Berthe me téléphona vers minuit , me réveillant au plus profond d'un rêve
évanescent mais franchement désagréable : trois mouches vermeilles et mer-
veilleuses bourdonnaient contre mon chapeau de paille . Alors que d'une main
je soulevais le combiné , de l'autre je tâtonnais à la recherche de mes lunettes
pour lire sans lesquelles , par quelque fantaisie de la concordance des sens ,
je ne pouvais téléphoner correctement .
Trois mouches cherchaient à tâtons Berthe dans les pailles profondes de son
chapeau . C'était le sens du rêve fantaisiste qui concorda franchement , vers
minuit , avec le bourdonnement désagréable du téléphone . Je me réveillai ,
soulevai le combiné d'une main évanescente et de l'autre mes lunettes correctrices
sans lesquelles je ne peux pas lire .
Minuit . Le téléphone de Berthe est franchement désagréable . Dans une main
mon chapeau de paille et dans l'autre les lunettes correctrices sans lesquelles je ne
peux pas lire , je rêvais de mouches vermeilles et merveilleuses . Je me réveille et ,
par une concordance fantaisiste , en soulevant l'évanescent combiné , je tâtonne à la
recherche du sens profond de ce téléphone qui bourdonne .
mardi 30 avril 2019
lundi 29 avril 2019
KRANT 163 . KIZIMKAZI , UNE DERNIÈRE FOIS
Quand notre sillage prit son bouillonnement de croisière , les murs immaculés
de Kizimkazi vacillèrent . La ville que nous avions tant aimée allait s'arracher à la
courbure de Zanzibar . L'armateur l'avait assuré à Krant : plus jamais notre vapeur
n'irait râcler ses tôles contre le quai de Kizimkazi . Petit , malaisé , ce port ne con-
venait plus au Grand Commerce . Nous tous , équipage du Kritik , tournés vers la
ville qui disparaissait vivions en silence cette irrévocable séparation . Le timonier , dos
à la barre , clignait des yeux à la porte de sa timonerie : "C'est fini … jamais nous ne
reviendrons à Kizimkazi …" et , se référant à l'Écriture Sainte : "Tout est achevé ! …" .
Oui , nous avions au bord des lèvres une éponge de vinaigre . Dans nos poitrines , nos
coeurs se rétractaient . Cent fois nous avions abordé là ; nous y avions amis et amours .
Nos corps étaient ici sur le pont récuré du Kritik , et encore là-bas sur le ponton minus-
cule dans d'humides embrassades . Puis il y eut à faire les gestes de notre gagne-pain ,
nécessaires et qui nous semblaient pour l'heure futiles ; mais à quoi aurait servi de
bourrer nos cales de girofle et de bois ?
- Le capitaine haussa les épaules : "Bah ! … nous oublierons Kizimkazi …"
de Kizimkazi vacillèrent . La ville que nous avions tant aimée allait s'arracher à la
courbure de Zanzibar . L'armateur l'avait assuré à Krant : plus jamais notre vapeur
n'irait râcler ses tôles contre le quai de Kizimkazi . Petit , malaisé , ce port ne con-
venait plus au Grand Commerce . Nous tous , équipage du Kritik , tournés vers la
ville qui disparaissait vivions en silence cette irrévocable séparation . Le timonier , dos
à la barre , clignait des yeux à la porte de sa timonerie : "C'est fini … jamais nous ne
reviendrons à Kizimkazi …" et , se référant à l'Écriture Sainte : "Tout est achevé ! …" .
Oui , nous avions au bord des lèvres une éponge de vinaigre . Dans nos poitrines , nos
coeurs se rétractaient . Cent fois nous avions abordé là ; nous y avions amis et amours .
Nos corps étaient ici sur le pont récuré du Kritik , et encore là-bas sur le ponton minus-
cule dans d'humides embrassades . Puis il y eut à faire les gestes de notre gagne-pain ,
nécessaires et qui nous semblaient pour l'heure futiles ; mais à quoi aurait servi de
bourrer nos cales de girofle et de bois ?
- Le capitaine haussa les épaules : "Bah ! … nous oublierons Kizimkazi …"
dimanche 28 avril 2019
PARADIS 103 . LE PROGRÈS
- Dieu : "…!?… Qu'est-ce que c'est que ce machin ?
- Ève : "Une patinette"
- Dieu : "…!?… Une quoi ?"
- Ève : 'Une patinette"
- Dieu : "Ça sert à quoi ?"
- Ève fait dans l'atelier de Dieu une démonstration : "Tu vois ? … tu poses ton pied là …
tu pousses avec l'autre , tu tournes avec le guidon"
- Dieu : "Avec le quoi ?"
- Ève : "Ce truc-là ? … le guidon"
- Dieu , les mains sur les hanches , regarde les évolutions circulaires d'Ève :
"Ça sert à quoi ?"
- Ève : "A aller plus vite , pardi !"
- Dieu : "Ève ! … ça sert à quoi d'aller plus vite ?"
- Ève : "Mais pour gagner du temps , Didi !"
- Dieu : "Gagner du temps !!??"
- Ève . Elle explique sans s'arrêter de tourner : "Comme ça , tu peux faire plus de choses ..."
- Dieu : "Quelles choses ? … tu n'as rien à faire !"
- Ève : "Si … j'ai plein de choses à faire"
- Dieu : "A oui ? … quoi ? …"
- Ève : "Par exemple : faire un tour avec ma patinette"
- Dieu : "C'est Adam qui a fabriqué ta … ta …"
- Ève : "Ma patinette … oui , c'est Adam … pour gagner du temps qu'il a dit"
- Dieu : "C'est une obsession ! … et Adam , il en a une aussi ?"
- Ève : "Oui , mais avec quatre roues"
- Dieu : "Des roues ?"
- Ève : "Et un moteur à explosion …"
- Dieu : "A explosion !? … qu'est-ce que tu racontes ?"
- Ève : "Il m'a dit qu'avec sa nouvelle patinette il passe de 0 à 200km/h en 8 secondes …
y'a pas mieux … y met du pétrole dedans"
- Dieu : "Du pétrole !? … mais , ma chérie , le pétrole est dans la terre !"
- Ève : "C'est ce qu'il a dit Adam … il l'a pris dans la terre"
- Ève : "Une patinette"
- Dieu : "…!?… Une quoi ?"
- Ève : 'Une patinette"
- Dieu : "Ça sert à quoi ?"
- Ève fait dans l'atelier de Dieu une démonstration : "Tu vois ? … tu poses ton pied là …
tu pousses avec l'autre , tu tournes avec le guidon"
- Dieu : "Avec le quoi ?"
- Ève : "Ce truc-là ? … le guidon"
- Dieu , les mains sur les hanches , regarde les évolutions circulaires d'Ève :
"Ça sert à quoi ?"
- Ève : "A aller plus vite , pardi !"
- Dieu : "Ève ! … ça sert à quoi d'aller plus vite ?"
- Ève : "Mais pour gagner du temps , Didi !"
- Dieu : "Gagner du temps !!??"
- Ève . Elle explique sans s'arrêter de tourner : "Comme ça , tu peux faire plus de choses ..."
- Dieu : "Quelles choses ? … tu n'as rien à faire !"
- Ève : "Si … j'ai plein de choses à faire"
- Dieu : "A oui ? … quoi ? …"
- Ève : "Par exemple : faire un tour avec ma patinette"
- Dieu : "C'est Adam qui a fabriqué ta … ta …"
- Ève : "Ma patinette … oui , c'est Adam … pour gagner du temps qu'il a dit"
- Dieu : "C'est une obsession ! … et Adam , il en a une aussi ?"
- Ève : "Oui , mais avec quatre roues"
- Dieu : "Des roues ?"
- Ève : "Et un moteur à explosion …"
- Dieu : "A explosion !? … qu'est-ce que tu racontes ?"
- Ève : "Il m'a dit qu'avec sa nouvelle patinette il passe de 0 à 200km/h en 8 secondes …
y'a pas mieux … y met du pétrole dedans"
- Dieu : "Du pétrole !? … mais , ma chérie , le pétrole est dans la terre !"
- Ève : "C'est ce qu'il a dit Adam … il l'a pris dans la terre"
BATLOW
J'ai vécu à Batlow jusqu'à l'âge de 2 ans . Je n'en ai gardé aucun souvenir .
Je veux dire : aucun souvenir susceptible de ranimer une image à peu près distincte .
Aucun de mes proches , ceux qui ont partagé la maison que nous avions à Batlow
- ils ne sont plus de ce monde aujourd'hui - n'a jamais évoqué , au détour d'une
conversation , entre deux portes ou à l'occasion d'un repas de famille , un épisode de
notre vie là-bas . Jamais . Et je n'ai jamais posé de questions . J'ai peut-être à Batlow
des cousins . Savent-ils que j'existe ? . J'en doute . Et qu'auraient-ils à me dire de
Batlow ? . C'est un village , un simple village établi pas loin de la Gilmore Creek ,
ce que m'apprend l'atlas ouvert à la page 161 . Mary Gilmore est une poétesse qui a
donné son nom à cette rivière et à un cratère lunaire ! . Et c'est son effigie sur le billet
de 10 dollars . Elle a écrit entre autres , ça :
The moonlight flutters from the sky
To meet her at the door ,
A little ghost , whose steps have passed
Across the creaking floor .
Ça s'intitule : "A little ghost" . Un petit fantôme . Mais ça ne me dit rien de Batlow .
Des débris de souvenirs … peut-être … de la cendre … une trace au centre de mon
système limbique … l'odeur des pommes … de pommiers en fleurs et , au fond
(je n'en suis vraiment pas sûr) , la ligne brisée de la cordillère australienne ...
Je veux dire : aucun souvenir susceptible de ranimer une image à peu près distincte .
Aucun de mes proches , ceux qui ont partagé la maison que nous avions à Batlow
- ils ne sont plus de ce monde aujourd'hui - n'a jamais évoqué , au détour d'une
conversation , entre deux portes ou à l'occasion d'un repas de famille , un épisode de
notre vie là-bas . Jamais . Et je n'ai jamais posé de questions . J'ai peut-être à Batlow
des cousins . Savent-ils que j'existe ? . J'en doute . Et qu'auraient-ils à me dire de
Batlow ? . C'est un village , un simple village établi pas loin de la Gilmore Creek ,
ce que m'apprend l'atlas ouvert à la page 161 . Mary Gilmore est une poétesse qui a
donné son nom à cette rivière et à un cratère lunaire ! . Et c'est son effigie sur le billet
de 10 dollars . Elle a écrit entre autres , ça :
The moonlight flutters from the sky
To meet her at the door ,
A little ghost , whose steps have passed
Across the creaking floor .
Ça s'intitule : "A little ghost" . Un petit fantôme . Mais ça ne me dit rien de Batlow .
Des débris de souvenirs … peut-être … de la cendre … une trace au centre de mon
système limbique … l'odeur des pommes … de pommiers en fleurs et , au fond
(je n'en suis vraiment pas sûr) , la ligne brisée de la cordillère australienne ...
vendredi 26 avril 2019
COTE 137 . 124 . LA VISITE
Noël .
- Martial à l'aumônier qui , pour l'occasion , officiera dans notre tranchée :
"Alors , quand vient-il ?"
- L'aumônier : "Quand ? … qui ? … qui doit venir ?"
- Martial au capitaine : "Mon capitaine ! … l'aumônier ignore que nous attendons
quelqu'un !"
- L'aumônier au capitaine : "Qui attendez-vous ?"
Calme sur le front . Une sorte de trêve tacite .
- Le capitaine : "Personne que je sache … de qui parlez-vous , Martial ?"
- Martial : "Je pensais que vous étiez au courant … peut-être s'agit-il d'une rumeur"
- L'aumônier et le capitaine : "…….?………"
- Martial : "On entend tellement d'âneries …"
- L e capitaine : "Je ne vois pas de qui vous parlez … je n'ai pas connaissance d'une
visite … de quelque haut-gradé que ce soit"
- Martial à l'aumônier : "Vous êtes sûr que vous ne nous cachez pas quelque chose ,
l'abbé ?"
- L'aumônier : "…….?………"
- Martial . Clin d'oeil : "Vous voulez nous faire la surprise …"
- L'aumônier : "Non … je vous assure … je ne sais pas qui … je ne vois pas …"
- Martial : "Bon , n'en parlons plus"
Soudain , un obus (du gros) destiné à nos arrières passe en sifflant au-dessus de
nos têtes que nous rentrons dans nos épaules . Il explose à 500 mètres derrière la
tranchée , quelque part près du poste de secours .
- Marcel à l'aumônier : "Quel cachotier vous faites , l'abbé !"
- L'aumônier . Il a gardé la tête dans les épaules : "Pardon ?"
- Martial , rayonnant : "Il est né le Divin Enfant !"
- Martial à l'aumônier qui , pour l'occasion , officiera dans notre tranchée :
"Alors , quand vient-il ?"
- L'aumônier : "Quand ? … qui ? … qui doit venir ?"
- Martial au capitaine : "Mon capitaine ! … l'aumônier ignore que nous attendons
quelqu'un !"
- L'aumônier au capitaine : "Qui attendez-vous ?"
Calme sur le front . Une sorte de trêve tacite .
- Le capitaine : "Personne que je sache … de qui parlez-vous , Martial ?"
- Martial : "Je pensais que vous étiez au courant … peut-être s'agit-il d'une rumeur"
- L'aumônier et le capitaine : "…….?………"
- Martial : "On entend tellement d'âneries …"
- L e capitaine : "Je ne vois pas de qui vous parlez … je n'ai pas connaissance d'une
visite … de quelque haut-gradé que ce soit"
- Martial à l'aumônier : "Vous êtes sûr que vous ne nous cachez pas quelque chose ,
l'abbé ?"
- L'aumônier : "…….?………"
- Martial . Clin d'oeil : "Vous voulez nous faire la surprise …"
- L'aumônier : "Non … je vous assure … je ne sais pas qui … je ne vois pas …"
- Martial : "Bon , n'en parlons plus"
Soudain , un obus (du gros) destiné à nos arrières passe en sifflant au-dessus de
nos têtes que nous rentrons dans nos épaules . Il explose à 500 mètres derrière la
tranchée , quelque part près du poste de secours .
- Marcel à l'aumônier : "Quel cachotier vous faites , l'abbé !"
- L'aumônier . Il a gardé la tête dans les épaules : "Pardon ?"
- Martial , rayonnant : "Il est né le Divin Enfant !"
jeudi 25 avril 2019
LA TPR
Le trou de la Sécu ! … Mon Dieu , comment le boucher ? … et d'autres trous encore !
… ça prend l'eau de partout . Du haut des arches de Bercy , on presse les jeunes gens
sortis des Grandes Écoles de se remuer les méninges . En d'autres termes : d'inventer des
taxes nouvelles . La TPR est l'une de ces trouvailles . Taxe sur les Poissons Rouges .
Ah ? … comment ça marche ? . C'est simple . Simple sur le papier . Tout détenteur de
poisson(s) rouge(s) en aquarium ou en bassin est tenu de le(s) déclarer à l'Administration
Fiscale . Ensuite - c'est là évidemment que les choses se compliquent - sont pris en
compte pour le calcul de l'impôt l'ère géographique (densité piscicole) , les revenus des
contribuables , leur âge , leur régime matrimonial , la taille et le poids des poissons , leur
variété (on taxera plus lourdement le Céleste à double queue ou le Pompon que le poisson
rouge commun) et autres barèmes et finesses ponctionnelles . Prière de transmettre à
l'Administration les variables inconnues du Fisc . Les déclarations sont disponibles sur le
site www.impots.gouv.fr via le moteur de recherche . Saisir le code du formulaire :
PR-1225 . En vertu des articles 1406 et 1729C du Code Général des Impôts , le défaut de
déclaration donnera lieu à l'application d'amendes fiscales . Colère du SVPR (Syndicat des
Vendeurs de Poissons Rouges) : leur marchandise doublement taxée . La TVA (20%) et ,
par-dessus , cette TPR ! . Découragement des aquariophiles . Manifestation devant Bercy .
50 personnes selon le Ministère de l'Intérieur , 2000 selon les organisateurs . Manifestation
pacifique avec casseurs et gaz lacrymogènes subséquents . Le Ministre du Budget est
occupé (le problème récurent des cocottes en papier dans son Administration) ; les contes-
tataires sont reçus par un freluquet savant qui leur tient un discours abscons d'où il ressort
qu'il n'y a rien à voir , circulez ! . Dans la Seine et dans la Garonne , on n'a jamais tant vu
de petits compagnons dont les maîtres , la mort dans l'âme , se sont séparés . La Baronne
de Montaigu , interviewée , déclare avec son indéfectible franc-parler : "Déjà que je paie
l'Impôt Sur la Fortune ! … c'est la goutte d'eau qui fait déborder l'aquarium ! … je m'barre
en Suisse avec Titi !"
… ça prend l'eau de partout . Du haut des arches de Bercy , on presse les jeunes gens
sortis des Grandes Écoles de se remuer les méninges . En d'autres termes : d'inventer des
taxes nouvelles . La TPR est l'une de ces trouvailles . Taxe sur les Poissons Rouges .
Ah ? … comment ça marche ? . C'est simple . Simple sur le papier . Tout détenteur de
poisson(s) rouge(s) en aquarium ou en bassin est tenu de le(s) déclarer à l'Administration
Fiscale . Ensuite - c'est là évidemment que les choses se compliquent - sont pris en
compte pour le calcul de l'impôt l'ère géographique (densité piscicole) , les revenus des
contribuables , leur âge , leur régime matrimonial , la taille et le poids des poissons , leur
variété (on taxera plus lourdement le Céleste à double queue ou le Pompon que le poisson
rouge commun) et autres barèmes et finesses ponctionnelles . Prière de transmettre à
l'Administration les variables inconnues du Fisc . Les déclarations sont disponibles sur le
site www.impots.gouv.fr via le moteur de recherche . Saisir le code du formulaire :
PR-1225 . En vertu des articles 1406 et 1729C du Code Général des Impôts , le défaut de
déclaration donnera lieu à l'application d'amendes fiscales . Colère du SVPR (Syndicat des
Vendeurs de Poissons Rouges) : leur marchandise doublement taxée . La TVA (20%) et ,
par-dessus , cette TPR ! . Découragement des aquariophiles . Manifestation devant Bercy .
50 personnes selon le Ministère de l'Intérieur , 2000 selon les organisateurs . Manifestation
pacifique avec casseurs et gaz lacrymogènes subséquents . Le Ministre du Budget est
occupé (le problème récurent des cocottes en papier dans son Administration) ; les contes-
tataires sont reçus par un freluquet savant qui leur tient un discours abscons d'où il ressort
qu'il n'y a rien à voir , circulez ! . Dans la Seine et dans la Garonne , on n'a jamais tant vu
de petits compagnons dont les maîtres , la mort dans l'âme , se sont séparés . La Baronne
de Montaigu , interviewée , déclare avec son indéfectible franc-parler : "Déjà que je paie
l'Impôt Sur la Fortune ! … c'est la goutte d'eau qui fait déborder l'aquarium ! … je m'barre
en Suisse avec Titi !"
mercredi 24 avril 2019
UNE VILLE NOCTAMBULE
C'est une ville de la nuit . Le jour , elle n'existe pas ; ou si peu , livide et muette au
bord d'un lac aux eaux plombées . Le jour , un trolleybus - au mieux : deux - sillonne les
avenues désertes en tirant de ses caténaires des transports chuchotés . C'est tout . Mais
quand , à minuit , les candélabres (dans une ville normale , on parle de lampadaires) ,
branchés sur la Grande Ourse , embrasent d'un coup les toits d'ardoise , la ville s'éveille .
Ses citoyens repoussent en bâillant les draps qui les tenaient entortillés dans leurs songes .
Ils lèvent haut les jambes et leurs pieds nus , d'un coup de reins s'éjectent de leur lit , se
trouvent dans leurs pantoufles et la demi-conscience d'exister , d'avoir survécu à leur
léthargie , déjà nouant leur peignoir , projetant dans une glace un visage à reconstruire ,
malmenant rasoirs , jets dentaires , gel coiffant , peignes , fard et rouges à lèvres puis ,
dès lors lucides , farfouillent dans les penderies , agitent les cintres avec fièvre , vite ,
vite , s'affublant en hâte de vestes clownesques et pochettes du même cru , de pantalons
inattendus , les dames de robes et de chapeaux phénoménaux , vite car , dehors , les cafés
ont ouvert leurs portes , les garçons en livrée noir et blanc , serviette sur l'épaule , ont
traîné sur les terrasses tables et chaises dans un râclement de ferraille , les juke-boxes anti-
cipant la fête crachent leurs "Hound Dog" et leurs "Jailhouse Rock" et les flippers le grin-
cement singulier de leur lance-billes . La ville prend feu , quartier par quartier , et à l'ouest
du lac . Les murs de la ville peu à peu se retirent , se dissolvent dans un tourbillon de
couleurs , de flamboiements et de rondes électriques . Le pavé , le peu qu'on peut encore
en voir , luit entre les pas endiablés des danseurs . Bientôt , plus personne n'est dans son
corps , mais chacun dans les autres , dans tous les corps , dans le corps de la ville , à plat ,
puis penchée , puis retournée et toujours secouée . Les toits brûlent , le pavé brûle , on
s'égosille , on chante , des yeux se ferment . Seuls voyant clair dans ce délire , les garçons
en livrée noir et blanc , serviette sur l'épaule , versent , remplissent à ras bord , agitent
leurs shakers , vont , viennent , encaissent …
A cinq heures : aube . Tout s'éteint .
Je ne peux pas vous dire le nom de cette ville . Son alphabet m'est inconnu . Ce que
je sais , c'est qu'un lac la borde à l'ouest et que ses toits sont d'ardoise .
bord d'un lac aux eaux plombées . Le jour , un trolleybus - au mieux : deux - sillonne les
avenues désertes en tirant de ses caténaires des transports chuchotés . C'est tout . Mais
quand , à minuit , les candélabres (dans une ville normale , on parle de lampadaires) ,
branchés sur la Grande Ourse , embrasent d'un coup les toits d'ardoise , la ville s'éveille .
Ses citoyens repoussent en bâillant les draps qui les tenaient entortillés dans leurs songes .
Ils lèvent haut les jambes et leurs pieds nus , d'un coup de reins s'éjectent de leur lit , se
trouvent dans leurs pantoufles et la demi-conscience d'exister , d'avoir survécu à leur
léthargie , déjà nouant leur peignoir , projetant dans une glace un visage à reconstruire ,
malmenant rasoirs , jets dentaires , gel coiffant , peignes , fard et rouges à lèvres puis ,
dès lors lucides , farfouillent dans les penderies , agitent les cintres avec fièvre , vite ,
vite , s'affublant en hâte de vestes clownesques et pochettes du même cru , de pantalons
inattendus , les dames de robes et de chapeaux phénoménaux , vite car , dehors , les cafés
ont ouvert leurs portes , les garçons en livrée noir et blanc , serviette sur l'épaule , ont
traîné sur les terrasses tables et chaises dans un râclement de ferraille , les juke-boxes anti-
cipant la fête crachent leurs "Hound Dog" et leurs "Jailhouse Rock" et les flippers le grin-
cement singulier de leur lance-billes . La ville prend feu , quartier par quartier , et à l'ouest
du lac . Les murs de la ville peu à peu se retirent , se dissolvent dans un tourbillon de
couleurs , de flamboiements et de rondes électriques . Le pavé , le peu qu'on peut encore
en voir , luit entre les pas endiablés des danseurs . Bientôt , plus personne n'est dans son
corps , mais chacun dans les autres , dans tous les corps , dans le corps de la ville , à plat ,
puis penchée , puis retournée et toujours secouée . Les toits brûlent , le pavé brûle , on
s'égosille , on chante , des yeux se ferment . Seuls voyant clair dans ce délire , les garçons
en livrée noir et blanc , serviette sur l'épaule , versent , remplissent à ras bord , agitent
leurs shakers , vont , viennent , encaissent …
A cinq heures : aube . Tout s'éteint .
Je ne peux pas vous dire le nom de cette ville . Son alphabet m'est inconnu . Ce que
je sais , c'est qu'un lac la borde à l'ouest et que ses toits sont d'ardoise .
Inscription à :
Articles (Atom)