mardi 26 décembre 2017

DESMOND 78 . LE COURS DE FRANÇAIS

- Voix pâteuse du Président . Au téléphone : "Desmond … mon cours de français ,
c'est ce matin ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président … à 10 heures … comment allez-vous ?"
- Lui : "So-so (comme ci-comme ça , pour mes lecteurs français)"
- Moi : "………….."
- Lui : "Good heavens ! … je suis crevé"
- Moi : "………….."
- Lui : "J'ai un peu bu … couché à 4 heures … beaucoup bu …"
- Moi : "………….."
- Lui : "Poker avec Bebe et Carlos" . (note : Bebe , c'est Charles Rebozzo)
- Moi : "Carlos ?"
- Lui , de plus en plus cotonneux : "Marcello … Carlos Marcello … vous les connaissez …"
- Moi : "Euh … non , Monsieur le Président"
- Lui , pâteux-pâteux : "Enfin , vous les connaissez de réputation …"
- Moi : "………….."
- Lui : "… boivent pas de la grenadine …"
- Moi : "………….."
- Lui : "Alors , notre cours c'est à 10 heures … c'est ça ?"
- Moi : "Oui , Monsieur le Président"
- Lui : "Vous jouez au poker ?"
- Moi : "Non , Monsieur le Président"
- Lui : "Et vous ne buvez que du Coca light , c'est bien ça ? …"
- Moi : "C'est exact , Monsieur le Président"
- Lui , pâteux-pâteux-pâteux : "A 11 heures le cours de français ?"
- Moi : "Euh , non , Monsieur le Président … nous avions dit 10 heures … mais si vous
préférez 11 heures , c'est …"
- Lui : "Non … non … 10 heures …….. qu'est-ce que j'allais dire ?"
- Moi : "……………"
- Lui . Épais-chargé-mou : "Oui … il y a une expression française … je ne me souviens
plus … good God ! … être une tête en bois ? … avoir une tête en bois ? …"
- Moi : "Euh ……. je ne vois pas , Monsieur le Président"
- Lui . Confus-collant-filandreux : "Du bois dans la tête … dans la gueule …"
- Moi : "Ah , j'y suis : avoir la gueule de bois"
- Lui , tout à coup fluide : "Oui ! … c'est ça Desmond ! … j'ai ma gueule en bois !"
- Moi . Je corrige ; "Vous avez la gueule de bois"
- Lui , retour à la poisse : "Ah ? … vous croyez ? … ça se voit tant que ça ?"
- Moi : "Euh , non , Monsieur le Président … je voulais dire que …"
- Lui : "Bon … à quelle heure le cours ?"
- Moi : "10 heures , Monsieur le Président"
- Lui : "Quelle heure est-il ?"
- Moi : "10 heures cinq , Monsieur le Président"
- Lui : "What a bore !"

KRANT 111 . LES LECTURES DE MONSIEUR LEE

    Au large de l'Île Fanning , Krant mit le Kritik au mouillage . Nous avions plus d'un
jour d'avance sur notre route et le capitaine comptait profiter de ce temps gagné pour
procéder à des travaux de maintenance . Monsieur Lee , le timonier , Hume et moi-même
nous trouvâmes au chômage et , avec la bénédiction de Krant , nous mîmes une chaloupe
à l'eau pour une journée de pêche . En moins d'une demi-heure , nous avions franchi à la
rame l'étroite passe du nord et nous fûmes au milieu de la lagune où , à l'endroit propice
face à Cable South , le timonier jeta l'ancre que nous vîmes filer au bout de sa chaîne avant
qu'elle touchât le fond , à six pieds . L'eau était si claire qu'elle paraissait retenir notre cha-
loupe dans la transparence de l'air et sa surface était aussi pure que celles que figurent nos
livres de géométrie . Des poissons argentés étaient suspendus entre la pâleur jaune du sable
et les inoffensifs nuages blancs qui stationnaient très haut au-dessus de l'atoll . Je confec-
tionnai nos appâts avec le timonier pendant que Monsieur Lee sortait du sac où il gardait
nos casse-croûtes un énorme livre écorné qu'il ouvrit en son milieu et où il plongea nez et
lorgnon . Hume renifla d'abord les hameçons que le timonier garnissait d'ancestrale mixture
dont - sous le sceau du secret - il lui dévoilait la composition . Mais notre chat se désinté-
ressa de l'affaire car à ce mélange puant de blé , de pain ranci et de vers blancs il préférait
le corned-beef ; dédaigneux , il se roula en boule contre un plat-bord et dormit cinq heures
d'affilée . Nous mîmes nos lignes à l'eau et , en un clin d'oeil , cent poissons vifs et luisants
vinrent y mordre .

    Monsieur Lee lisait . Hume dormait . Nous rejetions à l'eau nos prises stupéfaites . Puis
Monsieur Lee distribua les casse-croûtes et ouvrit avec son canif une boîte de corned-beef .
Hume fit un somnambulique repas , le timonier rota , nous nous assoupîmes et Monsieur
Lee reprit sa lecture . Vers trois heures de l'après-midi , de l'abîme de sommeil où j'étais ,
j'entendis la voix pâteuse du timonier :

- "Mais que lisez-vous donc , Lee ?" . Seul , le timonier escamotait le titre de "Monsieur"
quand il s'adressait à notre cuisinier .
- Le regard de Monsieur Lee lâcha son texte et s'ajusta par dessus la fine monture de son
binocle à la grossière personne du timonier : "Kritik der Reinen Verkunft"
- Le timonier : "Qu'est-ce que ce charabia ? … est-ce de l'allemand ?"
- Monsieur Lee : "De l'allemand , en effet …"
- Le timonier : "Quel allemand peut écrire un si gros livre ?"
- Monsieur Lee : "Un ami du capitaine … mort depuis longtemps … un concitoyen …"
- Le timonier : "Un concitoyen ? … de Koenigsberg ?"
- Monsieur Lee : "C'est exact …"
- Le timonier : "J'entends un peu d'allemand" . Il tendit le bras et Monsieur Lee tendit le
livre .

    Je naufrageai dans les abysses voluptueux du sommeil où le clapot léger contre la coque
d'une chaloupe transforme sa substance en bruissement de ramures : j'étais endormi dans
mon verger de Koenigsberg .

- Le timonier . Sa voix me parvint au bout d'un long tube : "Lee ! … je n'ai rien compris
à cette histoire de jugement a priori …"
- Monsieur Lee : "Hi , hi , hi ! …"

lundi 25 décembre 2017

LE SCEPTRE D'OTTOKAR

    Je fus reçu au Château .

    Le motif officiel : les 35 heures …
    En réalité , Sarkozykcz Ier n'aborda pas cette question . Ce qui nous préoccupait , lui
et moi , c'était la tension grandissante sur la frontière bordure-syldave … . "La Saint-Wla-
dimir , c'est dans quinze jours , mon vieux !" dit Sarkozykcz Ier … "Il faut agir !" …….
Il me dit qu'il avait tenté de joindre au téléphone Muskar XII , en vain . Sa secrétaire pré-
tendait que le Roi était au lit avec une forte kokosa . "Vous savez ce que c'est la kokosa ?"
me demanda le Prince . Je n'en avais aucune idée . "J'ai regardé dans le Vidal … c'est le
nez qui tourne en nougat … le pauvre ! ……. j'ai eu le Colonel Boris , son aide de camp
… ce type est une ordure" … . "Oui , Sire , c'est un fourbe" confirmai-je . Le Prince
m'apprit que le Ministre avait convoqué au Quai d'Orsay les deux ambassadeurs - Sprbodj ,
le bordure et Wiszkiszek , le syldave - pour une réunion de concertation . Or ces deux-là
ne concerteront rien du tout sans la présence du Professeur Halambique , une sommité de
la sigillographie . "Je ne vous l'apprend pas" ajouta le Prince . Il me l'apprenait . "Bsdyzxwd ,
notre traducteur y perdait son bordure …" . "Bref" concluait Sarkozykcz Ier "l'affaire est
mal engagée … c'est un siège , comme disent les sages-femmes … Halambique a disparu et -
semble-t-il - personne ne sait où on a rangé ce putain (sic) de Sceptre d'Ottokar … et la
Saint-Wladimir , c'est dans quinze jours !" tonna -t-il .

    Il fallait que je me rende à Klow toutes affaires cessantes ...

dimanche 24 décembre 2017

LE CONTRÔLEUR DE LA LIGNE 2

- Croyez-vous en Dieu ?
- Non ……... je vais rue Roger Salengro .
- Vous ne croyez en rien ?
- Pas en Dieu …
- Si pas en Dieu , à quoi peut-on croire ?
- Je crois que cet autobus va rue Roger Salengro .
- Le croyez-vous ?
- Oui , je le crois .
- Vous avez foi en cet autobus ?
- Cet autobus ne va-t-il pas rue Roger Salengro ?
- Il y va .
- N'ai-je donc pas raison d'avoir foi en lui ?
- Raison … raison … vous n'avez que ce mot à la bouche !
- Je n'ai que ça pour me défendre .
- Triste époque ! …….. deux euros …
- C'est pas donné .
- Vous ne voudriez pas aller rue Roger Salengro pour rien !?
- Non … mais entre rien et deux euros , il y a une marge .
- Je ne peux rien y faire … les tarifs , c'est pas moi …
- Un euro 90 ?
- Désolé , Monsieur , c'est deux euros .
- C'est à deux kilomètres à peine !
- Ça fait un euro du kilomètre .
- Ça changerait quelque chose si je croyais en Dieu ?
- Non , rien du tout … c'est le même prix pour tout le monde … croyants ou incroyants …
- Je n'en crois pas mes oreilles !
- Il y aurait un tarif pour les uns et un autre pour les autres ? … une sorte d'apartheid ?…
- Vous me faites douter … vous êtes sûr que cet autobus va rue Roger Salengro ?
- Oui … pour deux euros .
- Cette histoire d'apartheid , c'est pas idiot … pour les non-croyants , il y a une part de
risque … cette part , on devrait la monnayer …
- J'en parlerai à la Direction … mais vous savez … là-haut , ils sont butés …
- Vous y croyez , vous ?
- A quoi ?
- A la rue Roger Salengro .
- Ben … mon pauvre vieux … faut bien y croire ...

vendredi 22 décembre 2017

COTE 137 . 103 . UNE SI JOLIE CAMPAGNE

    On allait recevoir une huile dans nos rangs et elle serait fortement galonnée .
Le capitaine , soucieux d'éviter un nouvel esclandre , fait venir Martial .

- Le capitaine : "Nous allons recevoir le général X … je dis "X" parce que je ne connais
pas son nom … on ne me l'a pas dit"
- Martial , au garde-à-vous : "Je suis très content de recevoir le général X , mon capitaine
… c'est un honneur …"
- Le capitaine : "Martial ! … déjà votre ironie affleure … cette moitié de sourire … c'est
insupportable !"
- Martial : "C'est le plaisir , mon capitaine ! … je suis tellement content !"
- Le capitaine , accablé : "Pendant l'entretien , Martial , vous fermez votre gueule !"
- Martial , enthousiaste : "Parce que je serai de l'entretien , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Bien entendu … c'est vous qui connaissez le mieux le secteur … vous
êtes volontaire pour toutes les patrouilles , non ? … vous adorez vous balader …"
- Martial : "C'est exact mon capitaine"
- Le capitaine : "Capote et molletières impeccables … compris ?"
- Martial : "Y aura-t-il des petits fours ?"
- Le capitaine , atterré : "Non … autre question ?"
- Martial : "Est-il utile que je participe à cet entretien , mon capitaine ? … si je puis me
permettre …"
- Le capitaine : "Je vous l'ai dit , Martial … je …"
- Martial : "Si je dois fermer ma gueule , je ne vois pas l'utilité de …"
- Le capitaine : "Martial , ce sera comme j'ai dit : vous vous tenez derrière le général et
vous la bouclez"
- Martial : "……………."
- Le capitaine : "Vous parlez si on vous demande votre avis … pas d'initiatives …"
- Martial : "C'est que … mon capitaine … j'ai du mal à …"
- Le capitaine : "Suffit , Martial ! … c'est un ordre !"
- Martial : "Je dirai bien un mot sur la jolie campagne qu'il y avait ici … avant …"
- Le capitaine , consterné : "… Martial …"

jeudi 21 décembre 2017

TROIS MOUCHES 104 . PRÉSAGE

    J'offris à Berthe un dahlia noir . "Un dahlia noir !?" , dit-elle . "Est-ce un présage ?"
"C'est un mauvais présage" , répondis-je férocement . Trois mouches vermeilles et mer-
veilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille , une contre le sien et deux autour
du mien .

    Un noir offrit à Berthe un dahlia . "C'est un présage" , me dit-elle . Je répondis que
c'était un mauvais présage . Deux mouches féroces bourdonnaient autour de nos chapeaux
et une troisième , vermeille et merveilleuse , sur le dahlia du noir .

    Trois mouches féroces bourdonnaient sur un dahlia vermeil . "C'est un merveilleux pré-
sage" , dis-je . Berthe répondit qu'offrir un dahlia est un présage aussi noir que la paille
noire d'un mauvais chapeau .

mercredi 20 décembre 2017

DESMOND 77 . BOWLING

- Maryline par l'interphone : "Desmond … le Président … je te le passe"
- "Une partie de bowling , ça vous dit Desmond ?"
- Moi : "Monsieur le Président … euh … maintenant ?"
- Lui : "Ça n'a pas l'air de vous emballer"
- Moi : "C'est que … Monsieur le Président , je n'ai …"
- Lui : "Vous n'avez pas le temps … je sais que vous êtes surchargé de travail , mais …"
- Moi : "Non , Monsieur le Président … enfin , si … mais c'est que …"
- Lui : "Quoi , Desmond ?"
- Moi : "… je ne sais pas jouer"
- Lui : "Et alors ? … où est le problème ?"
- Moi : "Et bien … je …"
- Lui : "Desmond , il faut se lancer dans la vie ! … piloter un B52 , j'en suis bien incapable
… ça ne m'empêche pas de … de …"
- Moi : "De ?"
- Lui : "Enfin , vous voyez Desmond … on ne peut pas savoir tout faire … ça ne m'empêche
pas de bomb … euh … de … de … d'essayer !"
- Moi : "…………."
- Lui : "Qu'est-ce que je raconte !? … ça n'a pas de sens … qu'est-ce que je disais ? … oui ,
le bowling … une partie … dix carreaux et je vous laisse tranquille"
- Moi . La seule salle ouverte dans l'après-midi , c'est le Lucky Strike à Chinatown …
Gallery Place : "En ville , Monsieur le président ?"
- Lui . Rire : "En ville ? … vous plaisantez ! … au Lucky Strike pendant que vous y êtes !!
… vous me voyez débouler là-bas en plein après-midi ! … Desmond ! … j'ai fait construire
une piste ici … à la Maison Blanche … au sous-sol … une piste avec pinspotter , tout ce
qu'il y a de moderne … vous ne le saviez pas , Desmond ?"
- Moi : "Euh … je l'ignorais , Monsieur le Président"
- Lui , incrédule : "Il l'ignorait !! … ah , cher Desmond , vous êtes un poète !"
- Moi : "………….."
- Lui : "Desmond ?"
- Moi : "Monsieur le Président ?"
- Lui : "Bon … oubliez cette histoire de B52 … pas un mot là-dessus … c'est ridicule …
ça n'a rien à voir avec le bowling"
- Moi : "Oui , oui … bien entendu … je veux dire , non … je … ça n'a …"
- Lui : "Au sous-sol dans quinze minutes … la piste est sous l'allée qui mène au Portique
Nord … vous savez , Desmond , le bowling c'est pas sorcier … et moins risqué que …
que bomb … que … euh … je suis un quilleur tout à fait acceptable … je vous apprendrai"