J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà
la rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je repris dans mon havresac
le dossier que m'avait remis M. … je l'avais lu cent fois … une photo de Lingström était
agrafée en première page … il marchait dans une rue de Copenhague … petit homme
rondouillard , dans les cinquante ans … air paisible , chapeau gris , lunettes , moustache
… porte-documents coincé sous le bras droit … il semblait regarder l'objectif mais c'était
impossible : le photographe opérait dans un fourgon banalisé derrière une vitre opaque
… je remuai le cliché dans la blafarde lumière de ce jour et Lingström parut s'animer
dans la couche argentique … 15h35 … il était temps d'assembler le matériel … je me
mis sur le ventre et emboîtai les unes dans les autres les cinq parties du Lüger … puis
j'attendis … 15h40 … 15h45 … 15h50 … il y avait un os … pas de Lingstöm à l'horizon
… la lointaine criaillerie des mouettes et le chuintement des vaguelettes de la Wadden Zee
s'échouant sur le sable , rien d'autre … 16h … un cliquetis juste derrière moi … je me
retournai : quinze hommes armés formaient un demi-cercle de sourires narquois ...
mardi 30 janvier 2018
lundi 29 janvier 2018
LINGSTRÖM . VERSION II
J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà la
rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac et j'étalai sur le sable une serviette . Je dispo-
sai les éléments du Sig 550 Sniper : canon flottant , crosse ergonomique , lunette de
visée télescopique , détente spéciale , bipied , et dix balles de 12.7 mm . J'en engageai
deux dans le magasin au cas (improbable) où je raterais la cible . 15h45 … je me mis
en position , étendu sur le ventre , coudes pliés et je balayai la plage à 90° … 15h50 :
un point noir à l'ouest , à la limite des vagues … attendre encore … à 1 km , une balle
de ce calibre envoie ad patres un sanglier de 300 kgs … l'homme , maintenant , était
dans la croix de ma lunette … le laisser approcher … la croix de ma lunette entre ses
deux yeux … alors mes pores cédèrent sous un flot de sueur : l'homme qui marchait
sur la plage n'était pas Lingström ...
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà la
rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac et j'étalai sur le sable une serviette . Je dispo-
sai les éléments du Sig 550 Sniper : canon flottant , crosse ergonomique , lunette de
visée télescopique , détente spéciale , bipied , et dix balles de 12.7 mm . J'en engageai
deux dans le magasin au cas (improbable) où je raterais la cible . 15h45 … je me mis
en position , étendu sur le ventre , coudes pliés et je balayai la plage à 90° … 15h50 :
un point noir à l'ouest , à la limite des vagues … attendre encore … à 1 km , une balle
de ce calibre envoie ad patres un sanglier de 300 kgs … l'homme , maintenant , était
dans la croix de ma lunette … le laisser approcher … la croix de ma lunette entre ses
deux yeux … alors mes pores cédèrent sous un flot de sueur : l'homme qui marchait
sur la plage n'était pas Lingström ...
dimanche 28 janvier 2018
LINGSTRÖM . VERSION I
J'étais sonné … je n'aurais pas dû dormir … le soleil de mars était haut dans le ciel ,
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà
la rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac . Le Lüger était posé au-dessus de mes
vêtements . Je m'assurai qu'une balle était engagée … au cas improbable de pépin …
je me dressai sur les genoux et tâtai le fond de ma poche . Le filin d'acier et ses deux
poignées . Je le sortis et le tendis … quelles vertèbres pouvaient résister ? … il n'avait
aucune chance … c'était un intellectuel … il écrivait des bouquins … je pesais vingt
kilos de plus que lui … j'étais dix ans plus jeune … j'étais entraîné … il passait ses
journées à la bibliothèque … j'avais sur moi sa photo … on me l'avait décrit cent fois …
il ne m'avait jamais vu … n'avait jamais entendu parler de moi .
J'irai vers lui comme un promeneur . Je lui demanderai l'heure en néerlandais …
ça serait facile .
Je m'allongeai sur le ventre , pris mes jumelles et , appuyé sur les coudes , j'observai
la plage , à l'ouest … 15h45 … un petit point noir à la limite des vagues … 15h50 …
je reconnus la démarche claudiquante qu'on m'avait si souvent dépeinte et que j'avais
vue sur des films tournés à la sauvette … j'allais …
- "Morane ?"
Je n'eus pas le temps de me retourner . Le canon d'une arme de poing s'enfonçait
dans ma nuque . La douleur et la clairvoyance emplirent l'intérieur de ma tête : l'homme
qui marchait sur la plage n'était pas Lingström ...
pâle et suspendu dans une brume légère … je bâillai et roulai sur la hanche . Par-delà
la rangée d'oyats s'étendait l'immense plage qui longe d'un bout à l'autre la Wadden Zee .
Elle est déserte à cette époque de l'année . Pas de promeneurs , pas de véliplanchistes ,
pas un vététiste sur l'étroit sentier de la dune … 15h30 … je m'agenouillai et , les fesses
calées sur les talons , j'ouvris mon havresac . Le Lüger était posé au-dessus de mes
vêtements . Je m'assurai qu'une balle était engagée … au cas improbable de pépin …
je me dressai sur les genoux et tâtai le fond de ma poche . Le filin d'acier et ses deux
poignées . Je le sortis et le tendis … quelles vertèbres pouvaient résister ? … il n'avait
aucune chance … c'était un intellectuel … il écrivait des bouquins … je pesais vingt
kilos de plus que lui … j'étais dix ans plus jeune … j'étais entraîné … il passait ses
journées à la bibliothèque … j'avais sur moi sa photo … on me l'avait décrit cent fois …
il ne m'avait jamais vu … n'avait jamais entendu parler de moi .
J'irai vers lui comme un promeneur . Je lui demanderai l'heure en néerlandais …
ça serait facile .
Je m'allongeai sur le ventre , pris mes jumelles et , appuyé sur les coudes , j'observai
la plage , à l'ouest … 15h45 … un petit point noir à la limite des vagues … 15h50 …
je reconnus la démarche claudiquante qu'on m'avait si souvent dépeinte et que j'avais
vue sur des films tournés à la sauvette … j'allais …
- "Morane ?"
Je n'eus pas le temps de me retourner . Le canon d'une arme de poing s'enfonçait
dans ma nuque . La douleur et la clairvoyance emplirent l'intérieur de ma tête : l'homme
qui marchait sur la plage n'était pas Lingström ...
TROIS MOUCHES 108 . GARY'S
Chez Gary's Ice Cream , nous achetâmes deux glaces italiennes .
C'était à Jacksonville (Floride) en 1979 . Je me souviens des briques
de verre , du carrelage noir de la façade et de ces trois mouches ver-
meilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux de
paille .
Gary bourdonnait autour de trois italiennes aux chapeaux noirs .
Elles achetèrent des glaces (ice cream) et se souvinrent qu'à Jackson-
ville (Floride) en 1979, elles s'émerveillaient des façades en carrelage
de verre et des briques de paille .
Quand Gary acheta trois ice cream , nous nous souvînmes comme
les mouches noires de Jacksonville (Floride) bourdonnaient contre les
façades carrelées , les briques en verre et la paille de nos chapeaux
italiens . C'était en 1979 ...
C'était à Jacksonville (Floride) en 1979 . Je me souviens des briques
de verre , du carrelage noir de la façade et de ces trois mouches ver-
meilles et merveilleuses qui bourdonnaient contre nos chapeaux de
paille .
Gary bourdonnait autour de trois italiennes aux chapeaux noirs .
Elles achetèrent des glaces (ice cream) et se souvinrent qu'à Jackson-
ville (Floride) en 1979, elles s'émerveillaient des façades en carrelage
de verre et des briques de paille .
Quand Gary acheta trois ice cream , nous nous souvînmes comme
les mouches noires de Jacksonville (Floride) bourdonnaient contre les
façades carrelées , les briques en verre et la paille de nos chapeaux
italiens . C'était en 1979 ...
vendredi 26 janvier 2018
KRANT 114 . SUR MON BANC
Il y a derrière chez moi , sous un aulne , un banc .
C'est là que j'aime me reposer . La nuque et les chevilles calées sur les accoudoirs ,
je ferme les yeux . Je quitte ce monde-ci pour un autre , tactile et producteur d'images .
Point ne m'est besoin de dessiller quand , aux rouges parois de mes paupières où sont
plaquées les petites négresses du port de Lavanono ou les coolies touchant leur salaire
sur un ponton de Kumta , succèdent une ombre puis une goutte froide , pour connaître
qu'un lourd nuage de la Baltique , les soutes pleines de glaces arctiques et craquant sur
ses coutures , traverse mon potager ou que la faible tension de mes tympans , réveillant
le murmure de pêcheurs de crevettes une nuit où nous frôlions les Célèbes , se trouve
augmentée par un soudain mouvement de l'air , pour savoir qu'un coup de vent venu du
nord vient de forcer la barrière des dunes et de s'étouffer dans la ramure de mon aulne .
Entre veille et sommeil , je convoque sous forme vibratoire les océans où j'ai navigué et
la pauvre humanité qui hante les quais de la terre .
C'est là que j'aime me reposer . La nuque et les chevilles calées sur les accoudoirs ,
je ferme les yeux . Je quitte ce monde-ci pour un autre , tactile et producteur d'images .
Point ne m'est besoin de dessiller quand , aux rouges parois de mes paupières où sont
plaquées les petites négresses du port de Lavanono ou les coolies touchant leur salaire
sur un ponton de Kumta , succèdent une ombre puis une goutte froide , pour connaître
qu'un lourd nuage de la Baltique , les soutes pleines de glaces arctiques et craquant sur
ses coutures , traverse mon potager ou que la faible tension de mes tympans , réveillant
le murmure de pêcheurs de crevettes une nuit où nous frôlions les Célèbes , se trouve
augmentée par un soudain mouvement de l'air , pour savoir qu'un coup de vent venu du
nord vient de forcer la barrière des dunes et de s'étouffer dans la ramure de mon aulne .
Entre veille et sommeil , je convoque sous forme vibratoire les océans où j'ai navigué et
la pauvre humanité qui hante les quais de la terre .
LE 32e STRATAGÈME
Le 32e stratagème : le piège de la ville-vide .
30.000 hommes à pied et 4.000 cavaliers :
Sseu-Ma Yi est devant Xicheng , si proche que j'entends l'ébrouement des chevaux
et le claquement des oriflammes …
J'ai renvoyé mon armée et n'ai gardé autour de moi qu'une poignée de fonctionnaires
et mes deux fils . Cheikh Mat ; le Royaume du Shu semble perdu .
Tant de fois , cependant , j'ai gagné des batailles indécises ,
tant de fois j'ai mené l'offensive .
On m'appelle "Wolong" (Dragon accroupi) . Je suis le génial stratège de Liu Bei .
"Regarder le feu depuis l'autre rive".
J'ai vaincu Zhongda sur les bords du Min Yang .
9e stratagème … et les flots ont emporté les débris de son infanterie .
J'ai mis en déroute les Turbans Jaunes avec le 13e stratagème :
"Battre l'herbe pour effrayer le serpent" .
12e stratagème : "Emmener la chèvre en passant" …
J'ai écrasé les mercenaires de Shibai Chôtatsu dans le désert du Meng-Chiang
et leurs os affleurent à sa surface .
"Se défaire d'une brique pour attirer le jade" .
Samaeui Jungdal est tombé dans l'embuscade que je lui tendis au Col de Shan .
Je me souviens de ses soldats cuirassés et armés de piques …
Je me souviens de l'épaisseur de leur sang .
Tel était le 17e stratagème .
Aujourd'hui , je joue ma dernière carte : "K ngchéng ji"
Ouvrez les portes , balayez les routes , faite de Xicheng , ville-vide ,
une cité dédaigneuse .
Au crépuscule , contre l'avis de Sima Zhao son fils , Sseu-Ma Yi , chef de guerre
soupçonneux , pliera bagages .
32e stratagème .
30.000 hommes à pied et 4.000 cavaliers :
Sseu-Ma Yi est devant Xicheng , si proche que j'entends l'ébrouement des chevaux
et le claquement des oriflammes …
J'ai renvoyé mon armée et n'ai gardé autour de moi qu'une poignée de fonctionnaires
et mes deux fils . Cheikh Mat ; le Royaume du Shu semble perdu .
Tant de fois , cependant , j'ai gagné des batailles indécises ,
tant de fois j'ai mené l'offensive .
On m'appelle "Wolong" (Dragon accroupi) . Je suis le génial stratège de Liu Bei .
"Regarder le feu depuis l'autre rive".
J'ai vaincu Zhongda sur les bords du Min Yang .
9e stratagème … et les flots ont emporté les débris de son infanterie .
J'ai mis en déroute les Turbans Jaunes avec le 13e stratagème :
"Battre l'herbe pour effrayer le serpent" .
12e stratagème : "Emmener la chèvre en passant" …
J'ai écrasé les mercenaires de Shibai Chôtatsu dans le désert du Meng-Chiang
et leurs os affleurent à sa surface .
"Se défaire d'une brique pour attirer le jade" .
Samaeui Jungdal est tombé dans l'embuscade que je lui tendis au Col de Shan .
Je me souviens de ses soldats cuirassés et armés de piques …
Je me souviens de l'épaisseur de leur sang .
Tel était le 17e stratagème .
Aujourd'hui , je joue ma dernière carte : "K ngchéng ji"
Ouvrez les portes , balayez les routes , faite de Xicheng , ville-vide ,
une cité dédaigneuse .
Au crépuscule , contre l'avis de Sima Zhao son fils , Sseu-Ma Yi , chef de guerre
soupçonneux , pliera bagages .
32e stratagème .
mercredi 24 janvier 2018
ROMAN NOIR : UN CONTRAT
Né en 1888 … mort en 1959 .
C'est un début . Ça noircit le haut d'une page blanche . Quelque chose va et vient
sur le carrelage rouge-sang , jambes variqueuses de femme et eau de Javel , comme
quoi il y a des moments qui - sans être joyeux - donnent à penser que la vie n'est pas
si moche , qu'il y a dedans des alvéoles de tranquillité …
- "Café , s'il vous plaît"
Pourquoi pas au présent ? … pas facile à manier . Je tâte les angles du Lüger dans
la poche de mon imperméable . Pourquoi j'irais dire que je le tâtais puisque je sens là
et maintenant ses contours et son poids sur ma cuisse à travers la doublure ? . J'écarte
mon calepin .
- "Café" , dit-elle .
- Moi , quelque chose comme merci : "M'ci"
Oui , la vie , malgré tout , n'est pas si moche . A force de peser sur l'estomac , c'est
l'estomac qui prend sa forme . On s'y fait … je me sens bien . On ne descend pas
quelqu'un tous les jours .
C'est un début . Ça noircit le haut d'une page blanche . Quelque chose va et vient
sur le carrelage rouge-sang , jambes variqueuses de femme et eau de Javel , comme
quoi il y a des moments qui - sans être joyeux - donnent à penser que la vie n'est pas
si moche , qu'il y a dedans des alvéoles de tranquillité …
- "Café , s'il vous plaît"
Pourquoi pas au présent ? … pas facile à manier . Je tâte les angles du Lüger dans
la poche de mon imperméable . Pourquoi j'irais dire que je le tâtais puisque je sens là
et maintenant ses contours et son poids sur ma cuisse à travers la doublure ? . J'écarte
mon calepin .
- "Café" , dit-elle .
- Moi , quelque chose comme merci : "M'ci"
Oui , la vie , malgré tout , n'est pas si moche . A force de peser sur l'estomac , c'est
l'estomac qui prend sa forme . On s'y fait … je me sens bien . On ne descend pas
quelqu'un tous les jours .
Inscription à :
Articles (Atom)