dimanche 30 juin 2019

L'ÉTÉ XIV

L'été plane au-dessus de nous
Comme d'un sanctuaire .

Lieu sacré , donc ,
Dont nous sommes
Les ministres du culte

Et lieu sacré
Interdit aux profanes .

Qui oserait d'ailleurs
Profaner ici l'été ?

samedi 29 juin 2019

TROIS MOUCHES 158 . LOLITA , ENCORE

    J'étais d'excellente humeur . Conduisant la voiture de Berthe d'un doigt , je repris
tout heureux le chemin de la maison . Les cigales stridulaient et trois mouches vermeilles
et merveilleuses bourdonnaient contre nos chapeaux de paille . L'avenue venait tout
juste d'être arrosée .

    Dans l'avenue , la voiture stridulait comme une cigale . Berthe était tout heureuse de
la conduire . Elle était d'excellente humeur et venait tout juste de reprendre son chapeau
d'un doigt quand , sur le chemin de la maison , nous fûmes arrosés par trois mouches
bourdonnantes .

    Tout juste arrosée , l'Avenue des Trois Mouches bourdonnait de voitures . De son
doigt vermeil et merveilleux , Berthe conduisait . Nous venions de reprendre tout heureux
le chemin de la maison . Les cigales , d'excellente humeur , stridulaient contre nos cha-
peaux de paille .

vendredi 28 juin 2019

PARADIS 108 . PHOTOSYNTHÈSE

- Dieu : "Eurêka !"

    Ève se prélasse dans le Jardin d'Eden . Elle sursaute quand son Créateur ouvre
impétueusement la porte de son atelier .

- Dieu : "Je suis content … belle journée … j'ai enfin compris !"
- Ève : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Dieu . C'est à peine s'il voit Ève : "Qu'est-ce que c'est … qu'est-ce que c'est …
ça n'a pas de nom" et il rebrousse chemin , refranchit le seuil de l'atelier en moulinant
des bras , pose les mains sur son établi où sont ouverts des cahiers noircis de calculs
et d'équations : "Génial ! … j'ai enfin compris !" . Puis , pivotant et déboulant à
nouveau dans la lumière du Paradis , il s'avise de la présence d'Ève et d'Adam qui fait
un break dans ses travaux agricoles .
- Dieu : "Les enfants , j'ai compris !"
- Adam : "T'as compris quoi ?"
- Dieu s'empêtre dans son explication : "Euh , rien … c'est un truc que j'ai initié …
mais après , ça s'est fait sans moi … enfin , pas tout à fait sans moi … mais …"
- Adam : "Quel truc ?"
- Dieu , évasif : "Oh , un truc avec les plantes …"
- Adam : "Ah , ça m'intéresse …"
- Dieu : "C'est complexe , Adam … moi-même , j'ai … je ne sais pas si …"
- Adam : "Si … si … l'agriculture , c'est mon job … j'ai soif de savoir …"
- Ève : "Oui , c'est vrai … on n'est pas idiots !"
- Dieu : "Bon … puisque vous insistez … c'est un système … je cherchais à créer un
système … en fait , il s'est développé tout seul … mais j'étais à l'origine …'
- Adam s'impatiente : "Oui , oui … alors , c'est quoi ce système ?"
- Ève : "Oui … c'est quoi ?"
- Dieu : "Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a du dioxyde de carbone dans l'atmosphère"
- Ève : "Non … j'le savais pas"
- Dieu : "Mon système … enfin , ce système consiste à le réduire par l'eau que les racines
absorbent …"
- Adam : "Oui … à l'aide de l'énergie solaire captée par les feuilles"
- Dieu : "Euh … oui … c'est à peu près ça"
- Adam : "C'est pas à peu près ça … c'est tout à fait ça ! … ça s'appelle la photosynthèse
ton truc !"
- Dieu : "C'est comme ça que ça s'appelle ?"

jeudi 27 juin 2019

L'ÉTÉ XIII

L'autre hémisphère ,
Au bout du compte
(A bout de souffle aussi)
Se souvient qu'existe
Sur nos appontements
Une saison qui en a presque fini :

L'été boréal .

Il (l'autre hémisphère)
L'imagine (l'été)
Ayant forme d'oiseau argentique .

Il (l'oiseau) prend son envol
Et moi ,
Penché du mauvais côté ,
Je ne vois rien !

mercredi 26 juin 2019

COTE 137 . 128 . LA GUERRE DE CENT ANS

    Calme soirée . Il me semble que nous sommes chez nous , le capitaine , Martial ,
Bertin , moi et quelques autres , assis en rond sur des caisses de singe , de biscuits ou
de cartouches , les guêtres plantées dans la gadoue . Il pleut faiblement , pluie tiède ,
c'est l'été . Le capitaine allume un cigarillo , Martial bourre sa pipe . Nous rêvassons
… oui , nous sommes ici chez nous . Soudain , Martial : "Est-ce qu'il vous arrive de
rêver , mon capitaine ?"
- Le capitaine : "Non , jamais … je ne rêve jamais"
- Martial , à moi : "Et toi , vieux ?"
- Moi : "Parfois … rarement …"
- Martial : "Moi , je rêve toutes les nuits"
- Moi . Je lui tends la perche parce que , bien entendu , il brûle de raconter :
"A quoi rêves-tu ?"
- Martial engrène illico : "Pas plus tard que cette nuit , je quittais la tranchée , droit
devant Cote 137 , je sautais par-dessus les entonnoirs , les barbelés - tu aurais vu comme
je sautais , et avec quelle facilité ! - et j'atterrissais sur le cul dans la cagna des boches …
Ils m'attendaient et pourtant je ne les avais pas prévenus … ils rigolaient , ils m'ont remis
sur mes pieds , ils me tapaient dans le dos et me félicitaient … ils m'ont offert un coup
de schnaps … nous avons trinqué : prosit !"
- Le capitaine : "Oh , Martial ! … c'est de la fraternisation !"
- Martial : "Mon capitaine , c'est un rêve !"
- Le capitaine : "Oui , on peut rêver … mais , s'il vous plaît , arrêtez ! … vos camarades
n'ont pas besoin d'entendre la suite"
- Martial , sur sa lancée : "Je me suis lié d'amitié avec deux grands types : Fritz et Konrad
… nous sommes partis bras-dessus-bras-dessous - j'étais au milieu - vers l'est … nous
avons traversé la Lorraine en chantant la Madelon à tue-tête … qu'est-ce que nous avons
braillé ! … et l'Alsace . On s'est arrêté dans une brasserie et là , sur une table , ils ont
déplié une carte : ils voulaient que j'aille avec eux à Berlin"
- Le capitaine : "Martial !"
- Martial : "Je pense qu'à l'État-Major , il y a aussi des grands rêveurs"
- Le capitaine : "Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?"
- Martial : "Mais , à l'État-Major , nos généraux rêvent que la guerre va durer … durer …"
- Nous : "……?…….."
- Martial : "… un grand rêve sans fin … ils sont contents …"
- Nous : "……?…….."
- Martial : "Ils rêvent d'une guerre de cent ans , nos généraux"
- Nous : "……?…….."
- Martial : "On en a déjà fait trois …"

A PROPOS DES PENSÉES

    On compte 500 espèces de pensées dans le monde
    et les formes hybrides sont incalculables .

    Aussi le Sage n'en cultive aucune
    et se garde du jardin .

    Ses pensées sont sauvages ;
    elles pullulent quand aux nuits froides succèdent les beaux jours .

mardi 25 juin 2019

VIOLA TRICOLOR

    Sonnerie de mon téléphone portable .

- "Allo ?" . Zut , trop tard ! . Le nom s'affiche sur l'écran : Madame Delplanque .
Ça fait six mois qu'elle ne m'a pas cassé les pieds avec un de ses voyages à l'autre
bout du monde .
- Elle :"C'est moi"
- Moi , sèchement (je cache ma joie !) : "Oui , j'ai reconnu votre voix"
- Elle : "J'ai deux allers et retours"
- Moi : "Ah , non ! … non ! … non vraiment …"
- Elle : "Trop tard ! … c'est fait"
- Moi : "Trouvez quelqu'un d'autre … non … je n'ai pas le temps"
- Elle . Son ton insupportable de cheftaine : "Le temps , ça se trouve … suffit de le
prendre"
- Moi . Après tout , pourquoi pas … je m'encroûte . Cependant , par principe , je fais
de la résistance : "Non , pas en ce moment … trop de travail …"
- Elle : "Départ demain … 11h12 … Gare de Lille-Europe"
- Moi . Je flanche : "Quelle destination ?" . L'automne est pourri alors , une île lointaine ,
l'idée d'un bermuda , d'une crème solaire …
- Elle : "Paris"
- Moi : "Paris !?"
- Elle : "Versailles , pour être précise … j'ai loué une Opel chez Hertz Gare du Nord …
le jardin à l'anglaise du Petit Trianon"
- Moi : "…….?………"
- Elle : "Viola Tricolor"
- Moi : "Qu'est-ce que c'est ?"
- Elle : "Une pensée sauvage … j'en ai besoin pour ma terrasse"
- Moi : "Ils vendent des plantes au Petit Trianon ?"
- Elle : "Non"
- Moi : "……..?………"
- Elle : "Je compte prélever"
- Moi : "Vous êtes folle !? … on va se faire pincer"
- Elle : "J'ai repéré les lieux … il y en a près du Temple de l'Amour … il n'y a pas
grand monde en semaine … vous ferez le guet"
- Moi : "Il n'en est pas question ! … les pensées , on en trouve en godets dans toutes
les jardineries , non ? … ou dans les champs !"
- Elle : "Celles-ci sont tricolores : jaunes , blanches et violettes … et elles viennent du
Petit Trianon ! … Marie-Antoinette , rendez-vous compte !? … j'ai le matériel : un sac ,
une pelle à main , des boîtes en plastique"
- Moi : "Comment allez-vous faire ?"
- Elle : "Nous verrons sur place"

    Nous avons vu , puisque les violettes de Marie-Antoinette bordent aujourd'hui la
terrasse de Madame Delplanque et qu'il ne s'en trouve plus guère près de la rivière où
l'Amour se taille un arc dans la massue d'Hercule .