rendit
compte qu'il n'y avait plus rien à gratter dans ce désert , la population évacua une ville
pestilentielle .

    Marzük est aujourd'hui comme ces termitières géantes qu'on voit dans le bush
australien .

                                                                 FIN

vendredi 27 octobre 2017

L'AGE D'OR DE MARZÜK (1ère partie)

    Marzük a toujours vécu dans ses murs ; jamais elle n'en a débordé . Au temps des
Khans , Marzük était une forteresse et n'était que murs . Ils circonvenaient une immense
place de sable où campaient les Hordes . Or , il advint que des caravanes de sel y firent
étape : la nuit , elles se protégeaient des bandes de pillards . Bientôt , les fonctionnaires
de l'État Song , jamais à court d'idées fiscales , établirent à Mazürk un octroi et un atelier
où battre monnaie . C'est de cette époque que datent les premiers édifices dont les archéo-
logues retrouvent aujourd'hui les traces . Parce qu'ils ont du flair , les marchands fondèrent
des comptoirs et installèrent des échoppes plus ou moins casanières mais , au fil du temps
et des réussites commerciales , de moins en moins démontables . Et , parce que l'argent
appelle l'argent , des promoteurs-constructeurs affluèrent , si bien qu'en à peine une saison ,
sédentaires et nomades se mêlèrent dans un inextricable lacis de ruelles . Comme il était
impensable de se fixer hors des murs à cause des pillards et que la pression immobilière
était forte , on construisit en hauteur , ce qu'autorisait la technique du pisé . Les façades
se couvraient d'échafaudages supportant des banches . Maçons et coffreurs venaient de
loin pour offrir leurs services et , à Marzük , il y avait toujours à faire . Pour caser plus de
monde , on bâtit entre les maisons , de sorte que les ruelles devinrent des passages , puis
des galeries . L'ensemble du système était appuyé aux remparts de pierre . Des poètes et
des utopistes comparaient Marzük à une ruche mais Marzük était le contraire d'une ruche
où les fonctions sont déterminées par nature : ouvrières , reines , faux-bourdons . Ici , cha-
cun pouvait être suivant les circonstances marchand itinérant ou fixe , prêteur sur gages ,
banquier ou solliciteur , débiteur ou créancier et souvent les deux à la fois , riche et pauvre
successivement ou l'inverse , puissant ou esclave , mécène ou mendiant , mais il n'y avait ,
pas plus qu'un plan de ville , des plans de carrière ou une organisation . Tout était affaire
d'opportunités . L'avènement des artistes correspondit à l'apogée de Marzük . Les palais
s'ornèrent des plus belles fresques et des plus chatoyantes mosaïques .


                                                                                               (à suivre)

jeudi 26 octobre 2017

COTE 137 . 97 UN ENVOL DE PAROLES

     A l'aube d'un jour de novembre , au moment où Bertin servait le café , un immense
troupeau d'oiseaux passa sur notre tranchée .

- Martial : "Sapristi ! … qu'est-ce que c'est ?"
- Bertin , se démettant de son laconisme naturel : "Des grues cendrées"
- Martial : "Des grues !? … d'où viennent-elles ?"

    Tous - comme les fridolins de la cote 137 - nous avions la tête en l'air .

- Bertin : "Elles se rassemblent en Scandinavie , après la période de reproduction"

    Le cou cassé et assurant de l'index de la main gauche le couvercle de la cafetière qu'il
tenait de la droite , il suivait des yeux le grandiose bataillon des grues en ordre de vol .
Mais nous et Martial , nous en étions détournés et fixions - bouche bée - cet autre stupé-
fiant spectacle : Bertin alignait plus de deux mots ! . Le capitaine lui-même avait lâché
ses jumelles et elles pendaient au bout de leur dragonne .

- Bertin , en extase : "Elles se donnent rendez-vous sur le lac d'Hornborga … ou celui
de Kvismaren … c'est en Suède , fin octobre … le froid les chasse … elles viennent
chez nous pour passer l'hiver"
- Martial : "Saperlipopette , Bertin !"
- Le capitaine : "Bertin … ça va ?"
- Nous : "Et-oh ! … Bertin !"
- Bertin , revenu sur terre , dans la boue de la tranchée où il allait mourir : "Ben quoi ?"
- Martial : "C'est une conférence que tu nous fais !?"
- Bertin haussa ses modestes épaules et fit faire à sa cafetière , comme pour s'excuser ,
un soubresaut embarrassé : "Bof"

mercredi 25 octobre 2017

PARADIS 76 . TAGADA

- "Ah , ah , ah ! … ouh , ouh , ouh !" . Dieu est dans son atelier . Il se tient les côtes .
- Ève : "Pourquoi tu ris ?"
- Dieu : "Ah , ah , ah , ah ! … hi , hi , hi … c"est … c'est à cause des hommes … ils …
ils … ils disent que … que … c'est trop drôle ! … que … quel toupet ! … que je
n'existe pas !"
- Ève : "………?………"
- Dieu . Il essuie ses larmes : "Tu te rends compte ! … je n'existe pas !"
- Ève : "………?………"
- Dieu agite ses mains devant les yeux d'Ève : "Ouh-ouh , Ève … est-ce que j'existe ,
est-ce que je n'existe pas ?"
- Ève . Elle rit : "Arrête de faire le débile !"
- Dieu : "Tu réalises ? … je les ai créés , je leur ai parlé … à Abraham , à Moïse …"
- Ève : "……….………"
- Dieu : "… je leur ai envoyé mon fils …" . A l'évocation de son fils , le visage de
Dieu s'assombrit : "Mon fils , c'était un peu moi … ils l'ont tué … Dieu merci , je l'ai
ressuscité"
- Ève : "………………."
- Dieu : "Quand je dis qu'ils prétendent que je n'existe pas , c'est pas tout à fait vrai …
il y a aussi ceux qui croient en moi dur comme fer"
- Ève . Elle ouvre les tiroirs de l'établi les uns après les autres .
- Dieu : "Qu'est-ce que tu cherches ?"
- Ève : "Les bonbons"
- Dieu : "Premier tiroir , en haut à gauche … tu devrais pas , j'y mets plein d'édulcorants
… pour ceux-là , la vie ne peut pas être née par hasard … j'existe … tu comprends ?"
- Ève . Elle suce un Haribo : "Euh … oui …"
- Dieu : "D'où la pagaille … entre ceux qui croient et ceux qui n'y croient pas"
- Ève : "Je préfère les Tagada … surtout ceux à la fraise … t'en as plus ?"
- Dieu : "Non … tu les as tous mangés . Il ne me reste que des Dragibus"
- Ève : "Tu vas en refaire ?"
- Dieu : "Refaire quoi ?"
- Ève : "Des Tagada à la fraise"
- Dieu : "Pas pour le moment … pas le temps … avec cette comédie sur terre entre les
pour et les contre … au début , c'était marrant … ah , ah , ah ! … mais ça dégénère …
ça tourne au tragique …"