lundi 30 septembre 2019

DESMOND 113 . UN AVENANT AU CONTRAT

    Le Président , William P. Rogers le Secrétaire d'État , Henry Kissinger alors Conseiller
à la Sécurité Nationale , et moi . Le Président est blême . Il nous a convoqué tous les trois
dans le Bureau Ovale après une conversation téléphonique avec le Secrétaire Général
Brejnev : "Je viens d'avoir Leonid … les Accords SALT … William , tout était bouclé ,
non ? … on pouvait traiter ?"
- Rogers : "Oui , Monsieur le Président … tout est ok … que se passe-t-il ?"
- Le Président : "Il a ajouté une clause à l'accord … je ne l'avais pas prévue !"
- Rogers excédé : "Si c'est encore pour modifier le nombre de lanceurs , c'est non ,
Monsieur le Président ! … this big fat git' ! (ce gros plein de soupe !) … he's driving us
crazy ! (il nous fait tourner en bourrique !)"
- Le Président : "Il ne s'agit pas de ça , William … une clause supplémentaire … le nombre
de lanceurs , Leonid s'en fout … c'est beaucoup plus grave !"
- Henry Kissinger allume un cigare : "De quoi s'agit-il , Monsieur le Président ?"
- Le Président : Maryline"
- Rogers et Kissinger : "Maryline !?"
- Le Président jette ses lunettes sur le bureau : "Il veut que je lui cède Maryline"
- Rogers : "Qu'est-ce qu'il veut en faire ?"
- Le Président : "L'avoir dans son bureau"
- Rogers : "Pas question que vous baissiez votre pantalon , Monsieur le Président !"
- Le Président : "Euh , William … lui est prêt à le faire , qu'est-ce que vous croyez ! …
avec Maryline au Kremlin !"
- Kissinger (il a toujours une bonne idée , une idée constructive) : "On pourrait la louer …
avec une caution … un état des lieux … un contrat d'un an renouvelable …"
- Le Président : "Vous allez lui vendre ça !?"
- Kissinger : "Vendre ça à Leonid ? … j'en fais mon affaire"
- Le Président : "Non , Henry … à Maryline … vous allez lui vendre ça ?"
- Kissinger : "………."
- Le Président : "Vous allez prendre une baffe !"

dimanche 29 septembre 2019

TROIS MOUCHES 165 . JEUX DE MAUX

    Berthe marchait sans but , suivant des rues rectilignes , bordées de maisons de
deux étages , ayant chacune son petit carré d'herbe . Trois mouches vermeilles et
merveilleuses bourdonnaient contre son chapeau de paille . Puis elle passa devant
un centre commercial , des pompes à essence , des motels , des établissements de
pompes funèbres . Comme on était dimanche , la plupart des boutiques étaient
fermées .

    Dimanche funèbre : des établissements pompeux bordent des maisons fermées .
Berthe , en chapeau de paille , passe devant des boutiques et des motels la plupart
à trois étages , chacun avec son carré d'herbe où bourdonnent des petites mouches
vermeilles . Les deux pompes à essence du centre commercial marchent sans but
dans la rue rectiligne .

    Les boutiques du centre commercial bourdonnent comme des mouches contre un
chapeau de paille . Elles bordent des maisons ayant chacune deux étages . La plupart ,
comme les motels et les établissements de pompes funèbres , sont fermés . On passe
devant leur petit carré d'herbes rectilignes et d'essences pompeuses . Berthe marche
sans but en suivant les rues car c'est dimanche .

samedi 28 septembre 2019

EUCALYPTUS DALRYMPLEANA

- "Êtes-vous déjà allé en Tasmanie ?"

    C'est Madame Delplanque au téléphone .

- Moi : "Non … et je n'ai pas envie d'y aller"
- Elle : "Ça tombe bien ! … j'ai les billets … deux allers-retours"
- Moi : "Avec qui allez-vous là-bas ?"
- Elle : "La bonne question est : "Pourquoi allez-vous là-bas ?"
- Moi , bien que la réponse à cette "bonne question" m'indiffère : "Oui , pourquoi ?"
- Elle , emphatique : "Eucalyptus Dalrympleana"
- Moi : "Redites-moi ça !"
- Elle répète , sur le même ton cérémonieux : "Eucalyptus Dalrympleana"
- Moi : "Un eucalyptus !? … c'est un arbre … immense ! … ça peut atteindre … euh … 
dans les 50 mètres ! … vous allez ramener ça comment ? … dans un avion-cargo ?"
- Elle : "Vous mesurez combien ?"
- Moi : "1m70 … quel rapport ?"
- Elle : "Vous avez commencé petit : 40cm … 3,5kgs … vous teniez dans une boîte à 
chaussures"
- Moi : "Écoutez , c'est très intéressant , mais rappelez-moi plus tard (ou ne me rappelez 
pas) je suis occupé … bon voyage !"
- Elle : "Attendez !"
- Moi : "Quoi ?"
- Elle : "Votre première question"
- Moi : "Quelle question ?"
- Elle : "Avec qui ? … avec qui ai-je la ferme intention de décoller d'Orly demain matin 
à 4h32 , destination Hobart ?"
- Moi : "Comment le saurais-je ?"

    Le lendemain matin , à 4h32 , je décollai d'Orly pour Hobart (30h20 de vol - 
2 escales !) . A côté de moi , Madame Delplanque était retenue sur son fauteuil par sa 
ceinture (welcome aboard , please fasten your seatbelt !) . Sur ses genoux serrés , un livre : "L'eucalyptus" , édité par Actes Sud . Je remarquai ses ongles couleur végétale . 
Elle surprit mon regard : "Yves Rocher … vernis 72 eucalyptus" , dit-elle .

DE LA PENSÉE COMME DÉSASTRE

Avant de penser quoi que ce soit , nous tâtons de la Félicité .

A H+5 , la t° de notre corps est de 37° centigrades .
La tension de la pile est si faible qu'elle maintient à peine notre conscience du Monde
et n'autorise aucun avis .
A l'âge de 5 minutes , nous ne pensons à rien .

Ceux qui sont arrivés avant nous savent de quoi il retourne , mais il est trop tard .
Ils se penchent sur nos corps minuscules avec des opinions qui leur pourrissent la vie
et ils ont beau convoiter notre vacuité sous la capote de nos landaus , le come-back
est impossible .

D'autres - les chats par exemple , ou les araignées - n'ont pas lâché la rampe de l'innocence .
Ils sont là , sans croyance et sans point de vue .

Sans la tristesse de penser .

PROTAGORAS

Protagoras a dit :
"L'Homme est la mesure de toute chose"

Mais les choses sont trop grandes
Ou l'Homme trop petit .

L'homme sage ne mesure pas les choses .
L'homme sage n'a que faire des choses .

Il s'asseoit dessus .

vendredi 27 septembre 2019

COTE 137 . 133 . CORVÉE DE PLUCHES

    Les cuisines sont débordées . Notre compagnie est réquisitionnée : corvée de
pluches , besogne sans fin mais inoffensive s'il en est ! . J'épluche , Martial épluche ,
Bertin  épluche , la compagnie épluche . Nous sommes repliés en deuxième ligne .

- Martial : "Vous n'épluchez pas , mon capitaine ?"
- La voix du capitaine nous parvient de la cagna sommairement aménagée : "Joffre non
plus n'épluche pas les patates ! … et ne vous plaignez pas , Martial : les allemands
épluchent les leurs"
- Martial : "Remarquez , mon capitaine , la corvée de pluches est une activité pacifique" .
Puis , considérant le tas pyramidal de tubercules : "Pacifique et sans fin" . De sa voix de
ténor , il improvise une chanson obscure et décousue sur la mélodie d'"Il pleut bergère"
où surnagent , entrecoupés de mmmm-mmmm et de la-la-la quand manquent les paroles ,
les mots "patates" , "fridolins" , "kartoffeln" , "pluches" … et , soudain , s'interrompant
couteau en l'air comme s'il allait étriper les blancs moutons : "Ainsi , mon capitaine ,
vous pensez que nos amis de la 137 épluchent des pommes de terre"
- Le capitaine sort de son abri : "C'est possible … le front est calme ici … quoi faire
d'autre ?"
- Martial , un brin sentencieux : "Éplucher des patates , tous les peuples le font"
- Le capitaine , refermant les boutons de sa capote , l'admet d'un air las : "En effet …
tous …"

    Un agent de liaison déboule dans la tranchée . Il tend au capitaine un papier plié en
quatre . Martial a repris son épluchage . Dans les courts espaces de silence absolu que
tolère le marmitage opiniâtre de feu Montrepont , on peut entendre le pelage d'une
tripotée de couteaux , ceux de la compagnie , notre compagnie réquisitionnée .

- Martial : "Pourquoi est-ce qu'on ne la finirait pas comme ça ?"
- Le capitaine , après l'avoir lu , replie le papier . Il est pensif et attristé : "Finir quoi ?"
- Martial , moulinant si ardemment son couteau sous les nuages saturés d'eau qu'on
craindrait qu'il les crève : "On finirait la guerre en épluchant des patates … nous …
les fridolins … éplucher , éplucher , remplir les tranchées d'épluchures , plutôt que …"
- Le capitaine suit mécaniquement le délire de Martial , mais à coup sûr , il est ailleurs .
Il tapote de la main gauche le papier replié qu'agite sa main droite : "Plutôt que ?"
- Martial : "Plutôt que s'entretuer"
- Le capitaine revient subitement sur terre et , d'une voix forte bien que bizarrement
étranglée : "Compagnie ! … ordre du Commandement : retour en première ligne …
nous attaquons dans une heure !"

jeudi 26 septembre 2019

SHITOUSHAN

    Shitoushan est une ville qui s'étire sur un axe est-ouest . Axe parallèle à d'autres axes .
L'axe autoroutier : une autoroute à deux chaussées de deux voies de circulation la borde .
Axes ferroviaires : deux voies ferrées . Mais il n'y a ni bretelle d'accès ni gare . Le train
à grande vitesse frôle Shitoushan à 300km/h . Les poids lourds font trembler jour et nuit
les chaussées de la nouvelle autoroute et les immeubles érigés sur sa bordure où sont
logés les habitants qui , il y a peu , vivaient dans les rizières à cent kilomètres à la ronde
et assemblent aujourd'hui des circuits électroniques pour les industries automobiles et
ferroviaires . Parallèle aussi , Shitoushan l'est à une piste d'atterrissage réservée au frêt où
se posent les avions-cargo car il faut fournir aux usines - deux usines flambant neuves  -
les composants et livrer aux donneurs d'ordre le produit semi-fini . La croissance écono-
mique de la ville est à deux chiffres depuis quinze ans . Elle est inversement proportion-
nelle à la production poétique de sa population .

    Au sud , au-delà de l'enchevêtrement des rizières où palpitent mille nuances de vert ,
la Grande Muraille se tortille .